IX
Situation et luttes de la papauté. — Charles et Frédéric Borromée. — Visite de Frédéric Borromée au couvent de Monza. — Premier interrogatoire de Virginie de Leyva.

Quant à la papauté, elle enrichissait son royaume spirituel des pertes de son temporel ; et si depuis la mort de Paul III en 1559 sa puissance politique avait beaucoup diminué, elle s’appuyait fièrement sur des Ordres nouveaux, sur l’Inquisition qu’elle opposait au protestantisme, enfin sur des réformes intérieures qu’elle essayait avec courage, souvent avec bonheur, et qui rétablissant son crédit renouvelaient sa force sociale.

Cette dernière partie de son œuvre en était la meilleure et la plus difficile. Pour remédier aux abus invétérés qui étaient devenus la charte et la vie de beaucoup de monastères, il fallut que les deux Borromée, saint Charles et son cousin l’archevêque Frédéric s’armassent, comme autrefois saint Ambroise, de charité, de courage, de persévérance et de prudence. Le cardinal de Bérulle s’acquitait en France de ce travail difficile, travail de réforme et d’épuration.

En Italie, la domination espagnole et ses complications, la mauvaise situation financière du pays, l’orgueil des conquérants, la prostration des vaincus, les prétentions des maîtres rendaient toute réforme presque impossible. Lorsque Charles Borromée s’avisa d’excommunier le gouverneur espagnol, celui-ci s’adressa au pape, et l’excommunication fut aussitôt levée[2].

[2] Voir Charrière, Négociations entre la France et la Turquie, t. III et IV.

Vers le mois d’octobre 1607 une rumeur sourde se répandit dans le Milanais et parvint jusqu’à Frédéric, cardinal-archevêque ; on parlait avec terreur de meurtres et de débauches attribués aux bénédictines de Monza ; on nommait la cousine du prince d’Ascoli ; — un riche gentilhomme, — enfin un prêtre.

Je n’ai pas besoin de tracer de nouveau le portrait de cette Espagnole, d’autant moins satisfaite de sa clôture, qu’elle se sentait belle, jolie, vivante ; qu’elle était princesse, s’appelait Virginie de Leyva, gouvernait un canton du Milanais, y jouissait de tous les droits seigneuriaux excepté celui de se marier, — et que Dieu l’avait créée pour n’oublier aucun de ses droits.

Peu surveillée, elle avait été acheminée dans une voie étrangère à celle du salut par le beau cavalier Osio degli Osii, — par la connivence ou la faiblesse des supérieures, — enfin par le confesseur Arrighone.

Lorsque le cardinal Borromée, qui continuait l’œuvre réformatrice de son cousin saint Charles Borromée, fut averti par le scandale public, il se mit en route ; et fidèle à la politique des Romains, où leurs descendants sont passés maîtres, même en pratiquant la vertu, il ne voulut pas se rendre à Monza directement.

Une tournée en Lombardie, consacrée A l’inspection générale des monastères, le conduisait naturellement chez les bénédictines de Monza ; sa visite à la cousine du prince d’Ascoli ménageait les convenances ; il n’éveillait ainsi aucun soupçon.

Arrivé au couvent de Sainte-Marguerite, il officia dans la chapelle et s’entretint familièrement avec les Sœurs.

La princesse vint lui rendre ses devoirs.

Virginie avait alors trente-deux ans ; beauté épanouie par l’amour, préservée par le cloître, elle étonnait de sa morbidesse et de sa splendeur tous les contemporains et le peintre Crespi.

L’archevêque l’accueillit avec aménité, l’entretint d’abord de choses indifférentes, et ne lui laissa pas soupçonner le sujet qui l’amenait auprès d’elle. Puis il traita de matières plus sérieuses, tant religieuses que morales, causa longuement avec elle et lui représenta disertement ses devoirs envers elle-même, envers sa race, sa profession et son pays. Enfin il lui rappela que Dieu lui avait donné le pouvoir pour servir d’exemple à tous ceux qui dépendaient d’elle.


La princesse, après avoir écouté ce discours de l’archevêque, fit la réponse que voici :

« Vous m’avez mise malgré moi en religion ; vous m’avez fait prononcer mes vœux avant l’âge. Je ne suis pas vouée aux autels par ma volonté, mais par la contrainte. Aussi ma profession religieuse est-elle nulle. Il faut me marier. J’ai fait mon choix ; unissez-moi à l’homme que j’ai choisi. »


La finesse hardie de la femme l’emportait sur l’expérience consommée du prélat ; et toute une stratégie savante était démontée par la franchise de cet aveu hautain.

Le saint homme quitta aussitôt l’oratoire et Virginie, sans vouloir répliquer. Mais le soir même un carrosse à grands panneaux, que traînaient quatre mules, conduisit à Milan la religieuse qui fut déposée au couvent du Bocchetto.

Le lendemain pendant la nuit deux religieuses sortaient furtivement du monastère où elles ne devaient plus revenir ; un jeune homme les escortait ; et il se passait, sur les bords sauvages du Lambro, une scène effroyable.