V

La fille du meunier chantait alors à tue-tête, de l’air le plus joyeux du monde.

La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en raconte, ne manifesta jamais sa puissance d’une façon plus merveilleuse que ne le fit en ce moment la voix fausse et discordante de Martine ; jamais les symphonies d’Haydn ou de Beethoven, les accords les plus enivrants de Mozart, d’Auber et de Rossini, ne retentirent aux oreilles d’un mélomane fanatique avec autant de charme qu’Adèle en trouva au vieil air, si impitoyablement écorché alors par la fille Brulard ; Byron et Lamartine, dans leurs plus grands jours d’inspiration et de lyrisme, n’ont jamais laissé tomber des strophes d’un plus formidable effet que celui produit par ces vers si simples :

On vend de la tiretaine,
De la soie et du velours, etc.

Le reste à l’avenant.

Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil de la chambre occupée par Martine, comme le matin de ce même jour elle s’était tenue anxieuse, indécise, bouleversée par de rudes angoisses, à cette porte qui la séparait de son père et de la missive au cachet noir ; mais combien son émotion est différente maintenant ! L’oreille tendue, les mains jointes, les yeux au ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement extatique ce chant trivial, comme elle eût écouté les cantiques des anges ou la voix du Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant elle se sent renaître ; le sang lui remonte aux joues, au front et lui bat au cœur par flots plus doux et plus réguliers ; son regard se ranime sous une expression radieuse d’espoir et même de bonheur.

Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter un mort.

Se précipitant dans la chambre :

— Il est donc sauvé ! s’écrie-t-elle.

— Ah ! vous m’avez fait peur ! dit, avec un soubresaut, Martine, qui ne s’attendait pas à cette visite. Qui donc est sauvé ?

— Mais lui !

— Qui, lui ?

— M. Doisy !

— M. Doisy ? hein ?… plaît-il ?… pourquoi sauvé ? reprit la fille du meunier, dans un trouble évident.

— Il n’est pas mort, du moins, poursuivit Adèle.

— Mort, lui ?… qui donc a pu vous dire…

— Mais vous-même, d’abord ;… oui, vous, Martine ; ne m’avez-vous pas parlé d’une blessure mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen ?

— Ah !… oui, oui… Pardon ! c’est que je pensais à tout autre chose, répondit l’autre en se remettant de son trouble momentané.

Et, d’un air plus calme, elle ajouta :

— Au fait, après ce qui lui est arrivé, il pourrait bien n’être plus de ce monde… je l’ai même entendu dire, et, pour votre gouverne, mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi, voire même de le répéter au besoin.

Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis, tombant sur une chaise :

— Et vous chantiez, Martine !

— Pourquoi pas ? Faut-il donc toujours être en pâmoison ? Ça ne me va pas, à moi. D’ailleurs, je suis contente aujourd’hui : je vais me marier. Oui, mam’zelle, et bientôt je l’espère ; mon père y consent ; il ne s’agit plus que de patienter un peu ; car nous nous marions, nous autres ! ajouta-t-elle en se redressant de toute la hauteur de sa fausse vertu.

Depuis sa dernière visite au château de la Douye, la fille Brulard en avait beaucoup appris sur le compte de mademoiselle Dampierre et sur son séjour à Versailles. Aussi reprit-elle d’un ton d’arrogance et de dédain :

— Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à quelle occasion le roi vous avait fait présent d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc ne me l’avoir pas montré ? Croyez-vous que j’en aurais été jalouse ?… Oh ! nous autres, simples filles de la campagne, nous nous contentons de moins, ça coûte trop cher.

— Comment, le roi ! dit Adèle, frappée de stupeur ; le roi ! je ne l’ai même pas vu.

— Je le souhaite pour vous, ma chère ; mais alors, qui donc vous aurait remis ce joyau ?

— Mais… madame la marquise.

— Ah ! la Pompadour ? Au fait, reprit Martine avec une ironie grossière qu’elle croyait devoir être piquante, on se convient, on se rapproche, selon les goûts qu’on a. Vous voyez le beau monde, à ce qu’il paraît, à présent ? Je pourrai bien le voir un jour aussi ; mais à d’autres conditions… qui sait ?… Mon mari peut devenir…

Elle se retint tout à coup et se prit à chanter comme si elle était encore seule.

Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale franchise, il renchérit encore sur les propos de sa fille.

— Retourne à ton rouet, près de ta mère ; hors d’ici, Martine ! il ne te convient pas de causer plus longtemps avec les belles demoiselles de château. Tiens-toi à ta place ; chacun à la sienne !

Et se retournant vers la nouvelle venue, restée interdite devant ce double accueil :

— Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma femme, reprit-il ; mais j’espère avoir le plaisir, je ne dis pas l’honneur, de vous revoir, quand j’irai porter mes redevances à votre digne homme de père.

Le meunier et sa fille s’éloignèrent ; Adèle resta seule.

Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu même appeler la plus faible lueur sur le doute qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer au milieu du chaos de ses pensées douloureuses. Certes, elle avait déjà connu le malheur, puisqu’elle avait perdu sa mère ; mais de tous les étonnements pleins d’amertume que le mauvais destin pouvait encore lui tenir en réserve, celui de se voir méprisée, méprisée moralement, était le plus grand, le plus inattendu de tous. Elle n’ignorait pas combien de formes différentes le malheur peut revêtir pour arriver à nous, mais jamais elle n’eût soupçonné devoir le rencontrer sous celle du mépris.

A ses émotions, à ses tressaillements de pudeur, si un sentiment réel de honte pénible s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans cette matinée où la rusée Martine l’avait réduite à se montrer aux yeux du jeune soldat tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui, ce n’est plus son vêtement d’emprunt, son tablier de grosse toile que la fille Brulard éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe même de son âme, sur sa robe virginale, sur son manteau de chasteté qu’elle jette à pleines mains les immondices corrosives de la calomnie.

— Mon Dieu ! si Charles n’a pas cessé de vivre, faut-il que ce bruit fatal arrive jusqu’à lui ? Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace et de résolution et à son profit ? Mais non, ma crainte est vaine ; près de lui, on ne peut rien contre moi, car Charles n’existe plus sans doute !

Et elle n’échappe ainsi à une douleur que pour tomber sous une douleur plus grande.

Dans le désordre, dans l’agitation de son esprit, sa pensée se retourne dans son cœur comme un glaive à deux tranchants.

S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore assez pour entendre une voix lui dire à l’oreille : Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille ; tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et elle était indigne de toi ! Ah ! s’il vivait, ne fût-ce que pour quelques jours, eh bien ! elle se sentirait la force d’aller le rejoindre pour s’agenouiller devant son lit de douleur et le consoler par sa justification. Quoique la calomnie vole d’une aile rapide, elle arriverait à temps pour lui crier : Charles, je suis innocente ! Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous et en restant digne de vous ! J’en prends à témoin celui dont je n’ai que secondé les vues généreuses, cet homme devenu pour vous un bienfaiteur, un second père, votre ancien capitaine, l’ami de mon père, M. de Pardaillan enfin, dont l’honneur vous répondra du mien ! Cette démarche, elle oserait la tenter ! Elle l’oserait, car sous la double commotion qu’elle vient de ressentir, elle aussi s’est transformée ; une incroyable énergie semble vouloir prendre la place de ses habitudes timides et craintives. Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui tout dire, lui tout avouer ; qu’il l’accompagne, et elle part !… Mais son père… son père, c’est lui qui est parti… parti, en emportant cette lettre fatale qui l’instruisait de la mort de Charles !

Sous le poids accablant de cette double et désolante pensée de mort et de déshonneur, elle s’éloignait de l’habitation du meunier, marchant devant elle au hasard, quand, arrivée sur les bords de la rivière d’Autonne, elle aperçut un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps.

Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement de sa tête, à ses cheveux vert pâle, distribués par touffes sur un front chauve, le tout offrant assez fidèlement l’image de ces fins gazons de bois, décolorés à l’arrière-saison, et qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles d’une chevelure végétale.

Distraite, effrayée même par cette rencontre inattendue, Adèle ne vit pas une femme dont la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle se montra.

Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé à déplacer ses gerbes placées au fond de son routoir[3].

