III
LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE

Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents ans de cela, avait constitué sa hiérarchie administrative, il avait composé le tchin aux quatorze degrés, avec ses « équivalences », des traditions de la Horde d’Or et d’éléments empruntés à l’administration de son voisin le roi de Prusse. Le tchin, mongolique et prussien, devait, dans sa pensée, faire de toutes les branches de la bureaucratie une machine harmonieuse et disciplinée comme l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand n’aurait pu imaginer que cette création, cette émanation du tsarisme en viendrait un jour à entraîner un tsar dans son impopularité et dans sa chute. S’il eût pu évoquer une pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme un non-sens. C’est pourtant aux effets de ce non-sens historique et politique, terrible pour sa dynastie, que nous venons d’assister.

« A la fin, dit Gœthe, nous devenons les esclaves des créatures que nous avons faites. » C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses bureaucrates. Le tchin avait été organisé pour collaborer en sous-ordre à la grande œuvre tsarienne : l’unification de la Russie. Il avait été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser les Russes, à les initier à la civilisation européenne. C’était un instrument de gouvernement et un instrument de progrès. Le mécanisme avait rendu d’immenses services entre les mains des empereurs énergiques. D’un bout à l’autre du vaste État, les tchinovniks aux casquettes multicolores faisaient régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient au pouvoir central tant de provinces séparées par de si longues distances, plus séparées encore par la race, les mœurs et le langage. Appuyée sur ses traditions, sur l’histoire de la Russie, la bureaucratie se croyait intangible parce qu’elle était indispensable pour tenir le faisceau serré : sa justification suprême se sera trouvée dans la décision du gouvernement provisoire qui, après avoir destitué les gouverneurs des provinces et sévi contre la police, a maintenu les cadres secondaires de l’administration et laissé en place ces légions de fonctionnaires pourtant détestés. La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions, elle avait pris un caractère nouveau au cours des années. D’organisme administratif, elle était devenue une puissance politique qui s’enflait aux dépens de l’autocratie elle-même. Tandis que le tchin tendait à former un État dans l’État, tandis que l’esprit de caste y grandissait, qu’il avait ses intérêts propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec Nicolas II, s’affaiblissait et s’anémiait de jour en jour. Le peuple ne sentait plus la main ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité et la brutalité des bureaucrates. Et puis, les contradictions et les incohérences se multipliaient dans le mécanisme politique, singulièrement compliqué. La Russie adoptait peu à peu les formes des gouvernements occidentaux : dans ces formes creuses, la pensée de Nicolas II, tantôt hésitante et tantôt obstinée, ne savait que mettre. La Russie avait une Chambre, mais bridée, impuissante et qui s’irritait. Elle avait un président de conseil et des ministres qui continuaient à n’être aux yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et qu’il choisissait parmi les fonctionnaires. C’était le système contre lequel protestait l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les fonctionnaires eux-mêmes se sentaient menacés dans leur omnipotence et leurs privilèges par un mouvement d’idées sans cesse croissant, par des forces nouvelles qui se développaient à vue d’œil. Nicolas II, qui avait encore trouvé dans le haut personnel bureaucratique des ministres dévoués à sa personne et au bien public, et capables de servir une idée avec désintéressement comme Stolypine, continuait comme par le passé à puiser dans le tchin. Il ne s’apercevait pas que le tchin, exploitant sa faiblesse, spéculant sur son aveuglement, ne se servait plus de l’autorité qu’il recevait de l’Empereur que pour défendre sa propre situation.

La guerre venue, la bureaucratie a craint plus que jamais de se voir dépossédée, et elle avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé la Russie à soutenir la lutte, non seulement elle se savait inférieure à la tâche de donner à la Russie les moyens de se défendre et de vaincre, mais encore le cœur n’y était pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle prussien et à l’aide d’éléments germaniques. C’était le temps où le progrès occidental était venu à la Russie à travers l’Allemagne, où, pour être bien vu, bien noté de Pierre et de ses successeurs férus d’organisation prussienne, il fallait porter un nom allemand. Plus d’une famille russe, au XVIIIe siècle, pour parvenir, avait germanisé son nom. De ces origines, une forte empreinte était restée marquée sur la bureaucratie. Sans enthousiasme, et même avec appréhension, les gens du tchin avaient vu éclater la guerre avec l’Allemagne. Quand ils s’aperçurent que la guerre aggravait leur impopularité, dressait en face d’eux des organisations concurrentes et qui se montraient capables de les supplanter dans tous les domaines où eux-mêmes apparaissaient inertes et insuffisants, ils n’eurent plus qu’une idée : et ce ne fut pas — en quoi il se sont condamnés — de réparer leurs fautes par le travail, l’activité et le patriotisme. Ce fut de profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient de l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même et pour écraser leurs rivaux.

