On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.
LES DEUX GARDIENS, frappant le prisonnier.
Coquin, voleur, parle donc ! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris ?
LE PRISONNIER, tremblant de frayeur.
Messieurs, ayez pitié de moi : je ne suis pas un voleur.
PREMIER GARDIEN.
Tu es sans doute un saint brahmane ? Le roi t’en aura fait cadeau !
LE PRISONNIER.
Écoutez donc ! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état.
DEUXIÈME GARDIEN.
Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état ?
LE CHEF.
Soutchaca, laisse-le parler ; ne l’interromps pas.
LES DEUX GARDIENS.
Bien, Maître ! — Allons, parle… Veux-tu bien parler ?
LE PÊCHEUR.
Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille.
LE CHEF, riant.
Il est joli votre gagne-pain[56] !
[56] Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir des animaux.
LE PÊCHEUR.
Seigneur, ne nous en faites pas un crime.
[57] Le sacrificateur.
LE CHEF.
C’est bon ! Continue.
LE PÊCHEUR.
Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58] ; je le coupe en morceaux : voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines. Dame ! je suis venu pour le vendre. Je le montrais ; vous m’avez empoigné : voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti.
[58] Espèce de poisson.
LE CHEF, flairant l’anneau.
Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter : cet anneau a passé par le ventre d’un poisson ; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il entré ? Allons voir au palais.
LES DEUX GARDIENS, au pêcheur.
Allons, coupeur de bourses, en avant ! (Ils se mettent en marche.)
LE CHEF.
Soutchaca, attention ! j’entre au palais ; restez à la porte jusqu’à ce que je revienne.
LES DEUX GARDIENS.
Entrez, Maître, et soyez bien reçu.
LE CHEF.
Je l’espère. (Il sort.)
SOUTCHACA.
Djânouca, il est bien longtemps.
DJANOUCA.
Ah ! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite : il faut attendre le bon moment.
SOUTCHACA.
Djânouca, la main me démange. (Montrant le pêcheur.) Tu vois ce coquin-là ; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire.
LE PÊCHEUR.
Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,… sans savoir.
DJANOUCA, regardant à l’intérieur.
Ah ! voilà notre chef : il apporte l’ordre du roi. (Au pêcheur.) De deux choses l’une : ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals.
[59] Il y a ici un jeu de mots intraduisible : les mots du texte peuvent aussi signifier « revoir ta famille ».
LE CHEF, rentrant.
Allons, vite ! vous allez le…
LE PÊCHEUR.
Ah ! je suis mort !
LE CHEF.
… le lâcher. Tu es libre, pêcheur. — Tout ce qu’il a dit est vrai : c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau ; le roi en est persuadé.
SOUTCHACA.
On va obéir, Maître. (Au pêcheur.) Tu pourras bien dire que tu es revenu de l’enfer, toi. (Il détache ses liens.)
LE PÊCHEUR, se prosternant devant le chef de la police.
Seigneur, je vous dois la vie.
LE CHEF.
Relève-toi et prends ce bracelet : c’est le prix auquel le roi estime la valeur de la bague ; il t’en fait cadeau. (Il tend le bracelet au pêcheur.)
LE PÊCHEUR, en le prenant, joyeux.
Le roi est bien bon.
DJANOUCA.
En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance : il descend du pal pour monter sur le dos de l’éléphant.
SOUTCHACA.
Peste ! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant !
LE CHEF.
Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres ; je crois plutôt…
LES DEUX GARDIENS.
Quoi donc ?
LE CHEF.
Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.
SOUTCHACA.
Alors vous lui avez rendu un fier service ?
DJANOUCA.
Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (Il lui fait la grimace.)
LE PÊCHEUR.
Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet ; la moitié du prix est pour vous.
DJANOUCA.
Ah ! c’est bien, ça, pêcheur ! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret. (Ils sortent tous.)
Misrakésî paraît, traversant les airs.
MISRAKÉSI.
