CURIOSITÉS DES RUES DE NAPLES

« Hier, vers une heure de l’après-midi, la foule qui se pressait aux environs de la galerie Humbert Ier, fut frappée par un étrange spectacle : du vico Sergent-Major descendait un groupe caractéristique, entouré de scugnizzi[14] qui cabriolaient furieusement tout autour. Au milieu du groupe, se trouvait un petit jeune homme blond, aux vêtements en désordre, aux yeux hagards : ses mains étaient attachées derrière son dos avec une grosse corde, et sur sa poitrine un écriteau pendait : « Voilà Errico, le directeur du « Squillo » châtié par l’avocat Fumo. »

« Le jeune homme était tiré avec des cordes. A peine pouvait-il se mouvoir, serré dans ses liens comme un Christ. Il criait d’une voix étranglée : « Carabiniers ! carabiniers ! »

[14] Des voyous.

Tel est le récit que je lisais, il n’y a pas longtemps, dans un journal de Naples. Et ce curieux cortège, le châtiment imaginé par l’avocat Fumo, pour se venger d’un petit journaliste malhonnête, me faisait remonter à l’esprit toutes les singulières images, toutes les choses surprenantes que j’ai vues, au hasard de tant de promenades dans les rues de Naples. Aucune cité, en Europe, n’est aussi amusante : la variété des spectacles y est infinie, c’est que l’esprit des Napolitains est ingénieux, et il possède en même temps quelque chose de simple et de suranné, qui est tout à fait inattendu pour les hommes modernes que nous sommes. J’estime que la rue à Naples est plus intéressante pour nous qu’une rue d’Orient. Nous comprenons en effet ce qui s’y passe. L’on y voit ce qu’on pouvait y voir chez nous dans l’ancien temps. On vit là sur des traditions qui sont les nôtres ; ce que nous rencontrons remue en nous d’obscurs souvenirs : nous sommes de cette race, nous appartenons à cette civilisation, nous avons dépassé le point où ils en sont restés, mais autrefois nous y avons été.

Je dirai ici, sans ordre, suivant le caprice du souvenir, ce que j’ai vu là-bas de surprenant.

Le récit de journal, qui décrit le cortège formé par l’avocat Fumo, ne rend pas le bruit au milieu duquel le malheureux petit jeune homme blond devait avancer. J’ai logé, à différentes reprises, à l’auberge, dans un des quartiers les plus grouillants de Naples, du côté de la Pignasecca. Souvent dans la rue éclatait une discussion, alors c’était de grands cris, par chacun des adversaires tous les saints et toutes les madones étaient pris à témoins de l’ignominie, de la bassesse, des vices honteux et de la laideur inouïe de l’autre, aussitôt sortaient de tous les pavés de méchants gamins, des scugnizzi, la ruelle retentissait de clameurs, des huées s’élevaient, les sifflets faisaient rage, on ne s’entendait plus… Les discussions entre commères dans les rues populeuses de Naples sont incessantes, et presque toujours elles prennent naissance des enfants. Il y a des nuées d’enfants à Naples, qui courent partout : une femme a donné une taloche au petit d’une voisine, celui-ci se précipite chez sa mère en pleurant, la mère arrive, elle demande de quel droit on a battu son fils : discussion, hurlements, on se souhaite les accidents les plus terribles, on espère du ciel des vengeances éclatantes. Chacun est d’une loquacité intarissable et les prises de bec durent souvent fort longtemps. Je me rappelle deux femmes, dans le quartier du Marché ; elles se chamaillaient : non loin il y avait une grande tablée de gens qui jouaient au loto. D’abord les joueurs s’étaient levés, ils avaient entouré les deux commères. Mais cela ne finissait pas. Alors ils étaient retournés à leur table. Et, tandis que d’une voix effrayante, tout près d’eux, elles continuaient à se promettre mutuellement à l’enfer, avec une indifférence délicieuse, comme s’ils n’entendaient rien, ils avaient repris leur partie, une petite fille tirait paisiblement les numéros d’une bouteille d’osier, et chacun, d’un air d’extrême attention, regardait son carton.

Bien qu’ils figurent à l’origine de beaucoup d’épouvantables discussions, les petits enfants sont d’ailleurs un des charmes de la ville. Ils fleurissent de leur chair rose les ruelles ombreuses : ils sont presque toujours nus ; ils se confondent sur le sol avec les petits chiens et les petits chats. Ils sont l’image vivante de l’admirable fécondité de ce peuple. Fécondité trop grande, folle fécondité. Ici, les estropiés, les difformes, les êtres bizarres sont légion. Il y a ici une végétation de vie humaine prodigieuse, mais ce n’est pas un jardin ni un parc, c’est une forêt vierge. On ne ratisse pas, on n’émonde pas. C’est l’exubérance de la nature, un fouillis hasardeux, désordonné, inextricable ; tout a poussé, c’est la forêt mystérieuse et magnifique, — mais à côté des chênes superbes, combien d’arbres mal venus, rabougris, à demi morts !

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Le cortège du petit jeune homme blond me rappelle d’autres cortèges. Celui d’un roi fou, comme au vieux temps, que je vis passer un jour à Toledo, déguisé, à cheval à l’envers sur un âne, sa tête tournée du côté de la queue de la bête. Il était entouré de joueurs de putipu et cheminait gravement sur la chaussée.

J’ai vu aussi bien des processions singulières, la procession aux sonnettes, coup de sonnette : tout le monde à genoux, les prêtres, les pénitents, les passants… On repart… Nouveau coup de sonnette, et de nouveau agenouillement général. — Le passage du Saint-Sacrement est curieux : au-dessus du prêtre qui le porte, un clerc tient une sorte de parasol chinois, quatre porteurs de lanternes anciennes l’escortent, sortes de lanternes de carrosses fichées au bout d’un long manche, un enfant de chœur sonne, la rue s’agenouille.

Quelquefois, à Naples, on entend une musique joyeuse, un orphéon s’approche, faisant vacarme : c’est un enterrement. Deux lignes de pénitents en cagoule s’avancent, tenant de gros cierges et précédant un haut catafalque rouge au sommet duquel trône un cercueil doré. Pour les enterrements de riches, le cercueil se trouve dans un carrosse entièrement vitré, traîné par six ou huit chevaux habillés de draps éclatants.

D’ailleurs, à Naples, tout ce qui tient à la mort ou à la religion est infiniment curieux. Il y a plus de quatre cents églises dans la ville. Souvent elles se font face ou elles se touchent. La concurrence entre toutes ces églises est sérieuse ; le clergé, qui est considérable, meurt de faim. J’ai vu des vieux prêtres vêtus de soutanes rapiécées et verdâtres, couverts de chapeaux à poils informes, tendre la main dans la rue. Les dimanches, si vous passez dans les ruelles voisines de la Pêcherie, on vous tirera par votre veste, on vous demandera d’entrer à l’église, on vous dira que : « Signore, la messe est prête »… Je me rappelle, à la porte d’une chapelle, un marchand de fruits à la fois criant sa marchandise et agitant par une corde une sonnette destinée à appeler les fidèles. Il disait tantôt : « Fichi, fichi, a tre soldi, tre soldi ! » et tantôt : « Alla messa ! alla messa ! alla messa ! »

Il y a dans les rues, fixés sous verre aux murs, un grand nombre de reposoirs : l’image d’une madone, un bouquet, une lumière. Les jours de fête, les enfants disposent des reposoirs sur des chaises, devant les maisons. A l’intérieur des maisons, partout des reposoirs ; point de boutiques où ne brûle une petite flamme devant quelque image ; j’en ai vu un superbe, brillant de mille feux, une fois, dans le sous-sol d’un café, là où se trouvent les cuisines et les caves.

Les moines sont innombrables ; on en croise de tous poils et de toute vêture. On voit des nonnes en robe de bure avec un très large chapeau de paille. Mais les religieux les plus communs sont les frères de Saint-François, généralement dépenaillés et fort sales. Ils ne jouissent pas dans le peuple, d’une trop bonne réputation, le fait est que j’en ai vu arrêter un dans la galerie, un soir, et c’était un curieux spectacle. Le moine marchait devant son accusateur, un petit jeune homme mince, une grande foule suivait. On passa devant la station de voitures de Saint-Ferdinand, et pour indiquer de quoi le moine s’était rendu coupable, un cocher fit en riant le plus joli geste obscène que j’aie jamais vu.

Une autre fois, au restaurant, j’avais fait l’aumône à un moine, doué d’une honnête figure. Le patron accourut : « Qu’avez-vous fait ! me dit-il. C’est un usurier. Il prête à la petite semaine avec l’argent qu’il recueille en mendiant. »

On les accuse d’ivrognerie. Un camelot, du premier janvier à la Saint-Sylvestre, gagne sa vie en vendant une petite poupée articulée représentant un franciscain. En tirant sur son capuchon, il baisse la tête en arrière, le bras, en même temps, se lève, portant à la bouche une fiasque minuscule. Toute la journée, le marchand annonce d’une voix monotone « O muonac ’mbriacone », le moine grand ivrogne.

Les moines sont entourés cependant d’un petit respect familier dans le menu peuple napolitain. Ils sont réputés connaître à l’avance les numéros qui sortiront à la loterie. Aussi le matin, quand ils font leur tournée dans les rues, leur besace finit-elle par se remplir ; ici ils attrapent une pomme de terre, là une carotte, plus loin une figue ou un piment. En échange, ils bénissent la maison de leur bienfaiteur. J’en ai vu qui bénissaient des étalages de fruitières, c’était naïf et touchant, c’était joli.

On trouve à Naples, dans le quartier de San Domenico, une rue entièrement occupée par des marchands d’objets de piété. Il y a là des enfants Jésus en plâtre à la chevelure blonde, des gros bouquets de fleurs en papier, des petits personnages pour les crèches de Noël, des flambeaux et luminaires de cuivre. C’est un endroit intéressant : très souvent on voit installé au milieu de la ruelle un sculpteur en train de donner le dernier coup de pinceau à un saint grandeur nature. Le saint, debout sur un socle en bois, la face débonnaire et le bras étendu, dessine toute la journée le même geste pacifique sur la tête des passants.

En vous promenant dans les rues, vous rencontrez souvent des enfants et même de grandes personnes habillées d’un vêtement d’un vert particulier. Ce vert est une couleur votive. La madone les a sauvées autrefois d’un danger, et elles se sont vouées à ce vert qui d’abord surprend par son ton inusité.

A midi, le canon tonne. C’est à Saint-Elme qu’on annonce le milieu de la journée. Vous verrez alors tout le petit monde qui vous entoure faire le signe de la croix en baisant son pouce.

Ce geste pieux n’est qu’un des mille gestes napolitains. Si vous voulez étudier les gestes de ce pays, gestes gracieux et très expressifs, allez dans un café, surtout au Fortunio, dont les habitués sont tout à fait du cru, et regardez les bavards. Vous admirerez alors ce que l’on peut faire dire à une main, à des doigts, sans compter le visage, d’une richesse de grimaces infinie.

Les gestes obscènes aussi ne sont pas des plus rares. Vous avez vu tout à l’heure celui du cocher regardant passer le mauvais moine. Il y en a d’autres, traditionnels et qui remontent à l’antiquité. Le peuple a conservé la superstition du mauvais œil, de la jettatura, elle existait chez les anciens, et l’on s’en préservait de la manière même dont on s’en garde aujourd’hui : en touchant ses parties basses. La représentation du sexe a toujours eu pour objet d’écarter le mauvais destin, et tous les phallus qu’on a trouvés à Pompeï, dont beaucoup énormes, sur la façade des maisons, n’avaient pas du tout pour but, comme l’ont dit les idéalistes et les amateurs de symboles, de glorifier la semence, la reproduction et la continuité de la vie. Ils étaient destinés, tout simplement, à écarter des maisons, sur lesquelles ils s’érigeaient, le mauvais sort, les événements funestes, la destinée contraire. Aujourd’hui, entrez inopinément à la Pêcherie : bien rare si vous ne voyez pas tous les pêcheurs, à l’aspect d’un visiteur étranger, porter en même temps la main à leur sexe, et même le mettre en l’air : ils se préservent contre le mauvais œil dont rien ne dit que vous ne soyez affligé.

Un de mes amis de là-bas m’a conté, à propos de la Pêcherie, un fait curieux. Il partait en voyage et avait pris, pour se rendre à la gare, une carozzella. Le cheval s’emballe, parcourt la Marine à une allure effrénée et finit par s’abattre exactement devant le Christ de la Pêcherie. Le cocher et mon ami étaient sains et saufs. Voilà tous les pêcheurs criant au miracle. Ils s’agenouillent et rendent grâce au ciel. Mon ami voulait prendre son train. A genoux, d’abord, à genoux !… Il arriva au chemin de fer bien après l’heure.

Cette piété napolitaine, très enfantine et, justement, parce qu’elle est enfantine, d’un sentiment frais, a du charme. Elle comporte beaucoup de superstition, mais elle est aussi très chrétienne : le Napolitain est bon et charitable. Un jour de fête, j’ai vu à Barbaia un banquet de pauvres. C’était délicieux. Sur la nappe blanche, chaque pauvre avait son beau morceau de pain blanc, qu’il contemplait. On le servait. Il était à l’ombre, le ciel était bleu : c’était comme au paradis. Les bonnes gens du voisinage entouraient les convives, faisant mainte et mainte réflexion gracieuse.

De là vient peut-être que le socialisme a encore peu réussi à Naples. Le fond de haine qu’on y peut découvrir s’accorde mal avec le climat doux du pays et la bonté de cœur naturelle à ses habitants. Certes la misère est aussi grande là qu’où que ce soit : elle est sans doute plus facile à supporter, à oublier, que dans des régions sombres. En hiver, au printemps, le soir vers quatre ou cinq heures, la noblesse, qui est allée défiler en landau sur la via Caracciolo, vient se montrer à Toledo : on monte la rue, au pas, pour se faire admirer, droit et digne sur les coussins de la voiture ; de chaque côté de la chaussée, un rang de badauds bénévoles regarde, très satisfait, et jamais on n’entend un cri, une parole de violence ou de jalousie. Lutte de classes, voilà un mot bien dépourvu de sens à Naples.

Ce sentiment religieux donne naissance à de belles fêtes. J’ai parlé ailleurs du retour de Montevergine qui provoque un si extraordinaire défilé de voitures sur la Riviera di Chiaia. La fête de saint Janvier, avec le miracle bi-annuel, est connue. Il y a des fêtes de quartiers, dont la plus belle est celle du Carmine, mais je l’ai décrite dans un roman. Il y a la Fête-Dieu ou des Quatre-Autels qui se célèbre principalement à Torre del Greco. Il y a enfin la bénédiction de la mer par le cardinal-archevêque. Et toutes les petites fêtes de tous les saints, dans toutes les rues, avec musique, pétards, et le gros ballon de papier portant une queue d’éponges imbibées de pétrole enflammé et qui, généralement, s’accroche à une maison et y flambe comme une torche…

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C’est charmant de sortir le matin, quand le soleil n’est pas encore chaud, et d’errer à l’aventure dans les ruelles. Tous les travailleurs sont à l’ouvrage : les savetiers, les blanchisseuses, les menuisiers, les tourneurs. La rue est un vaste atelier, chacun s’agite et fait son œuvre : celui-ci rabote sur son établi ; celui-là, un rétameur, se meut au milieu de sa ferraille et tapage. La rue est un vaste magasin : voici, alignées sur le trottoir, des rangées de chaises toutes neuves ; voici de grands lits de fer, des commodes et des armoires. Un peu plus loin, c’est une ruelle qui ressemble à un abattoir : d’énormes quartiers de viande, de rouges moitiés de bœuf pendent à des crocs de fer, et des terrines de sang traînent sur des étals au milieu de foies, de tripes et de cervelles. Même un boucher a attaché un agneau vivant à un pieu et s’apprête à l’égorger.

Mais voilà un rassemblement, une musique de flûte et de violon s’élève ; cinq musiciens aveugles, assis sur des chaises, donnent au peuple un concert. Ils ont des yeux blancs ou les paupières fermées et font des gestes raides. Ils se sont installés par hasard devant une porte où se trouve assise une vieille que je reconnais ; c’est une entremetteuse de Toledo ; ce matin, elle n’est pas coiffée, ses cheveux d’un gris sale lui tombent dans le visage ; elle a une tête sinistre d’oiseau de proie.

Cependant, une autre musique s’approche, et c’est un tintamarre de tambours accompagné de l’aigre voix du fifre : quatre garçons, vêtus de costumes bariolés, précèdent un mondor qui porte le chapeau à plume et la veste rouge du charlatan ; d’une main il tient une longue canne, de l’autre une fiasque de vin. Il s’arrête, il parle, et il fait goûter à chacun du vin de sa fiasque, le goulot passant de bouche en bouche. Il annonce le vin nouveau.

Parmi les gens qui l’entourent, j’en vois un qui, sur sa tête, porte tout un reposoir : une statue de la Madone, des bouquets de fleurs et des lampes ; à côté de celui-ci, un nain à figure de vieillard fait des grimaces aux enfants qui le regardent.

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Mais la rue à Naples est constamment curieuse. De quelque côté qu’on pose les yeux, on rencontre des objets ou des êtres qui vous mènent très loin et par le temps, car ici on se retrouve toujours, non pas aujourd’hui, mais dans le passé, et par l’espace, car nous sommes en plein Midi, c’est-à-dire avec des gens totalement différents, tout à fait lointains des gens du Nord, parmi une race qui commence à Marseille et ne finit qu’à Ceylan, avec cette espèce de gens dont les mœurs sont celles des êtres habitués à vivre au soleil. Après déjeuner, de grosses femmes dorment assises devant leurs portes, tandis que les mouches les dévorent, et des hommes en caleçon fument leur pipe sur les balcons. La nuit, quelquefois, rentrant chez vous, vous entendez à vos pieds un ronflement sonore : il y a un matelas sur le trottoir.

J’ai parlé des enfants nus ; ceux qui ne sont pas nus, mais qui le semblent parce que leur peau, en dépit du vêtement, apparaît de tous côtés, sont innombrables… Et si les Napolitains sont intéressants en général, ils le sont plus encore en particulier. La rue fourmille de types. La population qui rôde autour des cafés, par exemple, est charmante ; tous les camelots qui veulent vous vendre quelque chose, si importuns, indiscrets et gênants qu’ils soient, sont originaux : voici un marchand d’écaille et de corail, son petit coffre de bois sous le bras ; il le pose sur votre table, il l’ouvre avec lenteur et précaution comme s’il allait découvrir à vos yeux émerveillés les plus fabuleuses richesses, et le voilà qui vous présente, avec une délicatesse infinie, un collier qui vaut bien treize sous au bazar et un peigne magnifique en celluloïd. Puis il épie sur votre visage les signes d’admiration que vous allez donner. Ce camelot fait le muet : quand on lui demande le prix de sa marchandise, il montre ses lèvres pour expliquer qu’il ne peut parler, et c’est les doigts levés qu’il indique le nombre de lire que, selon lui, vaut chaque objet. Mais ceci ne vous convient pas : il va vous montrer autre chose ; il soulève lentement, très lentement, le petit plateau mobile de son coffret : Ah ! attendez ! vous allez voir ce qu’il y a là-dessous !… Il y a d’affreuses petites broches en laves du Vésuve. Hein, c’est joli, cela ! Il en prend une entre le pouce et l’index, et, la tournant et la retournant sous vos yeux, vous la fait admirer minutieusement. Il en dépose deux ou trois sur la table : Oh ! vous pouvez toucher !… Mais cela ne vous plaît pas ! Madone ! Par sa mimique, il exprime que ce n’est pas bien de se moquer ainsi d’un aussi pauvre homme que lui, et qu’il est désolé vraiment, car c’est tout ce qu’il a, et oui, certes, ce n’est pas assez beau pour votre seigneurie… Il s’éloigne. Un autre approche. Il vous parle. Il a compris que vous ne vouliez pas acheter du corail. Il sait bien, lui, ce que désire le signor. ’Na bella ragazza… Ah ! il en connaît, lui ; il connaît une ragazza, une jeune fille jolie comme les anges, il va aussitôt, si vous le voulez, vous conduire chez elle. Mais comme vous l’avez écarté, voilà des gamins qui se faufilent sous votre table, ils font des grimaces, ils vous supplient : ce qu’ils vous demandent, c’est de les laisser sucer le fond de votre verre où restent encore trois gouttes de granita fondue.

