SULTANE FRANÇAISE AU MAROC

LA NAISSANCE D'UNE SULTANE AU «VAL D'AMOUR»

L'histoire a des sources ignorées et profondes qui échappent aux plus patientes investigations. Au berceau des peuples, des races et des dynasties veillent des légendes qui semblent des fantômes de vérités, attirants et insaisissables comme ces dames blanches, ces sirènes de la montagne, qui guettaient dans la nuit le voyageur égaré.

Peu de régions, en France, sont aussi favorisées par les souvenirs que cette partie de la Franche-Comté qui s'appelle le Val d'Amour. Un nom euphonique entre tous, qui fait songer à l'ère de la gaie science et des gentils troubadours. L'Orient a semé à profusion sa poésie sur ce coin de terre d'une douceur sans pareille, où les moissons s'alimentent du limon des antiques alluvions. Il faut voir dans la splendeur de l'été ce paysage blond, d'un charme virgilien, fait d'harmonie discrète, de lumière apaisée: sous un ciel souvent brouillé à la Daubigny, de grands espaces largement distribués, coupés de forêts, exempts de ce pittoresque heurté qui naît des brusques contrastes. A peine, au midi, une ligne de coteaux bleuâtres s'arrondissant comme les symboles d'une fécondité surhumaine. Loin, bien loin, à l'est, les croupes bonasses du Jura, s'effacent dans un reculement prestigieux, ainsi que des spectateurs attentifs à ne pas envahir l'immense arène où voguèrent les canots gaulois, le grand chemin qui vit passer tour à tour les légionnaires de César, les bandes sarrasines, les hardies chevauchées des croisés et, tout près de nous, hélas! par un étrange recommencement, les revenants des invasions alémanes. Au-dessus de ces champs épiques se déroule, par les matinées frileuses, une lourde brume, pareille à une draperie qui flotte sur une scène vide.

Là, tout raconte la féerie d'un passé héroïque et la gravité du paysan; sa face craintive, sa démarche appesantie semblent refléter un étonnement séculaire, l'impression des spectacles prodigieux dont ses aïeux ont été les témoins terrifiés ou émerveillés.

Au couchant, une rivière coule rapidement dans un frais ravin, dénoncée par une frange de peupliers qui encadre le site et le termine nettement. Son nom, la Loue, rappelle une légende des montagnes du Doubs où elle prend naissance; l'histoire d'une certaine chèvre sorcière qui, par la grâce du Malin Esprit, échappa à la poursuite d'une louve. Celle-ci, emportée par sa frénésie, tomba dans le bassin d'une source et se mit à pousser des hurlements terribles que l'on entend encore aujourd'hui. La chèvre fut brûlée à la suite d'un procès en bonne forme et la louve donna son nom à la rivière qui arrose le Val d'Amour.

Peut-être la «rapide et dévorante» Loue, comme dit de Persan, l'annaliste de Salins-les-Bains, ne dut-elle, entre nous, son appellation suggestive qu'à l'austère et sauvage beauté de sa source jaillissant d'une gueule de granit, au fracas de ses eaux irritées, à leurs bonds désordonnés.

Si j'insiste sur ces détails, c'est qu'il y a une mystérieuse concordance entre les lieux et les êtres, entre les destinées humaines et le décor impassible où elles s'agitent, où elles se dénouent parfois avec l'imprévu grandiose des drames les plus osés.

A l'une des extrémités du Val d'Amour, au petit village de Châtelay, modeste station aujourd'hui de la ligne de Dijon-Pontarlier, dont le nom se rattache au souvenir d'un poste fortifié destiné à défendre l'ancienne route romaine allant de Quingey à Amagétobrie, naissait, en 1820, d'une famille de pauvres paysans, une enfant appelée à vivre les contes de fées, les légendes merveilleuses qui s'évoquaient pour elle, dès ses premiers pas, à la vue des sites familiers. Un jour, elle devait se muer, par un coup de baguette, en une princesse authentique des Mille et une nuits, comme au temps des enchanteurs, devenir une sultane du Maroc, l'aïeule peut-être de Mouley-Abd-el-Aziz.

Voici la mention que j'ai relevée au registre de l'état civil de la commune. C'est une pièce historique:

«Du vingtième jour du mois de novembre, à deux heures du soir, l'an mil huit cent vingt.