C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras ; me voilà relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi. Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (Elle regarde tout autour d’elle.) Comment ! c’est jour de fête, et on ne voit encore aucun préparatif dans le palais ! Qu’est-ce qui se passe ? Je suis déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma pensée[60] ; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières : je vais me tenir à leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai sans doute quelque chose. (Misrakésî met pied à terre. On voit entrer une suivante : elle examine une branche de manguier. Une autre vient après elle.)
[60] Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, employer ce don de double vue à pénétrer aussi la véritable cause de l’égarement de Douchanta. Mais la bonhomie avec laquelle le poète semble s’accuser lui-même est faite pour désarmer la critique.
PREMIÈRE SUIVANTE.
Ah ! voilà le printemps qui revient.
DEUXIÈME SUIVANTE.
Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule ?
PARABHRITICA.
Ah ! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier fleurir, cela lui fait perdre la tête.
MADHOURICA, joyeuse.
Comment ! c’est le printemps alors ?
PARABHRITICA.
Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de l’amour et des chansons.
MADHOURICA.
Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi : je vais me dresser sur la pointe des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour.
PARABHRITICA.
Oui, mais à une condition : c’est que j’aurai ma part de ses bénédictions.
MADHOURICA.
Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps ? (Elle s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur.) Tiens ! la fleur n’est pas encore ouverte ; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée. (Elle joint les mains.) Honneur au dieu de l’amour !
(Elle jette le bouton en l’air.)
LE CHAMBELLAN, entrant, avec colère.
Que fais-tu, folle que tu es ? Le roi a défendu de célébrer la fête du printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier !
LES DEUX SUIVANTES, effrayées.
Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.
LE CHAMBELLAN.
Hum ! est-ce bien vrai ? Mais les arbres mêmes semblent le savoir : ils obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez !
MISRAKÉSI.
Il n’y a pas de doute : la puissance du roi s’étend jusque-là.
PARABHRITICA.
Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée.
LE CHAMBELLAN.
Soit ! mais ne recommencez plus.
LES DEUX SUIVANTES.
Nous sommes un peu curieuses : peut-on savoir pourquoi le roi a interdit la fête du printemps ?
MISRAKÉSI.
D’ordinaire les rois aiment les fêtes : il a dû avoir un motif grave.
LE CHAMBELLAN, à part.
Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je ? (Haut.) Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ ?
LES DEUX SUIVANTES.
Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a été retrouvé.
LE CHAMBELLAN.
Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue, et le remords est entré dans son âme.
MISRAKÉSI.
Ah ! je suis contente de cela.
LE CHAMBELLAN.
Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.
LES DEUX SUIVANTES.
Cela se comprend.
VOIX derrière la scène.
Sire, veuillez me suivre.
LE CHAMBELLAN, prêtant l’oreille.
Ah ! voici le roi. Allez à vos affaires. (Elles sortent. On voit entrer le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî. — Regardant le roi.) Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne : la tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.
MISRAKÉSI, regardant le roi.
Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris, Sacountalâ l’aime encore.
LE ROI. (Il est rêveur et s’avance lentement.)
MISRAKÉSI.
Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre ?
MADHAVYA, à part.
Allons, encore un accès ! toujours la fièvre de Sacountalâ ! Il est incurable.
LE CHAMBELLAN, s’approchant.
Gloire au roi ! J’ai visité le jardin : Sa Majesté peut s’y promener ; rien ne viendra l’y troubler.
LE ROI.
Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette nuit ; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les affaires, et qu’il me les soumette.
VÉTRAVATI.
Je vais exécuter vos ordres. (Elle sort.)
LE ROI.
Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge.
LE CHAMBELLAN.
Bien, maître ! (Il sort.)
MADHAVYA.
Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout est beau déjà.
LE ROI.
Ah ! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte.
MADHAVYA.
Attends un peu ! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (Il lève son bâton pour casser la fleur du manguier.)
LE ROI, essayant de sourire.