[3] Les routoirs sont ces flaques d’eau généralement produites par les infiltrations des rivières, et dans lesquelles on met rouir le chanvre.

Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne seulement par le chemin que suivait la jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer près de lui, mais elle le fit les yeux baissés, le visage tourné vers la rivière, autant pour cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect du vieillard.

Songeant cependant aux derniers conseils de Mariotte, elle ralentit sa marche, sans l’interrompre toutefois.

Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque s’aventurant à jeter un regard furtif derrière elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la tête ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt et de compassion.

Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer des paroles confuses, au milieu desquelles son nom seul ressortait distinct.

Revenant aussitôt sur ses pas :

— Vous m’avez appelée, père Hubert ? dit-elle ; pardon de ne vous avoir pas vu d’abord.

— Oh ! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle ! à preuve qu’ensuite vous avez détourné la tête pour essayer de me dérober l’air de votre figure. Mais avais-je besoin de vous voir de face pour deviner la réception qu’ils vous ont faite, au moulin ?

— Quoi ! vous savez, père Hubert ?…

— Beau mérite ! je les connais si bien, que je les entends d’ici jastoiser sur vous. Vous auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi de prime le conseil de vot’ servante.

— Quoi ! vous savez aussi…

— Oh ! je sais… je sais, reprit le bonhomme en lui jetant un regard en dessous, qu’il y a ben des choses que vous ne savez pas et que vous voudriez ben savoir ; n’est-il pas vrai ?

— Oui, oui ; bien vrai ! s’écria la jeune fille.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ? Vous n’avez donc plus confiance dans le Vieux Rouisseur ?

Adèle baissa la tête.

— Les échos du pays répètent de vilaines choses, mam’zelle ; mais les échos ont ça de bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent dire ; ils n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent mieux que les hommes. Vous désireriez leur faire changer de ton, dites ?

— Que m’importe ! si celui devant qui surtout j’aimerais à me justifier n’existe plus.

— Ah ! fit le Rouisseur, vous pensez à la lettre de ce matin ?

Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant convulsivement ses mains d’un air d’impérieuse supplication :

— Vous qui savez tant de choses, existe-t-il ? le reverrai-je ? s’écria-t-elle.

— Attendez, et écoutez ! répondit le vieillard d’un ton d’étrange solennité ; surtout, retenez bien ce que je vas dire, car les paroles que je prononce à l’emblée et sous le souffle du MAITRE, à peine si mon oreille les entend et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est d’elles quasi comme de mes vieux rêves de l’an passé… Écoutez !

Sans sortir de son routoir, il plongea alors profondément ses bras sous l’eau, en marmottant des mots inintelligibles dans un jargon cabalistique ; puis, des javelles submergées, il retira trois brins de chanvre, et, l’un après l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de leur enveloppe.

— L’écorce quitte la chènevotte, murmura le sorcier en attachant de temps en temps sur la jeune fille ses petits yeux fauves et perçants : bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est rayée, et la raie du mitan est majeure !… tous ceux qui doivent mourir ne sont pas encore morts.

Rassemblant alors les lambeaux humides et grêles de l’écorce du chanvre, il les mâcha à plusieurs reprises, comme pour en étudier la saveur.

Personne n’ignore quelle est la puissance narcotique et vertigineuse du chanvre. C’est avec cette plante que les Orientaux composent cette terrible liqueur du bang, dont les effets, supérieurs même à ceux de l’opium, leur ouvrent des mondes imaginaires ou les jettent dans des exaltations prophétiques.

Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule un rôle dans la sorcellerie du père Hubert ; peut-être les émanations de la plante, les opérations du rouissage, auxquelles il se livrait, agissaient-elles sur son cerveau en dehors de ses pensées volontaires ; peut-être enfin était-il plus sorcier qu’il ne le croyait lui-même.

Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps savouré la liqueur âcre et caustique contenue dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte, il les pressa entre ses doigts, tira à lui, et les fit crier à son oreille, écoutant avec grande attention le bruit aigre et grinçant qui s’en échappait.

Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient exister en ce moment les rapports communs d’une langue mystérieuse et surnaturelle.

