Cette région, comprise entre les montagnes atlantiques et la vallée du Nil, forme une plaine immense et aride, affreux séjour, qui serait resté inconnu des hommes, ainsi qu’il fut oublié de la nature, si, parmi ces continuelles ondulations de rochers nus et de plaines de sables, l’on ne rencontrait de petits cantons fertiles où les habitants se trouvent sur la terre comme des insulaires au milieu des mers.
Mais si l’on se dirige vers la partie septentrionale de cette même région, là où la côte forme ce grand promontoire, l’on trouvera, par une espèce de prodige, ces tristes déserts changés tout-à-coup en montagnes boisées, en riantes prairies ; l’on verra des sources jaillir en nappe du sein des rochers moussus, serpenter en ruisseaux dans les plaines, et tomber en cascades dans les ravins. Pour achever ces contrastes, on verra les brises marines, en se jouant dans le feuillage des forêts ou bien en glissant sur les pelouses fleuries, venir protéger ces collines toujours vertes contre le souffle dévastateur des vents du désert.
Une contrée aussi favorisée par la nature ne pouvait échapper long-temps à l’investigation des peuples civilisés. Dès le sixième siècle avant notre ère, des colons grecs se rendirent sur ses bords et y élevèrent une ville.
Cyrène fut le berceau d’un état célèbre où fleurirent les arts, qu’illustrèrent de grands hommes. Fille de la Grèce, elle vit ses monts couronnés de temples magnifiques, ses fontaines et ses forêts furent peuplées de nymphes. Plus tard, l’austère morale du Christ vint éclairer la terre ; les rayons de sa lumière pénétrèrent à Cyrène, et la vérité succéda aux fictions aimables, mais trompeuses. Enfin l’islamisme envahit cette contrée ; l’étendard de Mahomet remplaça la croix ; signal de destruction, il flotta d’abord sur des forteresses, et bientôt sur des monceaux de ruines.
Ces révolutions religieuses furent nécessairement liées à des révolutions politiques. Cyrène, après avoir été gouvernée par des rois, fut long-temps indépendante. Elle eut la gloire d’être l’alliée d’Alexandre, et la honte d’être subjuguée par ses successeurs. Rome ne dédaigna point de la recevoir en testament ; elle la traita d’abord comme fille adoptive, et la réduisit ensuite au rang des provinces tributaires. Sous les Sarrasins, Cyrène n’existait plus ; et quelques bourgades arabes s’élevèrent sur les ruines de la Pentapole. Enfin, avili et dévasté, le sol qui avait été le théâtre d’une brillante civilisation fut abandonné à des hordes errantes qui, en l’occupant de nos jours, n’ont pas même conservé la mémoire de son ancienne splendeur. Mais ces différentes phases de prospérité et de décadence exigent quelque développement.
Nous ne chercherons point à reconnaître quels furent les habitants de la Cyrénaïque dans les temps antérieurs à l’histoire ; si des peuples de diverse origine, tels que les Berbères, les Phéniciens et les Libyens, y formèrent une association politique, ou s’ils y vécurent séparés de mœurs et de langage ; si le sol de la Pentapole avait des villes avant la fondation de Cyrène, et tant d’autres hypothèses que l’on ne peut d’ailleurs avancer avec assurance que sur une connaissance approfondie de l’histoire, et lorsqu’on est doué de ce tact qui seul peut faire jaillir la vérité du choc même d’une foule d’erreurs transmises par le temps, et par le temps accréditées. En nous bornant aux traditions qui dévoilent le berceau de cette colonie, on les trouve tellement liées à la fable, qu’il est difficile de distinguer la vérité des fictions qui l’entourent.
L’île de Théra était affligée de plusieurs années de sécheresse, et ses habitants languissaient dans la disette. L’oracle de Delphes, instruit peut-être par l’expédition des Argonautes de la grande fertilité d’un canton de Libye, ordonne à un de leurs descendants d’aller sur cette terre hospitalière jouir des biens que refusait le sol natal.
Après des tentatives infructueuses, Battus et ses colons arrivèrent dans un lieu dont le seul aspect surpasse les promesses de la Pythie. Ombragé par des forêts, arrosé par des sources, ce lieu s’étend d’un côté en plaine immense, et de l’autre descend en terrasses vers la mer. Les Libyens mêmes, secondant les intentions de l’oracle, engagèrent les Grecs à s’établir dans cet heureux canton : « Étrangers, leur dirent-ils, venez partager en paix les dons que nous accorde la nature ; ici la voûte du ciel est entr’ouverte ; ici tombent ces pluies bienfaisantes qui fertilisent nos terres et parent nos collines ; plus loin elle est d’airain, et l’on ne voit que de stériles solitudes. »
Tel est le lieu où s’arrêtèrent les colons de Théra ; bientôt les murs d’une grande ville couronnèrent la sommité de la montagne, et cette ville fut appelée Cyrène.
De même que dans toutes les traditions grecques, les historiens, rivalisant avec les poètes, ont entouré de gracieuses allégories l’origine de la ville aimée d’Apollon.
