Ce qui mot à mot signifie :
Le Scorpion est tantôt désigné sous le nom de Tâzherdamt (scorpion), tantôt sous celui de Tâzzeït (palmier). Cette dernière désignation convient très-bien à la figure de cette constellation.
Un jeune homme, du nom d’Amrôt (Antarès), disent les astrologues Touâreg, veut monter sur le Palmier, Tâzzeït, mais arrivé à mi-hauteur de l’arbre, il aperçoit de belles jeunes Filles, Tibaradîn, revêtues de haoulis rouges, venant de la Mare, appelée Tesâhak, et se dirigeant vers lui ; il reste alors à mi-hauteur du Palmier pour les contempler. Sans doute cette image peut s’expliquer, mais je ne veux pas me risquer à appliquer ces dénominations à telles ou telles étoiles voisines de la constellation du Scorpion.
La constellation du Lièvre est désignée sous le nom d’Ihenkâdh, les Gazelles.
La constellation du grand Chien (ε δ et η) est appelée Ifarakfarâken, mot qui sert ordinairement à indiquer le bruit que fait un éventail agité dans l’air, ou le vol d’un oiseau à son passage, parce qu’à l’époque où paraît cette constellation des vents violents agitent toujours l’atmosphère.
β du grand Chien est Aouhêm, le petit de la Gazelle.
Les étoiles de la constellation du Navire sont désignées : δ, sous le nom de Tenâfelit, la Richesse, l’Opulence ; ο, sous celui de Tôzzert, la Misère, le Besoin, la Pauvreté.
Quand on traverse le désert de Tânezroûft, de Ouâllen à Am-Rhannân, ces deux étoiles servent à indiquer la direction en prenant le point central entre celui de leur lever et celui de leur coucher, c’est-à-dire droit au Sud. Ces étoiles étant près de l’horizon, il est toujours facile de se guider sur leur passage au méridien. Entre leur coucher et leur lever, les guides disent qu’il y a la longueur de l’emplacement de la ville d’Araouân.
Aldébaran est Kôkoyyodh.
Canopus est Ouâdet.
Une Comète se dit Aharôdh. Comme chez tous les peuples, l’apparition inattendue de ces corps lumineux étonne et effraie.
Le Soleil et les Étoiles servent aux Touâreg à distinguer les quatre points cardinaux :
| Le Nord se dit : | Fôy, |
| Le Sud | Anehôl, |
| L’Est | Leqqâblet, |
| L’Ouest | Idjedel-en-Tafoûk. |
Les divisions du jour, Ahel, sont :
| Le matin | Toûfat, |
| Le midi | Imoghri, |
| L’après-midi (trois heures) | Takkâst, |
| Le soir | Tadeggat, |
| La nuit | Ehadh. |
Tout le temps de la grande chaleur, la Gaïla des Arabes, celui pendant lequel les caravanes se reposent, se dit Taroût.
Les Touâreg, comme tous les Arabes du Sahara, pour avoir l’heure du midi, plantent un piquet dans le sable et calculent la projection de l’ombre suivant la saison.
La boussole, aussi utile dans les voyages sahariens que dans la navigation maritime, était entièrement inconnue, non-seulement chez les Touâreg, mais encore dans toute l’Afrique centrale. On n’en savait même pas le nom.
Par mes soins, les Touâreg la connaissent désormais. Le marabout Sîdi-el-Bakkây attachait le plus grand prix à en avoir une ; j’ai pu satisfaire ce désir. Ikhenoûkhen aussi en désirait une, mais il a dû attendre. Le Cheïkh-’Othmân en a fait ample provision à Paris.
J’estime donc que la boussole est un des présents les plus utiles qu’on puisse faire aux chefs du Sahara, à la condition que l’instrument sera portatif et leur sera remis par une personne qui leur indiquera la manière de s’en servir.
A Ghadâmès, on m’a parlé de deux Traités d’astronomie, en langue arabe, qui existeraient dans la bibliothèque de la mosquée, preuve incontestable de l’importance que les Sahariens attachent à la connaissance de la marche des astres.
Je ne puis terminer ce que je viens de dire sur l’instruction des Touâreg sans faire remarquer que la somme de leur savoir se transmet, traditionnellement, de père en fils et avec le concours d’une seule famille : celle des marabouts de Timâssanîn.
Le droit écrit n’est invoqué qu’à défaut du droit coutumier, pour les contestations exceptionnelles. Alors, on ouvre le Traité de jurisprudence du grand légiste Sîdi-Khelîl.
Le droit coutumier, ’Aâda, conservé traditionnellement dans la mémoire des anciens, doit être une émanation de l’ancien droit berbère. Pour en avoir une idée nette, il faudrait vivre pendant plusieurs années chez les Touâreg, tenir note des solutions données à tous les litiges et demander aux juges la raison de leurs jugements. Un voyageur ne peut entrer dans de pareils détails.
Les Touâreg n’ont pas de qâdhi dans leurs tribus, et on n’a recours à ceux de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah, que très-exceptionnellement.
Le chef de famille supplée à leur absence dans la famille, comme les chefs de tribus dans les tribus. Quand il y a lieu, les marabouts interviennent.
La police intérieure est faite par les chefs de tribus. Les peines qu’ils appliquent sont l’amende, isekkeser, la bastonnade, tiboûren, et la mise aux fers.
