La traduction que nous avons entreprise du traité de Meibomius, étant principalement destinée aux savans, nous croyons qu’il est fort inutile de leur offrir en entier la lettre de Bartholin au fils de l’auteur ; nous nous contenterons d’en extraire toutes les réflexions qui peuvent ajouter à la singularité de l’ouvrage, et nous renverrons nos lecteurs à l’édition latine, où cette lettre a été insérée toute entière avec la réponse de Meibomius.
Bartholin, après une énumération des ouvrages et un magnifique éloge des talens de Meibomius, dit que Paulin, son imprimeur, l’ayant prié d’ajouter quelques observations, le desir d’être utile au public et de faire cause commune avec ses amis Meibomius et Cassius, l’a engagé à rassembler quelques cordes et quelques brins (ce sont ses termes) pour augmenter les verges.
Très-peu de personnes, dit-il, aiment la flagellation : les anodins étant en général plus du goût des malades que les caustiques ; mais telle est la condition humaine, qu’on ne peut pas toujours employer les topiques bénins.
La flagellation est propre sur-tout à guérir ceux qui feignent d’être malades ; elle est utile dans l’épilepsie ; on l’employa souvent avec succès pour rendre l’activité aux esclaves qui se disoient malades pour ne point travailler. Il paroît qu’elle est propre aussi pour guérir les maladies de l’ame, comme celles du corps, puisqu’on a vu dans l’Italie une secte de flagellans qui s’assembloient pendant le carême pour expier leurs fautes par une copieuse discipline. Claudion, liv. 1, sur Eutrope, dit que cette coutume se pratiquoit aussi dans les fêtes de Cybèle.
Les Syriens avoient des mercenaires qui pour une certaine rétribution, se chargeaient d’expier les fautes des autres, en se flagellant eux-mêmes, suivant le plus ou moins de bénéfice.
On voit que Circé employoit une verge pour changer les compagnons d’Ulysse en pourceaux ; on peut conclure de-là que les mêmes verges qui rendent aux uns le bon sens, peuvent l’ôter aux autres.
J’ai vu à Padoue des religieux employer la flagellation pour chasser le diable des corps qui en étoient possédés, possession qui, suivant les médecins, n’étoit autre chose qu’une épilepsie que l’on guérit aisément par la chaleur que communique la flagellation. St.-Marc, tourmenté par l’esprit malin, le mettoit à la raison à coups de poing. Haymond, évêque d’Halberstad, dit que les soufflets sont plus efficaces pour guérir les tentations du diable, que pour dissiper les douleurs de tête.
Les Romains faisoient fouetter les esclaves qui avoient encouru le châtiment, comme le dit P. Brisson, liv 3, des antiquités du droit civil, chap. 9.
La crainte de la douleur nous contient dans les bornes de la raison ; j’ai connu un homme de bonnes mœurs, mais sujet à de fréquens mouvemens de colère, que l’on rendoit plus doux qu’un agneau, en lui administrant une ample flagellation, quand les menaces n’avoient pu calmer sa fureur.
Cœlius Aurelianus dit que la plante nommée Férule a la vertu de rendre l’équilibre des humeurs aux parties irritées ; et Dioscoride, liv. 5, chap. 19, dit que l’eau de la mer produit le même effet, étant par sa nature chaude et aride comme toutes les choses salées.
Un marchand d’esclaves parvint à rendre en bien peu de temps le plus brillant embonpoint, à un enfant exténué par la faim, et cela, par le moyen d’une flagellation modérée qu’il lui donnoit tous les deux jours.
Si le moyen de Cœlius paroît trop violent, on veut employer celui que propose Æginete, liv. 4, chap. 12, qui est d’appliquer sur le corps malade, la peau d’un agneau fraîchement dépouillé, et le battre ensuite de verges. — Les Syriens voluptueux avoient recours à ce moyen. Beroalde dit que la peau du blaireau est excellente pour guérir les plaies qui sont les suites de la flagellation et de la morsure des chiens. Quelques cruels que paroissent les arrêts de la médecine, il faut se souvenir, non de la douleur momentanée qu’ils procurent, mais de la guérison qu’ils doivent opérer, et ne jamais les commenter, ni les approfondir.