Presque toujours, de loin, les problèmes politiques des autres peuples nous paraissent simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons pas compte de traditions, de sentiments qui ne nous touchent pas, des situations acquises et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts où nous ne sommes pas parties et dont, par suite, nous faisons bon marché. Au début de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi le pouvoir ne se décidait pas à appeler au ministère ces hommes « jouissant de la confiance publique », que réclamaient la Douma et les journaux.

— Rien n’est dangereux, disais-je à des conservateurs, comme ces formules auxquelles la presse fait un sort. En politique aussi la résistance irrite le désir. Les programmes d’opposition sont comme l’amour, dont un de nos poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de prendre le libéralisme au mot. D’abord, une de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce que l’expérience en coûterait ?

On me répondait par des paroles vagues, jusqu’au jour où un homme qui savait la politique de son pays me fit entrer au fond des choses par la démonstration que voici :

— Vous savez ce qui se passe dans une société où les actionnaires sont mécontents de la gestion des administrateurs en exercice. Ils veulent introduire au conseil des administrateurs nouveaux, et il semble que cette solution soit de nature à satisfaire tout le monde. Mais c’est celle justement que ne peut pas accepter le conseil, parce que, par les nouveaux administrateurs, les actionnaires seraient initiés à ses comptes et à ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que ne veut pas un conseil d’administration qui tient à ses privilèges et qui n’a pas la conscience tranquille. Tel est précisément le cas de la bureaucratie. Elle ne veut pas laisser un homme du dehors, un délégué du public, contrôler ses actes et s’introduire dans ses affaires : car elle a fini par regarder les affaires de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi, lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité de satisfaire au désir si naturel de l’opinion publique, les conseillers qui l’entourent, et qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens de la contre-révolution, mais des vizirs sceptiques et subtils, viennent lui murmurer à l’oreille : « Mais où sont-ils, Sire, les hommes qui auraient la confiance de toute la vaste Russie ? M. Goutchkof, par exemple (et ce nom était bien choisi, car l’Empereur haïssait M. Goutchkof), est très connu à Moscou. L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore ? Votre Majesté voit donc qu’il s’agit là d’une simple chimère et que son pouvoir ne peut sortir des mains des hommes qui sont les commis du Tsar, l’émanation de sa volonté. » Et voilà comment, chaque fois, les grands tchinovniks ont gardé ce que vous appelez chez vous, je crois, « l’assiette au beurre… »

Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement dans les conseils du Tsar que la bureaucratie a eu à défendre ses privilèges. C’est en face d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle à la chose publique et qui s’étaient montrés capables de la suppléer et de la remplacer dans tous les domaines (ravitaillement, munitions, secours aux blessés, etc.) où elle-même avait accusé son mauvais vouloir et son incurie. La guerre avait pour effet de menacer le monopole de la bureaucratie, et c’est ce qui lui a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible, à distance, que le gouvernement déchu ait poursuivi de tant de jalousie et de haine ces congrès des Zemstvos et des villes, ces « organisations sociales », produits spontanés de la nation russe, conformes aux traditions nationales et qui travaillaient à fournir l’armée et la population civile de ce qui pouvait leur manquer. Mais justement la bureaucratie a vu dans les comités formés par les assemblées locales et municipales ou issus des groupements de particuliers ce qu’y voyait tout le monde : c’est-à-dire des remplaçants. Se sentant incapable de soutenir la concurrence, elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la supprimer violemment.

Comme nous venions un jour de voir à Moscou le prince Lvof, qui présidait l’Union des Zemstvos et des villes, un de nos compatriotes, esprit fin et clairvoyant, me disait ces paroles qui prennent un sens singulièrement fort aujourd’hui que le prince dirige le gouvernement nouveau :

— Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra qu’à un moment ou à un autre celui avec qui vous venez de causer franchisse cette porte comme président du conseil, ou bien ce sera comme assassiné…

