[6] Romeo and Juliet, act. II à V.

A côté des Amants de Vérone, la sombre comédie de Mesure pour Mesure fait un vilain contraste.

C’est une des pièces les plus bizarres de Shakespeare, une de celles où on le sent le plus près de s’échapper de la réalité et où il passe le plus légèrement sur les vraisemblances, sans qu’il cesse cependant de donner l’impression de la vérité.

L’énumération même des personnages avertit que Shakespeare veut en prendre à son aise et qu’il fera le fil lâche à son imagination. Deux moines, une postulante, une religieuse, une ribaude, un « fantastique », un seigneur « ancien », un gentilhomme un peu fou, un prisonnier dissolu, un prince souverain qui fera le moine pendant presque toute la pièce, des justiciers, des garde-chiourmes, un bourreau et un valet de maison mal famée.

Tout ce qu’il y aura de gaîté dans cette soi-disant comédie sera des plaisanteries parfaitement intraduisibles ou horriblement macabres.

Les pervers le seront à tel point, avec un tel cynisme, une hypocrisie si voulue et un vice si conscient, que la seule figure vraiment et complètement charmante, un frais visage de jeune fille, sera, suivant l’expression d’un des personnages, comme une violette cachée près d’une charogne au soleil.

Le duc de Vienne — c’est Vienne en Autriche, mais tout le cadre semble italien — quitte sa capitale, laissant à l’austère Angelo le soin d’y réformer les mœurs. Cet Angelo est le plus noir coquin, hypocrite plein de sang-froid dans le crime, si froid que le « fantastique » prétend que c’est du bouillon de neige. A peine le duc lui a-t-il « prêté sa terreur », à peine « la mort et la miséricorde habitent-elles sa langue et son cœur », qu’il fait fermer et démolir toutes les maisons suspectes et emprisonne un jeune homme, Claudio, qui n’a pas eu le temps d’épouser régulièrement sa femme légitime. Presque toute la pièce se passe autour de cette prison, mais une petite scène charmante en prépare l’horreur par un puissant contraste.

Claudio a une sœur toute jeune, Isabelle, qui vient d’entrer chez les Clarisses. Elle est dans toutes ses joies de petite postulante et s’enthousiasme sur tout ce qu’on lui dit. La maîtresse des novices, Francisca, lui explique les règles.

Isabelle. — Et sont-ce là tous vos privilèges ?

Francisca. — Les trouvez-vous petits ? (La sœur Francisca apparemment a oublié le temps où elle trouvait que ni les grilles n’étaient assez épaisses, ni le silence assez profond.)

Isabelle. — Je ne veux pas dire que j’en désire davantage. J’aimerais au contraire une sévérité plus grande dans la communauté, parmi les filles de Sainte-Claire.

On entend une voix au dehors :

Francisca. — C’est une voix d’homme. Douce Isabelle, tournez la clef et demandez ce qu’il veut. Vous le pouvez encore ; vous n’avez pas fait les vœux. Quand vous serez liée, vous ne pourrez parler aux hommes qu’en présence de la prieure, et alors, si vous parlez, il ne faudra pas laisser voir votre visage, ou si vous montrez votre visage il ne faudra pas parler. On appelle encore. Je vous en prie, répondez.

La petite Isabelle aimerait bien mieux être une professe remparée de toutes les règles, mais elle est à peine postulante, elle est encore habillée en demoiselle, il faut ouvrir et répondre.

Le visiteur est justement un original assez déplaisant, le « fantastique » Lucio, ami de son frère, qu’elle ne connaît pas. Il vient pour lui annoncer la captivité de son frère, mais, s’apercevant qu’elle est jolie, il commence par lui faire des compliments et prend son temps pour lui dire du même coup et la mésaventure de Claudio et l’imprudence qui l’a causée. Isabelle craint qu’on ne se moque d’elle, mais le fantastique rassemblant toute la gravité dont il est capable, proteste.

« C’est la vérité. Je ne voudrais pas — bien que ce soit mon défaut dominant de dire des bêtises aux filles et de plaisanter, la langue loin du cœur, — me jouer ainsi d’une vierge. Je vous tiens pour chose stellaire et sanctifiée, devenue par votre renoncement un esprit immortel, et à qui il faut parler avec sincérité comme à une sainte. »

Cela dit avec toute la solennité possible, Lucio recommence ses plaisanteries, sans plus songer à qui il parle. Claudio est en prison et sa tête ne tient déjà plus sur ses épaules ; il faut qu’Isabelle sorte du couvent et aille supplier l’homme de glace, Angelo. Il apprendra que « quand les filles demandent, les hommes donnent comme des dieux ».

Quelle catastrophe, quel coup de tonnerre dans le ciel de la pauvre petite novice. Elle est prête à voler au secours de son malheureux frère. Mais elle réfléchit, elle reprend son petit air sage de novice clarisse : il faut qu’elle aille expliquer les choses à la « Mère »…

Où donc ce prodigieux Shakespeare a-t-il été apprendre les couvents ?

