NAPLES LA BELLE ET LES NAPOLITAINS

ANTIQUITÉ DE NAPLES

Au bord d’un golfe excessivement bleu, une ville ensoleillée où l’on rencontre des lazzaroni et où l’on danse la tarentelle au son du tambour de basque. Leporello, Graziella. Des pêcheurs en bonnet rouge et des entremetteurs. « Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ? » Le Vésuve se voit dans le fond, exhalant une petite fumée blanchâtre. Un pin parasol termine le dessin. Dans la tête d’un Français cultivé, lequel cependant adore l’Italie, deux ou trois chromos, un nom de femme et une phrase d’opéra, voilà tout ce que le nom de Naples éveille.

C’est qu’en Italie, on visite Venise, Florence, Pise, Padoue et Sienne. Il faut savoir parler de la place Saint-Marc et des Offices : cela est élégant. Les deux ou trois cents écrivains français qui écrivent chaque année sur l’Italie connaissent tous admirablement les catalogues des musées toscans et les guides de Lombardie. Pour le golfe de Naples ? — Pour le golfe de Naples, vous avez Lamartine… Le golfe a changé peut-être depuis Lamartine ? — Certes… Mais il existe un préjugé artiste : Naples, qui renferme la plus étonnante collection d’art antique du monde, Naples n’est point, pour les écrivains artistes une « cité d’art », car d’abord, Naples n’est pas une ville-musée comme Florence ou Venise ; ensuite ce n’est pas une ville de la Renaissance, et l’art antique n’est point « à la mode ». Enfin, à Naples, il faudrait regarder la vie, il faudrait s’intéresser à ce qui se passe autour de soi… Or, ce n’est pas cela que vont faire les écrivains artistes en Italie.

Cependant, pour qui aime, avant le tableau, le frisson qu’il rend, pour qui chérit le pittoresque, avant qu’il soit saisi et copié et qui le sent à même la vie, pour qui enfin sait voir par lui-même, directement, et non pas seulement regarder ce qu’ont vu les autres, pour celui-là, il jouira infiniment à Naples.

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Une cité d’un caractère unique en Europe : une grande ville, une capitale, qui n’est pas moderne. Cette énorme agglomération de six cent mille âmes, encore qu’éclairée à l’électricité, demeure ce qu’une ville était avant la civilisation du XIXe siècle : un immense village. Naples, ses ânes, ses chèvres, c’est une capitale qui vit en paysanne. Elle n’a pas divorcé avec la campagne, comme nos étouffantes métropoles modernes. Et c’est une cité antique catholicisée. Mais avant d’entrer dans le détail de son pittoresque, faisons connaissance avec les Napolitains.

Dès que le navire est arrivé à son mouillage dans le port, cinquante barques l’assaillent, chargées de petits singes dépenaillés, qui gesticulent et crient ; c’est l’accueil du Napolitain. Dans les barques, il y a des enfants nus pour qu’on jette des sous à la mer, des mandolinistes qui grattent leur instrument, des mendiants aveugles ou sans bras, des camelots avec une pacotille d’écailles et de corail, des faquins qui vous demandent votre bagage, enfin toute la racaille qui vit du voyageur dans les escales, et ils font un bruit du diable, et des grimaces et des signes des doigts, et ils se disputent, et ils gigotent, et ils coassent et traînent. Ils vous gâtent incontinent toute la beauté rose, chaude et épicée du port. Le temps qu’on attend la Santé, (et elle ne se presse jamais la Santé), ils restent le long du bateau à tapager. Le passager qui va plus loin, jusqu’à Constantinople ou Batoum, les regarde sans impatience ; c’est une heure qui s’écoule, c’est une distraction à la monotonie du bord. Mais celui qui s’arrête à Naples, et qui descendra tout à l’heure, se sent un peu inquiet ; il préférerait une autre réception. Enfin le médecin du port a passé, on peut débarquer. Des porteurs, en se chamaillant, se jettent sur votre attirail. La mouche à vapeur qui vous porte à terre, vous et vos colis, à une distance d’une centaine de mètres généralement, exige 2 fr. 50. C’est une « camorra »[7], et il faut vous y soumettre. Elle n’est pas réservée aux étrangers, car j’ai lu plusieurs fois dans les journaux de Naples, des récriminations de Napolitains à ce sujet. Vous avez enfin abordé, au milieu de vociférations assourdissantes, et la douane a consenti à vous examiner, vous vous installez alors dans une carozzella, et vous y disposez vos bagages. La malle est près du cocher, vous placez votre valise à côté de vous, et votre sac derrière, dans la capote. Mais aussitôt vingt bras se lèvent au ciel et dix bouches vous crient que : « Signore ! signore ! il ne faut rien mettre là ! on vous volerait »… Et, c’est ainsi, accueilli par le braillement, la gesticulation et la friponnerie napolitaine, et vous sentant de moins en moins content, que vous faites votre entrée dans la ville, la légère voiture, toute disloquée et ferraillante, s’étant élancée au grand galop vers votre hôtel en vous cahotant sans pitié.

