On sait qu’il est difficile de ramener à un système soit Nietzsche tout entier, soit une partie importante, quelle qu’elle soit, de la pensée de Nietzsche, puisqu’il fut le penseur le plus indépendant, même de lui-même. On sait comment il travaillait, tout au moins à partir de la trentième année. Exactement comme un journaliste qui aurait du génie. Il lisait, réfléchissait, se promenait et chaque matin écrivait un article bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée qui l’avait le plus intéressé la veille. Quand il y en avait de trois cents à six cents, mais la valeur d’un volume, il ramassait les feuillets, les relisait, leur donnait un titre général qui, quelquefois, répondait à l’objet le plus souvent visé dans ces écritures, faisait un court avant-propos pour justifier approximativement le titre ; et publiait. Il a fait ses livres comme Montaigne a fait le sien.
Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu merci, car s’il avait tenu à éviter de se contredire, il aurait retranché ou n’aurait pas rédigé une foule de pensées admirables ou intéressantes ; qu’il s’est souvent promené loin de lui-même ; qu’il s’est souvent fui ; qu’il s’est souvent dépassé et que ce qu’il était précisément n’est pas aisé à savoir, et que ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à saisir.
Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement ce qu’on est surtout, mais qu’on est surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a pas de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais qu’il y a le plus souvent une faculté prédominante ; et qu’il n’y a pas d’idée souveraine, excepté quand il y a idée fixe, mais qu’il y a le plus souvent une idée « soutien », une idée port d’attache, à laquelle on se ramène toujours après les explorations, les reconnaissances et les algarades ; on peut très bien, pour Nietzsche, comme pour Montaigne ou Renan, chercher, non à déterminer le système, mais à démêler le groupe des principales pensées habituelles et par conséquent dirigeantes.
Le fond de Nietzsche, comme de Guyau, et voici une première rencontre, mais avec beaucoup plus de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la vie intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et de la beauté qui réside dans cette magnificence et qui en résulte.
Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait eu accoutumé de mettre un mot avant les autres, eût été sa parodie du texte évangélique : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus abondante. » De là son amour effréné pour la Grèce antique, pour une Grèce antique qu’il se forge du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque, c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester la vie magnifique, ivre d’énergie créatrice et de beauté.
Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la beauté, ce sont les instincts puissants : volonté de puissance, de conquête et de domination, volonté de force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse, volonté de travail, volonté de prodigalité, volonté d’audace contre le malheur, résistance à la faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à l’esprit d’égalité et de justice, à tout ce qui arrête l’élan, amollit, réprime ou déprime.
Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate, si l’on veut une date très éloignée, depuis Jésus si l’on en veut une plus rapprochée, la morale traditionnelle est l’ennemie ; elle s’oppose à eux, elle les arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit et elle les condamne comme des vices, ou comme des tendances criminelles.
Elle a fait un premier renversement des valeurs, condamnant et humiliant tout ce qui élève, intronisant tout ce qui déprime, « debellare superbos et exaltare humiles ».
La morale n’est pas autre chose et donc c’est un crime de lèse-vie, de lèse-beauté et de lèse-humanité. Elle est essentiellement contre-nature. L’histoire naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse : l’histoire naturelle où domine et triomphe la force, l’histoire humaine où la force triomphe et domine ; si bien, comme vous l’avez remarqué, que les moralistes ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien forcés, de dire que la beauté de la morale est précisément de distinguer et séparer l’homme de la nature et de changer le cours de l’histoire.
Cela étant donné, « il faut d’abord pendre tous les moralistes », car la morale rend l’homme préjudiciable à lui-même et elle ment, elle est « la forme la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de l’humanité », elle est, comme fait, ce fait épouvantable « que la contre-nature elle-même a été vénérée, avec les plus grands honneurs, sous le nom de morale et qu’elle est restée suspendue, comme une loi, au-dessus de l’humanité ».
Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose faite depuis les propos des contradicteurs de Socrate dans Platon) de démontrer, pour ainsi parler, le mécanisme intérieur de cette machine de guerre contre la plus grande humanité, comme diraient les Anglais. Ceux qui ont exposé la morale l’ont montrée comme ce à quoi toutes les puissances de l’homme doivent tendre comme à leur dernière fin ; ils l’ont montrée comme juge suprême de la connaissance, des arts, de l’action, politique, administrative, belliqueuse et autre ; et c’est-à-dire qu’ils ont subordonné, asservi à la morale toutes les puissances de l’homme.