La peine de la prison, tekôrmit, et la peine de mort, tâmattant, ne sont jamais appliquées. La punition des crimes, assez graves pour emporter l’une ou l’autre de ces deux peines, d’après nos lois, est réservée aux représailles des parents des victimes.
Cependant, quand, pour un crime particulier, on a recours à l’intervention de l’amghâr, en vue d’éviter des guerres de tribu à tribu, il prononce la peine du talion, conformément aux prescriptions du Coran : œil pour œil, dent pour dent, coup pour coup.
Dans ce cas, les plus proches parents de la victime décident du sort du criminel : ils peuvent accepter le rachat du sang, moyennant une somme d’argent, ou désigner celui d’entre eux qui remplira les fonctions d’exécuteur des hautes œuvres de la justice.
Si le prix du sang n’est pas accordé, malheur, malheur au coupable ! Il subira, en présence de témoins, de sa propre famille et de celle de sa victime, le plus terrible des supplices, car l’enivrement de la vengeance ne se contente pas d’un œil pour un œil, d’une dent pour une dent.
Quel affreux spectacle que celui de cette justice patriarcale !
Dans toutes les sociétés musulmanes, l’absence d’une justice officielle est une des principales causes qui entretiennent les haines et les divisions entre les familles et entre les tribus.
Cependant, les crimes ayant un caractère individuel sont rares : l’infanticide, à la suite des grossesses illicites, est assez commun. Dans ce cas, le père de la coupable est juge de l’offense faite à sa maison et généralement il cache sa honte.
A ma connaissance, les naissances, chez les Touâreg, appellent peu l’attention. Un fils est toujours le bienvenu parce qu’il augmente le nombre des défenseurs de la tribu. A l’âge ordinaire, il est circoncis, suivant la coutume musulmane.
Chez les Touâreg, à la différence des Arabes, les jeunes gens ne sont pas admis à prendre part à la gestion des affaires publiques. La grande majorité pour eux ne commence pas avant quarante ans ; jusque-là, on est admis à l’action, pas au conseil.
La longévité des Touâreg explique cette longue durée de la minorité comme aussi le retard apporté au mariage, car les centenaires n’y sont pas très-rares. On cite même des individus qui ont atteint cent trente et cent cinquante ans ; entre autres celui qui m’a conduit à la sculpture Lybico-égyptienne de Bordj-Taskô, à Ghadâmès, auquel on donne plus de cent cinquante ans. Il est vrai qu’il est actuellement en enfance. Les auteurs arabes du moyen âge avaient déjà constaté ce fait exceptionnel. Ebn-Khaldoûn, entre autres, dans sa notice sur les Molâthemîn, dit : « Dans le pays habité par ce peuple, on vivait ordinairement jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. » J’ai constaté qu’il en est encore de même aujourd’hui.
Les mariages donnent lieu aux remarques suivantes : la femme se marie rarement avant vingt ans, l’homme avant trente. Un târgui n’a jamais qu’une femme. Il peut divorcer, mais il n’introduira pas une nouvelle épouse au foyer conjugal avant d’avoir réglé le sort de la femme répudiée.
La femme mariée jouit d’autant plus de considération qu’elle compte plus d’amis parmi les hommes, mais, pour conserver sa réputation, elle ne doit en préférer aucun. Une femme qui n’aurait qu’un ami ou qui témoignerait plus d’affection pour l’un de ses adorateurs serait considérée comme pervertie et montrée au doigt.
Les mœurs permettent, entre hommes et femmes, en dehors de l’époux et de l’épouse, des rapports qui rappellent la chevalerie du moyen âge : ainsi la femme pourra broder sur le voile ou écrire sur le bouclier de son chevalier des vers à sa louange, des souhaits de prospérité ; le chevalier pourra graver sur les rochers le nom de sa belle, chanter ses vertus, et personne n’y voit rien de mal. « L’ami et l’amie, disent les Touâreg, sont pour les yeux, pour le cœur, et non pour le lit seulement, comme chez les Arabes. »
Presque tous les soirs, les femmes chantent en s’accompagnant de la rebâza ; elles improvisent généralement leurs chants, à la façon des anciens trouvères. Les hommes font cercle, accroupis autour des chanteuses, et, pour honorer la réunion, ils revêtent leurs plus beaux habits.
Au milieu de ces mœurs patriarcales, la femme demanderait immédiatement le divorce, si elle avait une rivale, et l’homme aurait le droit de tuer sa femme, sans avoir à rendre compte de sa vie à sa famille, si elle commettait une infidélité.
Est-ce à dire pour cela que les mœurs soient d’une pureté irréprochable ? Je ne le crois pas. Il y a près de Ghadâmès un campement de târguies qui rappelle les Nâylîyât de Biskra et de Tougourt, et plus d’une jeune fille est accusée d’être devenue mère avant le mariage.
Dans les rapports de l’homme avec la femme, en mariage, la formule du Code Napoléon est la règle : « La femme doit obéissance au mari et le mari doit pourvoir aux besoins de la femme dans la limite de ses ressources. » La délaisser même est un motif à reproche.
Les Touâreg mangent en compagnie de leurs épouses : ce qui est contraire à l’usage des autres musulmans ; la meilleure part du repas leur est donnée. Toutefois, il est, dans les aliments, des parties exclusivement réservées à l’un ou à l’autre : le cœur, les intestins des animaux, ne sont mangés que par l’homme ; le foie et les rognons reviennent aux femmes. Le café et le thé ne peuvent être bus que par les hommes.