Tandis qu’Isabelle fait ses débuts ainsi traversés chez les Clarisses, il y a une prise d’habit chez les Capucins. Le duc « pour des raisons graves et ridées » demande qu’on lui permette de porter le costume de l’Ordre et qu’on l’instruise à se comporter en véritable moine. Sous ce déguisement il visitera princes et peuples.

Cependant Angelo fait la loi partout et la mort habite plus souvent sa langue que la miséricorde.

Isabelle vient le trouver, « lamentable quémandeuse ». Elle vient demander le pardon d’un péché dont elle a horreur, mais le pécheur est ce qu’elle a de plus cher au monde. Qu’Angelo punisse le crime mais non le criminel !

Ceci met le dialogue sur la pente de toutes les subtilités shakespeariennes. Au début, Isabelle parle peu, comme il convient à une religieuse, et se soumet à tout en rentrant des sanglots. Mais Lucio qui l’a amenée l’anime tout bas. Elle reprend courage et tire parti de toutes les métaphores. A la fin, Angelo à demi vaincu, lui dit de revenir le lendemain. C’est une lueur d’espoir et Isabelle s’écrie qu’elle achètera l’homme tout puissant.

Angelo. — Comment m’acheter ?

Isabelle. — Non pas avec des babioles d’or poinçonné, ou des pierres que l’on fait riches ou pauvres suivant que la fantaisie les estime ; mais avec des prières véritables qui seront debout à la porte du ciel et y entreront avec l’aube : prières d’âmes préservées, de vierges jeûneuses dont les esprits ne s’appliquent à rien de terrestre.

Elle s’en va. Mais Angelo est hanté d’une idée. Cette douce jeune fille a parlé de l’acheter. Pourquoi ne pas la prendre au mot ? Pourquoi ne pas lui faire payer une grâce qu’on sera libre après de lui refuser, puisque personne ne saura rien ?

Ainsi raisonne l’odieux tartufe.

Cependant le duc devenu frère Lodowick l’observe et apprend tout. C’est un homme assez bizarre, une manière de roi philosophe très bon et encore plus sceptique, rien d’un Charles-Quint à Saint-Just. Il va et vient sous son capuchon, consolant les prisonniers, faisant parler les gardiens, recevant des confidences de tout le monde et à l’occasion tirant de son sein le sceau ducal auquel personne ne résiste.

Comme tous les moines de Shakespeare, c’est un homme inventif et à stratagèmes et, malgré qu’il soit prince, ses stratagèmes toujours parfaitement honnêtes et moraux, n’en ont pas toujours l’air. Bientôt c’est une lutte entre cette puissance occulte et Angelo qui ne s’en doute guère.

Les péripéties en seraient difficiles à raconter, car une autre femme, Mariana, lâchement abandonnée autrefois par Angelo, entre dans le jeu du frère Lodowick et les complications qui en résultent sont plus que curieuses.

Cependant Claudio est dans son cachot attendant du secours. Il est jeune et n’a aucune envie de mourir. Quand sa sœur lui apprend quelle rançon le tyran exige, il se révolte d’abord, mais la nature reprend le dessus. Il a horreur de la « froide obstruction » du tombeau et de ces tourments de l’enfer, que des pensées « incertaines et égarées » imaginent. Il ne veut pas mourir et supplie sa sœur avec une insistance pénible. Isabelle quitte la place et pendant trois actes on se demande si l’horrible chose se fera ou s’il faudra voir la tête de Claudio quitter ses épaules « chatouilleuses ».

Car le spectateur a sous les yeux tout ce qui se passe dans cette prison, prison du vieux temps où l’on ne voit goutte qu’avec des lanternes, mais où l’on jure, on boit, on ricane et l’on plaisante à faire frémir. On amène des malheureux enchaînés, on entend de pauvres diables se retourner sur leurs bottes de paille.

Voici un échantillon de ces scènes.

Il est trois heures du matin. Pour sauver Claudio, on va couper la tête à un malfaiteur avéré nommé Bernardin et on fera croire à Angelo que Claudio a été exécuté.

Le Bourreau. — Amène ici Bernardin.

Le Valet. — Maître Bernardin ! maître Bernadin ! il faut vous lever pour être pendu.

Le Bourreau. — Allons, allons, Bernardin !

Bernardin, de l’intérieur du cachot et encore un peu ivre. — La petite vérole ! braillards ! qui est-ce qui fait tout ce bruit-là ? qui êtes-vous ?

Le Valet. — Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut avoir la bonté de vous lever, monsieur, pour être mis à mort.

Bernardin. — Va-t-en, coquin. J’ai sommeil.

Le Bourreau. — Dis-lui de se dépêcher de se réveiller.