Une contrée aussi riante, environnée d’affreux déserts, devait avoir une nymphe pour protectrice ; l’eau limpide qui jaillissait au milieu de la ville du sein d’une grotte mystérieuse, devait être une divinité qui présidât aux destinées de Cyrène. Tel fut, sous différentes formes, le sujet des inventions de la fable. L’on pourrait même rapprocher de l’allégorie de Justin celle du poète de Mantoue : on pourrait supposer que la nymphe Cyrène, célébrée dans ses chants, en parcourant les côtes de son liquide empire, se serait arrêtée dans ce canton de Libye, charmée d’y respirer un air aussi pur que dans l’Attique ; et tandis qu’elle aurait pénétré dans les réduits secrets des vallons solitaires, Apollon l’eût aperçue du haut de son char, il l’eût surprise dans ces bocages, qui dès-lors auraient servi de retraite à leurs amours. Nous en retrouverions de même le fruit dans cet Aristée, l’objet de la tendresse de la nymphe Cyrène. Élevé dans ces forêts ombreuses, sur ces collines parfumées que fréquentent des essaims d’abeilles, Aristée eût ensuite enrichi l’Arcadie des merveilles qui entourèrent son enfance en Afrique.
Quoique ces agréables fictions se décolorent souvent à l’aspect des lieux qui en furent les objets, elles leur impriment néanmoins un intérêt qui croît encore, si ces contrées célèbres se trouvent maintenant abandonnées, ou bien en proie à de farouches habitants.
Le fondateur de la colonie, connaissant tout le pouvoir d’une religion séduisante sur l’imagination active du peuple dont il était le chef, donna dans son naissant royaume la plus grande majesté au culte des dieux : il fit planter, auprès de la ville, des bois qui leur furent consacrés ; un temple magnifique fut élevé devant la grotte de la nymphe Cyrène ; ce temple fut dédié à Apollon ; et tandis que l’on conservait dans l’intérieur le feu éternel, les ondes de la fontaine traversaient, en murmurant, son sanctuaire.
A ces pompes religieuses, Battus joignit de sages institutions politiques. Dans l’objet de cimenter l’union entre ses sujets, et de leur rappeler le souvenir de leur mère patrie, il établit à Cyrène les fêtes carnéennes que l’on célébrait à Sparte le septième du mois carneus. A cette époque mémorable, le peuple quittait ses travaux ; il sortait de ses foyers ; il se portait, sans distinction d’âge ni de sexe, dans une plaine spacieuse, à l’ombre des thyons odorants ou des noueux siliquiers ; et là, après avoir imploré la clémence des dieux par des sacrifices solennels, on se livrait à la joie qu’inspirent les repas publics, et l’on exécutait des danses militaires.
Reconnaissants de tant de bienfaits, les Cyrénéens, à la mort du premier de leurs rois, lui rendirent les honneurs héroïques, et cherchèrent même, par des emblèmes ingénieux, à perpétuer le souvenir de la paix intérieure, et de la prospérité au dehors dont la colonie avait joui sous son heureux gouvernement. Ils lui consacrèrent le sylphium, symbole de leurs richesses, et lui érigèrent un tombeau à l’extrémité du marché de la ville, afin que son ombre jouît du spectacle journalier des assemblées du peuple, et que le peuple eût toujours présent à la mémoire les vertus de ce bon roi.
Le règne du premier des Battus promettait à Cyrène de longues années de paix et de bonheur ; mais ses successeurs, loin de suivre des traces si sagement indiquées, furent tous, assure Pindare, tyrans, impies et malheureux ; les récits de l’histoire se trouvent en cela d’accord avec le poète.
En effet, quoique la colonie, peu d’années après son établissement, eût augmenté son territoire, repoussé les Libyens, et vaincu l’armée égyptienne qui était venue à leur secours, elle fut bientôt troublée par des dissensions causées par ses rois, qui ne surent pas mieux assurer leur bien-être que celui du peuple qu’ils étaient appelés à gouverner.
Les Cyrénéens, effrayés de ces désordres, s’adressèrent à un législateur de Mantinée, nommé Démonax. Celui-ci se rendit à leurs sollicitations ; il partagea le peuple en trois tribus, lui rendit toutes les prérogatives dont les rois avaient joui jusqu’alors, et ne réserva pour le souverain que le domaine royal et la dignité sacerdotale. Toutefois ces réglements, commencés sous la minorité de Battus III, ne subsistèrent que durant le règne de ce prince. Arcésilas III, son fils, jaloux de reprendre les droits de ses ancêtres, quoiqu’il se fût soumis à payer un tribut à Cambyse, s’efforça de détruire, à la faveur d’un parti, les populaires institutions de Démonax. Il échoua d’abord dans ce projet, et fut même obligé de s’enfuir à Samos ; là il réunit une armée, retourna avec elle à Cyrène, et parvint à ressaisir le pouvoir royal. Mais à peine en fut-il possesseur, qu’il s’en servit pour assouvir ses ressentiments, et bientôt après il périt victime de ses propres cruautés à Barcé. Cette mort occasionna une vengeance des plus éclatantes dont l’histoire ait fait mention.
La mère d’Arcésilas, sans être découragée par le dérisoire et allégorique présent d’un fuseau d’or, qu’elle avait reçu du roi de Salamine, au lieu d’une armée qu’elle lui avait demandée, parvint à intéresser à sa cause Aryandès, satrape du roi de Perse en Égypte. Mise à la tête de toutes les forces de ce pays, elle se dirigea sur Barcé ; et, après s’être emparée par la ruse, d’une place que les armes n’avaient pu réduire par la force, Phérétime, dans son aveugle vengeance, n’épargna pas même son sexe. Elle eut la cruauté de faire couper le sein aux femmes des principaux Barcéens, et fit suspendre ces honteux trophées autour des murs de la ville. Mais il est consolant de pouvoir ajouter qu’une pareille atrocité ne resta pas impunie : peu de temps après son glorieux triomphe, cette haineuse souveraine périt misérablement dévorée de vers, au milieu même de ceux qui, malgré leurs intentions secrètes, n’avaient retiré d’autre fruit d’une longue et dispendieuse expédition, que de servir d’instruments à la vengeance d’une femme.
