L’abbé Boileau, docteur de Sorbonne, doyen et grand vicaire de Sens, sous de Gondrin, et ensuite chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, donna en 1700 un ouvrage intitulé : « Historia Flagellantium de recto[1] et perverso Flagrorum usu apud Christianos, ex antiquis scripturæ, Patrum, Pontificum, Conciliorum et Scriptorum profanorum monumentis, cum cura et fide expressa, » imprimé chez Janisson, en gros caractères, et composé de près de 400 pages in-12. Du Cerceau et Thiers le critiquèrent. On en publia une traduction plus indécente que l’original ; elle fut réformée par l’abbé Granet, qui la fit réimprimer en 1732.
[1] L’auteur fut obligé d’ajouter ce mot recto au titre, et de retrancher des choses qui choqueroient même dans un traité de chirurgie.
Un auteur anonyme déchargea sa bile sur ce livre, dans un petit ouvrage in-12, de 43 pages, et qui a pour titre : Lettre à M. L. C. P. D. B. sur le livre intitulé : Historia Flagellantium. Cette lettre est une véritable satyre, et qui attaque M. l’abbé Boileau, d’une manière hardie et peu honnête. L’éclipse, dit le critique, que souffrit l’histoire des flagellans, dès qu’elle commença à voir le jour, vint d’une suppression tacite ou de l’avidité des libraires de Hollande et d’Angleterre, et de l’empressement à enlever toute l’édition d’un ouvrage qui devoit être d’un grand débit chez eux. On m’a assuré depuis peu, dit-il, qu’on en faisoit une nouvelle édition en faveur des mousquetaires et autres jeunes gens d’agréable humeur, qui le trouvent fort à leur gré. Il est en effet très-divertissant, et peut tenir son rang dans leur bibliothèque, entre Rabelais, Bocace et les contes de Lafontaine. Il ajoute que cet ouvrage a mérité à M. Boileau le surnom de Flagellant, pour le distinguer des autres abbés Boileau, fort connus dans le monde par leur réputation et leur mérite. Dans tout le cours de la satyre, le critique appelle M. Boileau de ce nom de Flagellant ou de petit Flagellant. Le portrait qu’il en fait est trop injurieux pour être rapporté ici. Je dirai seulement que ce critique n’épargne ni le livre ni la personne. Sa satyre est pleine d’invectives, de railleries, d’ironies et de réflexions mordantes, et son ouvrage peut être mis, avec justice, au rang des libelles diffamatoires. Car, après tout, dit l’auteur des nouvelles de la république des lettres, (décembre 1700, page 695,) quand il y auroit quelque chose à reprendre ou dans le choix de la matière du livre de M. Boileau, ou dans la manière dont il l’a traitée, cela n’empêche pas que l’auteur ne soit un honnête homme et de bonnes mœurs[2].
[2] Le traducteur du traité de Meibomius n’a pas d’autre réponse à faire à tous ceux qui voudroient lui faire éprouver les désagrémens auxquels M. l’abbé Boileau a été en proie.
Les jésuites attaquèrent aussi cet ouvrage, et ont extrait de ce livre ou de ceux qu’il a approuvés, diverses propositions qu’ils croyoient censurables. Il y en a une qui le paroît effectivement, et la voici en français : Les écrivains sacrés ont fait mention onze fois des flagellations, cinq fois principalement en parlant de J. C. notre sauveur, qui fut flagellé malgré lui et contre sa volonté. Cette expression paroît trop forte, mais on voit bien pourtant ce que l’auteur veut dire ; c’est que si J. C. a été flagellé par ses ennemis, il ne s’est jamais donné volontairement la discipline, comme font les moines. Voici une autre proposition que je ne rapporterai qu’en latin : Nec esse est cum musculi lumbares virgis aut flagellis diverberantur, spiritus vitales revelli, adeò que salaces motus ob viciniam partium genitalium et testium excitari, qui venereis imaginibus ac illecebris cerebrum mentem que fascinant ac virtutem castitatis ad extremas augustias redigunt.
Si cette proposition n’est pas fausse, il est du moins sûr qu’elle auroit beaucoup mieux sa place dans un ouvrage de quelque médecin, que dans celui d’un prêtre docteur en théologie ; mais il sied mal aux jésuites de relever de semblables propositions, puisque plusieurs de leurs auteurs ont avancé des choses beaucoup plus capables de blesser les imaginations foibles et délicates.
