| Pl. X. | Page 250. | Fig. 19 et 20. |
Mais à Ghadâmès il n’y a pas que des ruines libyco-égyptiennes : à 250 mètres environ, au Sud-Ouest de l’oasis, sur le plateau d’El-Esnâmen (les idoles), on remarque des ruines sui generis, postérieures à l’époque égyptienne et antérieures à l’époque romaine et auxquelles je n’ai pu assigner de caractère, avant d’avoir visité en détail les ruines de l’ancienne capitale des Garamantes. Aujourd’hui le doute n’est plus permis pour moi : les débris auxquels les indigènes donnent le nom d’idoles, parce que leur construction est due à des peuples idolâtres, ces débris, dis-je, composés des mêmes matériaux, liés entre eux par un même ciment, appartiennent à l’époque garamantique, époque d’une civilisation indigène qui a laissé plus d’une trace dans le Sahara.
M. Vatonne, membre de la mission de Ghadâmès (1862), dans son remarquable Mémoire déjà cité, nous fait connaître un autre monument de la même origine.
« Une autre construction analogue, dit-il, est assez éloignée des six idoles ; elle se trouve à un des angles du rempart de Ghadâmès, du côté Nord-Ouest. C’est une tour carrée, en matériaux du pays, grès, gypse et dolomie ; les pierres ont été choisies de forme plate ; on y a fait entrer quelques briques. L’une de ces pierres plates, en grès rouge, nous a été apportée par un indigène et donnée comme provenant de cette tour. Quelques caractères étaient tracés dessus ; nous les reproduisons sans savoir quels ils sont ni l’intérêt qu’ils peuvent avoir. A la partie inférieure, il y a une chambre dans laquelle on pénètre par une porte basse. Dans le fond, il y a une saillie de mur formant banquette sur laquelle on peut s’asseoir ou s’étendre ; au-dessus est un emplacement qui a dû être voûté. La voûte est aujourd’hui détruite ; il y a une ouverture ou sorte de fenêtre par laquelle nous avons pu pénétrer. La destination de cette tour, dont la construction doit remonter à une époque très-reculée, est complétement inconnue des indigènes. A côté de celle encore debout, il y a les ruines d’une autre petite tour dont les débris sont épars sur le sol. D’autres inscriptions ont-elles été trouvées en ce point ? Nous l’ignorons, mais il nous a été dit que le vice-consul anglais se rendait très-souvent à cette tour ; peut-être y a-t-il trouvé quelque chose de plus intéressant que la dalle qui nous a été donnée. »
Je cite ce passage du Mémoire de M. Vatonne parce que sa description me rappelle celle du Qeçîr-el-Watwat ou châtelet des chauves-souris de Djerma-el-Kedîma, et constate l’origine commune des deux monuments et de leurs similaires. (Voir la planche d’El-Esnâmen, ci-contre, et celle du Qeçir-el-Watwat, page 279.)
| Pl. XI. | Page 252. | Fig. 21 et 22. |
Quant à l’inscription trouvée dans la tour décrite par M. Vatonne, elle est bilingue : moitié en caractères grecs, moitié en caractères inconnus, peut-être ceux de la langue garamantique. Dans la partie grecque de l’inscription on lit distinctement les mots suivants :
soit elkaredi enzulnuchen, qui n’ont aucune signification en grec, mais qui peuvent être la transcription de mots étrangers en caractères grecs.
Ce petit détail offre beaucoup d’intérêt à l’archéologue, car il témoigne d’un certain contact, à Ghadâmès, entre la civilisation grecque et une civilisation indigène inconnue de nous. A quoi eût servi une inscription grecque dans une ville où nul Grec n’aurait pu la lire ?
Mais les Égyptiens, les Garamantes et les Grecs ne sont pas les seuls parmi les grands peuples de l’antiquité qui aient laissé à Ghadâmès des indices certains de leur passage.
Par Pline, nous savions qu’au nombre des lieux subjugués par les armes romaines, sous la conduite de Cornelius Balbus, figuraient les villes importantes de Cydamus et de Garama ; par un passage des Fastes capitolins, nous savions que cette expédition avait été entreprise en l’an de Rome DCCXXXIV (19 avant J.-C.), mais nous ignorions si la ville de Cydamus avait été occupée par les conquérants, si leur occupation avait été temporaire ou durable.
Une inscription romaine[94], enfouie jusqu’au moment de la découverte que j’en fis en 1860, à la porte des jardins, en venant de la Zâouiya de Sîdi-Maábed, et probablement placée à l’entrée du camp fortifié qui protégeait la ville, non-seulement assigne une longue durée à l’occupation de Cydame par les Romains, mais encore nous révèle des détails importants sur cette occupation.
Bien que cette inscription ait déjà été publiée dans l’Annuaire de la Société archéologique de Constantine (1860-1861), je la reproduis ici. (Voir sur la planche ci-contre.)
| Pl. XII. | Page 253. | Fig. 23. |
M. Léon Régnier, membre de l’Institut, auquel des connaissances spéciales assurent une incontestable autorité dans toutes les questions d’archéologie africaine, a bien voulu, sur ma demande, contrôler l’interprétation de cette inscription telle qu’elle a été faite à Constantine par M. Cherbonneau. Voici son avis à ce sujet :
« L’inscription latine trouvée à Ghadâmès par M. Henri Duveyrier n’est pas du règne de Caracalla, mais de celui d’Alexandre Sevère (221-235). Les noms qui ont été effacés avec intention dans l’antiquité sont ceux de ce prince et de sa mère Julia Mammæa. Le nom de Julia Domna n’a jamais été effacé sur les monuments.