Le règne des Battiades dura deux cents ans environ ; les Cyrénéens, fatigués des convulsions qui l’avaient agité, cherchèrent dans une autre forme de gouvernement, le bonheur et la tranquillité qui paraissaient les fuir. Ils crurent obtenir cette tranquillité, en se chargeant eux-mêmes du soin de la maintenir ; mais, quoique l’histoire n’ait laissé que fort peu de notions sur les événements qui se passèrent dans la colonie devenue république, néanmoins, le petit nombre de faits qu’elle éclaire, suffisent pour nous donner une idée de ceux qu’elle a laissés dans l’ombre.
Alexandre avait conquis l’Égypte et s’avançait dans la Libye pour visiter l’oracle d’Ammon. Les Cyrénéens envoyèrent au héros macédonien des ambassadeurs avec une couronne et des présents considérables. Alexandre ne dédaigna point ces égards d’un peuple libre ; il accepta ses présents, fit alliance avec lui, et suivit les ambassadeurs, qui l’accompagnèrent jusque dans le temple.
Les guerres que Cyrène eut avec Carthage au sujet des limites des deux états, relevèrent aussi son existence politique ; l’on sait que ces guerres furent terminées et illustrées par le patriotique dévouement des deux frères Philænes. Mais au dedans, elle fut plus que jamais en proie à des troubles qu’ils attribuaient aux vices de l’organisation du gouvernement.
En vain, dans cette persuasion, ils eurent recours à Platon pour le prier de leur donner de meilleures lois. « Leurs divisions provenaient de leurs richesses, et ils avaient besoin d’être préparés par l’adversité » : telle fut la réponse du philosophe[9].
Livrés à leurs propres institutions, les Cyrénéens tombèrent sous le joug de plusieurs tyrans. On peut en juger par la sédition excitée, vers l’an 400 environ avant notre ère, par Ariston, qui fit périr presque tout le parti aristocratique ; on peut citer le tyran Néocratis, qui, afin de satisfaire l’amour dont il était épris pour la femme de Ménalippe, prêtre d’Apollon, eut l’audace de faire égorger le ministre des autels, et de forcer sa veuve à passer dans ses bras. Les dieux outragés obtinrent, il est vrai, une prompte vengeance, et la même passion qui avait fait commettre le crime servit à le venger.
Ces usurpations du pouvoir, ces violences, entraînèrent des proscriptions ; vers la fin du règne d’Alexandre, un très-grand nombre de citoyens se trouvaient exilés de Cyrène ; ils se réunirent dans la Crète à Thimbron, qui, par le meurtre d’Harpalus, se trouvait possesseur des trésors d’Alexandre et d’une armée considérable. Thimbron entreprit de s’emparer de Cyrène ; il alla mettre le siége devant cette ville, alors très-opulente malgré ses divisions, puisqu’elle lui offrit cinq mille talents[10] pour l’engager à abandonner son entreprise.
Cependant le grand homme qui avait réuni à l’art brillant des conquêtes, celui bien plus utile d’une sage politique, Alexandre venait de mourir. Son vaste empire, dont lui seul pouvait supporter le poids, devait se dissoudre ; en vain ses généraux, réunis autour du trône du monde, voulurent y mettre un successeur ; ils ne purent y placer qu’un fantôme. Le fils de la danseuse Philline, l’inepte Aridée, frère du héros qui venait de s’éteindre, fut proclamé roi ; mais le gouvernement de l’empire que ses mains inhabiles n’auraient su diriger, fut partagé entre les compagnons d’armes d’Alexandre, et Ptolémée obtint la province d’Égypte. Quoique Ptolémée n’eût été envoyé dans cette partie des états macédoniens que sous le titre de satrape, ses vues étaient plus élevées ; et pour les remplir, il s’efforça de se concilier l’affection des Égyptiens par la douceur de son administration.
Cette adroite mais bienfaisante politique ne tarda pas à servir ses projets : plusieurs des principaux habitants de Cyrène, chassés de cette ville par une émeute populaire, pendant le siége de Thimbron, se réfugièrent à la cour d’Alexandrie. Ptolémée saisit avec empressement cette occasion pour étendre son pouvoir, et, sous le vain prétexte de rétablir les exilés dans leurs droits, il envoya contre la capitale de la Pentapole une armée considérable commandée par Ophella.
Divisés par leurs dissensions, les Cyrénéens ne purent à cette époque, ainsi que dans les premiers temps de la colonie, repousser avec triomphe cette nouvelle attaque, et Cyrène fut conquise.
Néanmoins, trop remuants pour supporter patiemment le joug qu’on leur avait imposé, les Cyrénéens essayèrent plusieurs fois de le secouer. Une première sédition fut apaisée par Agis, général de Ptolémée ; ils osèrent ensuite assiéger la garnison étrangère qui était dans leur capitale, et poussèrent la hardiesse jusqu’à se défaire des émissaires conciliateurs que leur avait envoyés le gouverneur d’Égypte. Ils furent un moment triomphants ; mais Ophella, révolté contre Ptolémée, et par cela même devenu leur chef, ayant fait alliance avec Agathoclès, alors en guerre avec les Carthaginois, devint la victime de la plus noire trahison. Il mit sur pied une armée considérable, et après deux mois de marche à travers les sables des Syrtes, dès qu’il eut rejoint le roi de Syracuse, au lieu d’un allié qu’il avait voulu servir, il trouva un ennemi qui l’attendait pour le surprendre. Ophella, soudainement attaqué, périt à la tête de son armée, qui éprouva une défaite totale.