La tenue des dames Touâreg est toujours décente et convenable. Une sorte d’étiquette préside à tous leurs mouvements quand elles sont en société. Une grande marque de leur respect pour l’homme auquel elles parlent est de lui cacher leur figure, quoiqu’elles ne portent jamais le voile, et, à cette fin, elles tournent le dos à leur interlocuteur, ou bien elles ramènent un coin de leur par-dessus sur leur figure.
Le sentiment de la pudeur, inconnu et impossible au milieu des familles polygames, recouvre tous ses droits dans les ménages monogames des Touâreg.
Plus heureuse que la femme arabe, la femme târguie n’est obligée ni à moudre le blé, ni à aller chercher sur son dos l’eau et le bois, ni à faire la cuisine ; les esclaves pourvoient à tous ces besoins, de sorte que, comme les dames des contrées civilisées, elles peuvent consacrer du temps à la lecture, à l’écriture, à la musique et à la broderie. Ce n’est pas sans quelque émotion, qu’après avoir traversé quatre cents lieues de pays dans lesquels la femme est réduite à l’état de bête de somme, on constate, en plein désert, une civilisation qui a tant d’analogie avec celle de l’Europe chrétienne au moyen âge.
La célébration du mariage, chez les Touâreg, ressemble beaucoup à celle des autres pays musulmans, avec cette différence que, les armes à feu étant inconnues ou à peu près chez les nomades, on n’y fait pas parler la poudre. Chez les nobles, la fantazia à dromadaire remplace la fantazia à cheval ; on chante, on joue de la rebâza ; chez les serfs et chez les esclaves, on danse à la mode de Nigritie, au son de la derboûka.
Un marabout préside à la bénédiction nuptiale et rédige les conventions particulières des époux, quand il y a lieu à contrat.
Les morts sont enterrés conformément aux prescriptions de la religion musulmane ; lavage du corps à l’eau chaude, linceul neuf, prières pour tous, aromates pour les riches. Mais on ne les pleure pas, et dès qu’on leur a rendu les derniers devoirs de la sépulture, après un repas propitiatoire, on évite tout ce qui pourra ressusciter leur souvenir. Ainsi, on change de campement, on ne prononce jamais leur nom, et, afin qu’ils disparaissent du milieu des vivants, on n’appellera pas leurs enfants, comme chez les Arabes, tel fils d’un tel, on leur donnera un nom qui vivra et mourra avec eux. Il n’y a d’exception à cette règle que dans les familles des marabouts, ou dans les familles princières dont le nom est intimement lié à l’histoire de la tribu[123]. Cet oubli apparent ou réel des morts a sa cause dans la crainte des revenants, crainte générale et qui fait éviter tout ce qui pourrait être considéré comme une évocation.
L’hygiène est en grand honneur chez les Touâreg, et ses préceptes, plus ou moins orthodoxes, plus ou moins rationnels, sont religieusement suivis.
Jamais un târgui, à moins d’une circonstance exceptionnelle, ne se lave ni la figure, ni les mains, ni les pieds, à plus forte raison les autres parties du corps, parce que l’eau est réputée rendre la peau plus impressionnable au froid et au chaud. Les ablutions prescrites par la religion sont faites avec du sable ou avec un caillou.
Toujours en vue de soustraire la peau aux influences extérieures, les Touâreg se teignent les mains, les bras et la figure, avec de l’indigo en poudre. Le reste de leur corps, également couvert d’indigo par la déteinte continuelle de leurs vêtements, est soumis aux mêmes effets.
Les femmes emploient souvent, mais sur leur visage seulement, l’ocre au lieu de l’indigo.
Ainsi, quoique blancs, les Touâreg paraissent bleus, et leurs femmes jaunes, ce qui contribue à leur donner un aspect si étrange.
Il va sans dire que jamais on ne lave les vêtements teints à l’indigo, attendu que, par le lavage, ils perdraient leur propriété essentielle, qui est de déteindre sur le corps.
La conséquence de pareilles habitudes est que ceux des Touâreg qui n’ont pas une garde-robe de rechange sont largement pourvus de parasites.
Comme les Arabes, les Touâreg se rasent la tête, mais, au lieu de se borner à laisser une simple mêche de cheveux, tahoqqôt, pour que l’ange puisse les enlever de terre au ciel, le jour du jugement dernier, et les faire comparaître convenablement devant le Grand Maître, ils conservent, du front à la nuque, une sorte de crête de cheveux, ahoqqôt, qui ressemble assez à celle de certains casques, et, en attendant que ces cheveux servent à l’usage commun après la mort, ils en tirent un parti hygiénique dans cette vie. A cet effet, cette crête est tressée en petites mêches, réunies les unes aux autres, de manière à former une charpente pour supporter la calotte et permettre à l’air de circuler entre le cuir chevelu et le tissu de laine qui recouvre la tête.
Les enfants et les jeunes gens portent à une oreille un grand anneau, tantôt en métal, tantôt en corne, tantôt en bois. Est-ce là aussi une pratique hygiénique pour préserver, pendant le jeune âge, par un dérivatif continuel, des nombreuses maladies auxquelles les yeux sont exposés ?
L’usage du sulfure d’antimoine, le kohel des Arabes, sur le bord libre des paupières, a incontestablement ce but. Cette poudre est appliquée avec délicatesse au moyen d’un stylet en bois, tâfendit.
