A LA COUR D'ABD-ER-RHAMAN

Il n'avait rien des grâces que lui prêtait l'imagination de Jeanne Lanternier, le vieil époux auquel elle était destinée par droit de conquête. Abd-er-Rhaman était simple préposé à la douane de Mogador, lorsqu'il fut appelé à succéder aux saints de sa religion, aux chérifs alaouites du Tafilalet qui continuaient sur le trône du Maroc la lignée du Prophète. «Craintif, soupçonneux, cauteleux, dit M. Narcisse Cotte, il conserva au pouvoir toutes les habitudes d'un employé du fisc.»

Ce singulier souverain avait, à la date de l'enlèvement de Jeanne, près de soixante ans. Il résidait d'ordinaire au fond de son empire, à Marrakech; mais il s'était porté, avec son fils préféré Sidi-Mohammed, à Fez, pour surveiller l'agitation que provoquaient sur la frontière algérienne les mouvements d'Abd-el-Kader. Il y avait, dans ces circonstances critiques, un intérêt politique de premier ordre à ne pas négliger la seconde capitale de l'empire célèbre par ses cent mosquées, dont la plus belle, celle de Moulaï-Edris, reconnue comme un lieu de refuge inviolable, rappelait le nom et la légende vénérée du fondateur de la ville, du chef d'une des trois grandes familles religieuses du Maroc.

Vous pouvez sans effort imaginer le décor où se produisit, comme un coup de théâtre, l'entrée de la princesse escortée de ses cavaliers, de ses chaouchs, portée, avec ses compagnes, dans un de ces palanquins revêtus de pourpre et d'étoffes éclatantes, défendue contre le sort par quelque pieux fétiche qu'un hadji fidèle avait rapporté de la Mecque. Les descriptions des reporters les plus vingtième siècle s'accordent à miracle avec les tableaux de la vie marocaine et du palais impérial que nous avons lus dans la copieuse bibliographie sur la «Chine africaine». C'est bien, encore aujourd'hui, le même cadre, d'une blancheur de rêve sous un ciel de cobalt. Et il semble que cette pérennité de la couleur locale dissimule un symbole: «Le blanc, a dit M. de Montlosier, est la couleur de la matière aspirant à la vie.»

Le palais, au portail duquel s'arrêta la caravane qui amenait les présents d'Abd-el-Kader à son beau-père, a peu varié d'Abd-er-Rhaman à Abd-el-Aziz. Il a toujours son aspect déconcertant de Palais-Royal oriental. Comme de nos jours, le sultan apparut dans le préau des audiences, sortant de la porte réservée au galop de son cheval blanc, silencieux et spectral en son burnous qui se drapait en suaire, le pied nu à l'étrier d'or dans la babouche jaune. Sur sa tête dut se balancer, aux mains d'un esclave, le parasol rouge. A ses côtés cliquetaient son sabre et la boîte sacrée qui enfermait le bokhari, le commentaire du Coran.

Abd-er-Rhaman aimait à exagérer les signes extérieurs de son pouvoir mystique. Nul doute qu'à son entrée de parade, son œil noir, relevé de kohl, ne se promena avec complaisance sur les arrivants prosternés au seul bruit du pas de son cheval, pareils aux figurants bien dressés d'une pièce à spectacle, et que l'ennui pesant de son autorité solitaire lui parut s'aiguiser d'une pointe de férocité satisfaite. Si sa gravité rituelle ne le lui eût interdit, il se fût volontiers égayé à la façon sinistre de Caligula qui riait à ses pensées meurtrières au cours d'un festin: «Je songe, mes amis, que d'un signe de tête je puis vous faire égorger.»

Cependant, Abd-er-Rhaman témoigna, paraît-il, quelque satisfaction au sujet du tribut de l'émir. Il daigna descendre de cheval, examina d'abord les animaux, les tapis, les étoffes, fit lever le voile des quatre blanches. Il était accompagné de sa cour, de ses dignitaires et de son fils Sidi-Mohammed.

