[21] Le même fait a été signalé par Blanchard (Animaux articulés, Paris, 1846), et par Lacordaire (Introduction à l’entomologie, tome III, page 383).

Nous quittâmes Kiachta, M. Marine et moi, dans notre tarantass trois jours après le départ de la caravane. Nous comptions non-seulement la rejoindre, mais encore la dépasser, comme je l’ai dit plus haut, et séjourner plusieurs jours à Ourga en attendant son arrivée dans cette ville.

Madame Grant, miss Cömpbell et Iwan Mikaëlowitch m’accompagnèrent vingt kilomètres, chacun dans une petite voiture différente. Nous traversâmes Maïmatchin et nous entrâmes en Mongolie. A la vérité, il y a peu de différence entre ce pays et le désert. Seulement, à de rares intervalles, on aperçoit un campement d’indigènes, composé d’une ou deux tentes entourées d’une enceinte, dans laquelle se trouvent un chameau, un cheval et quelques moutons.

Quand le jour commença à baisser, les trois petites voitures qui accompagnaient ma tarantass pensèrent à rebrousser chemin. Je dois avouer à ma honte que je n’avais nullement songé à apporter avec moi du vin de Champagne pour le répandre à terre, suivant la coutume russe. J’étais trop sincèrement triste. D’ailleurs, l’aspect du pays, la perspective d’être privé de tout compagnon parlant français (car M. Marine ne savait pas un mot de notre langue), le commencement d’une existence toute nouvelle n’ajoutaient pas peu à l’émotion et à la peine que me causait une telle séparation.

Je baisai la main des deux belles dames, je serrai dans mes bras le jeune Nemptchinof, et je continuai ma route vers le sud, tandis que mes trois amis, craignant de ne pas arriver à Kiachta avant la fin du jour, imposaient à leurs chevaux une allure vertigineuse.

Un nuage de la poussière fine du désert, soulevé par les roues de leurs voitures, les enveloppa bientôt, et ils disparurent à mes yeux: mon voyage en Sibérie était complétement terminé.

CHAPITRE XVII
PREMIÈRE ÉTAPE EN MONGOLIE.

Les Mongols. — Leurs tentes; leur vie; leur manière de ne pas se perdre dans le désert. — La caravane. — Un sacrilége. — Le consul russe à Ourga. — Le Koutoucta.

Le froid devint assez piquant à cette heure de la journée: le thermomètre marqua plusieurs degrés au-dessous de zéro. Aussi préférâmes-nous faire halte auprès d’un campement mongol, afin de nous réchauffer au foyer de cette famille. D’ailleurs, M. Marine, en véritable Russe, tenait à prendre le thé, et tous nos ustensiles pour dresser le fourneau étaient loin de nous, avec la caravane. Les tentes près desquelles notre iemschik arrêta sa troïka étaient pittoresquement placées sur le penchant d’un coteau, à la lisière d’un petit bois de sapins, derniers arbres qu’il me fut donné de contempler de longtemps. La nuit était claire et limpide. La lune faisait scintiller les plaques de neige qui avaient résisté au dégel des journées précédentes. Nous nous hâtâmes, M. Marine et moi, de descendre de la tarantass; nous sautâmes par-dessus la barrière de l’enclos mongol, et nous pénétrâmes sans crier gare dans la tente qui nous parut la plus vaste.

Ces tentes sont solidement construites en treillages de bois recouverts de plusieurs épaisseurs de peaux de mouton. Elles ont environ trois mètres de diamètre. Une ouverture étroite et basse, devant laquelle est suspendue aussi une peau de mouton, en forme l’unique entrée. En face de cette porte se trouve toujours une petite statuette ou un dessin représentant le dieu protecteur de la famille. Devant cette idole sont placés sept ou huit petits vases contenant du pain, du sel, des petits fragments de bois, des excréments de chameaux, du thé, tout ce dont ces pauvres gens ont besoin pour leur malheureuse existence: sublime prière en vérité, qu’il est curieux de trouver chez ces peuplades sauvages, dont le culte n’engendre que l’oisiveté, l’abrutissement et la misère.

La tente était habitée par deux hommes et une femme couchés autour du feu placé au milieu et qui seul éclairait ce taudis.

Nous nous aperçûmes bientôt que cette position était la seule supportable, l’abondance de la fumée rendant la respiration impossible à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol. C’est pour cette raison que les Mongols paraissent presque nègres, ayant le visage recouvert d’une couche de suie dont ils ne cherchent jamais à se débarrasser. La femme, comme presque toutes les Mongoles de son sexe, était couverte de bijoux. Une demi-couronne en argent ornait son front; deux grandes épingles retenaient ses cheveux derrière les oreilles, à la manière des momies égyptiennes, et deux énormes broches, aussi en argent, ramenaient l’extrémité de ses cheveux sur la poitrine; le tout orné de pierres de différentes couleurs.

Ces trois êtres humains couchés à terre, immobiles autour d’un foyer d’excréments de chameaux dont la lueur faisait briller leurs joyaux et leurs yeux noirs, formaient un tableau d’un aspect diabolique. Une ouverture était pratiquée à la partie supérieure de la tente, et par cette ouverture on pouvait apercevoir la teinte douce et blanchâtre des astres de la nuit. Combien mon existence s’était transformée en quelques heures! Quand je n’aurai pas devant moi l’immensité du désert, voilà les seuls intérieurs dans lesquels je pourrai désormais pénétrer.

Notre cocher ne tarda pas à nous suivre, lui aussi, dans la tente. Comme il était Bouriatte, il lia conversation avec nos hôtes, qui parurent satisfaits de nous recevoir. Je tâchai de me faire comprendre de M. Marine, je n’ose pas dire en parlant russe.