Les barbiers de Rome avoient mis des fouets à leurs portes, entre autres instrumens qui composoient leurs enseignes, comme nous le prouve Martial. liv. 2. ch. 17. Ces fouets étoient faits de cordes de laine, et pour les rendre plus déchirans, on les hérissoit de nœuds et d’osselets de mouton, au rapport d’Apulée. Catulle, épig. 25 à Thallus menace de le punir de cette manière.
Sénèque, épitre 90, dit que la torpeur des membres se guérit par la flagellation avec de l’ortie, et dont les coups sont si violens qu’un oie qui en seroit piqué, en mourroit. Columella dit que les fermiers de Rome ont coutume de déplumer les poules d’Afrique sur le ventre, et de les fouetter avec de l’ortie, pour les faire couver, en leur mettant dans le bec ou un bol, ou un os qui leur sert de bâillon, pour les empêcher de rendre la nourriture qu’elles ont prise. On sait qu’un soufflet ou un coup de poing bien appliqué sous la mâchoire inférieure, guérissent promptement un homme à qui un bâillement ou un rire immodéré ont causé une luxation et un relâchement dans les ressorts de la bouche. Chez les habitans de la Gaule Cis-Alpine, (aujourd’hui le Milanois) on comprimoit avec des cercles ou des lames d’étaim, le ventre d’une femme, pour en faire sortir le fœtus mort dans ses entrailles.
J’ai remarqué que le fouet que l’on donne aux enfans pour les punir d’avoir uriné dans le lit, est le moyen le plus efficace de les en empêcher, quoique les parens ne fassent point d’attention aux effets physiques de ce remède.
Meibomius a cité assez d’exemples qui prouvent combien la flagellation est utile dans l’impuissance, pour me dispenser de blesser encore les oreilles chastes, en les répétant ici ; mais il n’est pas inutile de dire que non-seulement ce remède est propre aux hommes, mais encore aux femmes pour les faire concevoir plus aisément. Aussi les Romaines s’offroient-elles nues aux prêtres qui célébroient les Lupercales, pour en être frappées. Ces prêtres se servoient tantôt de la main, tantôt de la tige de la férule. Les plus chastes se contentoient d’appliquer leurs coups sur la main, et on devine facilement que la superstition avoit moins de part à cette cure que la libre circulation du sang, qui, agité et divisé, remonte vers le cœur, se répand dans les artères avec plus d’abondance, et porte par-tout un feu pur et nouveau qui excite à l’amour, et dispose à la conception. Les Romains qui, en célébrant les Lupercales, couroient nuds par les rues, et frappoient toutes les femmes qui se trouvoient sur leur passage, se nommoient Crépi, du mot latin qui signifie bruit, parce que les verges avec lesquelles ils frappoient, étoient couvertes de cuir, selon Dempterus, liv. 3, chap. 2, ou de peaux de chien ou de bouc, qui étant sèches, augmentoient la douleur ou le bruit de l’opération. Plutarque attribue de bons effets à cette flagellation. Ovide, Juvénal et Prudence dans l’histoire des martyrs, se sont égayés sur l’usage considéré comme religieux, mais en effet utile comme médical ; le caractère connu des prêtres qui suivant leurs termes, frappoient les femmes avec d’autres verges que la férule, a donné lieu à bien des plaisanteries[84]. Voyez Cardan, liv. 2, de son traité de l’utilité que l’on peut retirer de l’adversité.
[84] Ce trait nous rappelle un quatrain placé dans l’église de St.-Hyacinthe, à Paris, et qui prouve la vertu des moines.
Entr’autres nations où ces usages sont communs, on distingue les Perses et les Russes. Ceux-ci battent leurs femmes pour prouver leur amour. Jean Barclay, dans son Icon animorum, rapporte une anecdote qu’on ne sera pas fâché de trouver ici.
