[364] Fréron, rappelant méchamment cette scène dans la quarantième lettre, se fait écrire de Venise : « Le sieur Guadagny ayant refusé de chanter à la table du doge, ayant même répondu et parlé avec beaucoup de hauteur, a été condamné à une prison de quinze jours, les fers aux pieds, et a été ensuite exilé. Une garde de soldats l’a conduit auparavant jusqu’à la chambre du trône, en le faisant passer par la grande place qui étoit remplie de masques, et, après avoir chanté devant Sa Seigneurie, il a demandé à genoux et obtenu son pardon. Tout le monde a été attendri et touché de la façon avec laquelle il a chanté à travers les pleurs et les sanglots, comme le cygne qui ne chante, dit-on, jamais mieux que lorsqu’il est près de sa mort. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi qu’en tout pays on devroit punir les chanteurs et histrions insolents. »
Le parterre sans pitié couvrit d’applaudissements cette tirade si humiliante.
Bellecour, en rentrant dans les foyers, ne dissimula pas combien il était pénétré de la scène honteuse qu’on l’avait forcé à jouer, et il déclara qu’il ne se serait jamais prêté à un pareil rôle si son attachement pour la compagnie ne l’emportait encore sur ce qu’il se devait à lui-même.
Les représentations continuèrent donc ; mais comme on ne pouvait se passer de tous les acteurs qui étaient en prison, on les amenait chaque soir au théâtre sous bonne escorte et des exempts les reconduisaient ensuite au For l’Évêque.
La maladie de Clairon, l’emprisonnement des principaux sujets et la « consternation universelle de la troupe » mirent la Comédie dans l’impossibilité de donner des représentations suivies ; elle dut prendre plusieurs jours de congé. « On ne croiroit jamais, dit Bachaumont, l’importance que l’on met à l’accommodement d’une affaire qui n’en devroit avoir d’autre qu’une soumission servile et aveugle de la part des histrions[365]. »
[365] 6 mai 1765.
Tout se termina par un compromis. D’abord M. du Belloy, dans le but d’être agréable à Clairon, retira le Siège de Calais ; de cette façon le public n’était plus en droit de réclamer la pièce avec Dubois. Ensuite on obtint que cet acteur, cause de tout le tapage, demanderait sa retraite. Bien qu’il n’eût que vingt-neuf ans de service et qu’il en fallût trente, on lui accorda 1500 livres de pension et 500 livres de pension extraordinaire pour avoir formé une élève, sa fille[366].
[366] Il était d’usage d’accorder une pension de 500 livres à tout comédien qui avait formé un élève.
A la suite de cet arrangement, les comédiens détenus au For l’Évêque furent mis en liberté. Ils étaient restés vingt-six jours en prison, mais leur obstination avait fini par les faire triompher.
La cause que Clairon et ses camarades venaient de soutenir était juste et on peut s’étonner qu’elle n’ait pas reçu l’appui du public. Comment osait-on leur reprocher d’être trop scrupuleux sur les questions d’honneur ? Malheureusement la tragédienne avait porté tort elle-même à sa cause par sa vanité, ses prétentions, ses menaces incessantes de démission ; il n’était question que de vers, de tableaux, de bustes, d’estampes, de médailles faites en son honneur ; ce besoin d’occuper sans cesse les esprits finit par fatiguer. On triompha de la voir dans cette même prison où elle avait voulu faire mettre Fréron un mois auparavant. Le public « a été assez imbécile, dit Grimm, et assez malhonnête pour se venger sur le talent de l’actrice et de ses camarades et pour les traiter dans ces dernières querelles avec une indignité que je ne lui pardonnerai de longtemps. »
Quant au duc de Richelieu, furieux d’être obligé de se soumettre, il accorda à Dubois une place dans la troupe de Bordeaux. En même temps il se vengeait des comédiens en exerçant contre eux les plus mesquines persécutions. C’est ce qui faisait écrire à Lekain :
« Vous voudrez bien m’excuser, mon cher Garrick, si j’ai tant tardé à vous donner des nouvelles de la suite de notre malheureuse aventure. Nous nous en sommes tirés assez glorieusement, mais aux dépens de notre recette et de notre liberté ; c’est ainsi que l’on gagne toujours son procès en France contre les gens de qualité. M. le maréchal de Richelieu fait tout ce qu’il peut pour nous faire éprouver la suite de son ressentiment ; mais il aura beau faire, il ne pourra dissimuler à qui que ce soit qu’il est honteux d’attendre que l’on soit maréchal de France, et que l’on ait soixante-dix ans, pour faire des étourderies dignes d’un jeune mousquetaire[367]. »
[367] Paris, 1er juin 1765. Correspondence of Garrick.