Une sultane française au Maroc, ce fut, semble-t-il, le rêve persistant des ancêtres d'Abd-el-Aziz, et, à maintes reprises, ils cherchèrent à mettre une de nos compatriotes au premier rang de leur harem.
L'exemple le plus connu de cet état d'âme est l'aventure de la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de La Vallière. Vers 1680, le sultan Mouley-Ismaël dépêcha à Paris un singulier ambassadeur, Ben-Aïssa, qui ne tarda pas à devenir la coqueluche des nobles dames de la cour et à renouveler les exploits que conte Brantôme. Les ruelles raffolaient du prince «maure» et le Mercure ne dédaignait pas de lui prêter des mots dignes du Persan de Montesquieu: «Vous me demandez, aurait-il dit, avec une galante ironie, à l'une de ses plus illustres admiratrices, qui se plaisait à l'embarrasser de ses questions saugrenues, comment je puis justifier la polygamie. C'est bien simple. Si nous avons adopté cette coutume, c'est afin de trouver réunies dans plusieurs femmes les qualités que chaque Française possède à elle seule.»
Mais la princesse de Conti, devenue veuve d'un mari qu'elle n'aimait guère, et qui en prenait plaisamment son parti, fixa l'admiration de «l'envoyé des Maures». Il en écrivit d'enthousiasme à son auguste maître, qui connaissait les traits de l'ex-mademoiselle de Blois par un portrait saisi sur un officier français que les pirates avaient pris en mer. Ce fut du délire, le coup de foudre classique. Mouley-Ismaël chargea aussitôt son ambassadeur de demander la main de la princesse.
Mme de Conti était habituée à ces hommages excentriques. Sa renommée s'étendait jusqu'au Pérou. Un des nombreux portraits d'elle qu'elle avait mis dans la circulation, gage probable de quelque intrigue discrète, était tombé, on ne sait comment, dans les mains d'une tribu d'Indiens voisine de Carthagène. Ces hommes de la nature s'imaginèrent que tant de beauté ne pouvait convenir qu'à une divinité et ils suspendirent l'objet à un arbre, l'honorèrent d'un culte officiel.
On connaît la réponse de Louis XIV, d'abord disposé à s'égayer sans bruit de l'incident, à la proposition qui lui fut soumise par Ben-Aïssa. Il opposa courtoisement la différence des religions et les poètes de ruelles s'emparèrent de l'anecdote:
Jean-Baptiste Rousseau lui-même consacra quelques vers pompeux au double triomphe de la fille de La Vallière:
Le sultan du Maroc ne se tint pas pour battu. En 1699, il revint à la charge et formula une nouvelle demande officielle. C'est alors que la princesse aurait supplié le roi de refuser les bizarres avantages qui lui étaient offerts en prétextant spirituellement l'idolâtrie dont elle aurait été l'objet au Pérou et en arguant «qu'ayant un temple dans les Indes, il ne lui convenait pas de redescendre au rang des puissances mauresques de la terre».
Les beaux esprits de la cour attribuèrent malicieusement les scrupules de la fille de La Vallière à des motifs infiniment moins relevés. On en fit des brocards. On ne manqua pas de répandre que ce n'était point le fait de la princesse de se soumettre à la condition des femmes turques, au rôle de sultane trop bien gardée et d'épouse intermittente. Il eût fallu, raillait-on, stipuler au contrat, à son profit, la clause de la partie la plus favorisée et obtenir pour elle le droit de jeter aussi le mouchoir.
Dame, la veuve de M. de Conti avait été singulièrement gâtée! Le prince souriait au spectacle des faiblesses de sa femme, qu'il se plaisait, assure-t-on, à favoriser. Il professait cette belle philosophie des maris d'ancien régime, si proches de ceux de Molière, qui supportaient d'être trompés à la condition qu'ils le fussent avec grâce, que la chute fût jolie, et mettaient leur point d'honneur à se faire annoncer chez madame suivant toutes les règles d'un délicat protocole, de peur des surprises désagréables. C'était leur façon de pratiquer le Pæte, non dolet du couple antique.