Dès ce moment, ce dernier aurait été vivement impressionné par l'attitude suppliante de Jeanne Lanternier, par sa grâce adolescente et les promesses de sa beauté à peine éclose. Il était peu estimé dans le Maghzen. On le disait fils d'une négresse, simple esclave amenée du Soudan et achetée deux cents francs au marché de Marrakech. En général, les jeunes Marocains des hautes classes préfèrent à tout autre parti mettre dans leur harem des négresses qui ne leur imposent aucune obligation et laissent leur avenir libre de charges. Les alliances avec les familles considérables coûtent cher et la répudiation, dans ce cas, ne peut être obtenue qu'en échange d'une forte indemnité.

Pour examiner plus à l'aise le bétail humain qui lui était offert, le sultan ordonna de l'introduire dans la cour qui communique à ses appartements et où Abd-el-Aziz se révéla familièrement aux envoyés des journaux parisiens. Jeanne, sa mère et les deux Allemandes furent exposées, comme au marché, aux regards des connaisseurs. Et le résultat de cette inspection fut que les Allemandes furent jugées une prise médiocre, bonnes tout au plus à subir les enchères sur la place de Takinn ou de Taza au profit du trésor impérial. Jeanne seule fut estimée digne du harem de Sa Hautesse. Elle obtint de ne pas être séparée de sa mère. Faveur précieuse, qui s'explique d'elle-même, sans qu'il soit besoin, comme l'a fait M. Alby, de recourir au merveilleux.

Elle n'aurait séjourné que trois mois au harem de Fez. Un matin, l'intendant du palais vint l'avertir qu'elle devait aller fixer sa résidence à Marrakech. Agréée par le sultan, elle voyagera sous la protection d'une puissante escorte, dans un cadre pompeusement orné, hissé à dos de dromadaire.

La caravane mit vingt-cinq jours à atteindre la capitale du vieux Maroc, «ville immense et incohérente, a écrit un explorateur[18], qui comptait peut-être autrefois quatre cent mille habitants et en contient à peu près cinquante mille aujourd'hui, dormant derrière ses hautes murailles couleur de rouille et de bistre,—le cadre des Derniers Rebelles de Benjamin Constant,—dominée par une tour carrée qui rappelle la Giralda de Séville.»

[18] Dr A. Marcet, le Maroc, Voyage d'une mission française. Plon, 1885.

Abd-er-Rhaman aimait cette cité, berceau de sa dynastie, parée de ses jardins en fleur comme une épousée, où il vivait d'ordinaire dans une solitude magnifique. Il ne tarda pas à s'y rendre. Son retour eut lieu «aux olives». Alors il se souvint de la Française qu'il avait admise dans son gynécée. On lui apprit qu'elle avait cédé aux instances de son entourage et prononcé la formule sacrée qui suffit pour transformer un giaour en croyant: La allah ill' allah, Mohammed rassoull allah. Sa mère avait suivi cet exemple. Cette abjuration l'arrachait à la condition misérable des esclaves chrétiennes, lui permettait de s'élever au rang de favorite, d'ambitionner même le titre envié de validé.

Parmi les femmes attachées à son service, se trouvait une négresse, Baki, qui avait été la nourrice de Sidi-Mohammed. Elle consentit, dit M. Alby, à servir d'intermédiaire entre le jeune prince et Jeanne. Un roman naquit dans l'ombre du harem. Loin de s'en offenser, le sultan, qui ne savait rien refuser à son fils de prédilection, lui céda magnanimement ses droits. Jeanne entra donc, sous le nom de Dagia, au harem de l'héritier de la couronne.

Abd-er-Rhaman ne se piquait pas de pratiquer la sagesse écrite des «barbares» d'Europe. Il n'avait pas lu l'École des femmes, mais il savait par cœur cette maxime du Coran: «La femme fuit la barbe blanche, comme la brebis fuit le chacal.» Il prêta la main à l'élévation subite de sa prisonnière, appelée à l'honneur de devenir la femme légitime de son successeur désigné, sultane éventuelle.