« Le monument a été élevé, non par un vexillaire, mais par une vexillatio, c’est-à-dire par un détachement de la Légion IIIe Augusta commandé par un centurion dont le nom a disparu, mais dont le titre subsiste dans les sigles :
c’est-à-dire :
« Cette inscription est très-importante, parce qu’elle prouve que le territoire de la province de Numidie s’étendait alors jusqu’à Ghadâmès. »
D’après la nouvelle interprétation de M. Léon Régnier, l’occupation de Cydamus par les Romains aurait eu une durée minimum de 250 ans, et comme il n’est pas probable que le monument orné de cette inscription ait été élevé au moment de l’évacuation de la ville, on est autorisé à donner à l’occupation une limite beaucoup plus considérable.
La rectification de l’honorable membre de l’Institut, indépendamment du fait considérable qu’elle constate, — l’extension de la province de Numidie au delà de la zone des sables de l’’Erg, — apporte une nouvelle preuve matérielle à l’appui de l’opinion unanime des indigènes, qui fait arriver la frontière actuelle de la province de Constantine jusqu’aux portes même de Ghadâmès.
De plus, elle fait pressentir que les Romains, pour leurs relations commerciales avec l’intérieur du continent, avaient considéré la voie indirecte par Cirta, Lambesse et Cydame, préférable à la voie directe par Sabrata ou Oea, car ce n’est pas sans motif sérieux que, maîtres de tout le littoral, ils ont rattaché l’administration de Cydame à celle de Lambesse et non à celle de toute autre métropole plus rapprochée soit de la Province d’Afrique, soit de la Tripolitaine. La question de production ne doit pas être étrangère à ce choix.
Enfin, la subalternisation de Cydame à Lambesse implique que les Romains avaient pu surmonter les difficultés de la communication, car un détachement de la IIIe Légion Auguste, dont le dépôt était en deçà de l’obstacle des sables et de la chaîne de l’Aurès, ne pouvait pas être isolé de son quartier-général, des magasins et du siége administratif de la Légion.
Mes études personnelles sur l’’Erg, ainsi que celles plus complètes de la mission qui avait pour chef M. le lieutenant colonel Mircher, démontrent que, sur le parcours des différentes routes entre El-Ouâd et Ghadâmès, on pourra, avec des moyens plus puissants que ceux dont disposent les indigènes, multiplier les puits autant qu’on voudra.
D’autres traces de l’occupation romaine se retrouvent encore à Ghadâmès : ainsi, sur la place d’El-’Aouïna, j’ai vu des débris de chapiteaux et de colonnes, témoignage d’un luxe d’une autre nature. (Voir page 250, figure 2 de la planche.)
Si je suis bien informé, la charpente de la principale mosquée de la ville est supportée par des colonnes romaines et les murs de l’edifice sont en matériaux de même origine. On comprendra que je me sois abstenu de chercher à constater ce fait.
Dans l’immense nécropole, dite le cimetière des Benî-Ouazît, on remarque des tombes de tous les âges, depuis l’époque païenne anté-islamique jusqu’à nos jours. Il est possible qu’on y retrouverait des inscriptions tumulaires romaines, si on pouvait fouiller les tombes les plus anciennes.
Ghadâmès est donc autorisée à revendiquer une origine antérieure à l’histoire, et tout porte à croire qu’elle n’a cessé d’être habitée depuis sa fondation.
Le général arabe ’Amrou-ben-el-’Aâçi, qui fit la conquête du Sud de la Tripolitaine sur les Romains[95], obligea, dit la tradition, les habitants de Ghadâmès à embrasser l’islamisme, et cette conversion forcée ne paraît pas s’être réalisée sans difficulté, car il y a encore aujourd’hui dans la ville une rue, celle d’El-Wahchi, appelée aussi la rue du NON, c’est-à-dire de ceux qui refusèrent d’accepter tout d’abord la religion de Mohammed.
Avant la conquête musulmane, quelle religion professaient les Ghadâmèsiens : païenne ou chrétienne ? On n’a malheureusement aucun renseignement précis sur la population de Ghadâmès dans ces temps reculés.
Au moyen âge, les doctrines hérésiarques de la secte des Ouahabites, qui paraissent avoir été embrassées avec tant d’ardeur par les Berbères, firent à Ghadâmès de nombreux prosélytes, et, pour les docteurs musulmans des rites orthodoxes, les Ghadâmèsiens ne sont pas encore aujourd’hui purs de l’accusation d’hérésie.
Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, de Timbouktou, qui était à Ghadâmès, de passage, en même temps que moi, avait résumé ses impressions sur l’orthodoxie des modernes habitants de cette ville dans le quatrain suivant :
Traduction mot à mot :
« Je n’ai pas vu parmi les hommes qui surpassent, en manque d’hospitalité, (ceux de) Ghadâmès : aussi je n’emporte de chez eux que la certitude qu’en fait de religion ils sont schismatiques. »
Les Ghadâmèsiens font partie de la section des Berbères que les géographes arabes appellent molâthemîn, c’est-à-dire les voilés, parce que, comme les Touâreg, ils portent un voile sur la figure.
Mais, quoique voilés, quoique Berbères, ils ne sont pas Touâreg, car ils diffèrent d’eux par leur origine, par leur dialecte, par leurs vêtements, par leurs habitudes urbaines, enfin par leur aptitude spéciale à l’industrie et au grand commerce.