Ce Mouley-Ismaël, qui projetait de combler le détroit de Gibraltar par la politique nuptiale, comme l'Espagne avait aplani les Pyrénées en admettant les Bourbons dans la couche de ses reines, était un souverain peu ordinaire, qui tranchait du Salomon. Il régna cinquante-quatre ans, eut huit cents rejetons. D'après les thalebs, un enfant naquit de lui dix-huit mois après sa mort, hommage symbolique à la vertu miraculeuse de son sang. L'ombre même de son burnous fut féconde.
Mais ses successeurs n'essayèrent point de s'européaniser par alliance. Ils s'en remirent plus volontiers au hasard des prises du soin de perpétuer le recrutement de leur sérail. Ainsi, en 1792, Mouley-Soliman, encore que sa tolérance éclectique lui suggérât d'accorder un refuge au philosophe Anacharsis Clootz, banni du reste de la terre, condamné à mort par tous les gouvernements de la Sainte-Alliance, tenait pour la commode pratique du rapt ancestral. Il choisit, dit-on, pour favorite une jeune fille de Calvi, Davia Franceschini, capturée par les pirates du Riff sur les côtes de la Corse, vendue à un dignitaire de sa cour, et l'éleva au titre d'impératrice.
Un des petits-neveux de la sultane, le seul survivant de sa parente en Corse, M. Louis Franceschini de Davia, qui habite à Corbara, dans l'arrondissement de Calvi, a bien voulu me transmettre une notice détaillée sur cette célèbre devancière de Jeanne Lanternier, qui ne donna point, malheureusement, d'héritier présomptif à Mouley-Soliman et paraît avoir été une femme d'intelligence supérieure.
Je transcris ici la légende qui la concerne, telle qu'elle résulte des traditions locales et familiales, des faits connus et des documents qui ont subsisté.
«Davia, m'écrit son petit-neveu de Corbara, était la fille de Jacques-Marie Franceschini, riche propriétaire. Ma mère est sa petite-nièce et porte aussi le nom de Davia. Vers 1792, Jacques-Marie Franceschini, revenant de l'île de Sardaigne où il s'était marié, fut capturé avec sa nouvelle famille par un corsaire algérien(?). Conduit à Alger, ils furent, comme tous les esclaves chrétiens, mis en vente et achetés par un riche pacha. La famille se composait de deux garçons et d'une fille: Augustin, Vincent et Davia. Jacques-Marie parvint en peu de temps à gagner les bonnes grâces de son maître.
«Cependant, il était tourmenté du désir de revoir sa patrie. Il s'adressa au sultan qui consentit à le laisser partir à la condition qu'il laisserait au Maroc la jeune Davia, qui serait alors élevée au sérail impérial. La condition était dure. La famille exilée s'y résigna non sans combat et prit ainsi le chemin de la Corse.
«Mais, à peine rentré dans ses foyers, Franceschini ne put se faire à l'idée d'avoir abandonné sa fille au pouvoir des infidèles. Il conçut le projet hardi d'avoir par la force ce que nulle supplication ne pouvait lui donner et arma un bateau de course à cet effet. Son plan était, aidé de quelques amis, d'enlever sur la côte du Maroc un prince de la famille impériale et d'en faire un otage afin d'obtenir un échange. Il débarqua à Saffy (?), mais il y fut atteint d'une maladie qui l'emporta en quelques jours. Privée de son chef, l'expédition ne pouvait aboutir. On revint donc au point de départ.
«Depuis longtemps, on n'avait plus de nouvelles de Davia, lorsqu'en 1796 des agents du sultan du Maroc vinrent en Corse pour s'informer de la famille Franceschini. La jeune Davia était devenue impératrice. Sa mère, Maria Mauchi, et ses deux frères n'hésitèrent pas à accepter les offres des émissaires du sultan et à se rendre avec eux à Maroc, où ils furent reçus avec tous les honneurs dus aux princes du sang. Par une faveur spéciale, ils furent admis à vivre avec leur illustre parente et eurent en apanage un vaste palais avec cinq cents esclaves.
«Davia était d'esprit très cultivé; elle avait étudié le droit, la théologie, les belles-lettres; elle entendait plusieurs langues et jouissait d'un grand crédit à la cour. Le sultan ne dédaignait pas de la consulter sur les affaires politiques et de l'admettre à son conseil privé. Elle eut une fille qui mourut à l'âge de sept ans...