[7] La camorra, c’est un impôt prélevé par le fort sur le faible. C’est de là que vient le nom de la célèbre association napolitaine.


Les premiers jours, en observant les Napolitains, on se demande dans quelle famille il convient de les ranger, si c’est dans celle des nègres ou celle des singes.

Du nègre, ils semblent posséder l’enfantillage, le fétichisme, la paresse, l’amour du clinquant, la prononciation molle et la mélopée. En outre, on adore le feu à Naples ; dès que traînent dans une rue trois ou quatre bouchons de paille et un morceau de journal, les gamins y portent l’allumette ; ils veulent voir le feu. La quantité de feux d’artifice qu’on tire en été dans toutes les rues de la ville est inimaginable[8]. Cet étonnement constant devant le mystère du feu, cet amour du feu se retrouvent chez toutes les peuplades primitives. Faut-il classer les Napolitains dans la catégorie des nègres ? Mais leur vivacité, leurs grimaces, leurs yeux qui regardent vite et ne se posent pas, leur amour des farces, leur mimique de l’intelligence, est-ce que ce ne sont pas plutôt des singes ? Des singes ou des nègres, les cochers déguenillés, à moitié couchés sur leur siège, qui vous harcèlent de leurs psitt ! et de leurs hé ! hé ! qui, en dépit de tous les refus, vous suivent au pas en vous faisant des signes engageants pendant des quarts d’heure, qui sont collants et exaspérants comme des mouches. Paisiblement, vous passez sur une place. Tout à coup, de loin, vous entendez venir un bruit de fantasia arabe. Un cocher, là-bas, vous a aperçu et il a lancé son cheval au galop, il fond sur vous. Il s’arrête net à votre côté : « Vulite, vulite, vulite, signo ?… » Vous allez avoir un bon moment à vous énerver… La pensée du Napolitain, c’est qu’on lui cédera afin de se débarrasser de lui. Il fait du chantage. Ainsi le mendiant, le marchand d’allumettes, le marchand de chansons, le marchand de cartes postales, etc. Il est d’un entêtement à ne pas croire. Un de mes amis m’a raconté qu’une fois, comme il était à sa fenêtre, — il habitait dans le quartier des étrangers, — un trio de musiciens mendiants, chanteur, mandoline et guitare, s’installa sur le trottoir et commença à jouer. Pour les éprouver et voir combien de temps la chose allait durer, mon ami leur dit de s’en aller, qu’ils n’auraient rien. Bien entendu, ils restèrent. Ils restèrent une heure et demie !… Mais dans l’insistance napolitaine, il y a aussi, outre l’idée de vous lasser et de vous contraindre par fatigue à céder, l’arrière-pensée que le premier refus de votre part n’est pas sincère, que c’était pour jouer, et que vous vouliez leur faire une farce… Mais je me demandais si c’étaient des singes ou des nègres.