Cet échec laissa Cyrène sans défense ; Ptolémée en profita pour la faire rentrer sous son pouvoir ; et afin de prévenir de nouvelles séditions, il en confia le gouvernement à Magas, son parent. Ce gouverneur resta fidèle à Soter ; mais sous Philadelphe il se révolta, prit le titre de roi, et entreprit même une expédition contre l’Égypte, dans laquelle il fut toutefois arrêté par un soulèvement de la Marmarique.
Après sa mort, la Pentapole continua à faire partie des états d’Égypte, dont le premier des Ptolémées avait été élu souverain dix-neuf ans après la mort d’Alexandre, jusqu’à ce que Phiscon Évergète, qui l’avait reçue en partage, l’eût transmise à son fils naturel Apion comme royaume indépendant.
De nouvelles destinées se préparaient pour Cyrène, et si l’expérience eût pu éclairer ses habitants, ils auraient enfin joui des bienfaits d’une indépendance, d’autant plus précieuse, qu’elle vint s’offrir à eux sous les auspices d’une nation alors grande et généreuse. Apion, se trouvant en mourant sans héritiers, dans la crainte que son royaume ne tombât de nouveau sous le pouvoir des Égyptiens qu’il n’aimait point, le légua au peuple romain vers l’an 96 avant notre ère.
Rome, en acceptant ce testament, laissa la liberté aux habitants de Cyrène, et ne se réserva, en qualité de protectrice, que les terres, très-considérables il est vrai, attachées au domaine royal.
Mais les Cyrénéens étaient destinés à ne point savoir jouir de leur indépendance ; des troubles intérieurs vinrent de nouveau les diviser ; en vain Sylla leur envoya Lucullus pour concilier leurs différends ; en vain ce général, en leur rappelant la réponse de Platon, opposa la sagesse de nouvelles lois au caractère turbulent des Cyrénéens, il ne put parvenir à assurer leur tranquillité, et à peine trente ans s’étaient écoulés depuis que Cyrène avait été affranchie de toute domination étrangère, que, dans l’intérêt même de ses habitants, Rome fut obligée de la réduire au rang de ses provinces.
Peu de temps après, elle fut jointe à la Crète, et gouvernée, comme province prétorienne, par un proconsul.
Vers l’an 37 avant notre ère, Antoine, qui exerçait alors une puissance suprême dans tout l’Orient, cédant aux désirs de Cléopâtre, sépara la Cyrénaïque de l’empire, et l’érigea en royaume en faveur de sa fille. Mais, après la défaite qu’il essuya à Actium, Cyrène reconnut Auguste pour souverain, avant même qu’il se fût rendu maître de l’Égypte, et devint, peu de temps après, une province du sénat, gouvernée par des préteurs.
Attachée dès-lors à la fortune de Rome, Cyrène en suivit les destinées. Avant de la voir s’écrouler avec cet empire, et tomber enfin au pouvoir de peuplades barbares, jetons un coup-d’œil sur son organisation intérieure, et recherchons, s’il se peut, quelles furent les causes de ses grandes richesses malgré ses dissensions, et celle de ses continuelles dissensions malgré sa prospérité ?
Peu d’années après la fondation de Cyrène, Barcé, bourgade libyenne, accueillit les princes de la famille royale révoltés contre Arcésilas, et devint une ville considérable. Quoique toujours gouvernée par ses propres rois, elle offrit dès-lors un mélange d’habitants grecs et libyens, jusqu’à l’époque où les Ptolémées firent élever une ville sur le littoral voisin, qui prit le nom de la dynastie de ses fondateurs.
Ptolémaïs attira dans ses murs les Grecs de Barcé, et celle-ci fut entièrement livrée à ses habitants indigènes, dont la plupart reprirent bientôt leur genre de vie nomade. Les Barcéens recommencèrent alors à inquiéter les villes de la Pentapole, et leurs courses dévastatrices leur acquirent une telle réputation, qu’au rapport de Virgile, le nom de cette peuplade s’étendit à toutes celles qui l’environnaient.
Cyrène, appelée racine des villes, avait fondé Apollonie et Teuchira ; la première ne fut pendant long-temps que le port de la métropole, et ne devint indépendante que sous les Ptolémées ; la seconde, nommée par la suite Arsinoé, fut changée en colonie romaine vers l’an 122 environ avant notre ère.
Hespéris, plus connue sous le nom de Bérénice, qu’elle reçut de la fille de Magas, femme du troisième Ptolémée, fut la cinquième ville qui forma la Pentapole libyque. D’autres, telles que Darnis, Adriane, Lamiane, et un grand nombre de bourgs et de villages, s’élevèrent dans la Cyrénaïque en des temps postérieurs et à diverses époques.
L’histoire, comme on l’a déja observé, s’est peu occupée de l’intimité des relations entre les peuples de l’antiquité ; loin de nous faire suivre la série de leurs actions, elle borne ces actions à des querelles, et si elle les fait mouvoir, c’est pour s’entr’égorger. Il résulte de ce faux système que les troubles intérieurs, et surtout les guerres éclatantes, ont exclusivement attiré son attention ; mais ces longues aimées de paix sont pour elle une stagnation stérile dont elle dédaigne d’éclairer le cours, et d’y puiser des faits instructifs.