Ceux qui ont inventé la morale, qui est-ce ? Ceux qui avaient intérêt à ce que toutes les puissances de l’homme fussent subordonnées et asservies à la morale.
Qui est-ce ? Le médiocre, que gênent ceux qui sont supérieurs et exceptionnels ; le souffrant, le déshérité, le disgracié que gênent et irritent ceux qui sont heureux ; la bête de troupeau que gênent, irritent et exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes, forts et glorieux.
La morale c’est donc la révolte du plébeianisme contre l’aristocratie ; mais contre l’aristocratie naturelle, celle de la force, de l’intelligence, de la volonté, de l’énergie, de la persévérance, des talents. C’est la révolte de la plèbe végétative contre la vie puissante, féconde et riche ; c’est la révolte de la plèbe contre l’humanité qui a été organisée aristocratiquement par la nature et contre la nature, laquelle a organisé aristocratiquement l’humanité.
Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale est contre humanité et contre nature ? Et est-ce assez montrer (si l’on prend moralité dans le sens de conservation de ce qui est vrai, bon et beau) que « la lutte de la morale contre les instincts fondamentaux de l’humanité est la plus grande immoralité qu’il y ait eue jusqu’à présent sur la terre ? »
A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait : « Je prie la morale qu’elle me fasse quitter la morale », comme maître Eckardt s’écriait : « Je prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu. »
Du reste, cette morale immorale a ses séductions ; elle a su se donner des séductions. D’abord elle a su intimider les résistances ou les critiques ; on n’a pas osé discuter cette autorité qui se faisait elle-même et de sa grâce autorité suprême et même unique ; ensuite elle a su enthousiasmer certains esprits et même un très grand nombre d’esprits. Elle est devenue la « Circé des philosophes », de telle sorte qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination, les uns pour aboutir à elle, les autres, comme Kant, en partant d’elle et en organisant tout selon ce qu’elle demandait, « postulait » et exigeait ; tous ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante et obsédante.
C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie raison, le vrai, le beau et le bien que la morale combat, elle a su adroitement les mettre apparemment en elle, les faire voir en elle. — Elle a introduit cette idée ou ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart des hommes, et nous avons vu que la plupart des hommes, médiocres, souffrants, déshérités, disgraciés, bêtes de troupeau, croient à la morale parce qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle leur sert. — Elle a introduit cette idée ou ce sentiment que le bien ce n’est pas la vie abondante et surabondante, mais la vie réglée, disciplinée, contenue, réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas, qui ne fait pas de bruit et qui marche à petits pas tranquilles. « Vertu, c’est se tenir tranquilles dans le marécage. »
Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce fut sa plus grande adresse, que cela même, qui semble à Nietzsche d’une laideur ineffable, est d’une très grande beauté, que la lutte de l’homme contre ses « instincts fondamentaux » pour les réprimer et les dompter, demande une très grande énergie, et que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus beau au monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que là seulement est l’héroïsme ; que c’est une sainteté et que cette vaillance a autour du front une auréole.
Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les chrétiens qui l’ont perfectionné ; et écoutez le poète par excellence de la morale traditionnelle, le sublime poète des idées communes ; il s’écrie :
Et du moment que la morale a su attirer à elle, mettre en elle ce qui, avant elle, si l’on peut ainsi parler, était les grandes raisons de vivre ; du moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes les apparences des nobles buts et des grandes fins de l’humanité, elle avait partie gagnée.
Elle séduisait l’homme de tous côtés ; elle flattait ses penchants à la modération, à la médiocrité, à la paresse, ses instincts de bête de troupeau, en donnant à tout cela de favorables noms ; elle flattait ses instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments du vrai, du beau et du bien en lui persuadant que tous ces instincts d’animal d’élite étaient en elle et susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on aurait pour elle ; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie, si fréquente chez l’homme, et qui consiste à se donner toutes les apparences de l’héroïsme quand on est un pleutre.
Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale a pour principal office et pour but principal de réprimer l’homme de vie intense et surabondante et en même temps de le travestir aux yeux des hommes en le faisant passer, quelques restes d’héroïsme qui restent en lui, pour un homme de vie modérée et médiocre. Mais — et voyez comme elle rend des services, de honteux services, à tout le monde — elle travestit aussi les croquants et leur donne figure d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes : « L’homme nu est généralement un honteux spectacle, je veux parler de nous autres, Européens. Supposons que les plus joyeux convives, par le tour de malice d’un magicien, se voient soudain dévoilés et déshabillés, je crois que, du coup, non seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais encore l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il paraît que nous autres Européens nous ne pouvons pas absolument nous passer de cette mascarade qui s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les mêmes bonnes raisons à préconiser le déguisement des hommes moraux, à demander qu’ils fussent enveloppés de formules morales et de notions de convenance et que nos actes fussent favorablement cachés sous les idées du devoir, de la vertu, du civisme, du désintéressement ? »
Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi : « c’est en tant que bêtes domestiques que nous sommes un spectacle honteux et que nous avons besoin d’un travestissement moral. L’homme intérieur en Europe n’est pas assez inquiétant pour pouvoir, à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout au contraire l’Européen se travestit avec la morale, parce qu’il est devenu un animal infirme, malade, atrophié, estropié, un quasi-avorton. Ce n’est pas la férocité de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un travestissement moral ; mais la bête de troupeau avec sa médiocrité profonde, et la peur et l’ennui qu’elle se cause à elle-même. »
Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la morale séduit l’homme et le séduit pour l’abâtardir et le caresse en le dégradant. « L’homme qui pense est un animal dépravé », disait Rousseau ; non ; c’est l’homme moral qui est un animal dégénéré.
Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique de cette morale. Socrate, qui, en donnant à toutes les choses humaines la morale comme leur dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la morale et par conséquent les dégrade toutes ; — Jésus, qui, en disant : « Aimez votre prochain comme vous-même ; aimez vos ennemis », ne veut qu’une chose, détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme, supprimer le héros ; — le Stoïcisme, qui fait de l’homme un être qui s’abstient et qui supporte, donc un être passif, un quasi-mort ; lâcheté ; car c’est mourir par peur de la mort, accepter la mort pour ne pas mourir (« Tu t’éloignes toujours plus vite des vivants ; bientôt ils vont te rayer de leur liste ! — C’est le seul moyen de participer aux prérogatives des morts. — Quelles prérogatives ? — Ne plus mourir. ») ; — la Réforme, qui fut une révolte de la plèbe « en faveur des gens candides, intègres et superficiels », contre les hommes graves, profonds, contemplatifs, à fond pessimiste ; — la Révolution française avec son Rousseau, cette « tarentule morale », avec son Kant, disciple de Rousseau, et son « fanatisme moral », avec son Robespierre, disciple de Rousseau, et son dessein (discours du 7 juin 1794) « de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu » ; la Révolution française qui plaça définitivement et solennellement le sceptre dans la main de « l’homme bon id est de la brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est incurablement plat et braillard, mûr pour la maison d’idiots des « idées modernes ».
Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous les sens et quel qu’il soit, Nietzsche lui-même, peut-être sans s’en douter, ce que du reste je ne crois point, car il se doutait de tout, en offre un exemple. Il s’est demandé un jour pourquoi nous cherchons la vérité, la vérité, cette erreur, je veux dire cette chose qui est une erreur pratique, cette chose qui le plus souvent, dans la pratique, nous détourne de l’action ; la vérité, « cette forme la moins efficace de la connaissance ». Il s’est demandé pourquoi nous cherchions la vérité, et il s’est répondu que ce pourrait bien être par moralité.
Nous cherchons le vrai. Pourquoi ? Sans doute pour ne pas nous tromper nous-même ou pour ne pas tromper les autres. Dans le premier cas, qu’est-ce bien ? C’est la connaissance et la reconnaissance d’un devoir envers nous-même : il y va de ma dignité de ne pas être dupe, de ne pas me tromper moi-même ; cela est essentiellement sentiment moral.
Dans le second cas, qu’est-ce bien ? la connaissance et la reconnaissance d’un devoir envers les autres : je ne dois pas mentir ; quand j’ai trouvé la vérité, je dois la dire ; et c’est déjà mentir que de ne pas chercher la vérité, de peur, quand on l’aura trouvée, d’être obligé de la publier : il n’y a que des devoirs dans toutes ces idées et rien n’est plus nettement sentiment moral.
Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse page psychologique, voyez-vous cette réduction, ce ramènement du vrai au bien, de l’instinct du vrai à l’instinct du bien ? Nietzsche a subi, volontairement sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi, si vous préférez il s’est permis à lui-même de subir un quart d’heure la séduction de la morale, la fascination de la morale, les prestiges de la morale. Il s’est dit : « quand je cherche le vrai, moi immoraliste, je suis un être moral. » La morale lui a persuadé, l’espace d’un matin, qu’il faisait acte de moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait toute sa vie.