[8] La merveille que, jouant constamment avec le feu, et se montrant imprudent et négligent à l’extrême, le Napolitain n’allume jamais d’incendie ! Les incendies sont très rares à Naples. Il faut vraiment que les maisons soient réfractaires à la flamme.

Voleurs ! voleurs comme en Orient ou comme au marché de Pont-l’Évêque. A Naples, on compte deux ou trois magasins qui vendent à prix fixe ; partout ailleurs, il faut marchander. Il ne s’agit pas pour un commerçant d’obtenir d’un article donné un bénéfice déterminé, mais de tirer du chaland qui se présente le plus d’argent possible, la valeur de la denrée n’étant point considérée. Comme au marché de Pont-l’Évêque. Et tous les tarifs à Naples sont fictifs. Le prix des places de théâtre que vous lisez sur les affiches sont mensongers : allez au bureau, on vous laissera les places à plus bas prix. Le tarif des fiacres, c’est un mot ; avant de monter en voiture, vous « faites le pacte » avec le cocher : le tarif est de quatre-vingt centimes la course, les Napolitains ne paient jamais que cinquante et souvent quarante.

Quant à l’étranger, il est considéré universellement comme un personnage d’une richesse fabuleuse ; il est envoyé par la Providence pour faire vivre à lui tout seul tous les Napolitains ; il doit payer le double, le triple, le quadruple de ce que n’importe qui paierait. Et il est inadmissible pour le peuple qu’un Napolitain soit l’ami d’un étranger. Un jour, au restaurant, comme un de mes amis de Naples, avec lequel je déjeunais, m’avait dissuadé de prendre des huîtres, le marchand lui dit sur un ton de reproche indéfinissable : « Il voulait en prendre ! et c’est vous qui l’avez empêché ! » Que mon ami eût défendu mon intérêt et non pas le sien, cela lui paraissait monstrueux, inconcevable. Il ne pouvait pas imaginer qu’un Napolitain eût été avec un étranger contre un autre Napolitain. « Mais si nous ne gagnons pas avec les étrangers, avec qui gagnerons-nous ? »

Des nègres ? On est environné ici par le fétichisme le plus naïf. A chaque instant, vous rencontrez des reposoirs improvisés sur des chaises dans la rue par des petits enfants. Des hommes en promènent, disposés sur une planche au-dessus de leur tête, ou dans des petites voitures pavoisées, comme je l’ai vu un matin au Pausilippe. Partout des veilleuses brûlent devant des images. Chacun porte sur soi une main ou une corne en corail contre le mauvais œil. Sur les murs, des mendiants dessinent au charbon des Vierges des Sept-Douleurs et des Ecce Homo.

On a souvent décrit le miracle de saint Janvier. Mais le plus étonnant dans ce miracle, c’est la façon dont on l’annonce, comme une chose certaine, immanquable — au moment du miracle : feux, dit le programme de la fête, — et la régularité avec laquelle il se produit : deux fois par an, à jour et à heure fixe[9]. Les journaux en rendent compte le lendemain, ainsi que d’un événement tout à fait naturel, prévu et ordinaire, comme de la revue du Statuto ou de la réouverture du San Carlo. Les Étrusques, dont les Napolitains descendent, étaient le peuple le plus crédule de la terre…

[9] On sait en quoi consiste le miracle de saint Janvier. Le premier samedi de mai et le 19 septembre de chaque année, à dix heures du matin, le sang coagulé de saint Janvier, contenu dans une ampoule, se liquéfie. Une foule énorme et surexcitée assiste à ce miracle, qui se produit dans la cathédrale, en présence de l’archevêque de Naples et de tout le haut clergé.