Le dessein général de l’auteur étoit de faire voir que l’usage des disciplines volontaires est une superstition qui s’est introduite chez les moines, et qui tire son origine du Paganisme, et qu’elle est pernicieuse à la santé du corps et de l’âme. Il loue l’exercice de la mortification de la chair comme un acte saint et méritoire, lorsqu’il est autorisé par la loi divine ou établi par l’église. Or, celui dont il s’agit n’est point autorisé par la loi divine. Il n’en est point fait mention dans l’ancien testament. La loi de Moïse, au contraire, (Deut. 25, 2, 3.) défendoit de donner aux criminels plus de quarante coups de fouet, d’où il suit qu’elle ne permet pas aux moines ni à aucun autre particulier, de s’appliquer plus de quarante coups de fouet, ni de se déchirer la peau d’une manière si cruelle, pendant que l’on chante lentement miserere, de profundis et l’antienne salve regina. La loi naturelle nous défend de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait ; et la loi de Moïse nous défend de nous faire à nous-mêmes ce qu’elle ne veut pas que nous fassions à un autre. Dans l’évangile, J. C. ni les apôtres n’ont pas fait mention de la flagellation, car, par le passage de St.-Paul, je mortifie ma chair (Corinth. 9, 27.), l’auteur fait voir qu’il ne favorise point la discipline que se donnent les moines. Il remarque que la flagellation involontaire est fort ancienne, puisqu’elle étoit en usage parmi les payens, avant la fondation de Rome. Elle étoit même établie par la loi divine, (proverb. 13, 24 et 23, 13) pour punir les enfans et ceux qui faisoient quelque faute qui méritât cette punition. Mais outre ces flagellations involontaires, il y en avoit de volontaires et de libres. Tertullien rapporte que c’étoit une coutume parmi les Lacédémoniens de célébrer de certaines fêtes en l’honneur de Diane, et que ce jour-là, pour honorer la déesse, les jeunes gens se fouettoient eux-mêmes devant son autel, et quelquefois jusqu’au sang. Environ l’an 476 de J. C., les juifs rabins mirent au nombre de leurs cérémonies une espèce de flagellation volontaire, mais elle étoit mutuelle, et ils se flagelloient les uns les autres alternativement. Dans les premiers temps de l’église, où la pénitence étoit dans sa plus grande ferveur, l’usage de la discipline étoit une chose inouïe. Du temps de St.-Augustin, on avoit coutume de flageller les hérétiques et les criminels, mais les chrétiens ne se flagelloient point eux-mêmes. Ceux qui ont écrit la vie austère des anciens anachorètes ne parlent point de disciplines ni de flagellations volontaires. M. Boileau répond à un passage de St.-Jérôme, à un autre de St.-Jean Climaque, et à un troisième de St.-Cyrille d’Alexandrie, que les moines croient leur être favorables.
L’usage de se flageller soi-même ne fut introduit qu’environ l’an 1047 ou 1056, du temps de Pierre Damiens, et il ne fut toléré des personnes sages qu’avec beaucoup de répugnance. L’auteur rapporte divers exemples, tous propres à faire avoir en horreur et à tourner en ridicule la flagellation.
Voici une anecdote très-plaisante à ce sujet, tirée de Michaël Scotus.
Un dévot accompagnait sa femme à confesse : voyant que le confesseur la menoit derrière l’autel pour la flageller, il s’écria : Monsieur, elle est très-délicate, je reçois la discipline pour elle : cela dit, il se mit à genoux, et le confesseur fit son office ; pendant la cérémonie, la femme crioit de toute sa force : frappez fortement, car je suis grande pécheresse. Il y avoit peut-être un motif de jalousie dans le dévouement du mari, et une petite vengeance de cette jalousie, dans la femme.
Cette coutume devint fort ordinaire dans la suite, et on la pratiqua jusques dans les rues. Un cordelier un jour donna le fouet en plein midi, sur les fesses, à un docteur en théologie qui avoit prêché contre la conception immaculée de la Ste.-Vierge, et les femmes crioient : mon père, donnez-lui en quatre coups pour chacune de nous.
Vers l’an 1260, vint la superstition inouïe de se fouetter soi-même, et la secte des flagellans commença en Italie. Ils alloient tout nuds en procession deux à deux, se flagellant dans les rues et dans les places publiques. Cette secte n’avoit point d’ailleurs de sentimens opposés à ceux de l’église romaine. Cependant Alexandre IV ne voulut pas l’autoriser, et plusieurs princes chassèrent ces flagellans de leurs états.
Ces observations suffisent pour mettre le lecteur en état de juger de l’histoire des flagellans par l’abbé Boileau, s’il ne la connoît pas ; et je renvoie ceux qui la connoîtroient au livre lui-même, où ils trouveront des choses curieuses et des détails plus étendus.