Quatre groupes distincts d’habitants constituent la population de Ghadâmès :
Les Benî-Ouazît, Berbères, se prétendant nobles et descendants des fondateurs de la ville ;
Les Benî-Oulîd, également Berbères, également nobles, également anciens habitants de la ville ;
Les Oulâd-Bellîl, Arabes, nobles, originaires de Sinâoun, ville voisine ;
Les ’Atrîya, mélange de nègres affranchis et des enfants de sang mêlé que les Ghadâmèsiens ont eus de leurs rapports avec des négresses.
Pendant longtemps, les Benî-Ouazît et les Benî-Oulîd ont été en guerre entre eux, et les quartiers qu’ils habitaient étaient isolés les uns des autres ; aujourd’hui, quoique en meilleur intelligence, ils évitent réciproquement de prendre demeure en dehors du quartier de leurs tribus.
Les Oulâd-Bellîl n’ont qu’un rang secondaire dans une ville principalement berbère.
Les ’Atrîya, attachés en qualité de clients aux familles de leurs anciens maîtres, comme autrefois les affranchis chez les Romains, n’ont aucune influence, malgré leur grand nombre, car il leur est interdit, par les coutumes locales, de franchir l’échelon social qui les sépare de la classe noble.
Au Sud-Ouest de Ghadâmès est un plateau, celui de Dhâhara, où campent les Touâreg qui viennent en ville. Quelques-uns même y sont à résidence fixe. C’est une sorte de faubourg târgui.
Bien que les Ghadâmèsiens parlent l’arabe avec les Arabes qui fréquentent leur ville, le temâhaq avec les Touâreg, le haoussa avec leurs esclaves, ils font usage entre eux d’un dialecte berbère particulier qui tient le milieu entre celui des Nefoûsa et celui des Touâreg. L’isolement absolu de leur ville explique la conservation d’un idiome propre.
Les femmes n’ayant aucune relation avec les étrangers, ne parlent que le dialecte ghadâmèsien.
Elles sont rigoureusement cloîtrées. Il ne leur est permis de sortir dans les rues que voilées et le soir seulement, pour aller chercher de l’eau à la fontaine, pendant que les hommes sont à la mosquée. Mais, pendant le jour, les terrasses des maisons leur sont exclusivement abandonnées, et comme ces toitures communiquent toutes ensemble, elles peuvent se visiter entre elles, aller faire leurs emplettes, sans affronter des regards indiscrets. Cependant presque toutes sont instruites dans leurs devoirs de religion, prient aux heures prescrites et vont même à la mosquée, qui reste ouverte pour elles seules après la prière du Maghreb.
Le voile des habitants de Ghadâmès est toujours blanc ; presque tous leurs vêtements viennent du Soûdân, et ils choisissent de préférence ceux d’une couleur claire.
Le costume des femmes consiste en une longue gandoûra, dalmatique orientale, qui couvre tout le corps, et leur coiffure en une sorte de diadème qui donne un air de grandeur à leur physionomie. Les femmes d’origine noble sont toujours voilées ; les ’Atrîyât seules sortent au dehors le visage découvert.
Comme les nomades Touâreg, les Ghadâmèsiens sont souvent sur les routes pour leurs affaires : mais rencontre-t-on une ville, ces derniers saisissent, en vrais citadins, l’occasion qui leur est offerte d’aller chercher un abri sous un toit protecteur, tandis que les Touâreg semblent tenir à honneur de ne jamais accepter l’hospitalité dans l’enceinte d’une ville, dans l’intérieur d’une maison. On dirait qu’ils craignent de ne pas avoir assez d’air à respirer ou assez d’espace pour se mouvoir, s’ils interposent quelque obstacle entre eux et l’immensité du ciel et de la terre.
Le caractère des Ghadâmèsiens est grave et réservé ; il se ressent de la position exceptionnelle de leur ville au milieu d’un désert improductif qui les oblige à ne voir de la vie que le côté sérieux, et à s’ingénier à remédier par le commerce et l’industrie à l’extrême pauvreté et à l’isolement du milieu qui les a vus naître.
Leur aptitude au grand commerce est surtout digne de remarque. Il n’est par rare de trouver à Ghadâmès des maisons ayant des succursales à Kanô, à Katsena dans le Soûdân, à Timbouktou sur le Niger, à Rhât et à In-Sâlah dans le centre du Sahara, à Tripoli et à Tunis sur le littoral de la Méditerranée.
En voyant, au milieu d’un désert, dans une ville sans gouvernement sérieux, sans autres lois que celles du Coran, sans garanties pour les personnes et pour les marchandises, sans routes autres que des sentiers dont la trace, comme celle du sillage du navire, se perd à l’instant du passage ; en voyant, dans de semblables conditions, des maisons de commerce embrasser des marchés si nombreux et si différents, et à des distances aussi considérables, on se demande si le mirage saharien ne grossit pas un peu trop les objets et ne multiplie pas les relations. Cependant le doute ne peut être permis, car le contrôle le plus sévère démontre que le commerce du littoral méditerranéen avec l’Afrique centrale et les villes intermédiaires, sauf la portion dévolue au Maroc, est en presque totalité aux mains des Ghadâmèsiens ou de leurs correspondants.
La priorité et la fidélité des relations, le génie commercial, de grandes richesses acquises et multipliées par la plus sévère économie, une prudence consommée, des alliances solides avec les Touâreg, ne suffisent pas pour expliquer comment une bourgade, isolée de l’univers par la solitude des déserts, a pu perpétuer, à travers tant de siècles et au milieu de tant de révolutions, des entreprises aussi considérables ; il a fallu encore que le besoin de rapports entre le Nord et le Sud fût une nécessité impérieuse, et que le commerce, objet de ces rapports, fût lucratif, respecté et non soumis aux avanies et aux risques de perte qui ont valu aux pirates du Sahara la réputation dont ils jouissent parmi nous.