Et l’amour de tout ce qui brille (on comble de joie une négresse en lui donnant un collier de verroterie ; ici les femmes du peuple riches, les « maeste », se couvrent invraisemblablement de bijoux beaux comme de la verroterie) et l’amour du bruit (le dernier des Napolitains fait partie d’un orphéon, d’une « banda ») et l’amour du jeu (en 1906 la contribution des Napolitains au lotto, à la loterie royale, a été de 14 fr. 44 par habitant. Naples, qui est pauvre, a dépensé en 1906 dix millions pour jouer au lotto). Et leur enfantillage, leur besoin de s’amuser continuellement : ils ne sont pas cochers, maçons, gentlemen, ils jouent à être cochers, maçons, gentlemen… Tout cela me paraissait partir d’une âme de nègre.

Et quand je fermais les yeux, et que je les entendais tapageant, nasillards et criards[10], j’avais tout à fait l’illusion, je me croyais transporté dans un village du centre africain, au milieu de quelque peuplade primitive.

[10] La prononciation napolitaine, longue et vulgaire, déforme et enlaidit l’italien. Le Napolitain dit Margellina pour Mergellina, uno zoldo pour uno soldo, bosta pour posta, garozze, etc. Et il prononce une syllabe sur trois : la via Carracciolo devient la via Carrac’, Ischia devient Isc’, etc.

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Et puis les jours, les semaines, les mois passèrent, et je fis plus ample connaissance avec ce peuple. Je le pénétrai mieux, je le vis moins à la surface, et il commence à éveiller ma sympathie et à m’intéresser. J’avais remarqué d’abord tous ses défauts. J’aperçus bientôt ses qualités. Et je distinguai alors avec quelle finesse, de quelle façon jolie, ils jouissaient de la vie, ces nègres, et combien, sous leur apparence bruyante et désagréable, ils étaient peu grossiers. Auprès du nègre obscène, je vis le Napolitain qui est sentimental et qui est réservé. Dans cette cité, réputée pour la facilité de ses mœurs, en effet, je n’ai jamais vu seulement deux amoureux s’embrassant dans la rue sur un banc comme, au printemps, on en rencontre à chaque pas à Paris. La tenue du Napolitain est d’une absolue décence[11] et les vertueux Anglais et les Allemands, si vertueux aussi, pourraient peut-être aller à Naples prendre des leçons tout au moins de bonne tenue dans la rue. Ce qui ne signifie pas que le ruffianisme et la prostitution ne fleurissent pas ici, comme l’ont rapporté tous les voyageurs. Mais du moins le Napolitain n’est-il ni libertin, ni dissolu[12], il est sentimental.

[11] Se bien tenir est capital pour un Napolitain. Il ne faut pas qu’on puisse dire qu’il manque d’éducation. Et dans toutes les classes. Chaque classe a un code de courtoisie qu’elle observe exactement.

[12] Le vice est inconnu au Napolitain : il n’est pas moral, il fait naturellement, sans vice, des choses immorales. Chez un peuple moral, au contraire, nourri de la Bible, la plus petite immoralité pue le vice épouvantablement.

Autre chose. On ne rencontre jamais un ivrogne à Naples. L’alcoolisme y est inconnu. Encore un exemple, peut-être, pour les honnêtes pays à Bible. La sobriété de ce peuple est admirable. Je me rappelle les coups d’œil de coin des voisins, au café, à une étrangère qui avait pris un petit verre de cognac. On ne boit que du café, du chocolat et des glaces. Très rarement du vermout. L’apéritif n’existe absolument pas. Quant au peuple, que le bourgeois de Naples s’imagine extraordinairement goinfre, il est également modéré. Dans les grandes fêtes, comme à Piedigrotta ou au Carmine, il se régale d’une tranche de pastèque et il fait bombance et satisfait sa gloutonnerie avec une assiette de coquillages.