Or ce n’est pas démontré. La recherche du vrai ne semble pas dépendre d’un sentiment moral. La recherche du vrai se propose à l’homme comme un plaisir et s’impose à lui comme un impératif.
Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je ne me donnerai pas beaucoup de peine, puisque Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme de la volonté de puissance. « Qu’est-ce qui fait que la connaissance est liée à du plaisir ? D’abord avant tout c’est qu’on y prend conscience de sa force, pour la même raison pour quoi les exercices gymnastiques, même sans spectateurs, donnent du plaisir. Secondement, c’est qu’au cours de la recherche on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants et l’on est vainqueur, ou au moins on croit l’être ; troisièmement, c’est que par une connaissance nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous élevons au-dessus de tous et nous nous sentons les seuls qui sachions la vérité sur ce point… »
D’autre part, la recherche du vrai s’impose à l’homme comme un impératif dans le sens atténué, un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui dit un : « tu dois », un : « Δεῖ ». Elle lui dit : « N’y trouverais-tu pas de plaisir, et n’y trouverais-tu que de la peine, que des coups, il faut chercher le vrai et le dire quand tu l’as trouvé. »
La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux, la preuve c’est qu’on trouve cynique le propos de Fontenelle : « Si j’avais la main pleine de vérités, je la tiendrais fermée » ; la preuve et celle-ci me semble assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin de mourir pour la vérité, comme pour le devoir, tout aussi bien que pour le devoir.
Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on croit la vérité ? Nietzsche lui-même l’explique quelque part : « Nous ne nous ferions pas brûler pour nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles ; mais peut-être pour le droit d’avoir nos opinions. » Et c’est à dire que nous mourrions pour l’erreur, ou du moins pour affirmer le droit que nous avons de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre droit de chercher la vérité, cette erreur qu’on nous reproche pouvant être la vérité et ayant été atteinte quand c’était la vérité que nous cherchions ; et c’est aussi l’affirmation de notre devoir de chercher la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt que d’avouer que nous avons eu tort de chercher le vrai. Le sacrifice est le criterium de l’Impératif.
On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici nous avons affaire. Et cela est si vrai, et sur ce qui suit Guyau et Nietzsche se rencontreraient, que Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de la vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce n’est rien de moins que ce qui fait que la vie a un sens : « J’ai bondi de joie quand j’ai découvert que la vie est un instrument de la connaissance, est l’instrument de la connaissance » ; et c’est alors qu’il a reconnu que la vie est intelligible.
Devant cette double affirmation, qui semble bien être une double vérité, que le vrai est le sens de la vie et que le vrai nous commande la mort, Guyau serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait du reste nullement, que l’appel du vrai est un « équivalent du devoir ».
J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante en soi, peut-être, pour montrer que Nietzsche lui-même est très capable de subir la fascination de la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment pas, qui ne ressortit pas à elle et qui est contenue dans un autre impératif que le sien. Reprenons.
La morale en soi n’est donc qu’une méprisable adresse qu’ont inventée les faibles pour paralyser les forts ; c’est la tête de Méduse aux mains des impuissants contre les bien doués et aux mains des quasi-morts contre les vivants.
Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion, use de la même tactique que les philosophes du XVIIIe siècle (qu’il méprise tant) contre la religion. Pour ceux-ci la religion a été inventée par des puissants qui voulaient asservir les faibles, les rendre plus faibles encore ; pour Nietzsche, la morale a été inventée par les faibles contre les puissants pour leur enlever leur force en leur ôtant la confiance dans la légitimité de leur force. « Quand Zeus, dit Homère, fait d’un homme un esclave, il lui enlève la moitié de son âme. » En faisant les forts esclaves de la morale, les faibles leur ont enlevé leur âme tout entière.
Au cours de son évolution, la morale s’est donné comme des organes de sustentation et d’alimentation ; elle a postulé le libre arbitre et elle a postulé la sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions nécessaires ; mais ce ne sont que des inventions ingénieuses. Le libre arbitre n’existe pas. Il est, comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un être qui se saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet.
Creusons ceci : ceci veut dire l’illusion d’un être qui ne saisit pas dans ce qui le précède et qui se saisit dans ce qui le suit, qui ne saisit pas dans ce qu’il était avant le moment actuel et qui se saisit dans le passage de lui au moment présent à lui au moment d’après. Je me saisis voulant éteindre la lampe et l’éteignant ; non, ou très peu, comme amené par un certain nombre de faits à vouloir éteindre ma lampe.