C’eût été néanmoins pour nous bien intéressant de connaître les relations que les Cyrénéens durent conserver avec leur mère patrie ; un poète nous apprend toutefois qu’ils lui envoyaient annuellement des théores pour lui offrir les prémices de leurs fruits.
L’analogie de position et la réciprocité même d’intérêts ne durent-elles pas occasionner des liaisons entre les Cyrénéens et les autres Doriens, isolés comme eux sur des terres étrangères ? Il est remarquable que les noms de Cabales et d’Araraucèles se trouvent également dans la Cyrénaïque et dans l’Asie-Mineure ; et quoique, dans la première de ces contrées, ces noms désignent des tribus libyennes, et dans la seconde une ville et une région, cette identité de dénominations semble néanmoins indiquer un échange de rapports entre des peuples sortis d’une souche commune.
L’histoire aurait dû surtout nous donner quelques notions sur le commerce de Cyrène dans l’intérieur de l’Éthiopie. L’Oasis d’Ammon, cette colonie de prêtres-marchands, établie au milieu des déserts, présentait un point d’entrepôt très-avantageux pour ce commerce. Ses relations avec la Pentapole ne sont point douteuses ; les colonnes élevées en l’honneur des théores cyrénéens, et d’autres traditions historiques, en sont la preuve irrécusable.
Cyrène se serait-elle bornée à ce boulevart de la Libye intérieure ? Moins industrieuse que Carthage, n’aurait-elle pas fait pénétrer ses caravanes dans les régions plus lointaines ? Si les Nasamons servaient les intérêts de sa rivale, les Asbytes et les Auchises ne devaient-ils pas lui offrir le même secours ?
Ces dernières hypothèses seront d’autant plus probables si l’on considère que le commerce de Cyrène fut très-considérable, et que pour en seconder l’activité ils inventèrent le lembus[11]. Ce commerce était alimenté par une réunion de causes également puissantes : la grande fertilité du sol et son heureuse disposition y faisaient succéder les récoltes pendant huit mois de l’année, et des plantes précieuses qui lui étaient particulières ou bien qu’on y voyait répandues avec profusion, en augmentaient singulièrement les produits.
La campagne de Cyrène était divisée en trois parties, également fécondes dans une rare et précieuse succession. A peine avait-on fini la moisson et les vendanges sur les bords de la mer, que l’on passait aux collines, où les fruits se trouvaient en pleine maturité, et de là on arrivait sur le sommet des montagnes, où la nature présentait les mêmes avantages dans sa troisième phase de fertilité.
D’épaisses forêts de thyon, distribuées sur les flancs septentrionaux des monts de la Pentapole, offraient leur bois odorant pour les meubles des Cyrénéens, de même qu’elles servaient à former les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; tandis que le sylphium, dont la valeur égalait celle de l’argent, et que les Césars renfermaient dans leur trésor, croissait en abondance dans les lieux les plus incultes de cette heureuse contrée.
Tant de richesses prodiguées par la nature, dans un pays environné de déserts, devaient porter ses habitants à un haut degré de puissance, ou bien les plonger dans le luxe et la volupté : en premier lieu, ils auraient pu influer sur la civilisation de l’Afrique ; ils auraient pu faire pénétrer dans les régions de l’intérieur la lumière des arts, par de hardies expéditions et de philanthropiques desseins ; en second lieu, ils pouvaient jouir, sous l’ombrage de leurs forêts, des biens que leur assurait le sol, et se borner à repousser les hordes nomades de leur paisible séjour. Les Cyrénéens avaient à choisir entre une haute existence politique, et les douceurs d’une oisive retraite ; entre une gloire durable, et des jouissances passagères : et les Cyrénéens dédaignèrent la gloire et s’abandonnèrent aux plaisirs.
Les courses de chars, les repas somptueux, la mélodie des chants, les danses et les fêtes, remplirent le cours de leur molle existence ; Cyrène était déchirée par des factions, elle était envahie par des armées étrangères ; mais les cris joyeux des bacchantes étouffaient les clameurs politiques, et leurs danses lascives s’animaient au bruit des chaînes qui pesaient sur la patrie.
Le luxe et la volupté furent portés au comble : le luxe s’étendit jusqu’aux artistes, et principalement sur ceux qui exerçaient des arts frivoles ; la volupté reçut le nom spécial de cette contrée, et fut même érigée en secte par le philosophe Aristippe, qui, par un singulier contraste, était disciple de Socrate.
« Opposer une stoïque résignation aux rigueurs de l’infortune, et sacrifier son bien-être particulier au bien public, étaient des chimères que l’on a follement décorées du nom de vertus ; saisir avec empressement le plaisir fugitif, ne s’occuper que du moment présent sans s’inquiéter, ni de l’avenir, ni du passé ; en un mot, concentrer toutes les jouissances en l’amour de soi-même, et entourer la vie de roses, dont on devait respirer les parfums sans toucher aux épines, » tels étaient les préceptes fondamentaux de la secte cyrénaïque.
L’on conçoit que de pareilles idées répandues dans une société, étaient bien plus susceptibles d’en relâcher les liens, que propres à cimenter cette union qui fait la force des états ; et si elles convenaient peu à Cyrène gouvernée par des rois, elles devaient bien moins convenir à Cyrène république. Il est presque superflu d’ajouter que ce ne fut point par de pareils mobiles que Sparte et Rome acquirent ce haut degré de puissance qui les rendit maîtresses de tant de nations ; la pauvreté fit leur force, l’austérité de mœurs la cimenta, et leur union l’agrandit.
