LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE
Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis, les événements de Russie sont devenus plus clairs pour le public français. Ils sont devenus aussi plus clairs en eux-mêmes par l’échec des intrigues allemandes pour la paix séparée, transposées des milieux bureaucratiques et des milieux de Cour dans le monde de la social-démocratie.
Nous ne savons pas ce qui se passera à la réunion de l’Assemblée constituante et ensuite. Pour le moment, ce qui est acquis, c’est qu’un genre de trahison est exclu, cette trahison larvée, cette trahison d’apparence décente, cette trahison respectueuse du protocole que le régime Stürmer avait commise à l’égard de tous les Alliés en la commettant aux frais de la Roumanie. Plus tard comme plus tard. Il semble que ce soit malheureusement pour la Russie comme une fatalité historique d’être disputée entre les influences germaniques et son esprit national. Chez ses révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la même division et Bakounine n’a pas cessé de s’y opposer à Karl Marx, Bakounine est comme le Proudhon de la Russie. Il semble que ce soit, en ce moment, Bakounine qui l’emporte sur Karl Marx et Stürmer. C’est le plus grand bonheur qui pourrait arriver à la révolution russe. Et si la révolution avait réussi en 1905, au lieu de survenir pendant la guerre européenne et dans le grand conflit des nationalismes, c’est alors qu’elle eût été tout à fait certaine de mal tourner. Que l’on compare seulement la conversion des « défaitistes » au manifeste de Vyborg !
Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui est bon pour l’Allemand est la mort du moujik. L’invasion allemande en Russie est un phénomène qui a plus de deux cents ans de date. La Russie a été colonisée, exploitée, gouvernée par les Allemands. La régence de Biren a été, à cet égard, au XVIIIe siècle, comme le premier modèle du régime Stürmer. « Depuis lors, disait Herzen, il y a eu des Allemands sur le trône ; autour du trône des Allemands ; les généraux étaient Allemands, les ministres Allemands, les boulangers Allemands, les pharmaciens Allemands. Quant aux Allemandes, elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices et de sages-femmes[4]. »
[4] M. Jean de Bonnefon, dans le Journal du 24 avril 1917, a dressé cette généalogie parlante :
« … L’ancien empereur a demandé à vivre sous le nom de Nicolas Romanof. »
« Nul ne saura sans doute la mystérieuse pensée du captif. Il est possible que Nicolas revendique ce nom, ou plutôt sollicite la faveur de le porter, pour être attaché sur la terre d’exil par un dernier lien à cette Russie dont il fut le maître. Il est possible qu’il supplie pour avoir le droit d’emporter ce nom, dernier débris de tous les biens perdus, parce qu’il sait que, légalement, ce nom n’est pas le sien.
En Russie, comme en France, le nom est une propriété qui passe de mâle en mâle. En droit, l’ex-empereur s’appelle Nicolas de Holstein-Gottorp. Voici le détail de la chose :
La famille russe des Romanof a régné sur la Russie de 1613 à 1762. Le premier tsar de ce nom fut Michel, élu par les États assemblés à Moscou. La dernière souveraine fut l’impératrice Élisabeth, fille de Pierre le Grand, portée sur le trône par la révolution du comte de Lestocq, à la place du tsar Ivan, âgé de quatre ans. Élisabeth n’eut pas d’enfants et désigna pour successeur son neveu, Pierre de Holstein-Gottorp. Depuis l’avènement de ce tsar, sous le nom de Pierre III, jusqu’à la récente abdication de Nicolas II, les Holstein régnèrent sur la Russie.
La maison de Holstein, héritière de la famille de Schatenbourg, s’est divisée en deux branches : la branche royale de Danemark et la branche ducale de Gottorp, à laquelle appartiennent Pierre III et tous ses successeurs.
Pierre épousa Catherine d’Anhalt, de la maison allemande d’Anhalt-Zerbst. Celle princesse, née à Stettin, fit déposer et étrangler son époux en 1762 ; après quoi, elle régna glorieusement sous le nom de Catherine II. Son successeur fut son fils Paul Ier, étranglé par quelques seigneurs, le 23 mars 1801.
Alexandre Ier, fils de Paul, succéda à son père, épousa, à seize ans, une princesse de Baden-Baden qui ne lui donna pas de fils. Alexandre eut pour successeur son frère, Nicolas Ier, troisième fils de Paul Ier de Holstein.
La femme de Nicolas Ier fut la princesse Charlotte de Prusse, sœur du roi Frédéric-Guillaume de Hohenzollern.
Le fils aîné de cette union régna sous le nom d’Alexandre II.
Vint ensuite Alexandre III de Holstein, marié à la princesse Dagmar de Danemark, qui était, hier encore, impératrice veuve et douairière, sous le nom de Marie-Feodorovna.