Dans les fêtes surtout je les aimais. Ils y témoignent d’une simplicité, d’une grâce de l’âme tout à fait charmante. Une fête se compose d’illuminations et de musique. On regarde et on écoute. On est content. Il ne s’agit pas ici de s’enivrer de bruit, de grands manèges violemment éclairés, de sifflets de machines à vapeur, de montagnes russes, d’avoir des sensations violentes et de se surexciter. Non : regarder les illuminations, les décorations de la fête et écouter la musique… J’aimais cette sagesse et cette finesse de goût dans le plaisir. Ce sont des plaisirs d’art, ceux du Napolitain. Eh ! non, ce n’était pas des nègres ! Je connais des civilisés, des peuples qui savent lire et qui sont plus sauvages.

Et le dialecte napolitain qui avait l’air, avec sa prononciation large et ses appels prolongés comme une note chantée dont le ton s’abaisse graduellement, d’un patois nègre, ce dialecte était en réalité une belle langue populaire, vive et savoureuse, pleine d’images et bien faite pour réjouir l’amateur, avec ses hyperboles et sa grandiloquence, son ingénuité et sa malice, sa poésie, sa licence.

Et je continuai à voir, et les choses me parlèrent. Et je me mis à saisir des nuances. Et un jour, je regardai cette ville et ce peuple avec vénération, parce que j’avais enfin compris que je vivais dans une ville antique, au milieu d’un peuple antique. Et je commençai à rêver et à voir la réalité.

A Naples, on retrouve facilement la vie antique et l’on en respire l’air avec ivresse. Car rien n’a changé qu’à la surface, et le cœur est resté le même sous les siècles. Ces marchands de fruits aux pieds nus, assis par terre derrière leur corbeille tressée, ces marchands d’eau fraîche avec leur amphore, ces marchands de légumes qui passent en tenant la queue de leur âne, toute cette vie de la rue, est-ce qu’elle n’est pas pareille non seulement dans l’esprit, mais aussi par la forme des choses qui l’accompagnent, à la vie qui fleurissait sur ce sol en des temps très anciens ? Les objets, tout ce que l’on manie quotidiennement, sont ici d’une forme très simple, et l’on sent que leur aspect n’a jamais changé.

Quand on sort du musée, à Naples, on ne souffre pas de ce brusque dépaysement qui vous frappe partout en pareille circonstance. On a tout de suite retrouvé les types qu’on examinait tout à l’heure en bronze et en marbre, et les mêmes expressions : les mêmes âmes. Et le mystère, le mystère irritant et passionnant qu’on sentait là-bas devant les statues arrachées à la terre, des statues d’hommes qui avaient vu les siècles morts, ce mystère, on le retrouve dans les rues, devant les mêmes visages qui recouvrent l’âme très antique que l’on regrettait tout à l’heure au musée. On a l’impression qu’elle vit encore, cette âme, et la demi-illusion qu’on va retrouver toute la splendeur et les merveilles antiques du golfe de Naples. Et cela endort, pour un instant, votre nostalgie du passé.

Beaucoup de marchands des rues et de gens du peuple, vêtus seulement de leurs braies et de leur chemise, ont vraiment une allure antique. Il y a des débardeurs que l’on a vus, exactement semblables, dans des bas-reliefs. Et le nu qui ici n’est pas honteux, ces enfants nus et demi-nus qui sont la fleur, la grâce et le charme de Naples, cela est antique.

Et d’ailleurs c’est une impression éparse, diffuse, éparpillée dans chaque chose. De même que cette terre que vous foulez est toute mêlée d’antiques débris, de même tout ce que vous voyez et entendez vous paraît contenir quelque chose de très rare, d’unique. L’exclamation monosyllabique, le Hach ! du cocher qui pousse son cheval, le bruit que fait le vacher en agitant la sonnette de la vache, le sautillement des roues minces sur les dalles, le chant étrange des marchands, tout cela vous paraît très vieux, très lointain. Vous ne vous sentez plus le contemporain de ce peuple, vous avez envie de l’arrêter et de l’interroger, de le faire parler de ce temps merveilleux que vous n’avez pas connu. Mais, hélas ! son souvenir, que vous retrouvez dans tous ses gestes, dans toute sa façon d’être, est inconscient. Il ne sait pas qu’il se rappelle.

