[424] Nicolet était installé au boulevard et ses représentations bouffonnes attiraient un monde énorme ; ce fut au point que la Comédie française s’en inquiéta. Déjà, en 1759, les Comédiens s’étaient plaints à M. de Saint-Florentin de ce que leurs privilèges étaient « ébranlés jusque dans leurs principes et attaqués par l’audace et la voracité des gueux de la foire ». En 1764, l’Opéra et la Comédie italienne se joignirent aux Français pour obtenir que le genre de Nicolet fut réduit uniquement à la pantomime. Le forain se rendit, consterné et suppliant, à la toilette de Mlle Clairon dans l’espoir de faire cesser la persécution. « Cela n’est pas possible, lui dit Melpomène avec dignité, nos parts] n’ont pas été à 8000 livres cette année. » « Ah ! mademoiselle, lui répondit Nicolet, venez chez moi, vous y gagnerez, et moi aussi. »

Les vers les plus méchants coururent à cette occasion ; on peut citer ceux du chevalier de Boufflers :

Quel est ce gentil animal
Qui dans ces jours de carnaval
Tourne à Paris toutes les têtes
Et pour qui l’on donne des fêtes ?
Ce ne peut être que Molet,
Ou le singe de Nicolet.
. . . . . . . . .
De sa nature cependant
Cet animal est impudent,
Mais dans ce siècle de licence
La fortune suit l’insolence,
Et court du logis de Molet
Chez le singe de Nicolet.
. . . . . . . . .
L’animal un peu libertin
Tombe malade un beau matin,
Voilà tout Paris dans la peine,
On crut voir la mort de Turenne ;
Ce n’étoit pourtant que Molet,
Ou le singe de Nicolet.
. . . . . . . . .
Si la mort étendoit son deuil
Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul,
Paris seroit moins en alarmes,
Et répandroit bien moins de larmes
Que n’en feroit verser Molet,
Ou le singe de Nicolet[425].

[425] Bachaumont, 2 mars 1767.

Dauberval[426], le danseur, n’était pas moins goûté du beau sexe que son camarade Molé. En 1774, ne pouvant acquitter ses dettes, qui montaient à plus de 50 000 livres, il se préparait à partir pour la Russie où l’appelaient de brillantes promesses. A cette nouvelle, tout Paris fut en alarmes. Mme du Barry organisa une quête et elle fixait elle-même la cotisation que chacun devait payer. En quelques jours elle réunit 90 000 livres et le précieux danseur resta. Deux ans plus tard, il tomba gravement malade, et l’on vit se renouveler les scènes ridicules qui s’étaient passées lors de la maladie de Molé. La porte du danseur se trouva assiégée d’une multitude de visites, comme si la vie de l’homme le plus précieux à l’État eût été en danger ; on ne respira que quand il fut sauvé.

[426] Dauberval (Jean Bercher dit) (1742-1806) fut surnommé le Préville de la danse. Il fit construire dans sa maison un magnifique salon qui lui coûta plus de 45 000 livres. Grâce à un mécanisme ingénieux, ce salon se transformait aisément en salle de spectacle. Dauberval eut la permission d’y donner des bals. Il y donnait également des répétitions à la noblesse pour les divertissements et les représentations qui devaient avoir lieu à la cour ou chez les particuliers.