«Acte de naissance de Jeanne-Pierre Lanternier, née à Châtelay le 20 novembre, à deux heures du soir, fille de Jean Lanternier, domicilié à Châtelay, profession de manouvrier, âgé de vingt-cinq ans, et de Sophie Moreux, profession idem, âgée de trente ans, mariés.

«Le sexe de l'enfant a été reconnu féminin.

«Premier témoin: Lanternier (Jean), père de l'enfant, domicilié à Châtelay, profession de manouvrier, âgé de vingt-cinq ans.

«Second témoin: Pourcheresse (Jean), domicilié à Châtelay, profession de manouvrier, âgé de vingt-quatre ans.

«Sur la réquisition à nous faite par ledit Lanternier, père de l'enfant, les noms portés et constatés suivant la loi par moi, Claude-Florimond Baudier, maire de Châtelay, faisant les fonctions d'officier de l'état civil de la commune de Châtelay.

«Et ont signé: Jean Pourcheresse, Jean Lanternier, C.-Florimond Baudier, maire.»

Humble maison que celle où venait de naître Jeanne Lanternier, si humble que la chambre où elle vit le jour fut un peu plus tard transformée en étable. Pareille, sans doute, à ces demeures basses, dont j'ai encore dans l'œil l'image lointaine, coiffée d'un toit de chaume qui se prolongeait en auvent, où s'abritait la simplicité de l'âge d'or. Une espèce de château de cartes fragile, que parait la grâce des giroflées sauvages.

J'ai eu la bonne fortune de rencontrer encore au village un des rares contemporains de mon héroïne, un de ses amis d'enfance, M. Blanc, qui fut maire du pays pendant près d'un demi-siècle.

C'était exactement le 7 mars 1903. En descendant du train de Paris à l'aube, j'eus l'impression soudaine, en voyant se dérouler la plaine nue et froide, au bout d'un chemin à bœufs défoncé, garni de cette boue perfide qui rappelle la bouillie nationale des fils des Séquanes, les gaudes traditionnelles, d'un grand champ de bataille retombé à la majesté terrible des lendemains de tueries. Au premier plan, une vingtaine de maisons s'adossant à une colline pelée. A l'horizon, le clocher roman de Chissey, émergeant gauchement d'un amas de toits bruns.

Les isbas gothiques du Châtelay d'antan étaient remplacées par d'uniformes constructions, propres, confortables, séparées du potager par une barrière verte. Le type de la maison de Rousseau.

On me désigne une porte de grange sur laquelle est crucifiée une chouette, excellent talisman contre le sort ennemi. J'entre hardiment, mais je suis aussitôt arrêté par un molosse au poil hérissé, à l'œil sanglant, qui me crie dans sa langue de passer outre. Au bruit, une autre porte s'ouvre et un grand vieillard, long, sec, coiffé d'une calotte de drap, sanglé dans une redingote que serrait aux reins une cordelette de capucin, demeure tout pantois en me découvrant, avec une moue de surprise fâchée, la main tendue vers le chien dans un noble geste de commandement.

Où avais-je vu cette tête énergique et rusée, que mettait en valeur le jour oblique d'une étroite fenêtre traversant de biais la chambre obscure? Au Louvre, parbleu, à la galerie des Rembrandt.

—C'est moi qui vous ai écrit de Paris au sujet de Jeanne Lanternier, la sultane du Maroc, votre compatriote.

A ce sésame, énigmatique pour un profane, le visage de mon hôte se détend dans un sourire pincé, où se trahit la bonhomie narquoise du Comtois. Il débarrasse à la hâte une chaise de linges et de hardes qui s'y amoncelaient, me l'offre.

D'un coup d'œil j'embrasse le curieux intérieur du patriarche. Un lit fait de planches à peine dégrossies, semblable à un cadre breton; sur la table ronde, un bol à demi rempli de lait, une tablette de chocolat, des paperasses, des livres; un poêle trapu accroupi dans un angle, ainsi qu'un monstre familier; aux solives noircies du plafond, un régime de maïs. Il régnait une chaleur intolérable.

—Ah! c'est vous qui m'avez écrit? Pardonnez-moi de ne pouvoir rien vous offrir suivant la coutume du pays. Je suis végétarien: je ne bois ni vin ni alcool, je ne mange jamais de viande. Six sous par jour suffisent à ma nourriture: une raie de chocolat, deux sous de pain, deux sous de lait. Je ne sors pas de là. Vous examinez mes papiers? Je suis vétérinaire amateur, connu à cinq lieues à la ronde. J'ai été maire de Châtelay pendant quarante ans. Revenons à notre sujet. Je suis né précisément la même année que Virginie Lanternier, en 1820; j'ai donc quatre-vingt-treize ans et j'espère bien atteindre le siècle.