Mais quand vous vous promenez du côté de la Pignasecca ou à Tribunali, et que l’illusion vous prend, alors vous passez à Naples des heures uniques.

Malgré des alluvions continues, dont on retrouve constamment les marques (beaucoup de visages espagnols et arabes), le type grec s’est conservé dans toute sa pureté ici. Et vous croisez à chaque instant les plus beaux masques. Quant à la face vulgaire, au bas peuple, elle ressemble étonnamment à la face vulgaire latine, le gros nez un peu épaté, la large bouche prête à l’invective et au rire énorme ; elle a du style.

Ainsi le Napolitain se découvrait à moi. Je voyais qu’il n’était pas mon contemporain, que mes idées et mes mœurs lui étaient étrangères, car il était le survivant d’une civilisation ancienne, et sous ses usages, sous ses habitudes, je voyais les vieilles coutumes vénérables. Je le respectais comme mon ancêtre, comme le témoin des origines de la société dans laquelle je vis. Je voyais maintenant que son fétichisme n’était pas celui d’un nègre, d’un primitif sans race. Il était celui d’un homme du peuple contemporain de Virgile et d’Auguste. Sa religion, qui portait faussement le nom de christianisme, c’était l’antique paganisme.

Je le voyais : chaque quartier, ici, avait son dieu. Les saints, les innombrables madones : des anciens dieux, dieux qui se jalousaient aussi et qui se disputaient la prépotence. Dans les affiches annonçant la fête du Saint, je le voyais, on insinuait que le saint d’ici était plus puissant que le saint du voisin. Le Napolitain croyait plus à son saint qui le connaissait, qui était son protecteur, qu’à Dieu qui ne le connaissait pas et qui, d’ailleurs, a trop à faire.

Chez nous, les traces du greffage du christianisme sur le paganisme se sont peu à peu perdues, elles ne sont plus guères apparentes. Ici, au contraire, elles sont très visibles. A Rome, la fête du 15 août s’appelle toujours « la Ferragosto » et c’est l’ancienne fête d’Auguste, laquelle se célébrait à la même date. Ici, à Naples, on fait toujours les Bacchanales, on fête Bacchus le 7 octobre, au commencement des vendanges. Le prétexte chrétien de cette fête est de célébrer la Madone de Piedigrotta. C’est une réjouissance extrêmement curieuse. Il s’agit de faire un bruit énorme, incomparable. Cent mille Napolitains soufflent ensemble, jusqu’à bout de souffle, dans d’énormes trompes en fer blanc. Ils ne sont pas gais, ils ne rient pas, ils soufflent dans leurs trompes. C’est la tradition de la bacchanale qui les pousse et ils ne résistent pas.

Le bruit qu’ils font ne peut se comparer à rien. Il est proprement infernal. Au milieu de ces démons armés de trompes, passent des marchands de raisins, portant sur l’épaule une perche, à laquelle des grappes pendent gracieusement. On voit aussi des chars ornés de feuillages, sur lesquels des chanteurs, profitant d’une accalmie, chantent une chanson nouvelle. Car c’est la coutume de lancer à Piedigrotta, le jour de Bacchus, les nouvelles chansons.