Mais la pratique hygiénique par excellence des Touâreg est la religion du voile, pour préserver leurs organes extérieurs les plus délicats, yeux, oreilles, fosses nasales et bouche, de l’action des sables, du soleil, des vents et de la sécheresse extrême de l’air ; jamais coutume ne fut mieux appropriée au climat, aussi tous les étrangers qui voyagent dans leur pays s’empressent-ils de l’adopter. Moi-même j’ai suivi la mode générale et je n’ai qu’à m’en féliciter.
Le genre de vie menée par les Touâreg est promptement fatal aux constitutions faibles, et la sélection opérée par la mortalité ne laisse dans la population que des sujets forts et robustes.
D’un autre côté, le climat est sain, et la sobriété, commandée par l’aridité du sol, contribue puissamment à maintenir la santé.
Les maladies sont donc rares, quoique les voyageurs étrangers soient assaillis par des demandes de médicaments ; mais ces demandes ne font que révéler l’impuissance des pratiques médicales en usage dans le pays.
Les maladies les plus graves et les plus générales sont les ophtalmies, les rhumatismes, les fièvres intermittentes, les engorgements des viscères consécutifs aux fièvres, la variole, les affections cutanées, les maladies de la vessie, le ver de Guinée, enfin le boûri chez les nègres.
Il est peu de Touâreg dont les yeux n’aient été le siége d’ophtalmies les plus graves, probablement d’ophtalmies purulentes si communes en Égypte, sous l’influence des mêmes causes ; car, chez un grand nombre, la cornée transparente est devenue opaque ; beaucoup sont aveugles ou ne voient que pour se conduire.
La réverbération solaire, les sables charriés par les vents ; les variations extrêmes de température, entre la nuit et le jour ; la sécheresse de l’air ; les effluves salines qui se dégagent du fond des lacs desséchés ; la contagion elle-même, sont les causes de ces ophtalmies endémiques. Au Fezzân, j’ai trouvé une grande partie de la population atteinte de maux d’yeux.
Les remèdes empiriques qu’emploient les indigènes sont plutôt de nature à aggraver qu’à guérir.
Un des plus grands services qui puisse être rendu aux Touâreg, serait d’introduire chez eux, à titre de complément de l’usage du voile, la coutume de conserves à verres bleus avec œillères. Il suffit pour cela d’en donner en cadeau aux principaux chefs, — c’est ce qui a été fait, — et d’introduire cet article dans les pacotilles des caravanes à des conditions de prix qui le rendent abordable à toutes les bourses.
Les Anglais ont bien opéré un plus grand miracle, en remplaçant l’usage du café par celui du thé. Ils ont commencé par en faire présent aux chefs, et, par esprit d’imitation, tout le monde a voulu en goûter. Aujourd’hui le Maroc, presque tout le Sahara et une partie de l’Afrique centrale sont tributaires de l’Angleterre pour le thé.
Au-dessus de trente ans, peu d’hommes ou de femmes sont exempts de rhumatismes ; quelques-uns en sont perclus. Le coucher sur le sable refroidi pendant la nuit, et l’usage exclusif des vêtements de coton expliquent la multiplicité et la gravité de ces affections. Parvenons à livrer aux Touâreg des vêtements de laine, chemises, blouses et pantalons, à des prix peu supérieurs à ceux de coton, et nous verrons le coton abandonné pour la laine ; car déjà les chefs recherchent les tissus en laine des Arabes. Mais le prix élevé de ces derniers est un obstacle réel à leur adoption, tant le peuple est pauvre.
A l’exception de quelques liniments et du feu appliqué à la manière arabe, par la cautérisation transcurrente, les Touâreg n’ont aucun moyen curatif ou palliatif rationnel contre les rhumatismes. Ceux qui en sont atteints souffrent jusqu’à leur mort.
Les fièvres intermittentes, tâzzaq, contractées dans le pays, sont rares, mais comme les Touâreg voyagent beaucoup et sortent souvent des régions saines de leurs montagnes, ils rapportent de leurs voyages des fièvres persistantes auxquelles le changement de climat met quelquefois fin, mais qui souvent se transforment en engorgements chroniques et incurables du foie et de la rate.
Les seuls remèdes connus sont des tisanes laxatives ou purgatives préparées avec des plantes du pays ou des médicaments tirés du Soûdân. Notre commerce pourrait substituer à ces préparations, sans valeur sérieuse, les principaux fébrifuges, les purgatifs et les vomitifs de notre matière médicale, dont l’emploi deviendrait bientôt général, si la vente de ces médicaments était accompagnée de notices simples rédigées en langue arabe.
La variole, âchek ou bedî, vient périodiquement décimer ces malheureuses populations ; à mon passage à Ghadâmès, une épidémie y régnait et n’épargnait ni jeunes ni vieux. Elle avait antérieurement, au printemps 1860, exercé ses ravages sur les Ifôghas du Cheïkh-’Othmân. Contre ce terrible fléau on ne connaît ni la vaccine ni même l’inoculation du virus variolique, en usage chez les Arabes.
Sans doute, un jour, grâces aux relations que nous sommes appelés à entretenir avec les peuplades du Sahara et de l’Afrique centrale, elles nous seront redevables de l’introduction de la vaccine, et de ce moment datera pour elles une ère nouvelle qui fera époque dans leurs souvenirs historiques ; jusque-là, nous sommes impuissants à leur venir en aide.
La rougeole, loûmet, ainsi que les autres maladies de l’enfance, n’épargnent pas plus les Touâreg que les autres peuples.