La quasi-facilité avec laquelle j’y parvins me donna une haute idée de son intelligence. Les Mongols s’aperçurent bientôt que les signes tenaient une grande place dans notre conversation, et je fus, pour eux comme pour les Chinois de Maïmatchin, l’objet d’une grande curiosité. Seulement, je me gardai bien de me laisser toucher par qui que ce fût de cette race sale, puante, couverte de vermine et d’ulcères. Je suis sûr qu’il n’existe pas au monde une population plus dégoûtante que la population mongole. L’eau est dans ce pays trop précieuse pour qu’on l’emploie à un autre usage qu’à la boisson. Aussi, ces pauvres gens sont-ils couverts de plaies qui vont toujours augmentant. Quelquefois même, leurs membres se détachent et ils périssent, inspirant l’horreur à tous ceux qui les approchent, au milieu de souffrances inouïes.

Une rue à Ourga. Une rue à Ourga.

Quand nous fûmes rassasiés, M. Marine et moi, nous nous hâtâmes de sortir de la tente et nous nous étendîmes dans notre tarantass pour nous y endormir.

Quand les chevaux furent suffisamment reposés, nous nous remîmes en route; il était environ trois heures du matin.

Pendant ce voyage, nous nous vîmes plusieurs fois entourés subitement par des cavaliers mongols aux vestes jaunes et aux culottes rouges, qui, ayant aperçu un attelage russe, étaient accourus de toute la vitesse de leurs chevaux pour jouir de la vue de deux étrangers. De longues perches, assez lourdes, étaient attachées à leurs montures, et traînaient derrière eux, marquant dans le sable la trace de leur passage.

Ce sillon précieux, jouant le rôle des cailloux blancs du petit Poucet, les empêche de se perdre et les ramène infailliblement chez eux après plusieurs jours de course effrénée dans le désert et de vagabondage. Armés de pied en cap, tantôt d’un arc avec quantité de flèches, tantôt d’un fusil garni d’une fourche en fer en guise de baïonnette, et toujours d’un énorme couteau, ces indigènes à l’air sauvage étaient loin d’être rassurants.

Après nous avoir escortés pendant quelques minutes et s’être enquis auprès de notre cocher de tous les renseignements désirables, ils s’éloignaient ventre à terre, tantôt debout sur leurs étriers, tantôt courbés sur leurs montures, semblant ne faire qu’un avec leur coursier rapide.

Les Mongols chez lesquels nous fîmes halte le lendemain ressemblaient trop à ceux de la veille pour que je les décrive ici. Seulement, il me fut impossible de séjourner sous leurs tentes dès que je me fus rendu compte du genre de repas auquel les malheureux se livraient. Un chameau mort gisait à terre, à quelques pas de leur habitation. Depuis combien de mois cet animal était-il là?...

Le froid avait sans doute aidé à sa conservation, mais non pas d’une manière suffisante pour l’empêcher de répandre dans l’air une odeur épouvantable.

Les pauvres Mongols en déchiquetaient chaque jour une petite partie, espérant utiliser cette charogne longtemps encore pour leur subsistance. Quand je pénétrai sous leur toit noirci par une fumée abondante (car le bois ne se mêlait plus dans leur foyer, comme dans celui de la veille, à l’excrément séché des chameaux), ils avalaient avec avidité cette viande repoussante, bouillie dans une eau fétide, sans le moindre assaisonnement, sans sel et sans pain!

Nous nous gardâmes bien, M. Marine et moi, de préparer du thé dans cette marmite. Nous déjeunâmes de saucisson de mouton que j’avais eu soin d’emporter avec moi. J’allai ensuite faire ma toilette avec de la neige, bonheur insigne dont je fus privé peu de jours après, et j’attendis, en m’étendant à terre, que notre troïka eût repris des forces suffisantes pour continuer la route.

Pendant ma rêverie, je vis un des Mongols sortir de la tente, monter sur un chameau, et disparaître au détour de la vallée en fredonnant une chanson. Après cela, philosophes, cherchez d’où vient la joie! Quant à moi, je préférerais être tout, et sans aucune restriction tout, homme ou bête, que d’être ce Mongol, qui cependant chantait!...

Notre grande distraction du lendemain fut de scruter l’horizon pour tâcher d’apercevoir notre caravane. Pour aller de Kiachta à Ourga, il n’y a pas de route marquée. On suit simplement la direction du sud, mais les obstacles divers que l’on rencontre d’ordinaire peuvent faire dévier de plusieurs kilomètres.

Nous examinions avec attention, à l’aide de nos lorgnettes, les campements de Mongols, les troupeaux de chameaux, toutes les ombres portées. Nous fîmes plusieurs fois de longs détours pour nous rapprocher de chimères éloignées, dont l’aspect nous avait semblé pareil à celui d’une suite de voitures et de chameaux. Que de fois notre attente fut déçue!

Enfin, deux pavillons flottant au vent, en tête d’une caravane clairement et distinctement visible, ne nous laissèrent plus aucun doute.

L’un de ces pavillons portait les aigles russes, l’autre contenait une prière, et avait été placé là par le guide mongol pour protéger notre voyage. Je revis avec plaisir le pauvre Pablo, qui déjà avait maigri de plusieurs livres. Il me fit un grand éloge de mes autres compagnons de route, avec lesquels il avait déjà fait ample connaissance. Je leur serrai la main. Je les assurai que ma présence ne leur causerait, par ma faute, aucun désagrément; je caressai le bœuf qui traînait ma voiture vide, et je continuai ma route.

Quelques heures après, à la tombée de la nuit, nous vîmes se dresser devant nous une silhouette étrange. En nous approchant, nous reconnûmes une idole en plein air, représentant probablement le dieu des voyageurs. Elle était en pain compressé et recouvert d’une sorte de bitume. Elle était placée sur un cheval de même matière, et tenait en main une lance à la manière du don Quichotte espagnol. Sa figure était horrible à voir, et sa tête était surmontée d’une véritable chevelure. Des dons en grand nombre étaient répandus à terre autour de l’idole. Cinq ou six personnages, aussi en pain, se tenaient devant elle dans l’attitude de la prière.