Mais pourquoi ? Parce que nous sommes nés pour l’action et toujours jetés en avant, tournés du côté d’en avant et non retournés du côté d’en arrière. Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et c’est ainsi que l’illusion de la liberté n’est au fond que le sentiment de la vie et c’est pour cela qu’il est si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité, dans ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion, ou plutôt de mémoire réfléchissante ; mais c’est un effort. L’homme qui croit, sans une hésitation, à tous les moments de sa vie, à son libre arbitre est un étourdi ; mais l’homme qui croirait sans cesse à lui comme déterminé, serait un être qui ne vivrait que de réflexion et ce serait proprement un monstre.
Le libre arbitre est tellement bien une illusion que, remarquez bien, nous n’y croyons pas du tout. Mais, non ! nous n’y croyons pas ! Nous n’y croyons que chacun pour nous et pas du tout pour les autres. Nous disons sans cesse : « un tel, étant donné son caractère, fera cela. » Et il le fait ; et quand il ne le fait pas, nous nous disons que : ou nous ne connaissions pas tout son caractère, ou nous ne connaissions pas telle ou telle circonstance qui ont dû peser sur sa détermination. Et c’est très probable et en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre. La prétendue « preuve », tirée par les partisans du libre arbitre de la croyance même, indéracinable, indiscussible, que nous aurions au libre arbitre, s’évanouit.
Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels en jugement. Pour trouver un coupable innocent l’avocat n’a qu’à connaître sa vie : il arrivera, par cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument lui-même que l’acte criminel était complètement nécessité par tous ses antécédents et que toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel et, se plaçant devant le crime isolé, coupé de ses causes, il le trouvera ce qu’il est exactement considéré ainsi, une monstruosité dont la nature n’offre pas d’exemple.
Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte raison, ce que nous avons expliqué, quand il s’agit de soi, il faut pour dissiper l’illusion du libre arbitre être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à Schopenhauer, si bien : « La connaissance de la sévère nécessité des actes humains est ce qui distingue les cerveaux philosophiques des autres ».
Pour tout cerveau vraiment philosophique « nous sommes en prison », nous ne pouvons que nous « rêver libres », et c’est ce que nous faisons tout le temps ; nous ne pouvons pas « nous faire libres ». — Cela est dur à prendre ; mais il faut le prendre.
Cela est si dur que quelques-uns se retournent ; et par une contorsion étrange, un « geste horrible », et une affreuse « grimace logique », pensent ainsi : « le mal est partout et personne n’est responsable ; donc c’est tout qui est coupable et responsable ; c’est Dieu qui est le pécheur ». Renversement des responsabilités ; « Christianisme la tête en bas ». Mais pourquoi penser cela ? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables, ni il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit quelqu’un. Il n’y a pas de responsabilité ; il n’y a que de la nécessité, et la dernière différence entre les cerveaux philosophiques et les autres c’est que ceux-là ne veulent pas juger et disent comme le Christ : « Vous ne jugerez pas ! »
Et il n’y a pas plus de « sanction » qu’il n’y a de libre arbitre. Singulière prétention des hommes, la récompense ! « C’est de vous, vertueux, que je riais aujourd’hui. Ils veulent encore être payés ! Vous voulez encore être payés, ô vertueux ! Et maintenant vous m’en voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni comptable ni rétributeur. Et en vérité je n’enseigne pas même que la vertu soit sa propre récompense. Que votre vertu soit identique à votre moi et non quelque chose d’étranger, de surajouté, un épiderme ou un vêtement. Vous aimez votre vertu comme une mère aime son enfant, soit ; mais quand donc a-t-on entendu dire qu’une mère voulût être payée de son amour ? »
La morale ne demande rien ; donc, aussi, ne postule rien. Différence encore des cerveaux philosophiques et des autres : « l’incrédulité de ceux-là pour ce qui est de la signification métaphysique de la morale ».
Voilà donc la morale détruite de fond en comble et rasée à pied-d’œuvre. Nietzsche est bien ce qu’il a dit si souvent qu’il était, un pur et simple immoraliste.
Non ! Il n’est pas immoraliste : 1o parce qu’il s’occupe sans cesse à analyser les différentes morales, marque qu’au moins il y voit autre chose qu’un effronté mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il est mensonge ; — 2o parce qu’il s’occupe souvent, plus ou moins formellement, mais il s’y occupe, à établir une hiérarchie des différentes morales selon leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de Nietzsche ; — 3o parce qu’enfin il admet comme pratique et nécessaire une certaine morale ; et en trace une autre que, personnellement, il admire, qu’il vénère et dont il est enthousiaste.
Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes morales ; c’est la partie critique et non plus seulement discriminatrice de son œuvre, et à cela il a une curiosité infatigable. — Il s’aperçoit que tous les hommes « croient avoir quelque part à la vertu » et que pour le moins « tous veulent se connaître en bien et en mal ».
Il y a la morale des enfants et par conséquent des temps primitifs de l’humanité ; elle est toute dans l’idée de punition et de récompense. Ils veulent être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent pas le commandement ne soient pas payés et payent.
Il y a la morale des paresseux, des nonchalants, des « âmes en bouillie », comme dit le président Roosevelt. Ils appellent vertu « l’indolence de leur vice » trop faible pour agir ; « quand leur haine et leur jalousie s’étirent les membres [ont une velléité d’agir], leur justice se réveille [pour les arrêter] et se frotte les yeux pleins de sommeil ». C’est la morale des « bêtes de marécage ». Au fond c’est la morale générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la prêchent aux forts et l’attachent aux forts comme un remords. La Rochefoucauld a fait de la paresse une analyse à ce point de vue, si juste qu’une « bête de troupeau » trouvera certainement que cette paresse-là est toute une morale, et excellente.
Il y a une morale qui est coutume, habitude. « Il en est qui sont semblables à des pendules qu’on remonte : ils font leur tic-tac et ils veulent qu’on appelle le tic-tac vertu. » — Au fond ceci est la morale sociale : l’individu reçoit le mouvement de la société qui l’environne, il est remonté tous les jours par l’exemple, les conversations et les convenances ; « en toutes choses il est de l’avis qu’on lui donne » ; et il est très régulier. C’est une bonne montre.
Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une « contrainte prolongée », une répression continuelle. « Il en est qui s’avancent lourdement et en grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée… ils disent : nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre ; ils parlent beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein qu’ils appellent vertu. » — Ceux-ci, je pense ne point me tromper, sont les stoïciens. Abstine, sustine. Dignité humaine, le moins d’action possible.
Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité mêlée de terreur : « Il en est de qui la vertu s’appelle un spasme sous le coup de fouet… Ils disent : « Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu et vertu. » — C’est la morale des religions étroites et de toutes les religions entendues étroitement. L’être humain y est comme écrasé sous son indignité et sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il est qu’il lui est impossible d’avoir une vertu.
A l’inverse il y a une morale d’orgueil : « D’autres sont fiers d’une parcelle de justice ; et à cause de cette parcelle ils blasphèment toutes choses. Quand ils disent : je suis juste, cela sonne toujours comme : je suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres. » — Morale des Pharisiens de tous les temps, dont la vertu se ravive de la contemplation et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce vice elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice même et qu’elle a besoin de la criminalité générale et qu’elle postule la perversité universelle. Un humoriste dirait : « Il faut bien que je sois vicieux ; quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et quelle récompense, si je ne l’étais pas ? »
Il y a une morale, non pas même sociale, mais politique, la morale sociale s’inspirant au moins du bien ou du correct qu’elle voit autour d’elle, la morale politique ne voyant dans la morale qu’une mesure générale de bonne administration et de bon ordre : « Il en est encore qui croient qu’il est vertueux de dire : « la vertu est nécessaire » ; mais au fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police est nécessaire. » — Ceci est la morale de Voltaire et des Voltairiens, qui savent bien qu’il n’y a jamais assez de gendarmes ici-bas et qui postulent un Dieu vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter la maréchaussée.
Ailleurs, considérant les morales en face des passions, Nietzsche caractérise chacune selon sa manière propre de combattre les passions ou de composer avec elles. Les morales ne sont alors que des « conseils », mêlés de « sagacité et de bêtise », donnés à l’individu « par rapport au degré de péril où l’individu vit avec lui-même ».
Et voici la morale stoïcienne, qui « inocule comme un remède » une « froideur de marbre opposée à l’impétuosité des appétits ». Sorte de suggestion procurant une raideur cataleptique.
Voici la morale spinoziste, qui veut procurer « un état sans rire et sans larmes », une sorte d’ataraxie « en détruisant les passions par l’analyse et la vivisection » qu’on en fait. Grande « naïveté », dit Nietzsche, qui ne laisse pas d’avoir tort partiellement ; car c’est du moins quelque chose, pour émousser les passions, que de les manier, pour les domestiquer que de les regarder en face et, sans tant de métaphores, que de les analyser pour se donner du sang-froid. Le sang-froid acquis, il y aurait bataille gagnée. Incliner au sang-froid en donnant le goût de l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe au moment même où il cède à la passion n’a pas à en redouter les grands désastres. Le mot populaire : « observez-vous », est d’une psychologie excellente.