«Le Figaro, qui a réédité une partie de ces faits en les empruntant à d'anciens articles de journaux, ajoute M. Louis Franceschini de Davia, ne s'est pas renseigné à la source, selon moi, et a un peu trop donné de place aux inventions de l'imagination. Ma famille est encore actuellement désignée sous le sobriquet de la Turca. Napoléon Ier songea à profiter de l'influence de ma grand'tante pour tenter une action au Maroc...»
Nous possédons, d'ailleurs, une preuve palpable de la faveur sans rivale dont était investie Davia à la cour chérifienne. En l'an VII de la République, le sultan adressa aux membres du Directoire une lettre pour leur recommander Vincent Franceschini, le frère de l'impératrice. Voici le texte de ce document officiel:
«Au nom de Dieu Tout-Puissant et miséricordieux.
«Il n'y a point de force et de pouvoir qui ne viennent de Dieu.
«A nos chers amis les grands qui composent le Directoire exécutif de la nation française.
«Nous vous apprenons que le porteur de la présente s'appelle Vincent Franceschini. Vous n'ignorez pas, sans doute, le degré de parenté dans lequel cet homme se trouve lié avec Nous. Nous l'aimons comme l'un de nos plus proches parents, à qui Nous ne voulons que du bien, et c'est ce qui Nous engage à Nous intéresser si fort à lui et à lui remettre cette lettre pour Vous en sa faveur, en Vous faisant connaître combien Nous serions charmés que Vous lui accordiez tout ce qu'il désire et que Vous lui donniez un emploi où il puisse être heureux.
«En restant toujours dans la même amitié, salut.
«Le 23 de la lune de Rébi de l'an 1213 (10 germinal an VII)...»
Complétons cette brève notice en disant que le sultan ayant été renversé et dégradé à la suite d'une révolution de palais, puis empoisonné dans sa prison, Davia suivit la disgrâce de son maître. Cependant, elle aurait su mériter la pitié du vainqueur et aurait vécu dans une retraite digne, entourée des plus grands égards; pareille à ces reines des temps barbares, que la lassitude, l'acedia vitæ, comme dit l'Imitation, poussait au cloître et qui conservaient, à l'ombre des sévères arceaux, un semblant de cour et d'autorité. Elle serait morte de la peste vers 1802, date peu certaine.
L'exemple de Mouley-Soliman trouva des imitateurs après lui. Abd-er-Rhaman, l'adversaire du maréchal Bugeaud, donna pour arrière-grand'mère à Abd-el-Aziz une Irlandaise, femme d'un caporal anglais en garnison à Gibraltar. C'est, du moins, ce qui ressort du témoignage du peintre américain Arthur Schneider, lequel vécut seize mois, de 1900 à 1902, dans l'intimité du sultan du Maroc. Beaucoup de musulmans contestent la légitimité d'Abd-el-Aziz et partagent l'opinion, sur ce point, du roghi Abou-Hamara[19].
[19] Octave Uzanne, Écho de Paris du 14 mai 1903.
Ce prince est, d'ailleurs, un curieux type de sang mêlé. Son père, Mouley-Hassan, étant mort subitement, empoisonné peut-être, dans une expédition qu'il dirigeait contre les Berbères, le chambellan Ba-Ahmed maquilla le cadavre, qu'il produisit en grande pompe ensuite en dissimulant l'événement pendant quelque jours. Ce stratagème lui donna le temps d'avertir la sultane validé, Rok'ya, belle esclave circassienne achetée jadis à Constantinople, musicienne, instruite, une Roxelane marocaine. Elle envoya Abd-el-Aziz, son fils préféré, au camp, et le fit proclamer par les troupes chérifiennes au détriment de son frère aîné, le prince borgne Mouley-Mohammed.