Nous sondâmes l’horizon, M. Marine et moi, et, malgré les supplications de notre cocher craintif, nous fîmes un ample butin.

Nous saisîmes d’abord plusieurs offrandes, nous nous emparâmes de quelques adorateurs; enfin, ne connaissant plus d’obstacle, j’arrachai la tête du dieu lui-même, et je la mis dans mon sac. Nous nous éloignâmes grand train de cet autel mutilé. Je ne tardai pas, du reste, à regretter mon sacrilége: la tête du dieu se désagrégea aux secousses de la voiture, et devint méconnaissable. Le lendemain matin, nous fûmes réveillés par la folle allure que prirent soudain nos chevaux. Le cocher s’était endormi et avait laissé tomber les guides à terre. Les bêtes, effrayées, avaient pris le galop et, ne se sentant pas retenues, couraient droit devant elles, sans considération des fossés, des monticules, des obstacles de tout genre qui pouvaient se présenter. Les appels les plus convaincants, les trémolos les plus expressifs n’eurent sur elles aucune influence: nous filions toujours avec la même rapidité.

Notre cocher alors, en vrai sujet de l’empereur de Russie qu’il était, ne craignit pas d’exposer sa vie, du moment qu’il s’agissait de conserver celle de deux autres sujets du même empereur. Tandis que nous le soutenions par les pieds entre la voiture et la troïka, il réussit à ramasser les guides, qui déjà étaient embarrassées dans les jambes d’un des chevaux. Une ruade, le moindre incident pendant cette délicate opération, eût pu fracasser la tête de ce brave homme, dont la seule faute, en somme, avait été d’être harassé de fatigue, et que nous ne manquâmes pas de récompenser largement à notre arrivée à Ourga.

Malheureusement, nous nous étions écartés de la bonne direction.

Depuis combien de temps étions-nous à la merci de notre attelage? nul de nous ne pouvait le savoir. Après avoir erré un peu au hasard, ne se guidant que par la direction du soleil, notre Bouriatte désespéra de retrouver le bon chemin. Nous adoptâmes alors le parti qui nous restait à prendre: gravir une haute montagne et sonder l’horizon. Comme nous ignorions complétement, M. Marine et moi, la configuration du pays, ce fut notre cocher qui se chargea de l’ascension. Cette série d’incidents nous fit perdre un jour entier. Il redescendit heureusement, certain de la route à suivre, et nous repartîmes dans les mêmes dispositions que le pigeon de la fable: croyant pour le coup que nos malheurs finiraient par cette aventure.

Mais un fripon de cours d’eau vint encore apporter un obstacle à la continuation de notre voyage. Nous supposions son manteau de glace trop mince pour nous porter, et d’autre part cette couche, quelle qu’elle fût, ne permettait pas de sonder. Après les péripéties de mon passage du lac Baïkal, j’affirme que je me serais confié à cette glace sans la moindre émotion; mais voyant les grandes hésitations de M. Marine et du cocher, je finis par partager leurs craintes.

Nous descendîmes de la tarantass, mon compagnon et moi, et nous passâmes d’abord à pied; puis l’iemschik nous suivit en lançant ses chevaux à fond de train. La résistance de la glace fut tout juste suffisante, et le lendemain peut-être nous n’eussions pu passer, car sous le poids de la voiture la glace se fendit dans toute son épaisseur, et l’eau derrière elle bondit à la surface, comme un vaincu qui reprend ses droits.

Nous avions encore une montagne à franchir avant d’arriver à Ourga. Nos chevaux fatigués la gravirent avec peine. Pour faciliter leur marche, nous descendîmes de la tarantass et nous suivîmes l’attelage à pied. Le site était pittoresque. A mesure que nous montions, les vallées qui nous entouraient paraissaient plus sombres et plus étroites; les cimes des hautes montagnes qui nous dominaient resplendissaient aux ardeurs d’un beau soleil levant. Mon esprit se reporta à mes anciennes excursions dans les Alpes et dans les Pyrénées. Oubliant volontiers pendant quelques heures mon éloignement, les dangers d’un voyage aussi considérable, je cherchais autour de moi la cime neigeuse du Mont Blanc ou de la Maladetta. Deux ou trois tentes de Mongols que j’aperçus au sommet du col que nous avions à traverser me rappelèrent subitement à ma véritable situation. Nous reprîmes la voiture. La descente de la montagne à travers les fondrières, en l’absence de tout chemin frayé, ne s’accomplit pas sans émotions. La vallée dans laquelle nous pénétrâmes était jonchée de grosses pierres. Nous ne pouvions y avancer qu’au pas; encore éprouvions-nous des secousses effroyables. Cette locomotion fatigante dura cinq à six heures. M. Marine en était exténué. Son visage avait pris une telle expression de souffrance que j’en fus effrayé. Nous aperçûmes vers une heure de l’après-midi une grande lamaserie, élégamment piquée sur le flanc d’une montagne, et une heure après environ, nous arrivâmes à Ourga, la capitale mongole.

Le consul russe pour qui j’avais une lettre de recommandation n’habite pas dans la ville; le lecteur saura bientôt pourquoi. Son gouvernement lui a fait construire à trois kilomètres environ une grande maison à la sibérienne. Il vit là depuis vingt ans avec sa femme, protégé par deux compagnies de gendarmes russes, logeant les rares voyageurs qui peuvent se présenter, et n’ayant en dehors de cela pour toute distraction que le voisinage de la ville, où je prie le lecteur de vouloir bien pénétrer avec moi.