Un homme de basse extraction quitta l’Allemagne et se retira en Moscovie. Si vous êtes tant soit peu curieux de le savoir, il se nommoit Jourdain. Le séjour lui ayant paru agréable, il résolut de s’y fixer, et il s’y maria. Passionnément amoureux de sa femme, il n’épargna rien pour l’en assurer, mais ses efforts furent inutiles ; elle souffroit intérieurement un chagrin qu’elle vouloit cacher, mais que la rougeur de ses yeux, ses soupirs et ses sanglots trahissaient à chaque instant. Son époux lui demandant la cause de cette tristesse et cherchant à deviner en quoi il avoit manqué au devoir de la tendresse, elle lui parla en ces termes, après s’être fait long-temps presser. « Pourquoi fais-tu si bien-semblant de m’aimer ? Crois-tu me tromper ? Crois-tu me cacher plus long-temps que je suis vile à tes yeux ? » et en même temps elle versoit un torrent de larmes. Jourdain étonné de ce langage, lui demanda en quoi il l’avoit offensée ; que peut-être il avait manqué en quelque chose, mais qu’il répareroit cette faute par plus de soins. Enfin, lui dit-elle, puisque tu fais semblant de l’ignorer, où sont donc les verges avec lesquelles tu m’as apprise à t’aimer ? Ne sais-tu pas que c’est chez nous l’unique moyen que doivent employer les hommes qui veulent nous persuader de leur amour ? Jourdain à ce discours fut long-temps dans une stupeur profonde, et eut toutes les peines du monde à s’empêcher de rire. Bientôt la première surprise passée, et sa femme persistant à lui parler sérieusement, il fut forcé de croire que ce traitement étoit indispensable. Mais comment se résoudre à battre une femme qu’on aime ? Il n’y avoit pourtant pas de milieu, il eût été haï ; il s’y résolut donc avec beaucoup de peine. Peu de jours après, il saisit un prétexte d’humeur de sa femme, et prenant un bâton, lui administra la correction la plus conjugale. Le remède fit merveille, et sa femme commença à le chérir de la meilleure foi du monde.
Pierre d’Erlesunde, part. 5 de ses anecdotes moscovites, raconte le même fait et dit : que c’est pour cet usage que les maris aussi-tôt la noce, se munissent de verges, comme des divers ustensiles de ménage, et le motif de cette emplette n’est nullement le desir de corriger sa femme ; car une méchante femme, s’il y en a, ne se corrige ni par les menaces, ni par la colère, quand même on lui casseroit les dents à coups de pierre, pour me servir des termes de Simonide, dans Stobée.
Je crois avec votre père Meibomius, (c’est Bartholin qui parle) que la flagellation excite et augmente la semence par la chaleur extrême qu’elle communique aux lombes et aux reins, et j’ai depuis long-temps démontré dans mes recherches sur l’anatomie, de quelle manière les fonctions des reins dépendent de la circulation du sang, systême appuyé depuis par Sennert, Olafius, Wormius et Meibomius. Ce qui fait que l’usage de se coucher sur le dos procure en dormant les pollutions involontaires, en donnant trop de chaleur aux lombes. Les frictions excitent l’érection, et plus d’un parisien a dû à cet usage, trop fréquent chez eux, la perte de la santé et de la vie.
C’est sur les lombes qu’on applique les remèdes rafraîchissans, dans la gonorrhée. Actuarius, liv. 4, chap. 8, de sa méthode de médecine, applique sur les reins un emplâtre qui les fortifie, sans les échauffer aucunement. Oribase emploie une lame de plomb sur les lombes[85]. La défense qu’il fait de trop rafraîchir les lombes, dans la crainte que les reins n’en souffrent aussi, prouve que ces deux parties sont très-distinctes, et que ce qui est utile à l’une est nuisible à l’autre.
[85] Voyez son traité du régime que l’on garde dans toutes les saisons de l’année. Bâle 1528, édition d’Alban. Torinus.
De mon Tusculanum d’Hagestad, le 24 octobre 1669.