Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant naturel celui de son injustice et de son égarement. Ce n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais lui-même. Il n’ôte rien à Dieu ; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa lumière, sa force et la source de tout son bien ; et devient aveugle, ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, captif du plaisir, ennemi de la vérité. Celui qui recherche quelque chose, non à cause de ce qu’elle est, mais à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour objet. Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise à nos sens, il y a une vérité qui est naturellement la nourriture de notre esprit.
Cette vérité est notre règle : c’est par là que nos désirs doivent être réglés, et non par notre plaisir. Car la vérité qui fait, pour ainsi dire, le plaisir de Dieu, c’est Dieu même ; et ce qui fait notre plaisir, c’est nous-mêmes qui nous préférons à Dieu.
Hélas ! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons compté Dieu pour rien, en transgressant sa Loi, et agissant comme si elle n’était pas. C’est ce qu’ont fait nos premiers parents : c’est le vice héréditaire de notre nature. Le démon nous dit comme à eux : Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si doux au goût ? Cur præcepit vobis Deus[99] ? Depuis ce temps, le plaisir a tout pouvoir sur nous, et la moindre flatterie des sens prévaut à l’autorité de la vérité.
[99] Gen., III, 1.