Je ne puis me refuser au désir d’augmenter la foule des exemples qu’on pourroit citer de la flagellation volontaire, par celui de St.-Dominique, surnommé l’Encuirassé. Cet hermite ne se flagelloit pas seulement pour lui, mais pour expier les iniquités des autres. On croyoit alors que cent ans de pénitence pouvoient se racheter par vingt pseautiers, accompagnés de coups de fouet. Trois mille coups valoient un an de pénitence, et les vingt pseautiers faisoient trois cent mille coups, à raison de mille coups par dixaine de pseaumes. Dominique accomplissoit cette pénitence de cent ans, en six jours. Il acquittoit ainsi les péchés du peuple ; mais cette flagellation continuelle rendit sa peau aussi noire que celle d’un nègre. L’usage de ces sortes de pénitence occasionna l’abolissement des pénitences canoniques. Le principal avantage de celles-ci étoit de détruire les plus mauvaises habitudes, en faisant pratiquer long-temps les vertus contraires, et non pas en faisant flageller un hermite qui n’étoit pas coupable. En effet, a dit un certain auteur, le péché n’est pas comme une dette pécuniaire que tout autre peut payer à la décharge du débiteur, en quelque monnoie que ce soit ; c’est une maladie dangereuse qu’il faut guérir dans la personne même du malade.
Je serois tenté de croire que ces flagellans, animés d’abord d’un saint zèle et du désir de se mortifier, ont employé la fustigation dans la vue de matter leur chair et de faire pénitence ; mais dupes peut-être de ce même zèle, et la nature ne perdant jamais ses droits, ils ont continué, avec une espèce de fureur, cette douce torture qui les dédommageoit du plaisir que leur solitude leur défendoit ; car enfin, c’étoit toujours un plaisir goûté physiquement, même à l’insu du moral.
Brantôme, dans la graveleuse et cynique simplicité de son style[3], dit qu’il a ouï parler d’une grande dame de par le monde, qui ne se contentant de lasciveté naturelle, car elle étoit grande putain et étant mariée et veuve, aussi étoit-elle très-belle ; pour la provoquer et exciter davantage, elle faisoit dépouiller ses dames et filles, je dis les plus belles, et se délectoit fort à les voir, et puis elle les battoit du plat de la main sur les fesses avec de grandes claquades et blamuses assez rudes ; et les filles qui avoient délinqué en quelque chose, avec de bonnes verges, et alors son contentement étoit de les voir remuer et faire des tordions de leurs corps et fesses, lesquels selon les coups qu’elles recevoient, en montroient de bien étranges et plaisans. Autrefois, sans les dépouiller, les faisoit trousser en robe, car pour lors elles ne portoient point de caleçons, et les claquetoit et fouettoit sur les fesses, selon le sujet qu’elles lui donnoient, ou pour les faire rire ou pleurer, etc. etc. etc.
[3] Page 370, tom. I. des vies des dames galantes de son temps, édit. de Leyde, 1666, in-12.
Plus loin, il raconte qu’un grand prenoit ainsi plaisir à voir sa femme nue ou habillée, et à la fouetter de claquades, et à la voir manier de son corps.
Qu’une fort honnête dame, étant fille, était fouettée par sa mère quatre fois tous les deux jours, non pour avoir forfait, mais parce que sa mère prenoit plaisir à la voir remuer ainsi les fesses et le corps, pour autant en prendre d’appétit ailleurs, et tant plus elle alla sur l’âge de quatorze ans, elle persista et s’y acharna de telle façon, qu’à mesure qu’elle l’acostoit, elle la contemploit encore plus. Il dit plus bas, qu’un très-grand seigneur et prince, il y a plus de quatre-vingt ans, avant d’aller habiter avec sa femme, se faisoit fouetter, ne pouvant s’émouvoir ni relever sa nature baissante, sans ce sot remède. Je désirerois volontiers qu’un médecin excellent m’en dît la raison.
Voilà de terribles humeurs de personnes, dit naïvement Brantôme, en parlant de l’homme cité par Pic de la Mirandole, et dont nous avons rapporté l’exemple dans cet ouvrage.
On a vu dans cette introduction que de tous temps les prêtres faisant servir la religion à leurs plaisirs, ont su couvrir de ce masque redoutable les excès honteux où les portoit un tempérament fougueux qu’allumoient encore la macération qui tendoit à les rendre plus lubriques, l’oisiveté, la tranquillité des cloîtres, et la confiance aveugle qu’ils avoient inspirés à leurs sots pénitens.
Le traducteur, n’ayant entrepris que le seul ouvrage de Meibomius, et non l’effrayant tableau des crimes du clergé, et l’histoire générale de la flagellation, prie les lecteurs qui désireroient de plus grands éclaircissemens sur cette matière, de consulter :
1o. Essai philosophique sur le monachisme, par Linguet, 1776, 1 vol. in-8o.
2o. Nécessité de supprimer et d’éteindre les ordres religieux en France, prouvée par l’hist. philos. du monachisme, ou exposition abrégée de ce que l’on trouve de plus singulier et de plus curieux dans l’institution, la règle, l’établissement et la vie des moines de tous les cultes et de tous les pays. Londres 1789, 2 vol. in-8o.
3o. Les prêtres démasqués, ou les iniquités du clergé chrétien. Ouvr. trad. de l’anglais. 1767, in-8o. 1 vol.