On comprendra facilement que les maladies de la peau, du cuir chevelu, de la paume des mains et de la plante des pieds, soient fréquentes et presque incurables chez un peuple dévoré de vermine et qui redoute de se laver avec de l’eau, dans la crainte de rendre la peau plus impressionnable au froid et au chaud. L’importation par le commerce des préparations sulfureuses et mercurielles peut donc, en attendant mieux, devenir un objet d’échange utile et lucratif.
Les dartres, ânerhoû, sont communes.
Les voyages fréquents, l’allure fatigante du chameau, la dureté des selles, en vue de prévenir le sommeil, déterminent souvent des maladies chroniques de la vessie, dites tezhaggâlt, qui, d’après les symptômes indiqués, pourraient bien être la pierre.
Contre cette maladie les Touâreg n’ont aucun remède.
Les hernies, âmokketes, suites de longues marches, sont aussi fréquentes. Des bandages, plus ou moins grossiers, les maintiennent réduites.
Généralement, les Touâreg qui vont au Soûdân en rapportent le ver de Guinée, farentît, parasite qui vit entre cuir et chair, cause d’atroces souffrances, et revient pendant longtemps, tous les ans, à la même époque.
En langue temâhaq, la maladie que donne le ver de Guinée est appelée âtleb.
Les Européens, comme les indigènes, paient le tribut au farentît. M. le docteur Barth en a été atteint et ne s’en est débarrassé qu’avec peine.
Le suc laiteux du Calotropis procera (voir page 180) est le seul remède connu à ce mal.
Probablement, notre matière médicale, si riche en toxiques, aura à donner aux habitants de l’Afrique centrale un spécifique plus puissant que le suc de ce Calotropis. Un débouché certain est assuré à ce médicament, dès qu’il sera trouvé.
Le boûri est une affection vertigineuse du cerveau, qui atteint spécialement les nègres dans la période d’acclimatation, et les rend fous à lier. Cette maladie se présente sous forme d’accès. On se borne, pour tout traitement, à séquestrer les malades.
La syphilis, tâlaouaït, héréditaire ou acquise, vient couronner la série des maladies qui atteignent les Touâreg, quoique ce mal soit moins commun que dans les populations sahariennes du Sud de l’Algérie et de la Tunisie. La sévérité des mœurs explique la préservation plus générale et aussi la gravité moins grande des accidents.
Les symptômes les plus ordinaires de cette affection sont des ulcères, amahâr.
Des tisanes et des poudres de diverses plantes sont d’abord employées à l’intérieur et à l’extérieur contre les premiers symptômes de cette maladie, et quand elles n’ont pas amené la guérison, on a recours au traitement traditionnel par la salsepareille, el-’acheba, qui est très-compliqué.
La salsepareille, qui vient d’Europe, est l’objet d’un commerce important dans le Sahara. Les préparations mercurielles, employées avant tant de succès par nos médecins sur les indigènes de l’Algérie, peuvent très-bien prendre place avec la salsepareille dans les pacotilles à destination de l’intérieur.
Les Touâreg se plaignent souvent d’ulcères, dans les fosses nasales, déterminés probablement par les sables ou l’excessive chaleur ; ils donnent à cette maladie spéciale le nom de fandhefîr.
Les bronches elles-mêmes ne paraissent pas toujours à l’abri de la pénétration des sables, malgré l’usage du voile ; ils provoquent la toux, tîsoût, mais ne déterminent pas d’autres accidents.
Dans les cas de piqûre d’animaux venimeux, vipères ou scorpions, les Touâreg étranglent par une ligature le membre ou la partie atteinte, pour faire obstacle à la transmission du venin par la circulation ; après quoi, ou ils appliquent le feu, ou ils font des lotions oléagineuses, ou ils mettent en contact avec la plaie la chair sanglante et encore vivante d’un animal quelconque, poulet, mouton ou chèvre, en attribuant aux chairs vivantes la propriété d’absorber le virus.
La seule chose rationnelle dans ces pratiques est la destruction des parties atteintes par le cautère incandescent ; mais on pourra utilement substituer à cette méthode douloureuse l’emploi de l’ammoniaque liquide à l’intérieur et à l’extérieur.
Est-il nécessaire de constater que les ’Aïssâoua, qui prétendent charmer les vipères et affronter impunément leur morsure, ne vont jamais dans la contrée où leur prétendue exemption anti-septique pourrait être mise à l’épreuve ? Ils sont même inconnus chez les Touâreg.
Dans quelques tribus du Sud de la province d’Oran, quand la gale du cheval ou du chameau a résisté au traitement par le goudron, on détruit l’Acarus ou insecte de la gale par le virus du scorpion ; à cet effet, on fait piquer l’animal galeux au-dessous de la croupe, et on affirme que les Acarus sont bientôt tués. Cette pratique n’est pas en usage chez les Touâreg, quoique la gale du chameau y soit fréquente et difficile à guérir.
Dans le Tell algérien et tunisien, on fait quelquefois aussi, dit-on, un coupable usage de viandes présentées à la dent des vipères et empoisonnées par leur venin. Je dois dire que les Touâreg sont trop honnêtes et trop loyaux, même vis-à-vis de leurs ennemis, pour employer de tels moyens.
La seule plante vénéneuse que produise le pays des Touâreg est l’Hyoscyamus Falezlez (Voir page 182). On ne s’en sert pas comme poison, mais comme aliment et comme médicament.