Le Valet. — Allons, maître Bernardin, réveillez-vous une minute pour être exécuté, vous dormirez après.

Le Bourreau. — Entre et amène-le.

Le Valet. — Le voilà, j’entends sa paille.

Le Bourreau. — La hache est bien sur le billot ?…

Le Valet. — Oui, oui, toute prête.

Par bonheur pour Bernardin le frère Lodowick est là qui s’approche pour le préparer à la mort et qui, le voyant trop ivre pour mourir, tient conseil avec le prévot. Une idée leur vient : un homme est mort pendant la nuit, on lui coupe la tête et on l’envoie à Angelo.

A travers ces scènes, Lucio vient dire ses bêtises, le frère Lodowick circule énigmatique sous son capuchon et prouve que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue et que nous sommes les jouets de métaphores trompeuses. C’est un soulagement inexprimable quand Isabelle ou Mariana reparaissent, même toutes noyées de larmes.

Le dénouement est singulier. Le frère Lodowick redevient duc et, comme il a appris beaucoup de choses, il terrifie tous les coquins par la précision de ses informations et l’évidente justice de ses vengeances. Mais le duc reste assez frère Lodowick pour être miséricordieux et ne faire servir la terreur qu’à la pénitence. Il termine toutes les affaires pendantes par trois ou quatre mariages que son confrère, un moine appelé Pierre, célèbre séance tenante. Tout s’arrange donc et on n’a coupé la tête qu’à un homme qui était déjà mort[7].

[7] Measure for Measure.

Quelle tentation pour un auteur « protestant », dans une pièce où il y a tant de débauche et d’hypocrisie, de mettre les moines et les nonnes du mauvais côté !


Voilà donc la galerie des portraits monastiques de Shakespeare. Dans l’immense musée où la fantaisie du peintre a jeté par centaines ses visions de rois et de princes, de soldats et de marchands, de héros et de traîtres, d’hommes agités par la passion ou se laissant vivre comme des oiseaux dans le buisson, non loin des femmes charmantes que, même mourantes ou désolées, il a crayonnées dans la lumière et les fleurs, ces quelques figures apparaissent blanches, sereines, humaines à la fois et idéalisées, comme celles de Le Sueur ou de Philippe de Champagne. Quel poète catholique a réussi davantage à faire sentir que la clarisse est vraiment, comme il le dit, une créature « stellaire » ? Quel autre a pu sauver la bonhomie d’un franciscain italien de toute apparence de caricature ? Supposez pour un instant le traducteur de l’Imitation et celui des hymnes du bréviaire devant les mêmes scènes : on entendrait les accents de Polyeucte ou les échos des cantiques d’Esther, mais le quelque chose de subtil, le mélange de grâce et d’austérité, en un mot, ce qui est pour nous le parfum du cloître serait absent. Quand nous croyons le sentir dans les productions de cet âge c’est que la sincérité religieuse des écrivains du grand siècle évoque, sans qu’ils s’en soient douté, tout le cortège des sensations romantiques. C’est ainsi que le souvenir de Rancé mettrait une lumière magique sur les murs sans caractère de sa Trappe. Shakespeare, au contraire, dont les convictions les plus fortes furent probablement des doutes, — mais dont l’ampleur les égalait à des systèmes, — Shakespeare tout entier artiste et attaché aux manifestations rapides et brillantes de la nature, leur donne une profondeur, rien qu’en les reflétant dans son merveilleux miroir.

Protestant, s’il l’eût été à l’époque où ce mot prit véritablement sa signification en Angleterre et non au temps de Walter Scott où il commençait à la perdre, son génie eût été entravé et peut-être éteint. Il s’en fallut de peu d’années. Une seule génération le sépare de Cromwell et qu’eut-il fait dans un Londres sans théâtres ?

Le Paradis Perdu est l’un des rares chefs-d’œuvre dont on ne peut l’imaginer l’auteur. Mais sous une reine dont l’indifférence religieuse n’eut jamais d’égal que le fanatisme des Puritains, il put n’être que lui-même, et exprimer librement ce que son imagination créait. Ses rêves le faisaient vivre dans le passé des rois Henri ou dans le Moyen-Age italien, nullement dans le froid lendemain que les pâles et maigres produits du nouvel Oxford préparaient. Tout, dans sa nature, le rapprochait de ses camarades de Stratford qui allaient à la messe chez M. Rockwood. Tout l’éloignait des inquisiteurs à qui son père payait l’amende quand il manquait l’église. En réalité il fut bien moins touché par le protestantisme que Chateaubriand par la philosophie. Serait-ce un paradoxe bien difficile à défendre de dire que, comme il eut plus de génie, il eut aussi un sens plus profond de la poésie de la religion ? Ce serait, en tout cas, la plus lourde des erreurs, en histoire aussi bien qu’en critique, de voir Shakespeare dans l’atmosphère de la Réforme.

Mars 1907.