Voici la morale aristotélique — à vrai dire je ne reconnais pas très bien Aristote dans cette morale-là ; c’est ma faute sans doute — qui consiste à « abaisser les passions à un niveau inoffensif où elles pourront être satisfaites sans inconvénient. »
Voici la morale — bien plus aristotélique celle-ci, ce me semble, mais peu importe — qui consiste à jouir des passions en les transposant, en les « spiritualisant », en jouissant, par exemple, de l’amour dans « la musique », de la pitié et de la crainte dans la tragédie, de l’amour dans « l’amour de Dieu » ou dans « l’amour des hommes par amour de Dieu ».
Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique peut-être, celle de d’« Hafiz », d’Horace et de « Gœthe » qui veut qu’on jouisse vraiment, « spirituellement et corporellement des passions » — à l’usage seulement de ces « vieux originaux », ivres et sages, chez qui les dangers ne sont plus guère dangereux ».
Tout cela du reste ne « vaut pas grand’chose », ne vaut que par le talent qu’on met à en discourir et n’est guère, avec différents aspects, que « la morale sous forme de timidité. »
La morale chrétienne est bien autre chose. Sans doute elle est en son fond, comme la morale socratique, la révolte insidieuse des faibles contre les forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus tels, ils seront beaux ; et comme vous voudrez selon votre humeur, c’est « eritis sicut Dii », ou c’est, mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée. Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales ; mais, par un « affinement du regard psychologique », le Christianisme a bien compris la vanité des instincts bons que la morale jusqu’à lui, et autour de lui, attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des instincts égoïstes, empiétants, conquérants, dominateurs ; elle proclamait et clamait la bonté des instincts altruistes, doux, modérés, modestes et charitables. Le Christianisme a déclaré que, depuis la chute, l’homme est mauvais tout entier, que ses instincts égoïstes sont mauvais, mais que ses instincts altruistes sont faux ; que l’acte désintéressé n’est pas possible ; que par conséquent, en dernière analyse, tout se vaut. « Le Christianisme a compris l’identité complète des actions humaines et leur égalité de valeur dans les grandes lignes : elles sont toutes immorales. »
Nietzsche ici voit juste ; mais incomplètement ; il aurait fallu qu’il ajoutât : et, à cause de cela, le Christianisme a senti la nécessité de la grâce ; il a senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait avoir de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir répond le secours de Dieu, qu’avec ce secours l’homme échappe au mal ; et que ceci, bien plus que l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre Dieu et l’homme le lien étroit, toujours cherché. La signification métaphysique de la morale pour le chrétien, c’est ceci : incapable de bien et désirant le bien, je conclus de cela même que quelqu’un, qui m’a donné le désir du bien, m’aidera à en être capable, et quand j’en suis capable, parce que c’est un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable.
Quand il se place en face du sens moral considéré comme morale sociale, Nietzsche le considère comme un apparent désintéressement, dont la genèse doit être celle-ci : deux peuplades sont en guerre perpétuelle ; une tierce puissance qui semble n’avoir rien à craindre des deux premières, en laissant à entendre à chacune de celles-ci qu’elle se mettra du côté de la première qui romprait la paix, les fait vivre en paix toutes les deux ; les deux peuplades autrefois belliqueuses retirent de la paix des avantages immenses ; elles en sont reconnaissantes à la tierce puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien sans intérêt ; elle avait un très grand intérêt à la chose, mais inapparent, parce qu’il était éloigné ; et c’est cet intérêt inapparent qui est un désintéressement apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant passé entre trois peuplades, peut être supposé comme s’étant passé entre trois parties d’une cité. La morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme élargi et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est élargi et à long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement. Je suis bon citoyen, c’est-à-dire je sacrifie tous les jours quelque chose de mon intérêt actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne voit pas parce qu’il est loin ; mais que je vois parce que je suis intelligent.