Je n’anticiperai pas, pour démontrer qu’il en est ainsi, sur une matière qui ne peut être traitée incidemment ; cependant je crois utile de prouver immédiatement, par des faits authentiques, que les bénéfices du commerce saharien sont énormes, et que les risques sont à peu près nuls, si le commerçant se soumet aux coutumes respectées du pays.
Peu de temps après mon arrivée à Ghadâmès, je reçus la visite d’un marchand qui, à Kanô, avait prêté à M. le docteur Barth, lors de son retour de Timbouktou, de l’argent au taux fabuleux de 100 pour % pour quatre mois. L’ayant dérisoirement complimenté sur sa libéralité, il me répondit : « Mais, je ne lui ai demandé que ce que m’eût rapporté, dans le même laps de temps, pareille somme employée en achat d’ivoire et sans courir l’ombre de chance de perte. »
Il est d’ailleurs accepté par tous les Sahariens, comme axiome proverbial, que, pour s’enrichir, il suffit de faire un voyage au Soûdân.
Mais voici d’autres faits qui éclairent encore mieux la question :
M. le capitaine de Bonnemain, dans le compte rendu de son voyage à Ghadâmès en 1856, dit : « La plupart des caravanes qui arrivent à Ghourd-Taferiest (environ moitié chemin entre El-Ouâd et Ghadâmès) ont l’habitude d’y déposer, à ciel ouvert, une partie des provisions qui doivent leur servir pour le retour ; il n’y a pas à craindre que d’autres voyageurs songent à s’en emparer.
« Au retour, ajoute M. de Bonnemain, la caravane reprit les vivres qu’elle avait déposés à son passage. »
Sur la même ligne, mais par un chemin différent, en 1860, j’ai aussi trouvé des marchandises ainsi confiées à la garde de Dieu.
M. Isma’yl-Boû-Derba, entre Ouarglâ et Rhât, a, comme M. de Bonnemain, déposé et retrouvé des provisions de retour à mi-chemin ; comme moi, il a remarqué en route des ballots abandonnés par d’autres caravanes.
Sur les routes de Mourzouk et de Rhât au Soûdân, tous les voyageurs européens ont rencontré sur leur passage des charges de marchandises attendant le retour de leur propriétaire pour être rendues à destination.
Dans les caravanes, disent tous les indigènes, il n’y a pas de bêtes de somme de rechange. Quand un chameau vient à périr ou se trouve dans l’impossibilité de continuer à porter son fardeau, on laisse sa charge sur la route, avec la certitude de la retrouver intacte, attendît-on une année pour venir la chercher.
Je ne cite pas ces faits pour en tirer la conclusion que toutes les routes sahariennes offrent plus de sécurité que les routes européennes. Non. Il y a dans le Sahara des routes protégées par des populations auxquelles les caravanes paient un faible droit de passage pour prix de leurs services. Ces routes, généralement suivies par les caravanes, offrent les exemples de sécurité que je viens de rapporter. D’autres, celles qui traversent des territoires en proie à l’anarchie, ne sont plus dans les mêmes conditions ; les caravanes fortes et armées, seules, peuvent les parcourir, comme les navires pourvus de moyens de défense peuvent, seuls, fréquenter certaines mers.
L’industrie, ai-je dit, est aussi un des éléments d’activité de Ghadâmès. En effet, on y trouve tous les corps de métiers qu’exige l’isolement de la ville : tailleurs, tisserands, cordonniers, tanneurs, forgerons, selliers, bijoutiers, menuisiers, maçons, et ces professions sont généralement exercées de père en fils dans la même famille. Déjà, au XIe siècle, Ghadâmès était renommée pour le travail des cuirs[96] et elle a conservé cette réputation justement méritée, car nulle part, en Afrique, on ne fait d’aussi bonnes chaussures.
L’industrie agricole, quoique limitée à la culture des jardins compris dans le mur d’enceinte de l’oasis, occupe un certain nombre de bras, l’isolement de la ville obligeant ses habitants à y pratiquer la culture la plus intensive possible. Les engrais et les irrigations n’y sont pas négligés.
Les eaux d’irrigation sont fournies par des puits et par la source qui donne des eaux alimentaires à la population.
Le débit total de la source est divisé, sur une rotation de treize jours, en 925 dermîsa, subdivisées elles-mêmes en 6,475 qâdoûs, qu’un fonctionnaire répartiteur distribue à tous les ayant droits d’après un règlement municipal religieusement observé.
Le qâdoûs étant la 500e partie du volume des eaux fourni par la source dans les 24 heures, correspond à une part journalière de 2m 53s du débit total, soit, en nombre rond, trois minutes.
La dermîsa se composant de sept qâdoûs, représente 20m 11s du volume total fourni en treize jours, soit 20m 11s répartis sur 18,720m.
La dermîsa arrose, en moyenne, une superficie indéterminée couverte de 64 dattiers[97], à l’ombre desquels sont cultivés d’autres arbres et toutes les plantes maraîchères que consomment les habitants de l’oasis.
Toutes les eaux d’irrigation appartiennent au gouvernement, qui en aliène la jouissance perpétuelle aux familles propriétaires des jardins. La dermîsa est louée 80 riâl sebîli par an, soit 55 fr. 20. L’ensemble des eaux rapporte donc à l’État environ 50,000 fr. par an[98].
L’usufruitier d’une dermîsa ainsi que ses héritiers en disposent comme s’ils en étaient propriétaires, sous la réserve qu’à l’extinction de la famille du tenancier le droit de libre disposition fait retour à l’État.
