Cette Espagnole-Italienne, dont le sang ne démentait pas son origine impérieuse et passionnée, semble résumer la fusion opérée par la conquête, l’alliance des deux races. C’est une figure toute méridionale.
Lorsque, par un chemin opposé à celui de Walter Scott que les dossiers avaient conduit à la fiction, notre érudit redescendit, des fictions mal inventées sur Virginie de Leyva, à la réalité même ; quand l’héroïne du procès de 1607 sortit de sa tombe et se dressa devant le chevalier Dandolo, qui fut bien effrayé au milieu de ses bois ? Ce fut lui ; il le dit dans sa préface.
Quelle femme !… quelle maîtresse femme ! La plus tendre physionomie, sans doute ; le nez le mieux fait ; le plus bel ovale de visage ; des yeux de gazelle, et d’une langueur divine que le portrait de Daniele Crespi reproduit ; des lèvres sensuelles, délicates et pleines, onduleuses et expressives[1] ; une beauté saporita, sabrosa, comme disent les Méridionaux qui s’y connaissent. Cette douce et adorable figure a vu dix meurtres s’accomplir autour d’elle pour le service de ses voluptés ou de ses vengeances.
Le capitaine Antoine de Leyva son grand-père était un des généreux chefs de bande qui mettaient le couteau sur la gorge des Italiens et gagnaient à ce métier des richesses et des fiefs. Celui-ci était de Navarre. Il avait conduit en Italie, du temps de Charles-Quint, des chevaux et des lances, et si fièrement guerroyé sous Gonzalve, que la seigneurie lombarde de Monza devint sa proie ou sa récompense.
Ripamonti estime peu sa noblesse que défend M. Dandolo ; je ne sais rien là-dessus, et je soupçonne Ripamonti de garder une dent contre les conquérants, — la dent italienne, — et de l’enfoncer sournoisement le plus loin possible. Il affirme que cette famille était obscure ; que Charles-Quint se plut, d’une médiocre fortune, ob nescio quæ servitia, pour je ne sais quels services, à l’élever et à l’enrichir. Les services d’Antoine plaisaient au monarque ; en général les gens dont on prend les villes, les champs et les filles croient qu’on leur rend de mauvais services.
Seigneur de Monza, prince d’Ascoli, Antoine de Leyva voulut que ses ossements héroïques allassent reposer à Milan dans l’église San-Dionigi, où il est encore.
Puis la famille songea, suivant l’usage, à s’établir, à se consolider, à trouver des appuis, à multiplier ses créatures, à étançonner sa puissance, à augmenter sa richesse ; le système des majorats qui concentrent les fortunes est bon pour cela. On met les filles au couvent, on envoie les cadets se promener à travers le monde et chercher de nouveaux fiefs ; puis le chef de la famille absorbe tout, se met bien en cour, a l’œil sur les familles rivales, écarte ou écrase les compétiteurs, fait le vide autour de lui, gagne le plus de seigneuries qu’il peut, et meurt glorieux au milieu des bénédictions et de la haine universelles. Le plus beau coup que font ces grands hommes, c’est de passer pour vertueux. Et cela leur arrive quand ils n’ont pillé qu’avec mesure, égorgé qu’avec douceur, et qu’ils sont habiles.
Le père de la signora, don Martin, assure à son fils aîné la principauté d’Ascoli et n’attend même pas que sa fille ait l’âge exigé par la loi canonique pour la contraindre à prononcer ses vœux. Elle prend le voile à treize ans, entre au couvent de Sainte-Marguerite et devient bénédictine humiliée. C’était une âme excessive et altière, créée pour le monde, une beauté parfaite et un esprit dont toutes les forces se concentraient dans l’orgueil et la passion. Elle protesta d’abord malgré sa jeunesse, puis se résigna. On lui donnait ce qui ne s’accordait guère avec son titre « d’humiliée », la seigneurie de Monza, toutes ses dépendances, bois, rivières, droit de chasse et de pêche, un véritable fief à administrer, dont les revenus et l’autorité la consolèrent.
Les religieuses de Sainte-Catherine soignaient l’éducation des jeunes filles de nobles ; Virginie leur dut la sienne : musique, écriture, poésie et toutes les pratiques de religion. Ses autographes, fréquents au procès, sont d’une écriture magnifique, jetée avec une hardiesse élégante, ferme comme le style de l’héroïne.
Quant à la culture de l’individu moral, il faut avouer qu’on ne la lui donna pas. La grande éducation de l’âme, libre de juger et de choisir par elle-même, était prohibée.
Qui donc eût osé y penser alors ?
La seule base de la vie et le principe social étaient l’anéantissement du jugement personnel et de la liberté humaine, au profit de la règle imposée.
« Ne développez pas chez l’individu, criaient les moralistes de l’esclavage, la conscience du juste et le sens moral ; ne favorisez jamais la liberté et l’originalité ; n’introduisez pas l’indépendance dans l’âme humaine, née pour obéir.
« N’affaiblissez jamais l’obéissance, — qui est le bien.
« N’ébranlez jamais la discipline, — qui est la vertu. »
On verra tout à l’heure à quoi aboutissent ces principes.