L’observation a appris aux Touâreg que l’afahlêhlé engraissait les chameaux, les moutons et les chèvres (tous ruminants), et ballonnait, avant de les tuer, les chevaux et les ânes qui en avaient mangé.
Leurs femmes, pour lesquelles l’embonpoint est le suprême de la beauté, ont voulu savoir si la susdite plante agirait sur elles, soit en les engraissant, soit en les ballonnant, et, en vraies filles d’Ève, elles ont touché au fruit défendu, sans qu’il leur soit advenu trop grand mal, en prenant certaines précautions, toutefois.
Donc, les femmes maigres qui veulent devenir grasses mangent de la viande assaisonnée avec une petite quantité d’afahlêhlé, puis elles se couchent en ayant soin de se couvrir de manière à appeler à la peau une abondante transpiration. Pour la provoquer, elles boivent, par gorgées, de grandes quantités de lait aigre. Si la médication réussit, la peau se dilate, et, après quelque temps de ce régime, l’embonpoint se développe. Dans le cas où, au lieu de la chaleur, survient le froid, alors il y a folie momentanée, quand des accidents plus graves ne se manifestent pas.
Comme médicament, l’extrait d’afahlêhlé, incorporé à du beurre fondu, est employé en frictions dans les douleurs rhumatismales.
Dans les maladies de l’utérus, les femmes font usage de tampons en coton recouverts de beurre chargé de la même substance. Cette pratique rappelle l’usage que les dames romaines faisaient de la belladone, dans les mêmes cas.
Je suis entré, à dessein, dans ces détails, pour faire comprendre quelle importance le commerce des médicaments, asafar, avec le Sahara et l’Afrique centrale peut acquérir un jour. Quoique fatalistes, les musulmans n’hésitent pas à acheter des drogues pour calmer leurs souffrances et prolonger leur existence.
Un médecin, âdhabîb, qui accepterait avec dévouement la mission d’aller passer quelques années au milieu des Touâreg, non-seulement serait considéré par eux comme un personnage sacré, mais encore y exercerait la plus heureuse influence pour l’avenir de nos relations commerciales ou politiques.
Quand la France aura un agent consulaire à Ghadâmès ou à Rhât, on pourra utilement confier cette glorieuse mission à l’un de ces nombreux officiers de santé de l’armée pour lesquels l’occasion de rendre des services est toujours une bonne fortune. Si ce médecin parlait l’arabe et avait le goût des voyages, le Sahara n’aurait bientôt plus de secrets pour nous.
Le Touâreg n’ont pas d’habitation, ils ne produisent ni les vêtements qu’ils portent ni les aliments qu’ils consomment ; à les juger par leur impuissance à suffire à leurs premiers besoins, surtout quand on sait qu’ils ont des vallées où la terre est profonde et l’eau presque à la superficie du sol, on est, à première vue, disposé à les classer parmi les peuples paresseux, dignes de toutes les misères qui les atteignent.
Il n’en est rien cependant, car le târgui est un homme actif, toujours occupé ; mais l’immensité de l’espace dévore son temps et ne lui laisse, après chaque course, que trop peu d’intervalle pour vaquer à d’autres soins.
On se rendra compte de la lutte de l’homme contre l’espace en rapprochant deux chiffres : celui de la population, environ 30,000 âmes, pour la totalité des Touâreg du Nord ; et celui de la superficie occupée, 100 millions d’hectares environ, probablement plus, dont ils doivent faire la police, soit pour protéger les caravanes de leurs clients, soit pour surveiller les mouvements de leurs ennemis.
Pour aller à un marché, vendre ou acheter, ce qui, partout ailleurs, n’exige qu’un jour au plus, demande souvent un mois à un târgui, et ainsi de tout.
Dans cette situation, les Touâreg ne peuvent être ni agriculteurs, ni industriels, mais seulement pasteurs des très-maigres et des très-petits troupeaux indispensables à leur existence, à leurs courses, à leurs transports. Néanmoins la surveillance de leur territoire, la garde de leurs troupeaux, les voyages, les déplacements fréquents que la transhumance impose, obligent les Touâreg à un travail continu qu’une race forte et robuste peut seule supporter.
A part les oasis de Ghadâmès, de Rhât, du Fezzân, de Djânet et d’Idélès, qui ne produisent même pas tout ce que leurs habitants consomment, on ne trouverait peut-être pas 1000 hectares cultivés dans les 100 millions occupés par les nomades. Du moins, je suis autorisé à tirer cette conclusion de ce que j’ai vu et des renseignements qui m’ont été donnés. On cite, chez les Azdjer, trois groupes de dattiers et deux groupes de figuiers, et à peine un plus grand nombre chez les Ahaggâr.
D’ailleurs, les Touâreg n’ont ni bœufs, ni chevaux, ni charrues pour abréger le travail de la terre ; ils sont donc fatalement condamnés à ne cultiver que les rares petits jardinets qu’ils peuvent piocher avec leurs bras.
On cite cependant un fait exceptionnel de culture que je dois mentionner. Sur l’un des points culminants du Tasîli, à Harêr, il n’y avait qu’un plateau dont la roche était à nu. Les serfs y ont apporté de la terre végétale à dos d’hommes et d’animaux, et ils y cultivent aujourd’hui des dattiers, des vignes et des céréales.
Ce point est assez élevé au-dessus du niveau général du plateau pour que, du pied de la montagne, un homme placé à son sommet ne paraisse pas plus grand qu’un corbeau.