«On amène au Maroc, dit M. Ludovic Naudeau[20], pour être placées dans les harems des plus riches seigneurs, certaines fillettes turques ou arméniennes, élevées méthodiquement pour cette carrière et rendues expertes dans ces arts subtils, dans ces raffinements inouïs, qui leur assureront l'attachement sans bornes de leurs maîtres extasiés. La mère du sultan actuel était une de ces savantes houris, une de ces scientifiques prostituées. Achetée à un sensuel pacha du Caire, par un seigneur marocain, donnée par ce courtisan au sultan, et, d'ailleurs, assure-t-on, de sang européen, elle devint rapidement sa favorite exclusive, acquit sur son esprit un empire absolu et finit par assurer la couronne à son rejeton.»
[20] Le Journal, numéro du 9 janvier 1903.
Abd-el-Aziz subit visiblement l'influence contradictoire de ses troubles origines. Il ne rappelle en rien les vertus guerrières ou prolifiques de ses ancêtres, et son penchant pour la civilisation des «barbares» est manifeste. C'est un dégénéré, ami de la retraite, se couvrant volontiers de bijoux, curieux de mécanique, montrant une passion enfantine pour les inventions européennes, atteint d'un défaut physique qui rend illusoires pour lui les distractions du harem[21].
[21] F. Pène-Siéfert, la France de demain, numéro du 20 novembre 1904.
Le problème de la fusion des races est plus ardu en pays musulman que partout ailleurs. Si l'on cite, de nos jours, à titre d'exceptions, l'exemple d'officiers et de fonctionnaires alliés à des familles musulmanes, en revanche il n'est pas impossible de découvrir trace d'unions entre des femmes françaises et des fils du Prophète algériens. On a parlé du cas de Juliette d'Aix et de sa mère Reine, dite la Chrétienne de la Smala, qui suivirent la fortune d'Abd-el-Kader. Juliette, mariée à Ahmed, frère de lait de l'émir, fut rapatriée par le duc d'Aumale, revint en Provence après la prise de la Smala; mais, là, elle eut un noble scrupule de cœur et demanda à rejoindre son mari vaincu.
Jeanne Lanternier suivit à la lettre le précepte évangélique. Elle quitta de corps et d'âme ses parents, ses amis, son pays, s'attacha sincèrement à sa nouvelle patrie. Trait unique. La fascination du coin de terre arcadien où elle était née est telle que les plus illustres de ses enfants, après avoir guerroyé au loin, servi l'Espagne dans les plus hautes fonctions, refusaient le repos facile et le sort brillant qui s'offraient pour revenir s'absorber, comme Charlemagne, dans la contemplation d'un lac de montagne, préféraient aux séductions des villes le ciel embrumé de la Comté et voulaient à tout prix dormir leur dernier sommeil à l'ombre des vieilles chapelles de la province.
Oui, la pastoure de Châtelay se prit à aimer sa patrie d'adoption, et ce mari de rencontre aux bras de qui l'avait jetée la destinée. Si elle revint un jour au village où son père peignait le chanvre, ce fut un pèlerinage sentimental sans lendemain, qui ne laissa dans le Jura qu'une légende vague, vite abolie.
Singulière aventure, dont elle sut tirer une règle morale, qui nous la montre s'élevant à l'héroïsme dans la fidélité et silencieusement obstinée à garder envers un prince à demi barbare le serment qui lui fut imposé.
Et comment se défendre de penser ici à une autre paysanne jurassienne, à cette Odette de Champdivers, achetée à son père, le marchand de chevaux, pour consoler la folie de Charles VI! Elle s'éprit de son rôle et l'ennoblit par le dévouement; elle gagna la confiance de son triste amant par sa beauté, par sa douceur, car jamais, dit Michelet, il ne lui fit mal dans ses plus mauvais moments.
L'art a idéalisé cette gracieuse légende qui fleurit au milieu de la «grande pitié» où se «navroit» alors le cœur de la France. Un sculpteur trop oublié, Huguenin (de Dôle), a exposé au Salon de 1836—l'année même où Jeanne fut enlevée par les soldats de l'émir—un groupe de marbre qui fut fort admiré. Il représentait la «petite reine» réchauffant dans ses bras Charles VI.
Est-ce que la prodigieuse histoire de la villageoise de Châtelay n'inspirera pas, un jour ou l'autre, quelque artiste? Et n'y a-t-il pas là un poétique symbole, digne de parer les réalités maussades de la politique?