Les rues sont bordées de deux rangées de troncs d’arbre, plantés verticalement et fortement liés ensemble. Des portes, aussi en troncs d’arbres, sont ménagées dans ce double alignement, et donnent accès dans des cours où se dressent des tentes absolument semblables à celles que j’ai décrites précédemment. Le Mongol est essentiellement nomade, et même en ville ne se plairait pas dans une autre habitation. Le gouverneur mongol, le grand lama, les plus hauts dignitaires habitent aussi à Ourga sous la tente. La lamaserie, le palais du Koutoukta et la prison dominent seuls cette ville bizarre; mais comme ces trois constructions stables sont faites aussi de bûches superposées, elles rompent peu l’aspect monotone.

La lamaserie renferme d’assez grandes richesses. Le dieu principal, placé au milieu, est fondu en cuivre et a soixante pieds de haut. Autour de lui sont placés beaucoup d’autres personnages en cuivre. De petites niches sont ménagées dans les murs, et renferment chacune un petit dieu aussi en cuivre. J’en ai compté douze cents. Des drapeaux et des banderoles en étoffes de prix et brochées d’or tapissent cette église, et empêchent d’en embrasser d’un coup d’œil l’effet général. A la droite du dieu principal se trouve l’estrade où prend place le Koutoukta pendant les cérémonies.

Le Grand Lama de Mongolie. Le Grand Lama de Mongolie.

Ce Koutoukta est le dieu préféré des Mongols. C’est un enfant que le grand lama d’Ourga va chercher en pompe au Thibet, où il est désigné sans doute par les lamas du pays. L’enfant vit retiré dans le fond de cette maison, que l’on décore ici du nom pompeux de palais. Par une fatalité bizarre, mais toujours renouvelée, ce dieu vivant ne dépasse jamais l’âge de dix-huit à vingt ans. La cause de ce destin impitoyable pourrait se trouver, je pense, dans les appréhensions du gouvernement de Pékin, jaloux de l’influence nuisible à ses intérêts que le Koutoukta pourrait exercer, à partir de cet âge, sur la population mongole. Quant à la prison, elle est formée de deux enceintes hautes de quatre mètres environ, aussi en troncs d’arbres.

CHAPITRE XVIII
OURGA. — ENTRÉE DANS LE DÉSERT DE GOBI.

Religion mongole. — Cérémonies funèbres. — La montagne sainte. — Mes compagnons de route. — Départ d’Ourga. — Première halte. — La veille de Pâques.

La pensée de la mort et de la vie future plane constamment sur cette triste cité. Les pratiques religieuses forment la principale occupation de ses fanatiques habitants. Des drapeaux sur lesquels sont gravées des prières flottent sur les enceintes de bois qui entourent les habitations. Quelques fanatiques tendent même une corde au-dessus de cette première rangée de drapeaux, et y attachent encore des oriflammes recouvertes de formules pieuses. Ces étoffes de toutes couleurs, qui brillent au soleil et qui s’agitent au moindre vent, donnent à cette ville un air de fête qui contraste étrangement avec l’atmosphère funèbre que l’on y respire.

La pratique principale du culte consiste à faire tourner, comme un cheval de manége, un grand moulin qui contient une quantité énorme de prières écrites. Faire faire un tour au moulin équivaut, aux yeux de ces pauvres gens, à avoir récité toutes les prières qu’il contient. Ces moulins sont établis partout. Tous les trente ou quarante pas, il y en a dans les rues, auxquels peuvent s’atteler quatre ou cinq hommes. Autour de la lamaserie, on peut compter jusqu’à cinquante ou quatre-vingts moulins. Quelques Mongols ne se contentent pas du moulin commun, et font tourner de la main gauche un petit moulin portatif, tandis que de la main droite ils contribuent à la rotation du gros moulin de leur quartier. Deux cloches, l’une aiguë, l’autre grave, indiquent les demi-tours et les tours entiers de chaque machine. C’est un carillon perpétuel, qui ajoute encore à la physionomie pittoresque de cette étrange station.

On ne peut passer sur la place du palais du Koutoukta ni à cheval, ni à chameau, ni en voiture. Le rite impose de ne la traverser qu’à pied; mais la plupart, outre-passant la règle, n’y pénètrent que sur les genoux.

Mais arrivons maintenant aux plus curieuses coutumes de ce peuple, c’est-à-dire aux cérémonies qui accompagnent la mort et la sépulture.

C’est un grand malheur, aux yeux des Mongols, de mourir dans sa tente. L’entrée du ciel est fermée au défunt, et, de plus, une sorte de fatalité malheureuse entoure à l’avenir la demeure souillée par la présence d’un mort.

Dès qu’un habitant d’Ourga est frappé d’une maladie réputée incurable, dès que toute espérance de le sauver est éteinte, on le transporte dans la chambre dite des agonisants, sorte de petite construction funèbre attenant à la lamaserie. Une fois là, il est entre les mains des prêtres, qui, loin de penser à lui porter le moindre secours, s’occupent exclusivement du salut de son âme.

Je suis entré dans cet abominable lieu, mais je dois avouer que j’y suis resté si peu de temps, que je ne saurais en faire une description détaillée. Six ou sept hommes ou femmes étaient étendus à terre, sur un tapis, agonisant et râlant...

Pour en finir le plus tôt possible, ami lecteur, avec cet atroce sujet, accompagnons immédiatement un mort jusqu’à sa dernière demeure. On le transporte le visage découvert, et enveloppé d’un simple linceul en toile bleue, à deux kilomètres environ de la ville, du côté du nord-est. Là, on le dépose à terre, et les assistants, rangés autour, remplissent l’air de cris perçants. Ce brouhaha indescriptible est à peine commencé, que l’on voit, à quelque distance, rôder des chiens énormes et que l’on aperçoit planant dans l’air des corbeaux et des vautours, que la nature semble avoir étrangement prédestinés à leur rôle odieux en les dotant de pattes et de becs rouge-sang. Les membres de la famille du défunt, après avoir hurlé pendant dix minutes environ, embrassent l’un après l’autre les pieds du cadavre, et se retirent en se voilant la figure. Rien ne peut égaler l’horreur de la scène qui se passe peu après. Les chiens se rapprochent en grognant, les oiseaux descendent peu à peu, en faisant entendre dans l’air leur croassement sinistre. Une heure après la cérémonie, il ne reste du mort que le crâne et le linceul; mais celui qui a assisté à cet horrible repas, semblable en tout à celui du songe d’Athalie, a été si profondément frappé par ce spectacle, qu’il ne peut de longtemps en distraire sa pensée.