Le Napolitain répète fidèlement chaque année ses gestes de l’année passée. Il est extrêmement traditionaliste. Pourquoi voudrait-il que les choses changent autour de lui, puisque lui-même ne change pas ?[13] Et c’est pourquoi l’on peut admirer tant de coutumes très anciennes à Naples, et tant de vieilles mœurs. On y rencontre des cortèges de fous, comme au moyen âge : quelque roi grotesque, à cheval sur un âne, vêtu d’une loque rouge, suivi d’une douzaine de gars débraillés qui font tapage. La façon de se réjouir est antique ou sauvage ; car il y a peu de différence entre ce que nous appelons aujourd’hui un sauvage et un ancien latin du bas peuple : seulement quelques nuances. Et il n’y a que quelques nuances entre un Napolitain d’aujourd’hui et un nègre. Mais ces nuances nous importent. Derrière le Napolitain, on compte trente siècles de grande race. Ce primitif-là a des aïeux. Tout ce qu’il fait inconsciemment, et par l’effet d’une obscure mémoire, nous touche ; ses traditions, en effet, sont les nôtres, et nous le reconnaissons de nos proches. Le Napolitain nous semble sauvage, parce qu’il est resté rustre ; la démarcation entre l’homme des villes et l’homme des champs n’est pas chez lui nette comme chez nous, de même autrefois chez le latin ; mais s’il est sauvage, c’est un sauvage de chez nous. Je sais bien que chez lui l’œil, comme chez les êtres les plus simples, comme chez les enfants, joue le plus grand rôle. On s’adresse toujours aux yeux, à Naples. Quand l’œil du Napolitain est pris, lui-même est pris tout entier. Il est tout à la sensation première, et ne fait pas réflexion. C’est pourquoi l’on voit si souvent, dans les rues de là-bas, des infirmes et des contrefaits devenir les souffre-douleur des scugnizzi. Je rencontrais tous les jours un gamin que les autres battaient, parce qu’il faisait une grimace extraordinaire en pleurant. Ils ne se lassaient pas de cette grimace. Ils étaient tellement saisis, chaque fois, qu’il n’y avait plus place pour un mouvement de pitié. Mais ce même peuple, qui martyrise les phénomènes, pour jouir entièrement d’eux, par amour du spectacle, est passionné aussi pour ses admirables marionnettes, qui ne peuvent pas ne pas nous toucher nous-mêmes, et où nous nous retrouvons dans notre passé.

[13] Il ne change pas, parce qu’il ne sait pas lire. Alors le mouvement moderne n’arrive pas jusqu’à lui. Il n’a que des renseignements oraux. D’ailleurs il ne s’en soucie pas. L’instruction obligatoire n’est qu’un mot en Italie méridionale. Il y a à Naples, à la conscription, 50% d’illettrés. J’ai eu une portière qui était la mère de sept enfants ; aucun n’avait appris à lire : l’école est trop loin, disait-elle.

Les marionnettes de Naples jouent des pièces tirées des romans de chevalerie du moyen âge. Elles sont grandeur nature, vêtues somptueusement et vraiment vivantes. Je n’ai jamais vu de spectacles plus lyriques que ceux auxquels j’assistai là, dans des petites salles pouilleuses, au milieu d’un peuple aux yeux brillants, pieds nus et chemise ouverte. Au moment du combat des deux guerriers, accompagnant le bruit des armes entrechoquées, le piano mécanique tourne frénétiquement pour exalter les cœurs, combat rituel, et, comme une danse, admirablement réglé, plein de tradition. Ici, la transposition de la réalité au théâtre est exacte et m’émeut autrement que n’importe quelle représentation théâtrale ; mais le Napolitain sent toute la beauté de cela.

D’ailleurs, hâtez-vous de l’aller regarder. On a déjà éventré la ville. Des quartiers curieux, et comme on n’en reverra jamais nulle part, disparaissent chaque jour. Il existe une catégorie de Napolitains qui rêvent de transformer Naples. Les uns veulent en faire une cité industrielle. Les autres une nouvelle Nice. Les journaux sont pleins de ces folies. On ne changera pas le Napolitain, mais dans cinq ou six ans, certainement, il sera plus difficile à bien voir, et la ville sera abîmée. N’attendez pas.