L’industrie est un peu moins bornée que l’agriculture, sans cependant dépasser les limites imposées par la stricte nécessité.
Des forgerons, inat, réparent les armes ; après les nobles, ces artisans sont les principaux personnages de la tribu.
Des tanneurs, sefel, préparent les peaux de tous les animaux tués : chameaux, moutons, chèvres, mouflons, antilopes.
Des selliers, des cordonniers mettent ces peaux en œuvre.
Quelques-uns font des travaux de sparterie et de poterie en argile.
D’autres travaillent le bois, tournent des plats et des sebiles, préparent des arcs et des flèches, des hampes de lance, des manches de sabre et de poignard.
D’autres sont vétérinaires, saignent, bistournent les animaux, leur appliquent le feu.
Enfin quelques-uns se hasardent à faire du goudron, matière indispensable au chameau.
Je dois dire que les ouvriers de ces professions ne manquent pas d’adresse. J’avais perdu la clef de mon chronomètre ; un forgeron târgui d’El-Fogâr, où cet accident est arrivé, a pu m’en faire une. Le travail de la pelleterie, de la cordonnerie et de la sellerie a atteint, notamment à Ghadâmès, un assez haut degré de perfection pour pouvoir rivaliser avec les produits des mêmes industries du Maroc, qui n’ont pas encore été surpassés pour la force, la souplesse et la couleur des cuirs, par les imitateurs européens. Quelques échantillons de fine sparterie témoignent d’une supériorité réelle sur les produits similaires du Sud de l’Algérie et de la Tunisie.
L’intelligence qui distingue le peuple târgui ne saurait lui faire défaut en industrie ; malheureusement il n’a ni le temps, ni les ressources suffisantes pour l’appliquer.
Les professions autres que celles ci-dessus dénommées sont celles de marchand, anesbarhôr ; guide, âkhabîr ; chamelier, âmakâri ; voyageur, amesôkal ; chasseur, amadjedâl ; berger de chameaux, amadân ; berger de moutons, amaouâl.
La garde des troupeaux et les soins à leur donner occupent beaucoup de bras, car l’eau qu’ils consomment doit souvent être tirée de puits profonds.
[122]M. le docteur Henri Barth, qui a étudié surtout les Touâreg du Sud, écrit le nom de ce peuple Imôcharh d’après le dialecte des Aouélimmiden. J’ai adopté dans cet ouvrage la forme Imôhagh, qui est celle usitée dans le Nord. Le même changement de lettres se trouve dans un grand nombre de mots de nos deux vocabulaires.
[123]Les auteurs de l’antiquité grecque et romaine parlent d’hommes habitant le pays actuel des Touâreg qui ne portaient pas de noms propres. Sans doute il est question de noms patronymiques et d’un usage analogue à celui que je constate, car il est douteux que des hommes aient jamais pu vivre en société sans avoir un nom personnel.
TOUÂREG DANS LEUR VIE EXTÉRIEURE.
La conservation de leur indépendance au milieu de voisins de races différentes, leurs ennemis ou leurs rivaux, a exigé des Touâreg, souvent affaiblis par leurs divisions intestines, toujours à la discrétion d’étrangers pour les besoins de leur consommation, un grand déploiement de vitalité extérieure, ici pour conserver de bonnes relations, là pour défendre leur territoire. L’examen des procédés par lesquels ils font face aux besoins de leur politique n’est donc pas sans intérêt.
Ces procédés sont ceux des nations civilisées : les négociations amiables ou la lutte à main armée. A l’exception de rares moments de trève, la vie des nobles se passe ou à prendre part à des assemblées, mia’âd, ou à faire la guerre, âmdjer, sous la forme de course, êdjen.
Je suppose le cas, journalier d’ailleurs, où s’élèvent des contestations, soit entre Touâreg, soit entre Touâreg et étrangers. On essaie d’abord les voies de la conciliation. A cet effet, un mia’âd est proposé et presque toujours accepté, parce que si les Touâreg tiennent à leur réputation d’hommes de guerre, ils aiment aussi à faire preuve d’habileté diplomatique, à se montrer éloquents, mais surtout à prendre leur large part des repas homériques qui ouvrent et terminent les assemblées publiques.
Le choix du lieu de la réunion est toujours une affaire importante, car chaque parti élève ordinairement la prétention de placer son adversaire dans des conditions défavorables pour sa défense, si le démon de la traîtrise venait à s’introduire dans l’assemblée.
Quand les circonstances sont délicates, on choisit ordinairement un terrain neutre et on détermine à l’avance le nombre d’hommes armés qui pourront, de part et d’autre, assister à la réunion.
Une fois les préliminaires réglés et le lieu de la réunion fixé d’un commun accord, les chefs, les hommes graves, s’y rendent avec l’escorte convenue.
La politesse la plus exquise préside à la rencontre. Les salutations, les compliments durent le temps nécessaire à la cuisson d’un chameau et de plusieurs moutons.
« Quand le ventre est satisfait, dit un proverbe local, le cerveau est bien près de l’être aussi. »
Conformément aux habitudes musulmanes, la première entrevue s’effectue sans qu’il soit question de l’objet de la réunion.
En attendant, chaque parti scrute les regards de l’autre, sonde les dispositions hostiles ou favorables des hommes influents et demande à la nuit quelque bon conseil.
Le lendemain, la conférence s’ouvre.
Ces congrès, inutile de le dire, ont toujours lieu en plein air et en présence de toute l’assistance.