Cette sage mesure, conforme aux règles de l’islamisme sur l’appropriation des eaux, a pour but de prévenir l’accaparement d’un produit naturel indispensable à tous et inséparable de la terre qu’il doit féconder.
Les eaux de la source sont recueillies dans un vaste bassin, de construction ancienne, assez étendu et assez profond pour qu’on y puisse nager à l’aise ; de ce bassin, elles sont réparties dans l’oasis par cinq canaux également de construction ancienne.
En langue temâhaq, cette source porte le nom d’arhechchoûf, mot dont la racine est la même que celle de arhôchchâf, crocodile ; non que le crocodile y ait jamais existé, mais parce que le nom temâhaq du crocodile signifierait l’animal des sources ou des eaux vives.
L’étude des terrains environnants et des puits de l’oasis, ainsi que la température[99] élevée des eaux de la source, paraissent à M. Vatonne des indications suffisantes pour faire espérer qu’avec un sondage de 120 mètres on pourrait atteindre la nappe qui alimente la source actuelle et augmenter dans des proportions considérables le volume des eaux de Ghadâmès et des environs.
Je m’associe volontiers à ces espérances, non-seulement pour Ghadâmès, mais encore pour beaucoup d’autres points du Sahara.
Pour Ghadâmès en particulier, la question des relations commerciales avec l’Algérie serait bien simplifiée, si, à la limite de notre frontière, des forages artésiens permettaient d’y établir une colonie de Souâfa, succursale d’El-Ouâd, le plus avancé de nos marchés dans le Sud-Est.
Un entrepôt de marchandises françaises, installé dans cette colonie, offrirait au commerce de Ghadâmès beaucoup de produits qui lui manquent aujourd’hui, et entre autres ceux d’Alger et de l’industrie orientale des Maures d’Alger.
En attendant que l’avenir réalise ou démente ces espérances, je reviens à l’état actuel du principal centre commercial de la Tripolitaine.
La physionomie de la ville de Ghadâmès répond très-bien au degré de développement industriel et commercial de ses habitants, à leur richesse, à leur intelligence et à leur moralité.
Les maisons vastes, bien aérées, blanchies à la chaux, sont souvent à plusieurs étages.
Les rues sont presque toutes couvertes, pour leur conserver le plus de fraîcheur possible.
Dans les rues principales, des boutiques de détail, boutiques à la façon de Berbèrie, bien entendu, consistant en un étal et un siége pour le débitant, pourvoyent aux besoins journaliers des citadins.
Un marché hebdomadaire, qui se tient tous les vendredis sur la place d’El-’Aouîna, supplée, par des apports étrangers, aux approvisionnements quotidiens des boutiquiers ordinaires. Là, comme sur la plupart des marchés de consommation de l’intérieur, les denrées sont vendues à l’encan. L’importance de ce marché varie suivant les saisons, les arrivées ou les départs des caravanes. Pendant mon séjour, on y vendait, par marché, environ 300 moutons destinés à la boucherie.
Des boucheries, des boulangeries et des biscuiteries, à l’usage de la population flottante, remplacent pour les étrangers les abatages et la fabrication de pain qui, pour les habitants sédentaires, s’effectuent dans l’intérieur de chaque famille.
Des fontaines, dans chaque quartier, donnent abondamment l’eau à tous.
Enfin, ce qui ne se voit dans aucune autre partie du Sahara, l’ensemble des plantations de palmiers est entouré d’un mur de défense, en ruines, il est vrai, sur plusieurs points, quoiqu’il porte des traces de différentes reconstructions. (Voir la pl. XI, fig. 1, page 252)
Sans doute, Ghadâmès, ville souvent réédifiée, n’offre ni la régularité ni le confortable des cités européennes modernes ; mais dans le jugement que je porte sur son assiette, je ne puis raisonnablement que la comparer aux autres centres sahariens, et je n’hésite pas à lui accorder un rang distingué entre toutes ses rivales.
Les principaux quartiers de la ville sont : In-Djoûra, Taskô, Tîn-Guezzîn, Taferfar, El-’Aouîna ou Benî-Mâzigh, Amaendj, Aydrâr, Djer-Essân et Oulâd-Bellîl.
7,000 habitants environ peuplent ces divers quartiers.
La population flottante varie avec les départs et les arrivées des caravanes.
Une seule grande porte donne accès dans la ville, ce qui rend la surveillance des entrées et des sorties plus facile.
A l’époque de mon séjour à Ghadâmès (1860), l’autorité politique et administrative des Turcs y était représentée par un moûdîr, assisté d’un kaououâs.
La fonction de moûdîr correspond à celle de kaïd des tribus algériennes.
La force publique mise à la disposition de cette autorité supérieure consistait en quelques Arabes du Djebel-Nefoûsa, quelquefois au nombre de quatre seulement, envoyés en corvée pour trois mois, par le kâïmakâm du Djebel, duquel Ghadâmès dépendait. Pour empêcher cette garnison temporaire de rentrer dans ses foyers avant l’expiration du délai fixé, le moûdîr était obligé de prendre en gage ses fusils.
La mission de ce simulacre de gendarmerie, sans armes, était de garder la porte de la ville, de prêter main-forte au chef de la douane, pour l’acquittement des droits, et de servir de chaouch ou agents de police au moûdîr.
A la fin de 1862, quand une mission française s’est rendue à Ghadâmès pour y conclure un traité de paix avec les Touâreg, cette ville ayant été, par un édit de la Porte Ottomane, placée sous le régime de la liberté commerciale, la garde protectrice de la douane avait été supprimée avec elle, et Ghadâmès offrait le spectacle, peut-être unique dans le monde, d’une ville relevant d’une autorité étrangère représentée par un seul agent, le moûdîr.