Des philosophes postérieurs à Aristippe, les Carnéade et les Ératosthène, firent entendre sous les portiques de Cyrène une morale plus pure ; mais quelle influence pouvaient exercer les hautes spéculations des sciences ou les sublimes préceptes de la philosophie sur des esprits énervés et sur des hommes avides de jouir ? L’impulsion était donnée, et ces sages illustrèrent leur patrie sans avoir influé sur ses mœurs.
Nous cesserons donc d’être surpris que les Cyrénéens, livrés à une morale voluptueuse et regorgeant de richesses, n’aient jamais pu supporter le poids de la liberté qui s’offrit si souvent à eux : pareils à des enfants capricieux, s’ils mordaient le frein qu’on leur imposait, c’était parce qu’il gênait leurs fantaisies, mais ils trébuchaient aussitôt qu’ils parvenaient à le rompre.
Cependant Cyrène, confondue parmi les nombreuses provinces de l’empire romain, avait perdu sa physionomie originelle ; et ses habitants, outre les peuplades libyennes des environs, offraient un mélange de Grecs, de Romains et d’Israélites.
Ces derniers avaient été envoyés en colonie dans la Pentapole par Ptolémée Soter, et leur nombre s’y était depuis considérablement multiplié. Liée avec les Juifs par d’anciens traités qu’elle renouvelait à chaque pontificat, Rome favorisa leur accroissement dans toutes ses provinces, et particulièrement dans celle de Cyrène. Sa protection était surtout nécessaire aux Israélites éloignés de la Judée. Le mépris qu’ils témoignaient pour les autres nations, et leur intolérance sur les croyances religieuses, les rendaient odieux à tous ceux au milieu desquels ils vivaient ; mais, habiles à caresser le pouvoir suprême, ils en obtinrent à plusieurs époques des décrets favorables. César, reconnaissant des services qu’il en avait reçus dans sa guerre d’Égypte, les confirma dans les priviléges qu’ils avaient obtenus du sénat, et leur en accorda de nouveaux. Toutefois ce décret, paralysé par la mort de César, n’obtint force de loi que sous Antoine, et à cette époque même, les Juifs de Cyrène, soumise à l’influence du parti de Cassius et de Brutus, ne purent jouir des droits qu’ils venaient d’acquérir en vertu du sénatus-consulte ; ce ne fut qu’après la bataille de Philippes, qu’un nouveau rescrit d’Antoine leur en assura le libre exercice.
Les priviléges des Juifs, sanctionnés par les lois, statuaient des exceptions qui leur étaient tout-à-fait particulières : les assemblées et l’exportation d’argent, défendues pour les autres sujets, leur étaient permises ; ces faveurs avaient pour objet de faciliter leurs réunions religieuses, le libre transport des sommes qu’ils envoyaient annuellement à Jérusalem, et les capitations qu’ils payaient au trésor du temple. Contrariés à Cyrène dans l’exécution de ces droits, ils trouvèrent un puissant appui auprès d’Agrippa, qui ordonna expressément au préteur de Libye de les faire indemniser des pertes qu’ils avaient essuyées.
Les Juifs de la Cyrénaïque paraissent d’abord avoir joui sagement de la protection de Rome : on apprend par un monument que, vers l’an 33 avant notre ère[12], traités très-favorablement (dans la Pentapole), ils habitaient presque exclusivement la ville de Bérénice, et qu’ils y formaient un corps politique gouverné par des Archontes. Ensuite, abusant de cette protection, et enhardis par leur nombre, ils cherchèrent à leur tour à s’emparer du pouvoir. Ils causèrent, sous les règnes de Trajan et d’Adrien, des maux effroyables ; et, si l’on en croit les inductions de l’histoire, ils dévastèrent tellement cette province par leurs massacres, qu’Adrien fut obligé d’y envoyer des colonies pour la repeupler.
Mais depuis long-temps avant cette époque, une nouvelle religion avait pris naissance en Orient, et dans le cours d’un siècle elle s’était prodigieusement répandue, et avait pénétré dans les provinces les plus reculées de l’empire romain.
Néron et ses successeurs voulurent en vain étouffer l’essor du christianisme ; les moyens qu’ils employèrent, servirent au contraire à le propager ; plus les persécutions se renouvelèrent, plus l’héroïsme des premiers apôtres de l’Évangile s’accrut ; les martyrs succombaient en foule, et de nouveaux martyrs, vrais protées, reparaissaient de toutes parts.
Cette religion obtint enfin un triomphe éclatant sous Constantin-le-Grand ; en embrassant la foi de vérité, cet empereur voulut donner à ses états une nouvelle capitale qui n’eût pas pour témoins les dieux du paganisme, et ce fut de Byzance que partirent dès-lors les décrets qui allaient régler le sort des nations.
Le christianisme avait pénétré, dès les premiers siècles, dans la Cyrénaïque ; plus tard, sous les auspices du pieux Justinien, la croix fut élevée dans cette province sur les autels mêmes de l’idolâtrie et du culte des Hébreux. La ville de Borium, située à l’extrémité occidentale de la Pentapole, avait un temple dont les Juifs faisaient remonter l’origine au règne de Salomon. Ce temple fut changé en église chrétienne, et les sectateurs de l’ancienne loi se convertirent à celle que l’Homme-Dieu avait lui-même apportée sur la terre.
De plus, s’il faut en croire l’historien de Justinien, on vit, à cette époque, la lumière de l’Évangile traverser les sables de la Libye, et pénétrer jusque dans le temple mystérieux d’Ammon ; à son aspect, le corps sacré des Hiérodules abjura ses erreurs ; l’oracle, qui avait déifié le conquérant du monde, se tut ; et l’enceinte que la flatterie avait élevée au même héros fut consacrée à la mère du Sauveur, et ne retentit plus dès-lors que des louanges adressées au seul et vrai Dieu de l’univers.