Deux arcs de cercle concentriques, formés vis-à-vis l’un de l’autre par les plénipotentiaires, gravement assis à la façon orientale et roulant leurs chapelets dans leurs doigts, marquent la limite de l’enceinte réservée aux orateurs.
Autour, deux autres arcs de cercle réunissent la foule des auditeurs, debout ou assis, qui écoutent, dans le plus grand respect, toutes les raisons pour ou contre, afin d’en rendre un compte exact aux absents.
Toujours le silence est rompu par une imprécation contre le démon :
« Que Dieu éloigne ses mauvais conseils ! »
« Amîn, ainsi soit-il, » répondent tous les assistants.
Chacun prend la parole, à tour de rôle, les chefs des chefs, ceux qui doivent tirer la conclusion, se réservant de parler les derniers.
L’habitude, dans ces réunions, est de parler lentement, distinctement, sobrement, après avoir pesé, avec une grande réserve, les arguments de la partie adverse.
Aucun secrétaire ne dresse procès-verbal de la séance, mais personne n’a d’effort de mémoire à faire pour se rappeler tout ce qui a été dit, tant il y a de calme dans toute la délibération.
Rien n’est simple, mais rien n’est majestueux comme ces assemblées d’hommes voilés, aux vêtements noirs, désarmés pour délibérer, mais dont les lances et les javelots, plantés en terre, se dressent en faisceaux derrière eux.
Enfin le moment solennel de la conclusion est arrivé.
La conclusion ordinaire d’Ikhenoûkhen peut se résumer en ces quelques mots :
« Tout ce que vous venez de dire n’a pas le sens commun. Voilà ce qui sera, quia ego nominor leo. »
Chez les Touâreg, comme ailleurs, la raison du plus fort est souvent la meilleure.
Cependant, comme la diplomatie saharienne ne se tient pas pour battue après un insuccès, elle en appelle d’un premier mia’âd à un second, même à un troisième. Souvent, dans l’intervalle, les passions s’appaisent, la réflexion l’emporte sur la colère et un marabout arrive à point pour tout concilier.
Dans ces cas heureux, on ne se sépare pas sans sceller l’alliance nouvelle en mangeant le même pain et le même sel, avec l’accompagnement obligatoire de chamelles et de moutons rôtis, et, souvent, pour perpétuer la mémoire d’un aussi heureux résultat, on dresse une pyramide en pierres sèches sur le point où le mia’âd a été tenu.
Mais quand, de chaque côté, il y a un Ikhenoûkhen, malgré les efforts des marabouts, malgré l’intérêt général qui réclame la paix, il faut avoir recours à la force des armes.
Les Touâreg distinguent la guerre, âmdjer, de la course, êdjen (le rhezî des Arabes), quoique le plus souvent la course soit l’unique manifestation d’un état hostile après une déclaration de guerre.
La guerre offensive et défensive n’est qu’exceptionnellement possible de nomade à nomade. La surprise ou la fuite constitue la seule tactique dans le Sahara, aussi les Touâreg doivent-ils toujours veiller et être prêts à lever leurs camps.
Mais avant d’arriver sur le champ de la lutte, il y a lieu de faire connaître, de pied en cap, le chevalier târgui, son armement, son équipement, sa monture, en un mot tous les détails d’une guerre exceptionnelle.
L’armement complet d’un târgui comprend un sabre, un poignard, une lance, un javelot, un arc, des flèches, un anneau de pierre, un bouclier, quelquefois un fusil et des pistolets.
Le sabre, takôba, est un glaive droit et long, tranchant des deux bords ; les plus estimés sont fabriqués dans le pays ; le plus grand nombre vient de Solingen en Allemagne. (Voir planche XXV, fig. 2.)
Le fourreau du sabre, partie en fer ou cuivre et partie en cuir, s’appelle tedoummân. Il est toujours un produit de l’industrie locale.
Le poignard, têlaq, porté sur la face interne de l’avant-bras gauche, est tantôt un long couteau de chasse droit, tantôt un large poignard qui représente en petit le sabre actuel de notre infanterie.
Cette arme, que le târgui ne quitte jamais, comprend une poignée, une lame, un fourreau et un bracelet.
La poignée est en bois d’ébène, avec des incrustations en cuivre ;
La lame est en acier à trempe douce ;
Le fourreau, en cuir rouge avec des garnitures en cuivre festonnées à l’emporte-pièce, peut être considéré comme un ornement ;
Le bracelet, en maroquin rouge avec des broderies de soie ou de cuir jaune, permet tous les mouvements sans les gêner. Il fait corps avec le fourreau.
Le tout, sauf la lame, est de fabrication locale. (Voir fig. 8.)
La lance, âllârh, de 2m 70 centimètres à 3 mètres de hauteur environ, est une verge en fer, de quatre centimètres de circonférence, fabriquée dans le pays avec du fer tendre de première qualité. Latéralement, sur ses quatre faces, au-dessous du fer tranchant destiné à ouvrir la voie, elle est armée de crochets comme les harpons, de sorte qu’en la retirant du ventre ou de la poitrine de l’ennemi, on ramène au dehors une partie des intestins ou des poumons. (Voir fig. 1.)
Le javelot est une arme de jet, sous forme de lance, avec hampe en bois et pointe en fer à crochets. Un petit javelot se dit târhda, un grand, âdjedel. Cette arme ne peut être lancée qu’à une distance très-rapprochée. (Voir fig. 1 bis.)