Mais, depuis, cet âge d’heureuse quiétude a disparu. Le kaïd algérien, ’Aly-Bey, ayant franchi les dunes de l’’Erg avec une troupe (goûm) de cavaliers Souâfa et Rouâgha, pour venir faire escorte aux missionnaires officiels à leur retour, la paisible population de Ghadâmès s’est crue menacée de conquête et a obligé le gouvernement de Tripoli à prendre des mesures pour la défendre au cas de nécessité.
Au moûdîr a succédé un pacha ; une garnison de Turcs (redîf), envoyée d’Europe et renforcée de cavaliers du Sâhel (bachi-bouzouk), est venue occuper la place.
Désormais Ghadâmès est devenue le chef-lieu d’un kâïmakâmlik saharien relevant de Tripoli, et embrassant, dans sa circonscription, une partie du Fezzân.
Cette organisation, fondée sur la peur, n’est-elle que transitoire ?
Je l’ignore. Quoi qu’il en soit de craintes sans motifs[100], je ne puis que me réjouir de voir un nouvel élément d’ordre introduit dans le pays.
De 1850 à 1858, le gouvernement anglais a entretenu à Ghadâmès un vice-consul, probablement en vue de surveiller le commerce des nègres. Ce consulat est aujourd’hui supprimé, ainsi que celui de Mourzouk.
La création d’une agence consulaire de France, beaucoup plus nécessaire, est à l’état de projet depuis plusieurs années. Elle ne tardera pas, sans doute, à être installée, car les intérêts des Touâreg, devenus aujourd’hui nos alliés, ainsi que ceux de notre commerce, réclament cette institution.
La cité est administrée par un cheïkh, avec le concours d’une assemblée libre des notables (djema’a), suivant les anciennes coutumes municipales des Berbères.
Ce fonctionnaire, nommé par l’autorité politique locale, est le véritable magistrat de la ville.
La justice est rendue, au nom du sultan de Constantinople, par un qâdhi, qui reçoit son investiture de l’autorité judiciaire de Tripoli.
Un imâm est le chef de la religion, en même temps que le suppléant du qâdhi.
L’instruction publique est représentée par un mouderrîs ou maître d’école.
En 1860, le moûdîr seul recevait un traitement de l’État.
La garde n’était ni payée ni nourrie.
Le cheïkh, le qâdhi et l’imâm n’avaient d’autres honoraires que ceux inhérents à leurs fonctions et payés directement par les administrés.
Le maître d’école et les amîn des corporations avaient, pour toute rétribution, la jouissance d’une portion d’eau.
Dans ces conditions, le budget des dépenses s’élevait à 3,500 fr., chiffre du traitement du moûdîr.
Le budget des recettes, non compris les produits de la douane et des locations d’eau, s’élevait à 2,500 mitkhal d’or, soit 30,937 fr. 50 c., au taux du change de l’époque.
Il paraît que, nonobstant la levée des droits de douane, l’impôt mobilier et immobilier a aussi subi une réduction, car, d’après M. le lieutenant-colonel Mircher, en 1862, il avait été fixé à 21,000 francs seulement.
L’érection du moûdîrît en kâïmakâmlik, avec des charges inconnues jusque-là, aura probablement fait augmenter la part d’impôt de Ghadâmès, car les Turcs ont pour habitude de mettre au compte des populations les dépenses que leur protection occasionne.
Quel que soit l’avenir réservé au nouvel ordre de choses, la force de l’habitude, comme celle de la nécessité, maintiendra l’administration intérieure de la ville aux mains des notables commerçants du pays et le gouvernement des relations extérieures au pouvoir des chefs Touâreg, car, sans une alliance intime des maîtres des routes et des propriétaires des marchandises qui alimentent le commerce de la place, Ghadâmès, déjà en décadence depuis l’abolition de la traite, ne tarderait pas à devenir une ville morte, inhabitable même pour ses habitants, en raison du haut prix de toutes les denrées de consommation.
En vain le drapeau de la Porte Ottomane, dans les circonstances solennelles, est hissé à Ghadâmès, sur une maison à loyer qu’y occupe un gouverneur turc ; en vain l’acquittement volontaire d’un faible impôt, tribut religieux autant que politique, semble sanctionner la reconnaissance d’une autorité étrangère : Ghadâmèsiens et Touâreg Azdjer, unis entre eux par les liens du sang et de l’intérêt, se considèrent réciproquement comme faisant partie de la même confédération. En frères associés à la même entreprise, les uns, maîtres de l’espace, forts, actifs, protégent sur les routes les convois de leurs clients ; les autres, maîtres de la fortune et des relations qui permettent d’acheter des vivres et des vêtements au dehors, donnent libéralement à leurs protecteurs ce qui est nécessaire à leur existence.
La sollicitude et les égards des commerçants de Ghadâmès pour les Touâreg, grands et petits, révèlent combien est intime l’union des deux populations.
Que chaque maison de commerce pourvoie aux besoins de la famille de son protecteur particulier et prévienne même ses désirs : rien de plus naturel que la réciprocité des services rendus.
Mais là ne se bornent pas les bons offices des citadins envers les nomades.
Un chef târgui tombe-t-il dans la misère, la corporation des marchands l’invite à venir habiter la ville, l’entretient et le nourrit.
L’un des Touâreg, homme libre ou serf, vient-il en ville pour ses affaires, le repas de l’hospitalité lui est donné pendant toute la durée de son séjour.
Des mendiants se permettent-ils d’enfoncer les portes d’une maison qui ne s’ouvrent pas assez vite, on s’excuse de n’avoir pas deviné qu’ils étaient Touâreg.