Tout ce côté de la ville est jonché de crânes et de linceuls; on ne peut faire un pas sans en heurter. Ceux qui sont à la surface du sol sont soulevés par le vent, et transportés parfois à une grande distance; d’autres sont à moitié pourris, et se confondent déjà en partie avec la terre dont ils sont formés. Quand la tempête soulève des tourbillons et que l’on a le malheur de se trouver sous le vent, on n’ose songer à ce que l’on respire et à ce qui craque entre les dents.

Je revins chez le consul, l’esprit tout troublé de ce que je venais de voir; mais je fus largement distrait par la charmante soirée que je passai au sein de sa famille, pendant laquelle nous nous entretînmes longtemps de Pétersbourg et de Paris, que mes aimables hôtes connaissaient à fond et espéraient revoir bientôt.

J’appris pourtant, ce soir-là, une triste nouvelle: des trois marchands de thé qui formaient la première caravane, à laquelle M. Pfaffius avait d’abord pensé m’adjoindre, deux étaient morts, l’un pendant le trajet de Kiachta à Ourga et l’autre peu après avoir quitté la capitale mongole. J’allai visiter les deux tombes fraîches de ceux qui auraient pu être mes compagnons de voyage, et je remerciai mentalement le lac Baïkal d’avoir un peu retardé mon arrivée à Kiachta.

Le lendemain, j’allai me promener, avec le jeune interprète du consulat, sur une montagne voisine d’Ourga, et connue sous le nom de Montagne sainte. Elle est l’objet d’une grande vénération. On ne peut la gravir autrement qu’à pied. On ne peut la cultiver ni couper aucun arbre, de telle sorte que cette montagne est restée seule boisée au milieu de l’immensité pelée de la Mongolie. Les habitants de ce lugubre pays se retirent souvent pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois dans les replis de cette montagne, pour y vivre dans la solitude, méditer sur la vanité des choses de ce monde, pour y mener, en un mot, la vie d’anachorète. J’ai rencontré plusieurs de ces ermites établis au fond des bois, s’occupant, sans discontinuité, à faire tourner leur dévot moulin, et nous offrant d’intercéder pour nous auprès du Koutoukta.

J’eus le regret, pendant mon séjour à Ourga, de ne pouvoir aller rendre visite à cette jeune divinité. Elle était morte six semaines environ avant mon arrivée dans la capitale mongole. Je ne pus voir non plus le grand lama, qui était parti pour aller chercher au Thibet un nouveau petit dieu. J’en fus d’autant plus attristé, que le consul russe m’assura que, par le gouverneur chinois, il eût pu facilement me faire parvenir jusqu’aux pieds du Koutoukta. J’aurais pu là, pendant quelques instants, causer avec un dieu des choses de l’autre monde. Une pareille relation eût certainement assuré à ce livre un formidable succès. Hélas! je crains bien que dans l’avenir une pareille occasion ne se représente jamais pour moi.

Moulin à prières à Ourga. Moulin à prières à Ourga.

Les jours se succédaient, et notre caravane, laissée en arrière, n’apparaissait pas encore à l’horizon. Un jeune Russe arriva même en voiture de Kiachta, et déclara ne pas l’avoir rencontrée. Je commençais à être un peu inquiet, car j’avais confié à Pablo non-seulement mon bagage, mais aussi ma fortune. On se figure, en effet, qu’une assez forte somme en thé de brique, seule monnaie courante en Mongolie, et aussi en pièces d’argent, dont j’avais dû me précautionner pour le trajet de l’avenir en Chine, constitue un encombrant bagage. Certes, je n’eusse pas agi de la sorte avec tout le monde; mais Pablo était visiblement, au point de vue de l’honnêteté, un domestique exceptionnel. Je ne craignis pas un seul instant qu’il se fût enfui avec la caisse: je comptais d’ailleurs sur ses continuelles et salutaires appréhensions; mais je craignais qu’un malheur fût arrivé à la caravane ou que Pablo fût mort, deux choses, après tout, extrêmement vraisemblables. Heureusement, il n’en fut rien. Cinq jours après mon arrivée à Ourga, je le vis apparaître dans ma chambre. Il porta ma main à son front, à la manière des Turcs, et me remit la clef de ma voiture, comme un soldat qui dépose son épée. Notre guide mongol demanda un jour d’arrêt, pour vendre ses bœufs et acheter les chameaux qui devaient traîner les voitures. Je pus donc, avant de partir, faire connaissance avec mes nouveaux compagnons.

M. Schévélof, le chef de la caravane, était âgé de trente-huit à quarante ans. Il faisait le trajet de Kiachta à Haïnko pour la septième fois. Il avait le teint jauni par les fièvres et une maladie de foie contractée dans la Chine méridionale. Il parlait merveilleusement le chinois et le mongol. C’était à la fois notre mentor et notre interprète; s’il nous eût manqué en route, je ne sais vraiment pas ce que nous serions devenus.

Il y avait M. Kousnietzof, nullement parent du richard de Krasnoïarsk que j’ai présenté au lecteur. C’était un jeune homme de vingt ans, originaire de Verchni-Oudinsk, et qui sortait pour la première fois de sa ville natale. Sibérien pur sang, il avait une épaisse chevelure blonde qui lui descendait jusqu’au milieu du dos et pas un poil de barbe. Accoutumé aux bottes et à la grande blouse du costume national russe, non-seulement il était gêné dans le pantalon et la jaquette qu’il avait endossés pour la circonstance de son voyage en Chine, mais encore il lui semblait qu’il était ainsi vêtu d’une manière indécente; aussi, en entrant dans le salon de la femme du consul, préféra-t-il se faire un jupon avec sa chemise, en nous en exhibant les pans, plutôt que de se présenter dans un costume aussi découvert. Décidément tout dans ce bas monde est de pure convention, et l’on pourrait se demander après un pareil acte si la pudeur est de loi naturelle.

M. Marine arrivait de Tobolsk, sa ville natale. Il connaissait Omsk, l’Oural et Ékatérinembourg; il avait même été une fois jusqu’à Perm; aussi parlait-il avec emphase de ses lointains voyages et critiquait-il tout, sous prétexte qu’il avait admiré dans sa jeunesse les splendeurs de l’Occident. — Ses plaintes continuelles, la lourdeur de son corps et de son esprit nous agacèrent d’abord, mais nous sûmes plus tard en tirer parti en nous divertissant aux dépens de ce pauvre garçon devenu notre souffre-douleur.

Ce fut le 8 avril que je pris congé du consul russe d’Ourga, dont je regrette d’avoir oublié le nom. Comme il allait bientôt partir pour Pétersbourg avec toute sa famille, nous pûmes mutuellement nous souhaiter bon voyage. Il me reconduisit jusqu’à la grille qui ferme l’enclos du consulat. Je lui serrai cordialement la main et je fis à pied les deux premiers kilomètres des cinq cents lieues de désert que j’avais à parcourir.

En me voyant ainsi marcher derrière une voiture qui devait être pendant de longs jours mon unique habitation, je me figurai un instant qu’à l’exemple du chevalier des Grieux, je m’étais adjoint à une troupe de saltimbanques. Personne, hélas! dans la caravane ne pouvait rappeler même de loin le joli visage de Manon Lescaut.

La voiture de M. Schévélof ouvrait la marche. Elle était surmontée d’un drapeau russe et d’une bannière mongole à prières. Immédiatement après suivait la voiture de M. Kousnietzof, puis quatorze chameaux, portant les bagages, marchaient ensuite à la file les uns des autres. Parmi ces bagages, il y avait deux tentes, l’une pour nous et l’autre pour les Mongols, et une batterie de cuisine. Enfin la voiture de Pablo, la mienne et celle de M. Marine formaient la queue de la caravane. Nous étions accompagnés de sept indigènes dont le chef était à cheval, et qui, montant eux-mêmes des chameaux, surveillaient de cette hauteur la portion de la caravane spécialement confiée aux soins de chacun.

Nous commençâmes par cheminer dans un pays montagneux et beau, mais parsemé de grosses pierres qui, soulevant nos voitures, nous occasionnaient des secousses désagréables. Vers onze heures du soir nous fîmes halte et nous dressâmes seulement une tente, ne comptant rester que peu de temps en cet endroit. Nous dînâmes cette fois des provisions fraîches que chacun avait apportées d’Ourga, puis nous assistâmes au repas de nos Mongols.

Ils dressèrent promptement un feu au centre de la tente avec des fientes de chameau, firent bouillir de l’eau dans une grande marmite et y plongèrent un mouton entier qui avait été découpé en sept parties tout à fait au hasard. Un quart d’heure après, sans prendre même la peine d’ajouter du sel ou quelque autre assaisonnement, ils s’emparèrent chacun d’un morceau et le dévorèrent, c’est le mot propre, sans pain, comme sept animaux féroces en faisant craquer les petits os entre leurs dents. Ce que je remarquai surtout de bestial et de vraiment sauvage dans cette curée, ce ne fut pas tant la quantité énorme de viande absorbée par ces gens que la gloutonnerie avec laquelle ils se jetèrent sur la marmite dès que le chef eut donné le signal. Ils firent tout disparaître, sauf les gros os, sans séparer les bouchées, avalant avec effort les parties nerveuses qu’ils ne pouvaient mâcher; en un mot, cherchant simplement à se remplir l’estomac le plus promptement possible.

Comme les Mongols ont l’habitude de déposer simplement leurs morts à terre, ils doivent par opposition, soit en les enterrant, soit en les brûlant, faire disparaître les restes de leurs animaux. C’est ce dernier procédé que nos guides employèrent ce soir-là. Une affreuse odeur se répandit bientôt dans la tente et nous réduisit à la quitter. Nous rentrâmes dans nos voitures, où nous nous endormîmes profondément.

Peu après nous fûmes réveillés par les cris de nos hommes qui couraient après un des chameaux, porteur de bagages. Celui-ci, ayant probablement déjà éprouvé les fatigues de la traversée du Gobi avait désiré quitter notre caravane. S’étant heureusement débarrassé par ses bonds de deux petites caisses qu’il avait sur le dos et qui justement m’appartenaient, il s’était enfoncé dans les profondeurs du désert ou dans les bois de la montagne sainte que nous avions contournée. Bref, nous ne le revîmes plus. Cet accident nous empêcha de repartir avant le lever du jour. Notre guide dut aller acheter un autre chameau à Ourga. Nous ne nous remîmes en marche qu’à dix heures du matin.

Le troisième jour nous arrivâmes au pied d’une dernière chaîne de montagnes qui précède le désert proprement dit. Comme les chameaux ne peuvent chargés gravir aucune côte, notre guide loua des bœufs aux Mongols qui se sont établis au pied de cette montagne pour rendre ainsi service aux voyageurs contre rémunération. Nous mîmes quatre heures environ à atteindre le sommet. Avant de commencer la descente et de me lancer en plein désert, je me retournai vers le nord et je contemplai avec admiration la chaîne des monts Altaï. En apercevant leurs cimes neigeuses, je dis un dernier adieu à la Sibérie qu’elles cachaient à mes regards. J’embrassai dans ce coup d’œil tout l’ensemble de l’immense route que je venais de parcourir; et quand je me retournai vers le sud où je ne distinguai plus un seul flocon de neige, toutes mes aspirations s’élancèrent vers les plaines verdoyantes de Pékin et de la Chine méridionale que j’espérais bientôt atteindre.

Nous entrâmes enfin dans le grand désert de Gobi que nous mîmes dix-huit jours à traverser.

Nous ne nous arrêtâmes que bien peu, et je me demande vraiment comment les chameaux, animaux flasques et délicats à certains points de vue, peuvent supporter une aussi grande fatigue. Vers onze heures du matin nous dressions les tentes. Les chameaux broutaient alors pendant deux heures environ une herbe rare. Nous repartions, et la caravane ne s’arrêtait plus qu’à onze heures du soir.

La halte de la nuit, pendant laquelle les chameaux dormaient, durait à peine une heure, et nous cheminions de nouveau sans discontinuer jusqu’à onze heures du matin.

Le centre du désert de Gobi ressemble au Sahara. C’est une mer de sable sur l’étendue de laquelle le regard n’est distrait par rien. Quand plus tard nous y arrivâmes et pendant les quatre jours que nous employâmes à traverser cette partie tout à fait privée de végétation, les chameaux accomplirent leur travail ordinaire sans prendre la moindre nourriture. Le dernier jour seulement plusieurs s’arrêtèrent et se couchèrent comme pour nous faire comprendre leur extrême fatigue. Quelques coups de bâton les remirent bientôt sur pied, et, en somme, pas un seul ne périt. Le cheval que notre guide avait acheté à Kiachta, et pour qui cependant les chameaux portaient du foin et de l’avoine, mourut au bout de huit jours. Un second acheté à des Mongols que nous rencontrâmes par hasard sur notre route eut le même sort. Ainsi s’affirmait sous nos yeux la supériorité du chameau sur le cheval, là où il s’agit de supporter des fatigues prolongées.

Le chef mongol de notre caravane avait une connaissance approfondie du désert. Dans la journée il se guidait ordinairement sur les traces encore visibles de caravanes: squelettes de chevaux, de chameaux ou même de bœufs que nous rencontrions fréquemment. La nuit, il se servait d’une étoile comme d’un phare naturel et marchait dans la direction de l’astre sans même regarder à terre, comme les mages de l’Évangile. Plusieurs fois cependant le ciel fut voilé par des nuages et le sol ne présenta aucun indice de précédent passage. Pareille situation ne l’embarrassait pas: il dirigeait notre caravane vers Kalkann aussi sûrement qu’un marin pointe son vaisseau vers le port qu’il désire atteindre.

Quatre jours après avoir quitté Ourga, M. Schévélof nous rappela pendant la halte de la nuit que l’Église orthodoxe célébrait le lendemain la fête de Pâques: «Il faudra, ajouta-t-il, nous livrer à quelque réjouissance.» Le projet fut adopté. M. Marine sortit aussitôt de la tente et revint bientôt avec des bonbons qu’il nous distribua comme pour ouvrir la fête. «Puisqu’il en est ainsi, m’écriai-je, je vous propose un souper fin», et, courant à ma voiture, j’en rapportai une des boîtes de foie gras dont j’avais fait provision. M. Schévélof déboucha une bouteille de vin de Crimée, et nous commençâmes un joyeux repas.

Les Mongols, nous entendant rire, vinrent s’accroupir à l’entrée de notre tente et entamèrent plusieurs discussions sur le goût de nos miettes qu’ils ramassaient à terre avec empressement. Le jeune Kousnietzof voulut aussi apporter sa part au menu du festin. Il sortit de la tente, et, au lieu de nous présenter des victuailles, qui n’auraient eu d’ailleurs qu’un mince succès, il revint en accordant une guitare dont il pinçait à merveille. Le repas fini, nous donnâmes la parole à l’instrument, auquel Wassili-Michaëlowitch inspira de mélancoliques pensées.

L’intérieur de notre tente formait alors un pittoresque tableau. Accroupis tous les cinq autour de notre foyer, dans ce petit réduit, seul éclairé et chaud au milieu de l’immensité du désert, nous écoutions sans rien dire, de peur de troubler mutuellement nos rêveries. Les physionomies de nos Mongols que nous apercevions à l’entrée de la tente nous rappelaient à tout moment l’étrangeté de notre situation. Nous eussions certainement oublié l’heure et prolongé indéfiniment cette fête musicale et imaginative, si notre chef mongol, habitué au désert et peu sensible aux sons de la guitare, n’avait donné subitement le signal du départ. Un quart d’heure après, les tentes étaient pliées, la petite portion de terrain qui nous avait servi de demeure était redevenue le grand désert; nos voitures étaient attelées, et la caravane avait repris sa marche.

CHAPITRE XIX
LE DÉSERT DE GOBI.

Rencontre d’un prince mongol et de sa cour. — Notre vie au désert. — La plaine de sable. — Privation d’eau. — Mirage lunaire. — Trois exécutions. — Un voyageur égaré. — Arrivée à la grande muraille de Kalkann.

Un vent assez violent s’éleva à la pointe du jour; aussi de la journée personne ne songea à sortir, et chose bizarre, pendant cette fête de Pâques qui devait se passer en réjouissances, nous ne cherchâmes même pas à nous apercevoir les uns les autres, ne fût-ce que pour nous souhaiter le bonjour.

Le lendemain le temps ne devint pas meilleur; la grêle tomba même plusieurs fois en assez grande abondance pour blanchir la terre.

Nous ne sortîmes guère non plus de nos voitures ce jour-là, sauf vers le soir, où M. Schévélof signala dans le lointain, à l’aide de sa lorgnette, une grande réunion de tentes. En nous approchant davantage, nous vîmes qu’elles n’étaient malheureusement pas habitées par des Européens, et notre guide ne tarda pas à reconnaître une halte d’un prince mongol entouré de sa cour.

