Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles l’Ecclésiastique raconte en ces termes : Ils ont les inquiétudes, les terreurs d’un cœur continuellement agité, les inventions de leurs espérances trompeuses et trop engageantes, et le jour terrible de la mort. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, depuis celui qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans la poussière, par sa pauvreté, ou sur la cendre dans son affliction et dans sa douleur, depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui porte la Couronne, jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte des passions, l’agitation de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments qu’elle nous attire par sa durée, les querelles, et tous les maux qui les suivent ; tout cela se répand partout. Dans le temps du repos et dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil, le trouble nous suit, les songes pendant la nuit changent nos pensées : nous goûtons pendant un moment un peu de repos[16] et tout d’un coup il nous vient des soins, comme durant le jour, par les songes : on est troublé dans les visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour de combat : dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur. Tous ces troubles sont l’effet d’un corps agité, et d’un sang ému qui envoie à la tête de tristes vapeurs : c’est pourquoi ces agitations, tant celles des passions que celles des songes, se trouvent dans toute chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois davantage sur les pécheurs, où les terreurs de la conscience se joignent aux communes infirmités de la nature. A quoi il faut ajouter les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les oppressions, les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de Dieu. Toutes ces choses, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver parmi les hommes, ont été créées pour la punition des méchants, et c’est pour eux qu’est arrivé le déluge. Et la source de tous ces maux c’est que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre, comme toutes les eaux[17] viennent de la mer et y retournent[18].
[16] Déforis : Un peu de repos qui n’est rien.
[17] Texte rétabli par Déforis. L’édition de 1731 donne erronément : toutes les eaux de la mer.
[18] Eccl., XL, 2-11.
En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations et les troubles des passions qui nous tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier honneur de notre nature : Homo cum in honore esset, non intellexit, etc.[19] Pendant que l’homme était en honneur dans son institution primitive, il n’a pas connu cet avantage : il s’est égalé aux animaux insensés, et leur a été rendu semblable. Répétons une et deux fois ce verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et les passions insensées où nous jette notre corps mortel ; et tout ce qui nous y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer la source de nos maux, et nous attache à l’état de servitude où nous sommes.
[19] Psal. XLVIII, 18 et 21.