Par extraordinaire, des Touâreg ont-ils quelques démêlés avec l’autorité turque, aussitôt les notables habitants interviennent pour éviter tout conflit en prenant à leur charge la responsabilité des fautes commises, et l’autorité s’associe à la prudence des habitants.
Ghadâmès, nominalement vassale de la Porte Ottomane, obligatoirement tributaire de Tripoli pour ses besoins commerciaux, est donc bien plus une ville neutre qu’une ville d’État, et si elle était mise en demeure d’arborer le drapeau d’une nationalité, tout l’obligerait à adopter celui des Touâreg.
De cette situation, je conclus que la convention commerciale signée à Ghadâmès le 26 novembre 1862, par les principaux chefs des Touâreg Azdjer et les délégués du gouvernement général de l’Algérie, engage aussi bien la corporation des commerçants de Ghadâmès que les Touâreg eux-mêmes, quoique la convention n’en fasse pas une mention speciale, mais les deux parties contractantes l’ont explicitement compris ainsi.
Rhât est une ville berbère, indépendante des Touâreg, quoiqu’elle soit assise au milieu de leurs campements et quoiqu’elle relève de leur protectorat.
Sa position, au débouché de la gorge d’Ouarâret et de la vallée du Tânezzoûft, sur la grande voie commerciale de Tripoli au Soûdân, en un point riche en eaux de sources et en terres susceptibles de culture, semble l’avoir prédestinée au rôle qu’elle joue au milieu de populations nomades.
D’après la tradition locale, la fondation de Rhât daterait de quatre ou cinq siècles au plus, ce qui explique le silence des auteurs arabes du moyen âge à son sujet.
Mais la même tradition lui donne pour fondateurs une tribu berbère noble, les Ihâdjenen, avec le concours des Kêl-Rhâfsa, des Kêl-Tarât, des Têl-Telaq et des Ibakammazên, également Berbères, mais d’origine moins noble que les Ihâdjenen.
La coopération des Kêl-Rhâfsa à la restauration de la ville moderne permet de lui assigner une origine ancienne et de retrouver l’emplacement d’un des centres de population vaincus par les armées romaines dans l’expédition de la Phazanie.
En effet, Pline (Hist. natur., Lib. V, c. 5) nous apprend, d’après les auteurs du temps, que parmi les peuples, les villes et les lieux dont la conquête a valu les honneurs du triomphe à Cornelius Balbus, figure le nom de Rapsa, qualifiée oppidum.
L’oppidum des Romains était une ville, avec enceinte fortifiée, dans une position stratégique.
Sans doute, cet oppidum commandait le Φάραγξ Γαραμαντικὴ de Ptolémée, comme Rhât moderne commande l’Aghelâd d’Ouarâret.
Les noms ont changé, mais les hommes et les choses sont restés les mêmes. Les gens de l’antique Rapsa, les Kêl-Rhâfsa de l’époque moderne, trop faibles pour défendre par leurs seules forces une position qui peut à juste titre être considérée comme une des clefs du plateau central du Sahara, auront dû s’associer avec les seigneurs Ihâdjenen et leurs serviteurs, pour restaurer leur ville sous un nom dont l’étymologie nous échappe, Kêl-Rhât, gens de Rhât, mais qui doit être emprunté à des circonstances locales, car trois des portes de la ville, contre l’habitude, portent le nom commun de Tamelrhât, et une quatrième celui de Tafelrhât.
Une exploration spéciale permettrait peut-être de retrouver dans les constructions modernes de Rhât des traces de l’ancienne Rapsa ; il est regrettable que la jalousie superstitieuse de ses habitants n’ait pas encore permis de rechercher si l’emplacement de l’oppidum des Romains était là, ou dans quelque autre ville du voisinage habitée jadis par les Kêl-Rhâfsa.
La petite confédération à laquelle la Rapsa des anciens dut sa résurrection porta d’abord le nom de Kêl-Rhât, qu’elle conserva jusqu’à ce jour, concurremment avec le nom arabe de Rhâtïa. Mais ce n’est pas le seul changement à noter dans l’histoire de cette petite agglomération.
Les Ihâdjenen, frères consanguins des Touâreg, liés d’une étroite amitié avec eux, ont longtemps conservé leur autonomie sous le protectorat dévoué de leurs puissants alliés. La bonne harmonie entre deux pouvoirs indépendants l’un de l’autre s’explique, d’un côté, par la répulsion instinctive des Touâreg pour l’habitation dans les villes, par le besoin qu’ils avaient d’un centre commun d’intérêts, et, de l’autre côté, par la nécessité qu’il y avait pour les Ihâdjenen d’être en relations amicales avec des peuplades les environnant de toutes parts et pouvant ouvrir ou fermer les routes aboutissant à leur ville.
Dès le début, la cité de Rhât s’est d’ailleurs signalée par une constitution administrative et gouvernementale fort simple, mais très-bien entendue :
Pour les affaires intérieures, une municipalité élective, issue de la tradition berbère, administrait sans contrôle ;
Pour les affaires extérieures, un cheïkh héréditaire, sorte de sultan, comme ceux de Tougourt, d’Ouarglâ et d’Agadez, gouvernait, sous le titre d’amghâr, et défendait l’indépendance des Ihâdjenen.
La tradition a conservé les noms de ces anciens sultans ; les voici dans l’ordre chronologique :
Khammadi,
Ahmâdou,
El-Hâdj-Mohammed-Settaqa,
El-Hâdj-Arhdâl,
Arhdâl,
El-Hâdj-Khatîta,
El-Hâdj-Bel-Qâsem, qui régnait au commencement de ce siècle,
Enfin, Mohammed-Ould-Arhdâl.