Mais, quelque grands que fussent ces triomphes de la religion chrétienne, une foule d’opinions différentes s’élevèrent, peu de temps après sa naissance, au sujet de son interprétation. Indépendamment de plusieurs schismes qui divisèrent les chrétiens sous diverses croyances, il naquit en outre une foule de sectes qui, dans le but de perfectionner le christianisme, en dénaturèrent à tel point l’esprit, qu’ils en firent rétrograder l’application jusqu’aux plus grands abus du polythéisme. Parmi ces sectes, aussi multipliées qu’elles sont restées obscures, était celle des Carpocratiens, fondée par Carpocrates, qui vivait à Alexandrie sous le règne d’Adrien[13].
Un grand nombre de ses disciples se dispersèrent dans la Cyrénaïque ; et, chose étonnante, la Pentapole chrétienne vit répandre dans ses champs des mœurs plus désordonnées, des préceptes plus libres, que ceux qu’y avait propagés autrefois le voluptueux Aristippe. L’austère morale de l’Évangile fut changée en un code monstrueux qui établit en dogme, comme seule source de paix et de bonheur, la libre communauté des femmes et de toutes sortes de propriétés.
De pareils préceptes furent même consacrés par des monuments, dans l’un desquels le nom révéré du Christ se voit à côté de ceux de Thot, de Saturne, de Zoroastre, de Pythagore, d’Épicure et de Masdacès. Selon ces mêmes monuments, les Carpocratiens se maintinrent dans la Cyrénaïque jusqu’au sixième siècle ; les usages qu’ils avaient adoptés firent perdre le trône et la vie à Cobad, roi de Perse, qui avait voulu les introduire dans ses états, à l’instigation du même Masdacès, placé par les Carpocratiens au nombre de leurs prophètes. On aurait droit par conséquent d’être surpris que ces usages eussent acquis un libre et honteux exercice dans une société policée, si l’on ne savait qu’ils existèrent chez les Nabatæens, sans troubler leur tranquillité intérieure, et que ce peuple fut au contraire cité comme exemple de concorde et d’union[14].
C’est ainsi que l’histoire des sociétés humaines offre quelquefois des problèmes qui mettent en doute jusqu’à l’universalité des principes de leurs plus chères affections.
La Cyrénaïque marchait rapidement vers une décadence totale ; elle avait été divisée en deux provinces, en Libye supérieure et inférieure, commandées chacune par un préfet et un duc. Dans le cinquième siècle, sous l’empereur Arcadius, la capitale n’existait plus, ou ce n’était plus que son ombre. Un évêque, disciple de la célèbre Hypatia d’Alexandrie, rappelait alors la mémoire des anciens philosophes ; témoin des catastrophes qui désolèrent cette province, Synésius éleva en vain sa figure imposante sur les ruines de Cyrène, pour implorer les secours du chef de l’empire ; que pouvait la voix d’un philosophe, dans ces temps où les descendants des Césars s’occupaient gravement de minuties religieuses, et où de pareilles querelles divisaient les nations ?
Les principaux fauteurs des malheurs de la Pentapole n’étaient cependant que des hordes barbares qu’il eût été facile de chasser dans l’intérieur des terres, puisque quarante Huns au service des Romains suffirent pour repousser une de leurs attaques, et les obligèrent à rentrer dans les déserts.
Telle fut néanmoins la négligence des empereurs romains envers la Pentapole, que dans le même siècle, nous apprend Synésius, des hordes de Libyens Ausuriens[15] l’infestèrent à tel point, « qu’il ne s’y trouva de montagne assez escarpée, de château assez fort qui pût opposer quelque obstacle à leurs courses dévastatrices. Tout devint leur proie : ils saccagèrent les villes, dépouillèrent les autels, et leur avidité ne respecta pas même l’asyle des tombeaux. Les femmes éplorées quittaient pendant la nuit leurs habitations ; elles se réfugiaient dans les forêts ; mais ni les ombres de la nuit, ni l’épaisseur des bois, ne pouvaient les soustraire à leur fureur. Les plus grandes richesses consistaient alors en troupeaux et dans les biens de la terre encore ornée de riantes campagnes ; et ces campagnes devinrent la proie des flammes ; et les troupeaux périrent, les uns dans ces vastes incendies, et les autres furent entraînés dans les solitudes, avec les habitants de tout sexe réduits en esclavage. »
A ces déprédations des barbares succédèrent, sous Théodose II, les concussions des gouverneurs, qui se hâtèrent de recueillir les derniers produits de la Pentapole expirante ; lorsque enfin, quelque temps après, une nouvelle et dernière invasion changea à jamais les destinées de la Cyrénaïque, et acheva l’œuvre de destruction que les Libyens avaient commencée.
Les Musulmans, dont les rapides conquêtes s’expliquent aisément par l’incertitude des conseils et la faiblesse qui caractérisaient alors les souverains de Byzance, commencèrent par envahir les provinces les plus reculées de l’empire.
Amrou-Ben-el-As, favorisé par les Coptes, s’empara de l’Égypte l’an 640 de Jésus-Christ. La Cyrénaïque chercha d’abord à se soustraire au joug musulman ; elle y réussit à cette époque par un traité qu’elle stipula avec le conquérant arabe : Amrou respecta les engagements qu’il avait pris avec les habitants de la Pentapole, et les distingua expressément de ceux de l’Égypte, dont la vie et les biens, disait-il, dépendaient du caprice de sa volonté.