—Compliments. Mais pourquoi appelez-vous votre illustre compatriote Virginie? N'a-t-elle pas reçu à l'état civil le prénom de Jeanne?

—En effet. Mais nous l'appelions ordinairement Virginie. Il arrive souvent, dans nos campagnes, que les gens sont ainsi débaptisés; cela tient à des circonstances futiles, au hasard. Ah! je me souviens distinctement de l'avoir vue à treize ans, lorsqu'elle quitta le pays! Mon prédécesseur, M. Baudier, a qualifié sur le registre le père Lanternier de manouvrier. En réalité, c'était un de ces tisserands nomades qui allaient de maison en maison peigner le chanvre, un pignard, comme dit notre patois. Une famille bien dénuée que la sienne, la misère en quatre volumes. La mère travaillait à la journée et tout de suite des kyrielles d'enfants. A la fin des fins, ces braves gens se dégoûtèrent du métier, partirent pour l'Afrique. Nous apprîmes par la suite qu'ils avaient été enlevés par les Arabes (sic), et le bruit courut que Jeanne—ou Virginie—avait été vendue avec sa mère au fils du sultan du Maroc. Je ne l'ai jamais revue. On m'a bien souvent écrit à son sujet. Les parents éloignés qu'elle a laissés se sont inquiétés de son sort, alléchés, sans doute, par la perspective d'un héritage fantastique. Rien.

—Et c'est là tout?

—Mon Dieu, oui. Vous trouverez à la mairie des renseignements supplémentaires sur la famille.

Derechef, le cerbère donne de la voix. Un remue-ménage, un commencement de lutte, une voix rude, furieuse, menaçant le fidèle animal.

—Ah! ce doit être le fermier de Germigney qui a son bœuf malade! Excusez.

C'est un congé en forme. Je salue l'ancêtre, je gagne la mairie-école, car les services publics sont ici simplifiés, et je ne tarde pas à reconstituer la descendance des Lanternier.

Jeanne Lanternier—décidément, je m'en tiendrai à l'état civil—a eu un frère aîné, Désiré, né en 1818, mort en Afrique, et trois sœurs: Claudine, née en 1823; Anne-Antoinette, née en 1825; Anne-Claude, née en 1827.

L'histoire de cette famille n'est-elle qu'une légende ajoutée à tant d'autres, brodée par l'imagination populaire sur le riche canevas des traditions locales? Pourtant, Rousset, le grave auteur du Dictionnaire historique et statistique des communes de Franche-Comté, a mentionné la surprenante fortune de Jeanne Lanternier, à qui il conserve, suivant la remarque même de l'ancien échevin de Châtelay, le prénom de Virginie:

«La future impératrice du Maroc, écrivait en 1853 cet historien, dont l'érudition et l'impartialité sont rarement en défaut, est née au Châtelay le 20 novembre 1820, sous un toit de chaume et dans une chambre qui sert aujourd'hui d'écurie. Emmenée par ses parents, en 1834, dans l'Afrique française, elle fut prise avec toute sa famille par les Marocains (?). Son père fut massacré et sa mère mourut peu de temps après. Ceux qui l'avaient enlevée, éblouis de sa merveilleuse beauté, l'épargnèrent. Par un concours de circonstances que nous ne connaissons pas, le fils aîné de l'empereur la vit, en devint éperdument amoureux et l'épousa. La future souveraine a appelé ses trois sœurs auprès d'elle et les a attachées à sa cour.»

Voilà qui est positif. Rousset a fixé en traits décisifs, sauf quelques inexactitudes de détail et quelques obscurités qu'il n'a pas pris la peine d'éclaircir, le fait essentiel: Jeanne Lanternier a épousé le fils aîné du sultan régnant en 1836, Abd-er-Rhaman, et cet héritier du kalifat n'était autre, par conséquent, que Mouley-Sidi-Mohammed, le vaincu d'Isly—le petit Muley, comme disait plaisamment le refrain d'une chanson de circonstance qui scandait la marche des soldats de Bugeaud[2].

[2] Voir les Mémoires du général du Barail.