Mohammed-ould-Arhdâl devait clore la série des sultans d’origine Ihâdjenen pure, par application d’une loi locale sur les successions à laquelle les Ihâdjenen doivent la fondation d’une dynastie et Rhât le développement de sa prospérité, mais qui, par un retour des choses d’ici-bas, pourra bien faire perdre à cette ville son indépendance, si ce n’est sa fortune.
Dans le Sahara, les tribus d’origine berbère, suivant l’ordre de succession en usage, sont ou Ebna-Sîd (fils de leur père) ou Benî-Oummïa (fils de leur mère).
Les Ihâdjenen étaient Benî-Oummïa et, à Rhât, comme chez les Touâreg, comme dans d’autres tribus berbères, la transmission du pouvoir n’a pas lieu, ni d’après la loi musulmane, ni d’après la coutume générale des autres peuples, en ligne directe, du père au fils, mais par voie indirecte, du défunt au fils aîné de sa sœur aînée.
Dans le Livre suivant, exclusivement consacré aux Touâreg, cette loi sera l’objet d’un examen tout particulier ; toutefois, je dois dire, avant de passer outre, que, par ce mode de succession, les Berbères Benî-Oummïa croient mieux assurer la transmission du sang. En effet, la sœur, fille d’une mère consanguine, transmet certainement à son fils une parcelle du sang de son frère, quel que soit le père, tandis que l’épouse infidèle introduit un sang étranger dans la famille.
Comme complément de cette loi, les mariages avec des étrangers sont interdits, mais quand les familles s’éteignent, résultat presque inévitable des alliances trop rapprochées ; quand les seuls survivants sont des femmes, il faut bien que ces femmes aillent chercher des époux en dehors de la famille.
C’est ce qui est advenu aux princes Ihâdjenen. La sœur de Mohammed-Ould-Arhdâl a du se marier avec un riche négociant du Touât, et de ce mariage est né un fils, El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, et à la mort du dernier amghâr, le fils du touâti s’est trouvé, par droit de naissance, cheïkh héréditaire de Rhât.
Depuis longtemps, les descendants des fondateurs de Rhât étaient en minorité — tant il est vrai que des nomades se perpétuent difficilement dans l’enceinte d’une ville — et ils avaient été remplacés par une nouvelle génération d’enfants issus du mariage des Rhâtiennes avec les nombreux marchands de Ghadâmès, du Touât, de Sôkna et de Djâlo, venus à Rhât pour profiter des avantages de son commerce.
Quand s’est produit le fait nouveau d’un fils de touâti arrivant au pouvoir, les nombreux étrangers, composant aujourd’hui la grande majorité de la population de la ville, ont trouvé tout naturel qu’un étranger comme eux fût le souverain du pays, et El-Hâdj-Ahmed fut accueilli avec faveur. Toutefois, il ne prit que le titre de cheïkh et non celui d’amghâr.
Mais cette substitution d’un Arabe touâti à un Berbère ihâdjeni blessait l’amour-propre berbère des Touâreg, et, depuis lors, à de bons rapports entre les Rhâtiens et les Azdjer a succédé une rivalité dont les causes sont nombreuses.
L’avénement du fils d’un Arabe à l’autorité souveraine dans une ville berbère devait surtout blesser les chefs des Orâghen, véritables sultans du pays.
Il y a deux siècles environ, les Imanân, rois des Touâreg du Nord, avaient à peu près usurpé le pouvoir des amghâr Ihâdjenen dans la ville de Rhât et tenaient ses habitants sous le joug de leur oppression.
Une révolution, dont les détails seront racontés ci-après, mais faite par les Orâghen, détrôna les Imanân et permit à la ville de Rhât de recouvrer son ancienne indépendance sous la protection de ses libérateurs.
De plus, il y a cinquante ans environ, sous le règne de l’amghâr Bel-Qâsem, Rhât fut inopinément attaquée par une armée du sultan du Fezzân, qui, déjà alors, convoitait la domination ou la destruction de la rivale du commerce de Mourzouk.
Rhât, réduite aux seules forces de ses habitants, eût peut-être succombé, mais les chefs des Orâghen vinrent à son secours et, sous leur bannière, les Fezzaniens, battus par les Adzjer, laissèrent entre les mains de leurs vainqueurs 2,000 chevaux chargés de bagages, ce qui ne les engagea pas à renouveler leur audacieuse entreprise.
Après cette victoire, comme après celle qui avait mis en leurs mains le pouvoir des Imanân, les Orâghen auraient pu s’emparer de Rhât et y commander en souverains. Ils ne l’ont pas fait, par respect des droits héréditaires des Ihâdjenen.
Il ne pouvait donc pas leur convenir de voir les destinées d’une ville affranchie par eux, défendue par eux, et de la prospérité de laquelle dépend la leur, passer aux mains d’étrangers, fils d’Arabes, c’est-à-dire d’hommes auxquels les Berbères reprochent d’être toujours prêts à accepter toutes les dominations, pourvu qu’on leur donne un beau burnous d’investiture.
Rhât est loin d’avoir comme ville l’importance qu’elle a comme marché, car elle compte à peine 600 maisons et 4,000 habitants ; mais elle s’agrandit tous les jours, par la création de villages voisins qui, par leur accroissement successif, pourront devenir de nouveaux quartiers de la ville primitive. L’un deux, Tâderâmt, est à 600 mètres du mur d’enceinte de Rhât ; l’autre, Toûnîn, est à 800 mètres environ. Toûnîn, de fondation toute récente (douze ans), compte déjà 500 habitants : c’est là qu’est le château particulier d’El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq.