CORDOUE, SÉVILLE, CADIX

Un des plaisirs de la sous-préfecture : la musique sur les allées. Toutes les dames des fonctionnaires et leurs demoiselles se sont vêtues de corsages clairs, et l’on s’évente, on bavarde, en regardant passer les jeunes gens de la ville. Ceux-ci se cambrent. On échange des saluts distingués. De loin en loin, un piston impérieux ou le trombone autoritaire interrompt la conversation. Heureusement qu’un passage piano survient ensuite et qu’on peut aussitôt reprendre ses remarques sur le « genre » de la femme du receveur des contributions, ou sur « l’originalité » de l’entrepositaire des tabacs.

Arrivés dans la soirée à Cordoue, du balcon de l’hôtel où nous étions descendus, c’était le spectacle qui s’offrait à nos yeux : il y avait musique sur le Gran Capitan. L’avenue était illuminée, l’assistance était brillante, mais les dernières notes envolées, la foule se dispersa, les lanternes s’éteignirent, et le Gran Capitan ne fut plus rien qu’une large voie déserte et sombre de province.

Le lendemain matin, nous commençâmes à courir la cité. Ses rues sont charmantes, nettes, limpides et paisibles. Parfois, à travers une grille finement ouvragée, on aperçoit quelque délicieux patio où jase une fontaine au milieu de feuillages. Nous descendîmes ainsi jusqu’au Guadalquivir qui, vers l’heure de midi, nous apparut, mare miroitante et immobile. Son lit était à demi desséché, l’herbe y poussait. Nous avions passé le pont et nous regardions Cordoue qui, belle et aride, s’étendait sur le bord de son fleuve amaigri. Elle ressemblait assez à quelque cité morte du Rhône. Nous la voyions en face de nous, silencieuse et solitaire. Les quais, le pont étaient déserts. Rien ne bougeait. De loin en loin, seulement, un homme, avec un mulet, piétinant dans la poussière, gagnait la campagne. On eût dit que la cité était abandonnée, ou si ancienne qu’elle n’avait plus la force de vivre, et le vieux fleuve, gagné par toute cette immobilité, s’arrêtait, lui aussi, et il oubliait de couler. Sous une arche du pont, sur une langue de terre émergeant de la rivière, un troupeau de porcs noirs dévoraient du grain qu’un porcher leur jetait, on entendait des grognements ; deux vaches placides ruminaient sur la rive… Nous laissâmes le Guadalquivir et regagnâmes l’intérieur de la ville.

Nous entrâmes dans la Mezquita. C’est la cathédrale. C’était jadis une mosquée, la plus grande et la plus admirable de toutes les mosquées de l’Islam. Elle demeure un extraordinaire monument avec sa forêt de colonnes qui la fait paraître infinie et tous ses arceaux arabes rouges et blancs. La mosquée est devenue cathédrale, mais rien de chrétien n’y respire. Le chœur catholique, ajouté, est là en étranger et en intrus, et c’est la chapelle de San Fernando, aussi mauresque, en dépit des armes plaquées de Ferdinand et d’Isabelle, aussi mauresque qu’une salle de l’Alhambra, c’est les petits autels çà et là disséminés et décorés d’anciennes faïences orientales qui sont la réalité du saint lieu. Dieu n’est point chez lui à la Mezquita, il est en visite chez Allah. L’incroyant qui la parcourt y éprouve des impressions singulières. Il est fortifié dans son détachement de toutes les religions, ou, si l’on préfère, dans son goût égal pour toutes les religions. Cela est d’accord avec sa manière de sentir que ces mêmes voûtes, où s’élèvent aujourd’hui des psaumes catholiques, aient autrefois retenti à l’aigre voix des Arabes célébrant leur divinité. On a vu des temples romains, jadis élevés à Vénus ou Junon, devenir, après quelques siècles, des sanctuaires de la Vierge. Tout passe, et nos religions comme nous-mêmes. La mosquée d’Allah, où Dieu est logé aujourd’hui, quelle foi abritera-t-elle demain ?

Réflexions qui me maintenaient avec force dans la mélancolie de Cordoue. D’ailleurs, en voyage, tout ne conduit-il pas à la mélancolie ? On s’y trouve constamment en face du passé. Le présent, alors, prend sa vraie place, bien petite. « La vie est une auberge, la mort est la maison. » Ce triste proverbe-là vous vient à l’esprit plus d’une fois par jour, lorsque vous errez à travers pays.

Il nous arriva pourtant une petite aventure qui nous égaya. On sait que le clergé espagnol fait payer volontiers les visiteurs de ses églises, et, lorsqu’on franchit le seuil d’une cathédrale, quelqu’un aussitôt vous aborde, qui vous mène à la sacristie. Là, contre bon argent, il vous est délivré un billet détaché d’un carnet à souche. Mais vous avez payé : tout vous sera montré. Un homme, armé d’un trousseau de clefs énorme, vous conduit, il vous découvre le trésor, il vous introduit dans la garde-robe épiscopale, il vous fait voir les tableaux, il vous ouvre les portes des chapelles fermées… A Cordoue, nous n’avions rien payé. Au milieu de la mosquée, nous avisons une sorte de pièce carrée, précisément la chapelle de San Fernando, à laquelle on accédait par un escalier mobile en bois. La baie donnant sur l’église était close par un rideau, mais mal close, et l’on apercevait une riche décoration arabe. Nous poussons l’escalier contre le mur, nous montons, soulevons le rideau, et pénétrons dans cette chambre orientale. Or, un sacristain nous avait vus, et, tandis que nous admirions la magnificence de ces murs, nous entendions sur les dalles du temple son pas se hâter de notre côté. Il parut, une pancarte sous le bras. Puis, avec un sourire engageant, il nous mit sa pancarte devant les yeux. Elle portait : Capilla de San Fernando, 2 pesetas. D’un air non moins aimable que le sien, nous lui déclarâmes que nous ne paierions rien. Il n’insista pas, il en prit subitement son parti. Nous lui donnâmes alors un petit pourboire, dont il nous rendit « muchisimas gracias ».

Comme nous sortions de la Mezquita, nous rencontrâmes deux étrangers, qu’à leur air papillonnant, nous reconnûmes pour des Français. Nous les évitâmes avec soin. Ce qui, peut-être, est le plus désagréable hors de France, c’est de rencontrer des Français. Généralement ils ont l’esprit du boulevard et désirent à toutes forces le montrer, ils ne regardent rien, mais font des mots sur tout : ils sont décidément supérieurs à tout ce qu’ils voient. L’un de ceux que nous avions aperçus appartenait à l’espèce photographe, il portait une boîte noire à la main, et l’on sentait, même de loin, que, pour lui, ce qui importait surtout en voyage, c’était de faire des bonnes photographies.

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Dans la journée, nous allâmes visiter l’Alcazar, l’ancien palais des rois maures. Mais il y reste fort peu de chose. C’est maintenant une prison : pour cette raison et à cause de la vue qu’on découvre de là, nous n’avons pas regretté notre visite. Nous étions montés sur un chemin de ronde, duquel nous dominions toute la campagne alentour, les eaux endormies du Guadalquivir, d’immenses plaines arides, et des collines dans le fond. Au milieu de ce grand tableau, nous respirions largement. Or, juste au-dessous de nous, nous pouvions découvrir en même temps une cour de prison, un rectangle fermé où des hommes, sans cesse, allaient et venaient comme des bêtes en cage. Le contraste entre la vaste nature libre et le petit coin étouffant des prisonniers que nous considérions à la fois était saisissant. Nous étions là-haut, nous voyions autour de nous jusqu’à l’horizon, nos regards couraient au hasard de tous côtés, capricieux, vagabonds : ils étaient enfermés et ne voyaient que le ciel sur leur tête et quatre murs. Nous ressentions l’impatience de leurs allées et venues toujours sur la même ligne ; nous devinions qu’ils voulaient abattre le temps. Et quel désir intense de s’envoler en levant les yeux ! Toute la dureté de cette vie captive nous étreignait…

Nous quittâmes l’Alcazar, mais nous ne fîmes guère d’autre usage de notre liberté que d’errer sans plaisir dans des rues inanimées… Nous nous trouvâmes, vers le crépuscule, dans un jardin planté, à l’extrémité de la ville, et où quelques Cordouans s’étiraient en bâillant. Cette liberté, à laquelle aspiraient si passionnément les prisonniers de l’Alcazar, il était trop certain qu’elle était impossible ici à employer avec satisfaction. Où aller, que faire ! Éternelle question que se posent tous les habitants des cités endormies. Du banc sur lequel nous étions assis, nous voyions le soir envelopper de vaporeuses et lointaines sierras. Les ombres s’allongeaient, mais le silence était brisé par des accents de trompette — quelque troupe, près de là, devait manœuvrer — ils n’aboutissaient qu’à souligner encore l’ennui et la torpeur universelle.

Une petite ville sommeillante qui ne semble plus avoir été élevée que pour permettre à une garnison sans importance d’y faire l’exercice, voilà donc ce qu’était devenue Cordoue, Cordoue la Sainte, la Mecque de l’Occident, la capitale des Maures !

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L’image que nous nous formons d’une ville avant de la connaître, ne ressemble jamais à celle que nous voyons paraître quand les hasards de la vie nous y mènent. Mais il n’y a que les mauvais poètes pour dire que leur rêve est plus beau que la réalité. La réalité est plus belle parce qu’elle est nécessaire, et quand on met le pied dans une cité qu’on avait imaginée différente, on comprend peu à peu toutes ses raisons d’être telle qu’elle est, et ces puissantes raisons vous la font vite préférer à l’image que vous vous en étiez forgée arbitrairement.

J’éprouvai une déception en arrivant à Séville. Rien n’y était conforme à mes prévisions. J’imaginais une ville d’un pittoresque débordant, très populacière et montée de ton. Mes longs séjours à Naples, ainsi que mes passages fréquents à Marseille, avaient composé en moi un type de cité méridionale dont je m’attendais à retrouver les caractères en Andalousie, comme en Provence et dans le sud de l’Italie. Séville m’étonna par sa netteté, par son air de sagesse, par sa noblesse délicate. Je m’attendais à des ruelles grasses, à des étalages désordonnés de fruits rouges et de légumes d’or, à des nuées de moines sales et de prêtres crasseux, à d’horribles mendiants, à de la pouillerie superbe dans un grand soleil. Je trouvai des petites rues d’une propreté flamande, des maisons peintes à neuf, de beaux chevaux et de fiers cavaliers. Le faubourg de Triana, même, dont on m’avait vanté la truculence, me parut bien piètre en regard des bas quartiers de Naples et de Gênes.

Je promenai deux ou trois jours ma déception à travers Séville. Puis, peu à peu, sa fine atmosphère me pénétra, et je recueillis par-ci, par-là, des impressions charmantes. Je m’habituai enfin à l’idée de n’avoir pas rencontré ce que j’attendais. J’attachai plus de prix à ce que j’avais trouvé. Un jour, je vis que tout cela pour moi était nouveau, et d’une autre qualité que le Midi que j’avais déjà connu, et fort précieux : j’étais conquis, mes yeux étaient ouverts au charme sévillan.

Séville n’est pas une cité plébéienne, une commère bouillonnante de force, grossière et magnifique comme Marseille. C’est une fine, délicate et orgueilleuse jeune fille. Il faut avoir erré au hasard à travers les jolies calles, avoir vu se profiler sur le ciel quelques clochers bleus, avoir déniché de petites églises pleines d’azulejos et de beaux tableaux. On s’est perdu dans cette ville difficile, enchevêtrée comme une ville arabe : on a vu en passant, on ne saurait dire où, des patios délicieux… Et l’on s’est enfin retrouvé place de la Cathédrale, devant la Giralda… Mais l’on avait goûté l’atmosphère particulière de Séville, orientale, paresseuse et voluptueuse, et l’on avait senti que la vie ici devait être douce et raffinée.

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Nous avions un ami à Séville. Il habitait près de la « Casa de Pilatos », qui est parée si somptueusement de faïences arabes, une petite maison andalouse. La porte de la rue, toujours ouverte, laisse voir un vestibule, puis une grille, à travers laquelle on découvre le « patio ». Si l’on se tient dans le patio, et qu’on désire n’être pas gêné par l’indiscret regard des passants, on place derrière la grille un paravent.

C’est là, dans son patio tout blanc, que nous allâmes trouver notre ami, un matin. Un jet d’eau chantait dans un bassin ; autour, soutenue par une arcade mauresque, régnait une voûte aux belles ombres. Assis dans de légers fauteuils d’osier, nous causions paisiblement, jouissant du charme de ce qui nous entourait, de la fraîcheur et du murmure du jet d’eau, de la douceur des murs blancs, de la forme des voûtes. Une servante nous avait versé du manzanille, et tout en goûtant le parfum de ce vin gracieux, nous devisions allègrement. J’exposais à notre ami mon plaisir en voyant peu à peu se découvrir pour moi la séduction de Séville, il nous contait sur le peuple d’ici, qu’il aimait, de charmantes anecdotes. Je jouissais du confortable andalou qui ressemble à celui de l’Orient et diffère totalement de celui du Nord. Ici la nature, — l’air tiède, l’atmosphère pure, le soleil — collabore pour le principal à notre bien-être. Il s’agit simplement, quant à nous, d’adapter à la beauté et au voluptueux bonheur qui flotte partout sous le ciel notre petite maison. Un velum tendu sur le patio, quand les rayons du soleil brûlent, et qu’on pourra tirer afin de voir l’azur, quand ils s’adouciront, y suffira. Et, assis à l’ombre parmi les blancs et les riches gris des murs, la musique jolie des gouttes d’eau nous berçant, nous serons divinement bien pour laisser passer nonchalamment les heures, en en goûtant toute la poésie.

Notre ami nous expliquait que, dans les maisons sévillanes, l’hiver, on vit au premier étage, et l’été, quand il fait chaud, on descend au rez-de-chaussée. Les murs sont épais. Dans la maison l’on a toujours frais : on ne sort pas. Et c’est ce qui, pour le voyageur passant par Séville en été, y rend l’existence mystérieuse. La rue est à peu près vide, et l’on n’y rencontre presque jamais de femme. Aussitôt donc, les maisons, cette vie secrète, tout ce qu’on ne voit pas derrière ces murs, devient attirant, chargé de poésie, et fait rêver. Surtout, pour peu qu’à travers une grille, l’on ait aperçu un de ces patios délicieux, qui semblent arrangés à souhait pour quelque paresseuse et tyrannique sultane.

Le déjeuner fut servi dans le patio. La maîtresse de céans, dont les beaux bras sortaient d’un peignoir très empesé, nous servit certains pâtés frits de viande au jerez qui nous firent mesurer toute la finesse de la cuisine sévillane. La chère qu’il fait indique tout de suite au voyageur de goût si le pays où il arrive est de mœurs grossières ou délicates. Dans la plus mauvaise auberge, il se peut renseigner sur ce point-là. Le plat est-il mal préparé, on reconnaît cependant s’il est conçu par un peuple à l’âme polie ou simplement rustique. Mais chez notre ami, à l’excellence de la conception se joignait une exécution impeccable. Et n’eussions-nous vu encore de Séville que ce patio, et ni la Giralda, ni les jolies rues, ni les Délicias, ni les clochers bleus, sur la seule attestation de ces pâtés au jerez, nous eussions été convaincus du raffinement de la cité où nous étions parvenus.

Le dame à la blanche robe empesée prit une guitare et en toucha paresseusement les cordes. Et elle chanta de ces chansons espagnoles qui n’ont qu’une phrase, et cette phrase est une fleur de poésie. Nous nous étions un peu écartés de la table, nous avions allumé des cigarettes, nous écoutions. Nous écoutions la belle voix qui disait des paroles passionnées, la grave et sonore guitare, et le bavardage en cristal du jet d’eau. Puis l’on dansa. La sœur de la dame fut chercher une fille qui cousait dans une salle de la maison. C’était une ouvrière à la journée ; de mise bien simple, tout en noir, elle était cependant, en véritable andalouse, coiffée et vêtue avec un soin extrême. Toutes les deux, castagnettes aux doigts, dansèrent des sévillanes aux figures vives et gracieuses. Et comme nous étions ravis de cette heure délicate et d’être tout à coup devenus des Sévillans chez eux : « Je vais essayer, dit notre ami, de vous arranger une petite fête pour ce soir. » Là-dessus, il eut un court entretien avec la petite couturière. « Eh bien, nous dit-il, je crois que cela ira… »

Nous sortîmes, nous nous promenâmes dans la ville, nous profitâmes joyeusement de cette belle journée. Puis nous allâmes dîner à l’hôtel. Et ensuite, avec notre ami qui nous avait accompagnés, nous retournâmes chez lui. Ce fut exquis. Dans le patio, cinq ou six jeunes filles étaient assises, et nous attendaient en babillant. Elles étaient parées, coiffées, vêtues de clair. Le jet d’eau jasait maintenant dans la pénombre. Des lumières éclairaient doucement le patio, laissant le haut de la maison dans une suave nuit. Sous la voûte, un vieux guitariste qui, avec son grand chapeau, avait l’air de sortir d’un tableau de Manet, jouait en virtuose et pour lui-même. Il attaqua un air de danse. Alors les castagnettes s’y mirent : quatre jeunes filles se levèrent et elles commencèrent à baller. Leurs mouvements étaient jolis et toutes leurs attitudes harmonieuses, elles dansaient avec plaisir, et pour elles bien plus que pour nous… Appuyé à une colonne dans un coin du patio, je les regardais en silence, savourant tout ce que, pour moi qui étais de si loin et d’un pays si différent, cette minute renfermait de touchant. C’est charmant et c’est mélancolique d’être un étranger : on goûte une foule de détails qui échappent à l’autochtone, et ils répandent pour vous une saveur vraiment enivrante : cependant, ne pas être un étranger, pouvoir parler tout de suite à ces filles selon leur âme ! être d’ici, être le frère, l’ami de tout ce qui est ici ! jouir de la tendresse, de la caresse, de la connaissance intime de toutes ces choses, être de la famille ! Hélas ! jamais, je ne serai chez moi dans une maison pareille et sous ce ciel ! On a la nostalgie de tous les pays qui ne sont point le vôtre, comme de toutes les époques où l’on n’a point vécu. On voudrait passionnément être de partout et de toujours… Elles dansaient, la guitare sonnait, le jet d’eau s’élançait, l’air était doux, je regardais ce spectacle comme dans un rêve.

Bientôt on entendit dans le vestibule, derrière le paravent et dans la rue, un bruit de castagnettes qui répondait à celui du patio. C’était tous les enfants du voisinage, qui, attirés par le bruit de la fête, étaient accourus, et qui dansaient maintenant, dehors, sur le pavé, profitant de la guitare. Cet amour de la danse m’enchanta.

Cependant on sonna à la porte, et une femme d’un certain âge entra dans le patio. C’était la mère d’une des jeunes filles, celle-ci bientôt partit, puis ses amies la suivirent, et puis le guitariste. Et nous restâmes seuls avec notre ami, la belle maîtresse de maison, et la servante, à laquelle on avait fait danser un tango, et qui, maintenant, après la fête, se reposait sans façons dans un fauteuil et s’éventait. « Et savez-vous, — nous dit alors notre ami, — qui étaient ces fines et jolies jeunes filles, si bien parées, et dansant avec un tel art ?… Simplement, les voisines de palier de la petite couturière que vous avez vue ici cet après-midi ; des ouvrières comme elle, et qui n’ont pas été choisies. Ici, toutes savent ainsi danser ! »

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Cela n’empêche pas nos bons touristes d’affirmer en revenant d’Espagne que l’on n’y danse pas. Il est même devenu d’un esprit très courant de déclarer, avec un sourire, qu’il n’y a de danseuses espagnoles qu’à Paris. L’acteur Gémier, qui était allé se documenter à Séville pour la mise en scène de la Femme et le Pantin, en revenait naguère avec cette opinion-là. Cependant, si l’on ne peut pénétrer dans un intérieur andalou qui vous convainque que, tout en devenant un article d’exportation, la danse n’en est pas moins restée toujours dans le sang et dans les mœurs de là-bas, il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi pour s’en rendre compte. Dès que deux enfants s’amusent sur une place, à Séville, la petite fille joue à danser, le petit garçon joue à taurer. Pas besoin d’un bien grand effort de raisonnement pour en conclure, sachant que les jeux des enfants vivent d’imitation, qu’on danse beaucoup à Séville et qu’on y courre beaucoup le taureau. D’ailleurs, si l’on veut voir danser, on trouve presque toujours des troupes de danseurs aux « Novedades », et souvent aussi à « Miramar », un cabaret de faubourg en plein air, situé à Triana, près du Guadalquivir.

Les Andalous m’ont paru aimer autant à voir danser des grosses femmes que des minces ; j’ai d’ailleurs pu saisir, une fois, à Miramar, combien certaines Espagnoles très fortes, pouvaient cependant, en dansant, déployer de vraies grâces. Pour voir ce dernier cabaret, il faut se trouver à Séville pendant la belle saison, mais c’est naturellement en cette saison-là qu’il convient de visiter l’Andalousie, ainsi que tous les pays méridionaux. Il suffit d’éviter le mois de la canicule.

Otero, qui est le grand maître de danse de Séville, organise pour les touristes, ce qu’il appelle des « bailes ingleses », des bals anglais, ou bals pour les Anglais. J’ai assisté à l’une de ces séances, où il y avait plusieurs bons sujets. Mais bien entendu, cela est tout exhibition, et il est infiniment plus intéressant de voir des Andalous qui dansent pour eux-mêmes que des professionnels qu’on pourrait rencontrer sur une scène n’importe où en Europe. Le plus singulier peut-être de cette séance, c’est que notre ancien ministre Pelletan y assistait également. On lui présenta Otero, il garda longuement dans sa main serrée la main d’Otero, par une habitude d’homme public qui a énormément félicité dans sa vie, et tout comme si c’eût été la main d’un secrétaire de syndicat ou de meneur d’une grève d’inscrits. Et il répétait avec l’enthousiasme indifférent d’un homme politique : « Admirable ! admirable ! admirable !… » Otero, à l’espagnole, mettait pour remercier la main sur son cœur.

Je suis allé plusieurs fois, le soir, au cours de danse d’Otero. C’est bien curieux. On prétend que cet Otero serait un oncle de la belle Otero, j’ignore si c’est exact : pour lui, il est en tout cas fort laid. Mais c’est un excellent maître. Il donne des leçons particulières aux jeunes filles des meilleures familles, et, le soir, deux fois par semaine, il ouvre un cours où, pour une somme très modique, n’importe quelle belle enfant peut apprendre à danser. Le vestibule est rempli de femmes assises par terre, lesquelles n’ont pu trouver place plus avant. J’arrive au milieu d’un grand bruit de castagnettes et dans le vent de toutes les jupes qui tournent ensemble. Et comme je demande le maëstro, on va le chercher, et, tout en secouant la tête pour donner la mesure, et tout en jouant des castagnettes, Otero s’approche et m’introduit. Les murs du patio où l’on danse sont couverts de vieilles affiches de corridas, ainsi que la petite salle attenante où le piano fait rage et où l’on danse aussi. Sur le banc qui court le long du mur, des mères sont assises en rang d’oignon et regardent la danse. Il y a là, s’agitant, toutes sortes de filles, depuis celles qui viennent simplement pour apprendre et qui sont modestes, jusqu’à celles qui veulent devenir des professionnelles, qui se voient déjà lancées et reines d’élégance, s’exercent à être provocantes, et sont effrontées. A la manière dont elles dansent, on voit aussitôt d’où elles sortent et où elles vont. Il y a aussi des petites filles, de toutes petites, neuf ou dix ans, et c’est elles quelquefois qui dansent le mieux. Cependant Otero tape dans ses mains : tout le monde en place ! Le piano part, et au bruit des excitantes castagnettes, voilà tous ces corps qui virent, voltent, tournent, sautent et se ploient en même temps. C’est un extraordinaire ballet, rythmé toujours par la cadence nette et forte de cinquante claquettes et que mène le pianiste, répétant obstinément quelque phrase de danse, penché sur son clavier derrière ses lunettes noires. Et c’est, presque sans arrêt, une succession étonnante de peteneras, de habaneras, de tangos et de fandangos. On s’en donne à cœur joie. Les jolies filles y mettent un feu ardent. Et elles sont roses, elles ont chaud, leurs yeux brillent, elles sont heureuses…

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La perle de Séville, c’est sans doute, avec la Giralda, l’Alcazar. Non pas le palais qui, lorsqu’on a vu l’Alhambra de Grenade, ne touche plus guère, mais les jardins. Ils sont parmi les plus beaux du monde. Ils ne contiennent point des essences infiniment rares, mais leur mahométane ordonnance sous ce ciel bleu, et le voluptueux chant du Sud de leurs feuillages est incomparable. Il y a là une poésie tout orientale et délicieuse. Sous les grands palmiers, des massifs de camélias, de magnolias et d’orangers, glorieux et chargés de parfums, se suivent, encadrés par des bordures de faïences de couleurs. Au milieu des massifs, des trottoirs dallés procèdent, sous lesquels ont été pratiquées certaines machines hydrauliques qui, sur un signe, se mettent à jouer, rafraîchissant de leurs minces gerbes entrelacées le sol de marbre. A gauche, une très haute arcade en rocaille, avec des échappées sur l’azur, borne le jardin. Et l’on voit se profiler sur le ciel, là-bas, la tour mauresque de la Giralda. Enfin un délicieux pavillon de repos, élevé par Charles-Quint, plein d’ombre et décoré d’admirables azulejos, se trouve au milieu des jardins. Au bord de ceux-ci, et pratiquée sous le palais, on rencontre la piscine de Marie de Padilla, la favorite du roi, du bain de laquelle on raconte que les courtisans, par galante flatterie, buvaient l’eau.

Mais que ces jardins-là soient si beaux, si délicats et si voluptueux, cela surprend moins qu’ailleurs à Séville raffinée et comme gonflée d’un chant d’allégresse radieux. Ce midi de l’Espagne est doux et tendre en même temps qu’éclatant. Et à Séville encore il y a de charmants jardins pour les amants, qui ne sont que de simples jardins sans l’art et la splendeur de ceux de l’Alcazar, le parc Marie-Louise, le paseo de Gracia, avec ce restaurant Eritaña aux chalets et aux bosquets discrets, cachés dans la verdure. La collaboration de la lumière, de l’azur et des arbres, prend là-bas une expression, un accent merveilleux.

A Séville, mainte chose est douce et gracieuse, et propre à faire rêver. C’est une ville noble, qui porte un tact et des manières de gentilhomme. Elle est trois fois noble, dans l’histoire, dans la littérature, dans l’art. De là sans doute qu’on s’y entende si parfaitement à bien vivre. Les cercles à l’un desquels, comme étranger et sur la présentation de notre ami, j’avais été admis pour quelques jours, sont agréables. Les meilleurs sont situés à « Las Sierpes », la rue la plus animée de la ville, et qui est curieuse et d’un charme particulier, parce que les voitures, ni les cavaliers ne peuvent y passer. On s’y promène donc à pied et, au fort de la journée, des velums, tendus d’une maison à l’autre à la hauteur des toits, protègent du soleil et maintiennent dans la rue une reposante pénombre. Assis dans de bons fauteuils, soit dans la rue même devant le cercle, soit dans un vaste hall surélevé de quelques marches, on se distrait agréablement en bavardant, tout en suivant le mouvement des passants.

Tout est disposé pour vivre avec un plaisir paresseux. A l’hôtel, dans le vestibule, les dossiers des rockings étaient munis de ventilateurs. Grâce à un mécanisme ingénieux, ceux-ci étaient mus dès qu’on se balançait, par l’effet même du balancement. Ainsi, sans seulement avoir la peine de s’éventer, on avait bien frais.

Mais ce peuple nonchalant a la plus fière attitude. Le torse de l’homme se cambre superbement dans sa petite veste courte et la sombre figure rasée ouvre, sous le chapeau de feutre plat, des yeux de mâle énergie. Les cavaliers qu’on rencontre dans les rues sont magnifiques ; montés sur d’admirables bêtes, les pieds dans de larges étriers arabes, une main sur la hanche, et droits sur leur selle, ils passent avec noblesse. Quant aux femmes, elles sont toutes exquises, les plus laides même sont charmantes, car elles ont la grâce. Coquettes et extrêmement soignées dans leur costume, elles ne portent pas de chapeau, mais quelquefois la mantille, qui fait de jolis dessins sur les corsages clairs, plus souvent elles vont tête nue. Et quel chapeau vaut, comme piquante parure, des beaux cheveux coiffés avec art ?

J’ai assisté, un soir, à une manifestation qui m’a frappé par son goût et sa discrétion. Un train de blessés et de malades, revenant du Maroc, était arrivé à Séville. De la gare à l’hôpital, les soldats étaient menés en voiture, ils traversaient la ville. Il faisait nuit, il pouvait être dix ou onze heures du soir. D’ailleurs la place, où je rencontrai le rassemblement qui s’était formé sur le passage des voitures, était très éclairée. Une voiture arrivait, la capote baissée, mais laissant cependant apercevoir la figure hâve du malade et ses vêtements déchirés et souillés par la guerre. Alors il ne s’élevait pas un cri, pas une acclamation, on ne désirait point acclamer le gouvernement, ni cette campagne qui inspirait bien des craintes et de la méfiance. Mais une salve d’applaudissements éclatait, d’applaudissements émus et enthousiastes. Cela, c’était pour les blessés, c’était pour le courage et l’honneur espagnol !

D’ailleurs tous les Sévillans sont d’esprit fin et discret. Comme je visitais une fabrique de faïences, et que je regardais un ouvrier qui, d’une main très sûre, dessinait des filets sur l’assiette qui tournait devant lui, l’ami qui m’accompagnait me cita une savoureuse réponse d’un faïencier auquel il avait dit : « Ce doit être difficile à faire… » L’autre lui répondit doucement, avec une narquoiserie paisible : « Ah ! il faut d’abord apprendre à s’asseoir ! »

Les coutumes demeurent jolies. Chaque soir, en rentrant chez moi, je passais devant un jeune homme appuyé avec passion contre la grille d’une fenêtre. Il tournait le dos à la rue, et l’on sentait qu’il ignorait profondément ce qui se passait derrière lui, il parlait à voix basse à quelqu’un qu’on ne voyait pas et qui se trouvait dans la chambre, derrière la grille. C’était un fiancé faisant la cour à sa fiancée. Car tel est l’usage à Séville. Chaque soir il vient, ils se parlent tendrement à travers la grille… Il partait tard.

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J’ai visité la cathédrale. Pour mes quarante sous, j’ai eu non seulement le droit de voir une riche collection de tableaux, et le trésor qu’on vous montre, comme l’endroit est sombre, à l’aide d’une bougie fixée au bout d’un long manche, mais encore celui d’entrer dans de vastes armoires où sont rangées des chapes anciennes de grand prix, qu’on déballe l’une après l’autre devant vous. J’avais alors l’impression singulière et un peu gênante de me trouver dans la garde-robe de l’archevêque.

Au Musée j’ai vu, avec les étranges et saisissants Zurbaran que l’on connaît, la galerie de Murillo, qu’on ne peut comprendre qu’à Séville. Sévillan, il vaut surtout par la vérité andalouse de ses figures de femmes, dont il a rendu admirablement les joues rondes, la douceur tendre et enjouée, l’expression, le regard.

A la Caridad, j’ai vu, dans une chapelle aux murs somptueusement tendus de damas rouge, ce Valdés Leal si étonnant où le peintre a représenté un évêque mort, dont le squelette est chargé des ornements de sa dignité, la mitre, la chape, la crosse. Le peintre a traité les os, comme les étoffes et les ors, avec une minutie de flamand, et c’est une riche symphonie macabre. Je me rappelais les squelettes des Cappuccini de Palerme et je pouvais goûter la vérité de cette belle et horrible peinture. D’ailleurs, l’idée qu’exprimait ce tableau est chaque jour sensible au voyageur qui, errant sans cesse à travers les cimetières, s’entend répéter chaque jour par son cœur : Tu passeras… « La vie est une hôtellerie, la mort est la maison. »

Dans une salle de la Caridad, on voit le moulage de la tête de Don Juan, duquel Barrès en le voyant écrivit : « Nul doute pour qui observe ce visage, Don Juan était une âme sans complications, mais forte, et de vie intérieure trop vigoureuse pour s’embarrasser d’aucun obstacle. Il ne lui coûte pas plus d’étonner le monde par sa conversion qu’auparavant d’épouvanter les timides, de scandaliser les sages, et de désespérer ses amantes, tôt délaissées après un flot d’amour. »

Don Juan fut le fondateur de la confrérie à laquelle appartient toujours la Caridad.


Mais en visitant les curiosités et les œuvres d’art de Séville, je ne négligeais pas de parcourir les environs.

Je pris, un jour, à la Tour de l’Or, un bateau qui descendait le Guadalquivir jusqu’à Corra. Les rives, plates et monotones, sont bordées de hauts buissons de plantes d’eau. Le pays semble peu habité. Il y a là des ganaderias, de vastes propriétés incultes où l’on élève des taureaux. De temps en temps, sur le bord piétiné du fleuve, on aperçoit des troupeaux de taureaux qui boivent.

Une autre fois, j’allai de l’autre côté de Séville, jusqu’à Italica, où fut une ville romaine qui donna naissance aux empereurs Trajan, Hadrien, Théodose. Les ruines d’un théâtre y subsistent encore parmi la campagne nue et déserte, et que l’on traverse sur une route si défoncée et poussiéreuse, que mon cocher préférait la longer en roulant dans les champs moissonnés. La terre, brune et chaude, s’étendait, sans un pli, jusqu’à l’horizon. Notre poussière faisait des nuages que le soleil colorait. Nous traversions quelquefois un pauvre village. Et nous croisions de pittoresques caravanes d’ânes aux harnais éclatants sur lesquels les paysans andalous se tenaient aussi droits et aussi fiers qu’à cheval. Je crois que les hommes de cette race sont les seuls qui puissent, même à âne, garder de la noblesse. Cette campagne unie n’était point morne ni ennuyeuse : elle était rude, âpre et forte.

J’ai acheté au marché de Séville un souvenir, un grillon dans une petite cage qu’on me donna pour un réal. Je le mis sur mon balcon, il chantait éperdument la nuit, et quand je rentrais, de très loin je l’entendais me crier où était ma maison. Il devint un objet de grande sollicitude pour la servante de l’hôtel : elle le bourrait de friandises, de tomates et de concombres.

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Je tombai à Cadix en plein enthousiasme patriotique. Le soir de mon arrivée, on avait précisément reçu la nouvelle de la prise du Gurugu. Le dîner s’achevait quand j’entendis un grand tumulte dans la rue : des sonneries de trompettes, des cris, le piétinement d’une foule. Je me précipitai dehors : dans l’étroite rue noire une cohue d’hommes se pressait. Je suivis le flot… Nous arrivâmes sur une place où une musique militaire jouait le chant national, de tous les côtés s’élevaient des acclamations ; on criait : « Viva España ! Viva el ejercito español ! » Les cloches sonnaient à toute volée. On distribuait des bulletins qui portaient la dépêche parvenue quelques heures auparavant et annonçant la victoire ; des gamins passaient, agitant des drapeaux ; les fenêtres étaient illuminées ; un marchand de cravates avait laissé sa vitrine éclairée, et il avait dessiné en nœuds de cravates : Viva el ejercito español ! Enfin, toute la soirée, ce fut une agitation, une ivresse patriotique qui ne semblait pas pouvoir se calmer.

J’avoue que j’étais ému moi-même par toute cette émotion, par cette explosion de joie populaire. J’y distinguais du soulagement : en cette minute les Espagnols sentaient se soulever et se retirer de leur poitrine le poids qui les oppressait. Enfin des jours meilleurs allaient donc luire pour l’Espagne ! C’était donc fini d’être vaincu, humilié, diminué[6] ! Cette prise du Gurugu, c’était l’espoir qui renaissait, l’espoir de redevenir superbes, de redevenir soi-même, de redevenir des citoyens de la grande et puissante Espagne. Et moi-même, étranger, je me disais : Si cela était vrai ! Si l’Espagne pouvait revivre ! Ah ! quel dommage que cette race si belle soit ainsi frappée ! Un sang qui a dominé l’Europe, qui a couvert les mers de sa gloire, qui a porté sa couleur sur tout un lointain continent. Ce noble sang ! Et sera-ce vraiment les ours d’Allemagne et les barbares d’Amérique qui auront raison de nous, latins ? Ah ! pourquoi ne peut-on rêver une union des peuples espagnols, des républiques d’outre-océan et du royaume d’ici, une fraternelle alliance entre tous ces hommes de même langue et de même origine ?… Cela ferait encore un bel empire, et l’Espagne, avec le sentiment de sa puissance, retrouverait la force de vivre, de croître, de dominer, d’assurer enfin le combat entre notre idéalisme, notre poésie et la platitude germanique et anglo-saxonne. Ah ! ce n’est qu’un rêve, car un Brésilien d’aujourd’hui ne se désire pas davantage Espagnol qu’un Canadien ne se veut Français !

[6] La perte des Antilles, après tant d’autres malheurs, a beaucoup frappé et découragé les Espagnols.

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Le lendemain matin, toute cette fièvre avait disparu. J’ouvris ma fenêtre au soleil, et je passai sur le balcon pour apercevoir un peu Cadix dont je n’avais pas distingué grand’chose la veille au soir. Tout était blanc, et, au-dessus de beaucoup de maisons, s’élevaient des tours carrées, couronnées par une terrasse, des miradores, desquelles on pouvait observer au loin la mer. Bien que tout blanc, cela ne ressemblait pas à une ville maure, mais c’était très différent aussi d’une ville andalouse. On voyait de tous côtés l’océan, et l’on se fût cru au bout du monde, dans quelque colonie de rêve. Je me rappelais le mot des Arabes qui disent de Cadix que c’est un plat d’argent posé sur la mer.

Je me promenai dans les rues qui sont très étroites et claires. Beaucoup de maisons portaient des sortes de balcons vitrés ; d’une autre forme que celles de Séville, elles n’étaient point closes comme elles : les Gaditans s’enfermaient moins que les Sévillans, ils s’intéressaient davantage à la vie extérieure. Je vis des places bourrées d’arbres, l’une entre autres, la plaza de Mina, qui est un ancien jardin de couvent, dont la végétation est exubérante et qui, avec la tache rouge de ses massifs au milieu des palmiers, et entourée de la blancheur des maisons, se montre d’une extraordinaire beauté. On dirait d’ailleurs que sur cette petite presqu’île où le terrain est mesuré aux arbres et aux plantes, ceux-ci se rattrapent en poussant avec une force double. Plus je cheminais à travers la ville, plus mon impression se précisait. Je n’étais plus dans un port de la Méditerranée, — de Malaga, par exemple, rien n’est plus dissemblable que Cadix, — j’étais arrivé dans une autre Espagne, je me trouvais en quelque colonie des tropiques, dans quelque blanche cité de mirage, lointaine et inimaginable. Cette cathédrale semblait avoir été bâtie par des Jésuites ayant franchi les mers, et, devant l’Océan, cette ligne de maisons blanches, avec ces blanches tours carrées, vous accueillaient, paisibles et exotiques, comme les terres qui sont au bout du monde accueillent le voyageur étonné.

Et le soir, dans Cadix qui est presque une île, une tristesse particulière que je connais bien, la mélancolie des îles, m’envahissait peu à peu le cœur.

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J’avais décidé de rentrer en France par mer, et j’avais trouvé un bateau qui remontait jusqu’à Vigo, au nord-ouest de l’Espagne. C’était le Cabo-Quejo. De ma vie je n’ai vu un bateau plus sale que le Cabo-Quejo. Il était ancré dans la rade, et quand j’y parvins l’après-midi, on opérait le chargement. Des balancelles, pleines à couler de marchandises, se détachaient du quai, lequel se trouvait à un bon mille, cinglaient vers notre navire, l’accostaient, et leurs marchandises : grenades, pastèques, arrobes de vin, tonneaux d’huile, passaient de leur bord sur le nôtre. C’était pittoresque et cela m’amusa un instant, mais c’était fort lent et me désespéra bientôt. Quand partirions-nous ? Personne ne le savait : lorsqu’on aurait fini de charger… Je fis un tour sur le bateau et qui ne me rasséréna pas, car le fond était aussi mal tenu que le dehors : dès qu’il fut entré dans cette cabine, mon grillon cessa de chanter. C’était aussi, sans doute, parce qu’il allait quitter son beau pays…

Nous naviguâmes dans la brume, et ce n’est que le surlendemain, au petit matin, que nous arrivâmes au port de Vigo.

Et là, c’était déjà, hélas ! l’air du Nord.

Et je continuai à monter.

Et mon grillon mourut…