Mais ces avantages furent de courte durée : six ans après la conquête de l’Égypte par Amrou, les fils d’Ommiah, ralliés sous l’étendard de Mahomet, pénétrèrent dans la Cyrénaïque et s’en emparèrent. L’ancienne Barcé, destinée à être dans tous les temps le siége de peuplades barbares, fut occupée par les Ommiades. A cette dynastie succéda celle des Abassides, et celle des Fathimites à cette dernière. Les Chrétiens, soufferts dans cette contrée jusqu’au neuvième siècle, furent obligés de l’abandonner sous les Fathimites. La Pentapole était alors complétement ruinée ; Barcah elle-même n’était plus qu’une petite bourgade ; Adjedabia et Sort, situées sur les bords de la grande Syrte, réunissaient dans leur enceinte la plupart des habitants de cette province.
Les Fathimites avaient été expulsés par les Aïoubites, lorsque ces descendants de l’ancienne Colchide, ces esclaves qui entouraient le faste des sultans, voulurent à leur tour exercer le pouvoir dont ils n’avaient été jusqu’alors que les instruments. Le calife Moaddham tomba sous leurs coups, et cette victime assura aux Mamelouks le pouvoir suprême en Égypte, durant deux siècles et demi environ. En 1517, les Ottomans, conduits par Sélim I, s’emparèrent de cet état et de ses dépendances ; trente-trois ans après cet événement, Tripoli d’Afrique ayant été conquise par un des généraux de Soliman II, la Cyrénaïque fut jointe à cette ville, et forma avec elle un seul royaume gouverné par des pachas.
Telles furent les principales phases de la civilisation de la Grèce africaine, et des catastrophes qui l’anéantirent.
Livrée à des hordes barbares, Cyrène gît maintenant ignorée. Le temps, qui rassembla tour à tour plusieurs peuples dans son enceinte, en a confondu les traces ; il en a dispersé les ruines. Les monuments des arts ont disparu ; témoins et asyles souillés des races passées, quelques tombeaux épars dans la plaine indiquent seuls au voyageur le lieu où s’élevait jadis la ville au trône d’or.
Mais si les travaux des hommes sont anéantis, la nature est restée la même. Le soleil n’éclaire plus que le deuil de l’antique cité ; les pluies bienfaisantes ne tombent plus que sur des déserts : mais ce soleil émaille encore des prairies toujours vertes, ces pluies fécondent des champs toujours fertiles ; les forêts sont toujours ombreuses, les bocages toujours riants, et les myrtes et les lauriers croissent dans les vallons solitaires, sans amants pour les cueillir, sans héros pour les recevoir. Cette fontaine qui vit élever autour d’elle les murs de Cyrène, jaillit encore dans toute sa force, elle coule encore dans toute sa fraîcheur ; et son onde seule interromprait le calme de ces solitudes, si la voix rauque des pâtres, ou le bêlement des troupeaux errante parmi les ruines, ne se confondaient parfois avec son murmure.
[9]Les habitants de la ville de Cyrène prièrent une fois Platon de leur donner par écrit de bonnes lois, et de leur tracer le plan d’un gouvernement nouveau ; ce qu’il refusa de faire, disant « qu’il estoit bien malaisé de donner loix aux Cyreniens qui estoient si riches et si opulents : car il n’est rien si hault à la main, si farouche, ne si malaisé à domter et manier, qu’un personnage qui s’est persuadé d’estre heureux. » (Plutarq. Vie de Lucullus, trad. d’Amyot, t. V, p. 59.)
[10]Environ 27 millions. Diod. Sic. l. XVIII.
[11]Vaisseau à seize rames. (Pline, l. VIII.)
[12]Cette date est celle que Fréret a assignée à l’inscription des Juifs de Bérénice ; toutefois, pour en vérifier l’exactitude, il faut attendre que le savant M. Champollion-Figeac donne, dans une nouvelle édition de Fréret (qu’il fera bientôt paraître, ainsi qu’il a eu la bonté de m’en informer), la vraie leçon de cette inscription et de cette date, d’après le monument original qu’il a eu en son pouvoir.
[13]Matter, Mémoire sur les Gnostiques.
[14]Strabon, l. XVI, c. 3.
[15]Ces Ausuriens, dont Synésius seul, à ma connaissance, fait mention (epist. 78, in Catast. 299-301. Interp. Dion. Peta.), ne rappelleraient-ils pas, par l’analogie du nom et la proximité du lieu, les Libyens Auséens, qui habitaient, selon Hérodote (l. IV, 180), les environs du lac Tritonis ? Les mœurs belliqueuses de cette peuplade, qui rendait un culte particulier à Minerve, donneraient un nouveau degré de probabilité à ce rapprochement. Selon le même historien, dans une fête que les Auséens célébraient tous les ans en l’honneur de cette déesse, leurs filles, partagées en deux troupes, se livraient un combat violent à coups de pierres et de bâtons ; celle qui s’était le plus distinguée pendant l’action recevait, pour prix de sa valeur, une armure complète à la grecque. Hérodote, en terminant ce récit, ajoute que ces Libyens, avant que des colonies grecques se fussent établies auprès de leur territoire, devaient tenir leurs armures des Égyptiens ; cette remarque, étrangère à mon rapprochement, peut néanmoins ne pas être sans intérêt, et me paraît susceptible d’en provoquer d’autres.
VOYAGE
DANS LA
MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.