Une vingtaine de tentes se dressaient à côté les unes des autres. Celle du chef, plus grande et entourée d’une sorte de mur couvert de peintures grossières, se distinguait immédiatement. Une autre, à peu près de même grandeur et entourée de moulins à prières, se désignait comme le temple de la tribu. A notre approche, les chiens qui gardaient chacun une tente firent un tel vacarme qu’ils mirent l’émoi dans tout le village. Un grand nombre d’habitants, nous reconnaissant de loin pour étrangers, vinrent au-devant de nous, un peu par curiosité, mais aussi pour s’assurer de nos sentiments pacifiques. Des pourparlers commencèrent entre l’un de ces hommes et M. Schévélof, qui nous annonça que peu après nous allions être admis en présence du prince.

Ma voiture en Mongolie. Ma voiture en Mongolie.

La simplicité de son intérieur m’étonna. La seule particularité qui distinguât sa tente était la présence d’un petit fourneau dont le tube perçait le plafond. Le luxe de ce palais princier consistait donc uniquement à éviter l’asphyxie causée partout ailleurs par une fumée nauséabonde. Le prince était accroupi au fond sur un tapis. Il était vêtu d’une grande robe en soie bleue bordée de velours noir. Ses jambes disparaissaient dans des sortes de bottes en soie noire. Sa ceinture à laquelle étaient attachés, comme à celle de tous les Mongols, les ustensiles nécessaires pour fumer et pour produire le feu, était brodée en argent. Son bonnet était fait de cuir jaune avec des bords relevés en fourrure, et surmonté d’une boule bleue d’où pendait un petit plumeau en poils.

Quand nous entrâmes, il tira de sa poche un flacon rempli d’essence de tabac qu’il présenta à M. Schévélof. Celui-ci en détacha le bouchon auquel était attachée une cuillère microscopique, prit dans la cuillère une goutte d’essence, la porta à son nez, fit semblant d’éprouver une indescriptible jouissance, puis remit tout en place et passa le flacon à M. Marine en lui disant de répéter la même cérémonie. Quand nous nous fûmes pâmés tous les cinq, car Pablo ne manquait jamais de s’accrocher à moi dans les circonstances extraordinaires, il fallut entamer une conversation. C’était toujours le pauvre M. Schévélof qui était chargé de ces missions délicates. Il s’en acquitta fort bien. Il demanda la permission d’aller visiter le temple, ce qui nous fut accordé. Le lama nous offrit de prier le dieu pour l’heureuse continuation de notre voyage. J’acceptai pour ma part avec empressement, en donnant comme honoraires une brique de thé, cinq aiguilles et un peu de fil.

Ma voiture fut peu après entourée par cinq lamas qui se prosternaient devant elle en psalmodiant des prières et en faisant tourner chacun un petit moulin portatif. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi grotesque que cette cérémonie. J’allai me cacher au fond de ma voiture pour dissimuler mes rires; mais le grand prêtre ne tarda pas à en ouvrir la porte sans me demander permission pour en examiner l’intérieur en détail. Me rappelant alors l’accueil que venait de nous faire le chef de cette tribu, je donnai à sentir à ces lamas je ne sais quel flacon de parfumerie. Voyant à quel point ils appréciaient cette odeur, je les aspergeai avec mon essence du haut de ma voiture au moment où la caravane se remit en marche. Dès lors leur reconnaissance dépassa toutes les bornes et ils s’inclinèrent à plusieurs reprises. En m’éloignant je les voyais encore de loin se sentir mutuellement les épaules. Il me sembla même, au moment de les perdre de vue, que la population s’approchait de ces lamas pour jouir de leur odeur: fait jusqu’alors inconnu dans l’histoire de cette tribu, miracle ineffable que les petits-enfants entendront pendant plusieurs générations raconter par leurs grands-pères.

A partir de ce jour le temps devint non-seulement beau, mais chaud. Nos journées se succédaient assez pareilles il est vrai, mais non sans charme et sans gaieté. Nous sortions de nos voitures au moment de la halte du matin. Comme pendant la première moitié de notre voyage nous ne manquâmes jamais d’eau, au moins pour boire, la discussion s’engageait chaque jour entre mes compagnons, pendant qu’on dressait les tentes, sur la préparation du thé. Sera-ce du thé de brique ou du thé fin? Y mêlerons-nous du lait de mouton, du vin ou du citron? Le préparerons-nous tout à fait à la mongole, c’est-à-dire avec du beurre, de la farine et du sel? Beaucoup d’autres propositions, qu’il serait trop long d’énumérer ici, étaient faites par M. Marine, M. Kousnietzof et même par Pablo, qui ne dédaignait pas d’émettre son avis. Quand chacun était repu, les tentes étaient pliées, les chameaux reprenaient leur marche, et, plaçant notre fusil sur l’épaule, nous nous écartions de la caravane jusqu’à cinq ou six heures du soir, après quoi nous remontions en voiture. L’un chassait les volatiles: M. Kousnietzof ne se couchait jamais sans avoir abattu un canard ou bien une perdrix d’une espèce assez répandue en Mongolie, mais encore peu connue en Europe, aux pattes ongulées et couvertes de poils assez semblables à ceux des rats.

Je préférais poursuivre les daims et les cerfs blancs que nous apercevions quelquefois en grand nombre, mais toujours à des distances énormes. Que de lieues supplémentaires j’ai faites ainsi à pied, dans l’espérance d’atteindre un de ces animaux! Une fois surtout, convaincu d’en avoir blessé un assez grièvement, je ne sais jusqu’où je me serais laissé entraîner, si le crépuscule ne m’avait fait craindre de perdre de vue la caravane et de m’égarer dans ce désert, le plus étendu de tous les déserts du globe[22].