La place Saint-Ferdinand, sur laquelle se rencontrent toujours beaucoup d’étrangers, fourmille de ces types. Il faut voir, le soir, Amoroso, un vieux ruffian célèbre, arpenter toute la place en tirant la jambe, son feutre sur les yeux. On ne distingue pas ses yeux. Embusqués dans l’ombre de son chapeau derrière ses lunettes, ils fouillent toute la place. Il a aperçu un client possible. Il s’élance et il commence à le circonscrire, trottinant à côté de lui, boitillant, et frappant à petits coups le pavé de son bâton. Il porte le bras droit dans une brassière noire. Il connaît les longues attentes immobiles. Il guette. Il tire sur son cigare qu’il regarde de temps en temps ; il met les doigts dans son nez. Il est un peu voûté. Parfois il tourne la tête : on voit briller ses lunettes. Il y a cinquante ans qu’il fait la place Saint-Ferdinand, il a connu le temps des Bourbons, il a vu construire la galerie, il se rappelle l’époque où le Gambrinus s’appelait le « Café d’Italie ».

Il y a de très jolis types de mendiants : un petit bossu, portant devant lui une tablette couverte de boîtes d’allumettes et de sucreries, qui ressemble à un kobold, avec son nez crochu et sa barbiche grise… Il y a enfin le « cavalière », petit vieillard aux beaux yeux de chien, à la figure lamentable, qui veut toujours vous vendre des allumettes, inglese, signore, inglese, et dont la légende dit que c’est un gentilhomme ruiné ! Il sert de jouet à tous les gamins de la place, et l’on entend parfois des cris épouvantables, c’est le cavalière, qui, exaspéré, lève son bâton en maudissant encore quelque garnement. Pauvre cavalière, pauvre vieux chevalier ! Je l’ai vu, un jour, au café, tandis qu’un consommateur lisait son journal, s’approcher tout doucement. Il prend la tasse sur la table, y verse le fond de la petite cafetière, tire de sa poche un morceau de sucre, se sucre, tout cela avec quelles précautions pour ne faire aucun bruit !… L’autre était immobile derrière son journal. Le cavalière boit le café. Mais l’autre, qui ne disait rien et voyait tout, sort brusquement de son journal. Bah ! le cavalière n’a pas fui. Il en a vu bien d’autres. Que peut-il lui arriver ? Rien, il sait d’ailleurs que son air lamentable désarmera tout le monde. Il baisse simplement la tête. Puis, de ses bottes éculées, il s’en va, d’un pas traînant.

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Et il y a les hasards de la rencontre. Ce sont eux qui veulent que je passe dans Toledo, tandis qu’y passe aussi cet homme, lequel, allant livrer un palmier de trois mètres de haut, le porte sur sa tête, ce qui fait que la dernière branche monte à la hauteur d’un second étage et qu’on dirait là un arbre marchant. Ce sont eux aussi qui me permettent de voir une voiture de prison, une simple charrette avec une bâche, sur le siège de laquelle se trouve un carabinier, et dans le fond un homme enchaîné. Une femme aux cheveux épars suit la voiture en courant et cause avec le prisonnier.

Ce sont eux qui, un soir, m’ont permis d’être racolé par une fille, toute parée, qui portait son petit enfant dans ses bras. Et cela n’était point triste comme ce l’eût été chez nous, cela n’était pas à pleurer. C’était naturel et sans désespoir, parce qu’on était à Naples, à Naples par une soirée belle et chaude.

Ce sont eux enfin, ces hasards, qui m’ont fait rencontrer dans les rues de ce port des petits pelotons de marins japonais, qui marchaient sagement, deux par deux, une gourde d’eau en bandoulière, parce qu’il leur était défendu d’entrer dans les buvettes, et, une autre fois, les Américains, tandis que leur escadre était dans la baie, lesquels au contraire, toujours ivres, faisaient tumulte dans la ville, passaient en carozzelle au grand galop, s’attablaient, achetaient au hasard tout ce que les camelots leur présentaient, criaient, se battaient, et se faisaient presque chaque jour reconduire à leur bord par la police.