Adèle se tenait toujours devant lui, les mains jointes, et dans une attitude pleine de perplexité et de foi, car la parole du vieillard, le timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur, le mouvement régulier de sa tête, la nuit qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout contribuait à la frapper de ce vertige superstitieux dont elle n’avait jamais été bien guérie.

Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation, et comme se parlant à lui-même, en paraissant répondre à une des exigences de son singulier interlocuteur :

— Oh ! oh !… dit-il, l’osera-t-elle ?

— Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre, je l’oserai, père Hubert. Parlez !

— Eh bien ! reprit le vieillard, écoutez donc ! Un fétu de paille vous a tout d’abord fait songer pour la première fois au beau jeune garçon qui vous occupe si tristement à l’heure présente.

— C’est la vérité, répondit Adèle.

— Ces trois autres fétus qui se trouvent là, si vous faites ce qu’ils ordonnent, pourront bien parfaire l’œuvre du premier.

— Qu’ordonnent-ils ? dit la consulteuse, qui tremblait de tout son corps.

— Cette nuit même… cette nuit, vous entendez, acheminez-vous par la Cavée aux Anglais vers la tour Saint-Adrien.

Adèle fit un mouvement.

— Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne, quand tout dormira autour de vous ; soyez sans crainte. On n’est jamais si seule qu’on le croit.

— Ensuite ? dit Adèle.

— Ensuite, gravissez la montagne, et ne vous arrêtez qu’à la place où se trouvait naguère la chapelle de Sainte-Geneviève ; vous la reconnaîtrez bien aux marches de pierre qui s’y trouvent encore au milieu des ruines.

— Ensuite ? répéta Adèle.

— Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les blessés, les blessés guériront.

— Mais il est mort ! s’écria-t-elle.

— Priez, vous dis-je ; priez, et, votre prière faite, levez les yeux et regardez bien… Surtout, ne répétez jamais que vous avez vu aujourd’hui le père Hubert, et que vous lui avez parlé.

Il laissa tomber au milieu du routoir les trois brins de chanvre qu’il tenait encore à la main, puis il ajouta :

— Maintenant, ne m’interrogez plus ; je ne saurais vous répondre : allez !

— Mon Dieu ! serait-il possible ? Cette lettre ne contenait donc point la vérité ? Mais, s’il est blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui s’intéressent à lui, qui donc prend soin de lui ?… dites ?

Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes.

— Puis-je croire que mes prières suffiront à le sauver ? Répondez… Ah ! répondez, par grâce !

Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement à transposer ses gerbes ; il ne lui répondit point, sinon d’un ton dur et colère :

— Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez de troubler dans sa besogne un pauv’ vieillard qui ne sait ce que vous lui voulez !

En rentrant au château de la Douye, mademoiselle Dampierre fut prise d’une fièvre violente, et dut se mettre au lit.

Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin. Celui-ci commanda la diète, le repos absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses défenses expresses, elle s’obstina à rester dans sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit par l’y souffrir.

— Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller seule, ainsi, dans l’obscurité, parcourir ces ruines où nul, dans le pays, n’ose s’aventurer ? ces ruines où un danger vous menace à chaque pas, dit-on, et où la bête de la Chambrerie erre dans les ténèbres ? En aurais-je la force ? Dans l’état où je me trouve, comment y songer ?

Le soir venu, accablée par la fatigue et par la fièvre, elle s’endormit. Mariotte en fit autant de son côté.

Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin de Béthizy quand la jeune malade s’éveilla.

Un rêve venait de la transporter au fond du Hanovre et de lui montrer Charles Doisy sur un grabat, étendu, privé de soins, de secours, et attendant la mort au milieu d’un isolement affreux.

Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla silencieusement, à la hâte, en prenant toutes sortes de précautions pour ne point interrompre le sommeil de Mariotte.

— Si le père Hubert avait raison ! se dit-elle ; si mes prières pouvaient le sauver ! Dans le doute même, pourquoi hésiterais-je ?

Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour ne pas faire de bruit, elle gagna l’escalier, et parvenue à la porte de sortie, là seulement elle chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors tenus à la main.

La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux ; elle voyait clair à peine, car des nuages couvraient le ciel ; mais la fièvre la soutenait, comme auparavant le désespoir.

Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là, qu’à ses souffrances physiques ou morales, à son amour aussi.

En traversant le village, elle ne rencontra personne. A cette heure, les habitants des deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres, comme pas une étoile ne scintillait dans le ciel. Tout en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en effraya. Sa raison vint à son secours.

— De quoi puis-je avoir peur ? je ne vois rien, pas même mon ombre, et j’entends à peine le bruit de mes pas.

Une chauve-souris décrivit ses spirales au-dessus de sa tête, et le cri du choucas s’éleva du côté de la forêt. Les évolutions comme les cris de ces hôtes des nuits lui étaient familiers ; cependant elle tressaillit involontairement ; mais elle poursuivit son chemin.

Au bout de quelques pas, soit réalité, soit un effet de la fièvre, elle crut entendre des hurlements lugubres… Une cloche tintait dans le lointain.

— Ce sont les clameurs, ce sont les cloches invisibles du Prieur maudit ! pensa-t-elle. Qui donc est en danger de mort ?… Moi, peut-être !

Non sans peine, elle reprit courage et continua d’avancer.

Parvenue à la Cavée aux Anglais, elle vit, dans de grises vapeurs, se dessiner devant elle la montagne, la tour, les ruines de Saint-Adrien. Elle les avait vues mille fois le jour et sans aucune sorte d’émotion pénible ; mais à cette heure de la nuit et sous l’empire des idées qui s’emparaient d’elle à ce moment, les choses lui paraissaient tout autres. La montagne semblait vaciller sur sa base ; on eût cru que de nouvelles assises étaient venues s’ajouter à celles de la tour qui paraissait grandir et dont les créneaux s’éclairaient par instants d’une lueur étrange. Les pans de ruines eux-mêmes, restés debout dans toute leur hauteur, se mouvaient, se rapprochaient, se penchaient l’un vers l’autre, comme autant de spectres funèbres qui auraient tenu conseil.

Adèle s’arrêta indécise, et peut-être allait-elle rétrograder si cette pensée ne s’était fait jour dans son esprit, au milieu de ses hallucinations : Quoi ! quand il s’agit de lui sauver la vie, car le Rouisseur l’a dit : « Priez et les blessés guériront, » je ne pourrais vaincre un sentiment d’effroi, lorsque pour lui, à Versailles, j’ai su triompher même d’un sentiment de pudeur ! Il m’en a coûté cher déjà ; mais qu’il vive et il sera mon juge, après Dieu.

De cet instant, une métamorphose complète s’opéra en elle ; ses forces purent faiblir, mais sa résolution lui demeura inébranlable au cœur, et l’enfer armé n’eût pas suffi à lui barrer le passage.

La nuit s’épaississait de plus en plus ; à peine si le sentier qu’elle suivait était perceptible. Le vent, qui s’était élevé, se déchirant aux angles des ruines, faisait entendre des sifflements aigus, auxquels se mêlaient ces étranges hurlements qui déjà l’avaient alarmée.

Elle marcha cependant ; mais un tremblement convulsif la prit.

Bientôt, près d’elle, elle sentit quelque chose haleter, fureter, et deux yeux ardents brillèrent dans l’obscurité. Elle tomba à genoux sur les cailloux du sentier. Les deux yeux étincelants semblèrent aussitôt s’être implantés en terre devant elle, comme de vivantes escarboucles, et un gémissement plaintif arriva à son oreille, en même temps qu’une chaude vapeur d’haleine lui passa sur la figure. Puis, la vision disparut.

Elle se releva et marcha encore ; mais sa poitrine était comprimée, ses artères battaient avec violence et il lui semblait que c’était dans son cœur même que résonnait alors le tintement sinistre de la cloche invisible.

La tour qu’elle avait perdue de vue, tandis qu’elle gravissait les pentes inférieures de la montagne, reparut enfin à ses yeux ; mais la vieille enceinte semblait avoir changé de place. Elle l’avait laissée à sa gauche, elle la retrouvait à sa droite. La courageuse enfant coupait le terrain en diagonale pour y arriver par un chemin plus direct, quand, derrière un monticule, s’éleva soudainement une apparition sous forme féminine. Sa robe blanche flottait au vent ; elle élevait les bras, en faisant entendre comme un appel étouffé.