Autre genèse, très analogue à la précédente et qui s’est toujours confondue avec elle : la morale est d’abord et uniquement le moyen de conserver la communauté et de la conserver à un certain degré de cohésion et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance et crainte, espérance du ciel, crainte de l’enfer ; plus tard surélévation du gouvernement de la cité, superposition, au gouvernement de la cité, d’un gouvernement céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou qui commandent ceci et cela. — Plus tard (simple transposition) commandements d’un Dieu intérieur qui est la conscience (« tu dois ») avec accord, si l’on y tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste. — Peuvent venir ensuite, affinements et probablement aussi alanguissements des conceptions précédentes, une morale de penchant et de goût, d’où l’idée de commandement a disparu ; et enfin « parfum du vase vide », dirait Renan, une morale d’intelligence, c’est-à-dire l’état d’un homme qui « est au dessus » [ou qui est dégagé] « des motifs illusionnaires de la morale, mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas été possible à l’humanité d’en avoir d’autres » ; et qui, par respect de la portion de l’humanité qui les a encore, fait comme s’il les avait et se conduit exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est une manière, dans la pratique, de leur obéir.
Tout cela, sous des formes si diverses et des aspects si différents, c’est toujours le désintéressement apparent, l’intérêt de la cité s’imposant à l’individu et lui montrant plus ou moins brutalement, plus ou moins délicatement, qu’il est le sien ; l’intérêt de la cité senti par l’individu comme intérêt personnel.
Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement les différentes morales. Il est déjà évidemment moins objectif quand il hiérarchise les morales et c’est ce qu’il fait très souvent ; c’est déjà ce qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse que nous avons rapportée de lui ; c’est ce que nous allons le voir faire très nettement.
Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux ont une morale très nette et assez complexe. En quoi consiste la morale élémentaire ? Se connaître pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce ? Ne pas vivre dans le moment présent ; calculer ce que l’acte ou le non-acte d’à présent aura de conséquences pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain et jours suivants. « Gouverner c’est prévoir », disent les hommes d’État ; se gouverner c’est prévoir, dit le moraliste. Or les animaux se connaissent pour se conduire et se conduisent avec calcul. « L’animal observe les effets qu’il exerce sur l’imagination des autres animaux et apprend ainsi à faire un retour sur lui-même, à se considérer objectivement, à posséder en une certaine mesure la connaissance du moi. » — Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire ? C’est ne pas se laisser tromper par soi-même, c’est lutter contre soi-même en vue de la sécurité, c’est se dominer. L’animal connaît cela : « ne pas se laisser égarer par soi-même, écouter avec méfiance les incitations de ses appétits, demeurer méfiant à l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer la domination de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse même, tout cela l’animal l’entend à l’égal de l’homme ».
Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et même plus qu’élémentaire ? S’ajuster, s’accommoder au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi ? Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se heurter. L’animal le fait : « ils apprennent à se dominer et à se déguiser, au point que certains d’entre eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur de leur entourage, à simuler la mort, à adopter les formes et les couleurs d’autres animaux, ou encore l’aspect du sable, des feuilles, des lichens ou des éponges… » Morale sociale, et poussée très loin.
Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent pas en sociétés animales. Chez ceux qui vivent en société, on trouve non seulement des instincts moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des animaux domestiques qui, non seulement s’adaptent à une société qui n’est pas la leur, mais encore acquièrent, et à l’égard d’une espèce qui n’est pas la leur, des vertus extraordinaires.
Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà précise de toute une grande partie de la morale de l’homme.
Plus haut est cette morale humaine, qui consiste — la remarque est très fine — simplement à se considérer comme supérieur aux animaux. Elle est vague, elle est flottante ; elle est forte cependant et est peut-être l’origine et le germe de toute morale humaine. « La bête qui est en nous » a besoin d’être trompée ; la morale est un mensonge nécessaire pour que nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les erreurs qui résident dans les données de la morale, l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il n’y avait pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de cette façon il s’est pris pour quelque chose de supérieur et s’est imposé des lois plus sévères. » En un mot, l’animalité est une condition de la moralité humaine.
Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part, à ma connaissance, déployé toute cette idée qui est d’une importance incomparable.
Sont représentants parmi nous de cette première moralité élémentaire qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité, les hommes violents, cruels, mais susceptibles d’avoir honte quelquefois de leur violence et de leur cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont « des gradins des civilisations antérieures qui ont subsisté, des arriérés, qui nous montrent ce que nous fûmes tous » et de quoi nous sommes partis.
Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité, vient la morale qui consiste à sacrifier le moment présent au moment futur et prévu et à se gouverner en conséquence : « Le premier signe que l’animal est devenu homme est quand ses actes ne se rapportent plus au bien-être momentané, mais à des choses durables, lorsque par conséquent l’homme recherche l’utilité [générale], l’appropriation à une fin ; c’est la première éclosion du libre gouvernement de la raison[7]. »