Pour cet observateur des choses russes, il n’y avait pas de compromis, pas de terrain d’entente possible entre les forces natives de la Russie et le tchin. Et le prince Lvof m’était apparu pour le tchin comme un adversaire redoutable, l’homme d’une seule idée et d’une seule volonté, avec les partis pris solides de l’homme d’action. Je me rappelle l’éclair rapide, et facile à traduire, de son regard, le nom de Stolypine ayant été prononcé devant lui. Mais, très maître de lui-même, ennemi des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à l’exposé de cette œuvre étonnante dont il était l’âme et qui avait consisté à créer de toutes pièces une administration, l’administration officielle étant défaillante. Dès lors, la situation était bien claire : il fallait que la bureaucratie reconnût la place, le rôle et l’utilité des Zemstvos et des organisations sociales dans l’État et qu’elle fît elle-même, par conséquent, l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait qu’elle brisât cette concurrence, le bien public, le salut du pays dussent-ils en souffrir, la monarchie elle-même dût-elle être compromise dans la lutte. C’est à ce dernier parti, gros de dangers, et qui a prouvé son absence de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts bénéficiaires du tchin.


Un souverain moins faible et plus clairvoyant que Nicolas II aurait refusé de se faire l’instrument d’une coterie qui n’invoquait les traditions de l’État que pour servir ses intérêts particuliers. On a peine à concevoir que l’Empereur, si loyal envers l’Entente, si ferme dans son propos de conduire la guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à des hommes qui, voyant que la guerre tournait contre eux et les condamnait, la menaient sans conviction et avec mollesse, — en attendant l’heure de passer à la trahison active.

Quelque hasard se trouve souvent à l’origine des grands événements pour en déterminer le cours. Une angine de poitrine survenue bien mal à propos devait écarter des affaires l’homme d’État le plus capable, peut-être, de diriger les affaires de Russie pendant la guerre et de sauver la monarchie d’une crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur du mot fameux ; « Dieu merci, nous ne sommes pas en régime parlementaire »), eut quitté la présidence du conseil, c’est à M. Krivochéine que sa succession fut offerte par l’Empereur. On était alors aux premières semaines de l’année 1914, l’année tragique et décisive par excellence. Disciple, ami et collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine, dont le nom reste attaché à l’œuvre de la réforme agraire, eût continué et développé la politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige, de l’autorité et de la fermeté au pouvoir, tout en gouvernant dans un esprit moderne. Les « stolypiniens » formaient une école d’hommes de bon sens, dévoués à l’ordre et d’esprit réformateur : le comte Ignatief, M. Sazonof en étaient, et les égards dont les entouraient la Douma contrastaient singulièrement avec l’accueil qui était fait à leurs collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte Ignatief devaient être écartés par des gouvernements avec lesquels ils n’avaient rien de commun. Mais pour en revenir à la succession de M. Kokovtsof, la maladie avait contraint M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien, toutefois, après sa guérison, prendre la présidence du conseil que l’Empereur lui destinait, M. Krivochéine lui-même désigna, pour une sorte d’intérim, une personnalité effacée, médiocre, mais suffisamment décorative et dont le grand âge semblait une garantie contre les pièges de l’ambition. Ces sortes de calculs réussissent rarement : du moins la nécessité l’avait-elle imposé à M. Krivochéine[2]. Mais lorsqu’il sentit sa santé assez rétablie, il se trouva que, malgré les années, M. Goremykine avait pris goût au pouvoir. Et sans doute aussi avait-il discrédité M. Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II, car, non seulement M. Krivochéine ne retrouva pas sa place, mais jamais plus son nom ne fut prononcé.

[2] Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la même époque, avait passé la main à M. Salandra avec la même pensée de revenir à son heure au gouvernement. Quand il le voulut, il était trop tard. Qui sait si cette circonstance n’aura pas changé aussi quelque chose à l’histoire de l’Italie ?

Ce fut dès lors une série de décadences qui devaient conduire à la catastrophe. Il n’y a aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable de ces ministères où se succédaient les créatures de la bureaucratie, tandis que les hommes qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés tour à tour ; c’est encore le sort qui fut réservé, à la fin de 1916, à M. Trépof, conservateur plus honnête et plus patriote que clairvoyant. En réalité, la Russie n’était plus gouvernée, et, chose grave, ne se sentait plus gouvernée. En fait d’absolutisme, il n’y avait que celui des policiers. La faiblesse de l’autocrate faisait reparaître le règne des boïars. « Nous voici revenus aux temps de Boris Godounof », disait un diplomate. Dans la mesure où le XXe siècle peut se comparer au XVIIe, l’anémie du pouvoir sous un des successeurs de Michel Romanof introduisait la Russie dans un état de marasme et d’anarchie semblable à celui dont elle avait été tirée, trois cents ans plus tôt, par le fondateur de la dynastie.