Le fils de ce mariage est Nicolas de Holstein-Gottorp, ex-Nicolas II, époux de la princesse Alix de Hesse et du Rhin, sœur du grand-duc actuel de Hesse, général d’infanterie dans l’armée prussienne.
… Ces précisions données ne font pas faisceau d’injures contre le souverain découronné. S’il est vrai que chaque homme est le total de sa race, il est vrai aussi que nul ne choisit sa famille. Et l’ex-tsar Nicolas semble fidèle aux alliances qu’il avait librement choisies quand il demande humblement à porter le nom de Romanof, dont il n’est pas l’héritier. »
DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE
« Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée par des Allemands », a écrit Maurras dans Kiel et Tanger en parlant de la Russie. Le rêve d’une partie, — et non la moins influente, — de la diplomatie des tsars était, par le moyen de l’alliance française, de conclure un pacte franco-germano-russe, de former une chaîne continue entre Pétersbourg, Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe affichait ouvertement cette idée. Et l’on n’a pas assez remarqué que l’ambassadeur d’Alexandre III qui avait conclu l’alliance portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire de M. de Morenheim. Mais l’abondance du sang allemand, la persistance des traditions allemandes dans la diplomatie comme dans l’armée russe (qu’on se rappelle Stœssel, Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup des fléchissements, des faiblesses et des contradictions de la politique de l’alliance franco-russe.
Au Novoïé Vremia, où cette alliance, conçue dans toute sa pureté, a trouvé des précurseurs, puis, de tout temps, des défenseurs convaincus, d’ardentes campagnes ont été menées contre les éléments d’origine germanique et les fameux « barons baltes » qui foisonnaient dans la diplomatie russe. En pleine guerre, le 17 août 1915, le Novoïé Vremia écrivait courageusement :
Il y a six mois, nous avons consacré une suite d’articles à la question de l’emprise allemande, à l’infiltration allemande dans notre ministère des Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la liste fantastique des barons et des von dont les noms émaillent notre « Annuaire du ministère des Affaires étrangères ». Nos déclarations nous ont d’ailleurs valu une amende de 3000 roubles et pas mal de protestations de la part de personnages faisant partie du ministère. Tous jugeaient de leur devoir de déclarer qu’ils étaient depuis longtemps sujets russes et que leurs services, comme ceux de leurs ancêtres, témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire russe. A ce propos, nous voudrions renvoyer à l’exemple de l’Angleterre : ces trois derniers mois, à Londres, il y a eu quelques démissions sensationnelles et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il passé dans notre ministère des Affaires étrangères ?
Nous ne voulons nommer personne puisque nous ne combattons pas des personnalités, mais un état d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on a annoncé quelques démissions éclatantes et « quelques incorporations » au ministère. On peut se convaincre que tous ceux qui ont interrompu leur carrière des derniers mois portent des noms de famille purement russes et slaves de temps immémorial. Sur cette liste, aucun baron, aucun von. Nous devons convenir toutefois que deux personnes d’origine allemande du ministère ont été relevées de leurs fonctions. Mais comment ? L’un de ces diplomates a renvoyé au ministère toutes ses décorations et, ne voulant sans doute pas porter plus longtemps le masque, a déclaré avec une grande désinvolture qu’il devenait le sujet de Guillaume ; naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté à ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse et, tout en bavardant, il raconta qu’il s’était mis dans cet état chez « son » consul, en l’honneur de l’anniversaire de Guillaume ! Que pouvait-on faire ? On le congédia. D’autres cas sont connus, plus étranges encore peut-être. Lisez :
Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur ou ministre plénipotentiaire) demande qu’on rappelle dans le plus bref délai un de ses attachés qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles. On lui donne satisfaction ; mais on fait venir ce fonctionnaire au ministère où son attitude est tellement répugnante qu’à Pétrograde il est boycotté par tous, sa situation y devient intenable à tel point que l’on s’empresse de se débarrasser de ce sympathique germanophile. Et, dans ce but, on le nomme à un poste responsable dans une capitale d’une autre grande puissance.
Citons encore un quatrième cas qui montre où on est arrivé au ministère des Affaires étrangères : un gouvernement allié a envoyé un télégramme demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire diplomatique russe qui manifestait avec trop d’ostentation ses sympathies allemandes. On a rappelé ce fonctionnaire de « là-bas ». Le fera-t-on monter en grade ? Nous ne savons.
Quel résultat a-t-on obtenu ? Celui-ci, que dans notre ministère des Affaires étrangères, il se passe des choses extraordinaires. Nous pourrions nommer, si nous ne voulions pas épargner certaines personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre qui ont de proches parents combattant contre nous, sur le front allemand, en qualité d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait la pluie et le beau temps dans les administrations centrales des chancelleries consulaires.
On sait que toutes les affaires du ministère sont divisées en politiques et juridiques : le ministre pour les affaires juridiques prend conseil d’un « baron », et d’un autre « baron » pour les affaires politiques.