Cette seconde vision disparut comme l’autre.

Au même instant, comme Adèle s’approchait d’une haie qui semblait se mouvoir et s’entr’ouvrir, le vent de la nuit prit une voix pour lui crier à l’oreille ces mots nettement articulés : Retournez ! retournez !

Elle n’en tint compte et continua de marcher ; mais une sueur glacée lui tombait du front, et ses dents entre-choquées lui faisaient ajouter un nouveau bruit à tous ces bruits aigus, plaintifs, stridents, qui l’entouraient.

Elle aperçut enfin, à la lueur d’une faible éclaircie, les marches de pierre, brisées, disjointes, couvertes de mousse et de byssus, qui, avec un fragment de muraille couronné d’une lucarne en ogive, composaient les seuls débris de l’ancienne chapelle de Sainte-Geneviève.

Touchant au but, fortifiée par l’importance et les périls mêmes de sa mission, Adèle sentit s’évanouir toutes les terreurs auxquelles elle avait été en proie et dont elle avait triomphé. Se faisant de son amour et de ses croyances un abri contre toutes les puissances malfaisantes du démon, tout entière à l’acte solennel qu’elle était venue accomplir dans ce lieu terrible, elle s’agenouilla sur ces pierres bouleversées avec le même recueillement qu’elle eût porté devant le maître-autel de Saint-Martin de Béthizy.

Après avoir fait le signe de la croix, joignant les mains :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, et vous, bonne sainte Geneviève, soyez-moi en aide ; s’il n’est que mourant, faites qu’il vive ! Quoiqu’il soit bien loin de son pays et des siens, faites que je le revoie !

Ensuite, courbant son front jusqu’à terre, elle acheva mentalement son oraison.

Quand elle releva les yeux, non sans surprise, elle vit l’ogive de ce pan de muraille qui lui faisait face, s’éclairer soudainement d’une lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette fenêtre de l’ancienne chapelle avoisinait la tour, dont la base se trouvait à son niveau.

A cette clarté qui venait de faire sortir de ses ténèbres le plateau du vieil édifice féodal, Adèle vit s’élever, comme de dessous terre, une apparition bien autrement saisissante que toutes celles qu’elle avait vues rôder ou se dresser devant elle durant cette nuit prestigieuse. Un jeune homme, au teint pâle, les cheveux en désordre et portant le bras en écharpe, se montra. Le court manteau qui le recouvrait, rejeté en arrière, laissait voir les restes d’un costume militaire, d’un uniforme de hussard.

C’était Charles Doisy, ou c’était son fantôme.

Muette de stupeur, les bras tendus vers lui, Adèle se redresse palpitante, épiant ses mouvements, interprétant sa pâleur et lui adressant de la tête de légers signes affectueux qu’il ne pouvait voir, car elle restait dans l’ombre. Tout à l’heure, elle était plongée dans les transes de la terreur et du désespoir ; maintenant toute son énergie se concentrait pour retenir un délire de joie et de bonheur qui s’emparait d’elle :

— Je le vois ! se disait-elle à elle-même, mais si je vais à lui, si je l’appelle, peut-être son ombre va-t-elle s’évanouir.

Dans ce moment, le jeune homme, après avoir semblé écouter attentivement un bruit du dehors, ramassa une lanterne placée à l’entrée du souterrain dont il venait de sortir, et il s’en aida comme pour éclairer une des rampes du vieux château.

— Il vient ! il vient ! murmura Adèle.

Mais Charles, sans bouger à peine de place, fit alors un geste de surprise, échangea à voix basse plutôt des signaux que des paroles avec quelqu’un qui paraissait gravir de l’autre côté un des versants de la tour, puis :

— Est-ce donc toi, chère Martine ? dit-il.

— Eh ! sans doute, c’est moi ! répondit une voix haletante. Je n’y tenais plus ! j’ai voulu venir aujourd’hui moi-même, mon Charlot, pour t’apporter une bonne nouvelle.

Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les bras du jeune homme.

Ils furent interrompus dans leurs embrassements par un cri déchirant parti d’entre les débris de la vieille chapelle…