Si on veut bien prendre en considération que tous les intérêts vitaux de la Russie sont concentrés dans le ministère des Affaires étrangères, il ne sera pas exagéré de conclure qu’il faut porter une attention particulière à l’état de choses existant au Pont-aux-Chantres ; si les personnages d’origine allemande ne comprennent pas d’eux-mêmes combien leur situation est gênante, il est indispensable d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement, quand viendra le moment de la conclusion de la paix, la Russie se trouverait dans une situation extrêmement désavantageuse. Car, dans le ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y a certainement pas un fonctionnaire ayant des sympathies innées et indéracinables pour le slavisme. Et dans le ministère des Affaires russe, le sang allemand est presque dominant.
Voilà pourquoi s’est faite la révolution russe. Voilà pourquoi elle a pris si vite des proportions si vastes et pourquoi elle a mérité d’être appelée une révolution nationale.
OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE
« Le comte d’Ostermann a toujours eu, comme la naissance, le cœur et les affections allemandes. » Ainsi parlait, au XVIIIe siècle, une instruction du cabinet de Paris au sujet d’un Stürmer de ce temps-là. Par les Allemands de Russie, par Biren et sa coterie, l’Autriche et la Prusse régnaient à Pétersbourg. Et la situation internationale était déjà, ou peu s’en faut, la même que celle d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous avions les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait entre la Russie et la France le même écran, tandis que le sentiment russe souffrait avec impatience la tyrannie des Allemands. Un « parti national » se formait autour d’Élisabeth contre le gouvernement établi. Le cardinal de Fleury forma le projet d’aider à renverser ce régime et n’hésita pas à comploter avec la fille de Pierre le Grand. C’était un homme de beaucoup d’entregent que le marquis de La Chétardie, notre ambassadeur à Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui confier cette instruction sur l’attitude qu’il convenait, pour les intérêts de la France, d’adopter en Russie :
Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a rien négligé pour opprimer et pour dissiper les anciennes familles russes. Mais, malgré tous les efforts, il reste encore des nationaux mécontents du joug étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient de l’inaction lorsqu’ils croiraient le pouvoir faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne peut, à la vérité, avoir actuellement une connaissance exacte du détail de cette situation, mais, quand on se rappelle le peu de droits qu’avait la duchesse de Courlande pour venir au trône de Russie… on a peine à penser que la mort de la tsarine régnante puisse n’être pas suivie de mouvements et de troubles.
… Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur marquis de La Chétardie, usant de toute sorte de circonspection, s’instruise le plus exactement qu’il sera possible de la situation des esprits, de l’état des familles russes, du crédit et des amis que peut avoir la princesse Élisabeth, de l’esprit général des différents corps de troupes et de ceux qui les commandent, enfin de tout ce qui peut faire juger de la possibilité d’une révolution.
Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui ressemblerait comme une sœur à la révolution de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une Élisabeth pour diriger le parti national et prendre la tête du mouvement. Mais, comme de nos jours, il s’agissait alors de délivrer « la glorieuse nation russe de la pesante oppression et inhumaine tyrannie étrangère », et de lui rendre « la libre élection d’un gouvernement légitime et juste ». Pas plus que les circonstances, le cœur des hommes ni leur vocabulaire n’ont changé.
Quelque chose encore aura manqué toutefois aux journées de mars et à la chute de Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à fait au renversement tel qu’il s’était accompli en 1741. Le cardinal de Fleury n’avait pas craint d’intervenir dans les affaires de Russie. Même pour le bon motif, les gouvernements d’aujourd’hui ont des scrupules qui étaient ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans son livre sur Louis XV et Élisabeth, Albert Vandal a très bien observé cela.
C’était, dit l’historien, une résolution grave et quelque peu compromettante pour un ministère qui se piquait de droiture et de modération, que de se mêler clandestinement aux querelles domestiques d’un État étranger, d’y solder la rébellion et d’y faire du roi de France le complice d’une conspiration contre un gouvernement établi. Aux premières insinuations de son ambassadeur, le cabinet de Versailles demanda à réfléchir. Peu à peu, le désir de substituer à Pétersbourg notre influence à celle des Allemands triompha d’un premier scrupule ; le XVIIIe siècle ne connaissait guère en politique le principe de non-intervention dans les affaires d’autrui, principe d’origine essentiellement moderne. Le ministère convint que « l’affaire mériterait toute l’attention du Roi », et qu’il fallait éviter de décourager Élisabeth par un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage ; par son ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que la France mettait à sa disposition ses trésors, son crédit et ses conseils.
Au moins l’avantage de cette méthode était-il qu’on n’était pas surpris par les événements. Les démocraties modernes sont plus délicates et plus réservées, plus timides et plus gauches aussi que les monarchies anciennes.