C’est bien ! tu as montré ce dont un brahmane est capable. — Où vais-je m’asseoir ? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins sveltes que sa taille ?
MADHAVYA.
Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre ? Quand tu l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait de Sacountalâ.
LE ROI.
Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de lianes ! Précède-moi.
MADHAVYA.
Tu n’as qu’à me suivre. (Ils changent de place. Misrakésî les suit.) Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah ! il ne pouvait pas être plus désert : on dirait qu’il a voulu t’être agréable. Entrons et asseyons-nous. (Ils entrent et s’assoient.)
MISRAKÉSI.
Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de son époux. (Elle se place derrière le berceau.)
LE ROI.
Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas ! tu n’étais pas là quand je l’ai méconnue ; mais je t’avais dit son nom : l’avais-tu donc oublié, toi aussi ?
MISRAKÉSI.
Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs amis fidèles.
MADHAVYA.
Mais non, je n’avais rien oublié ; seulement, après m’avoir tout raconté, tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu que je te dise ? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela.
MISRAKÉSI.
Hélas ! oui.
LE ROI, après un moment de silence.
Ah ! mon ami, viens à mon secours !
MADHAVYA.
Qu’est-ce qu’il y a ? Allons donc ! Depuis quand les hommes de ta trempe se laissent-ils abattre par le chagrin ? Le vent a beau souffler, il ne fera jamais trembler les montagnes.
LE ROI.
Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le souvenir de ma cruauté et de son angoisse.
MISRAKÉSI.
Son abattement me fait pitié.
MADHAVYA.
Il me vient une idée : c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée.
LE ROI.
Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle ? Ses amies m’ont dit qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ : ce sont les compagnes de sa mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.
MISRAKÉSI.
Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le sommeil qui a précédé.
MADHAVYA.
Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.
LE ROI.
Et comment ?
MADHAVYA.
Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa fille séparée de son mari.
LE ROI.
Non, mon ami, je ne la verrai plus.
MADHAVYA.
Ne dis pas cela ; on retrouve ce qu’on a perdu : la découverte de l’anneau n’en est-elle pas la meilleure preuve ?
LE ROI, regardant son anneau.
Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus !
MISRAKÉSI.
Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que celle-ci. — Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre ! Je suis seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.
MADHAVYA.
Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom ?
MISRAKÉSI.
Je suis curieuse aussi de le savoir.
LE ROI.
Écoute : quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle était tout en larmes, et elle m’a dit : « Mon époux ne va-t-il pas m’oublier ? »
MADHAVYA.
Et alors ?
LE ROI.
J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu…
MADHAVYA.
Quoi donc ?
LE ROI.
Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements !
MISRAKÉSI.
L’idée était charmante : l’obstacle est venu du destin.
MADHAVYA.
Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon dans le ventre du Rohita ?
LE ROI.
Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî ; c’est là qu’elle l’a perdu.
MADHAVYA.
Je comprends.
MISRAKÉSI.
Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte de recevoir chez lui la femme d’un autre ? Mais un amour comme le leur avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance ? Tout cela est inexplicable.
LE ROI.
Ah ! j’en veux à cet anneau.
MADHAVYA, riant.
Oui ? Eh bien ! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (S’adressant à son bâton.) Pourquoi es-tu tortu ? ne suis-je pas droit, moi ?
LE ROI, sans l’écouter.
MISRAKÉSI.
C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.
MADHAVYA.
Ah çà ! est-ce que ça va durer encore longtemps ? On meurt de faim ici.
LE ROI, toujours sans l’écouter.
O ma bien-aimée ! je t’ai cruellement repoussée ; mais le remords me déchire. Reviens ; ah ! reviens ; aie pitié de moi ! (Une suivante arrive avec un tableau dans les mains.)
LA SUIVANTE.
Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (Elle lui montre le tableau.)
LE ROI, regardant.
Ah ! qu’elle est belle !
MADHAVYA, regardant à son tour.
Oh ! joli tableau ! sujet bien rendu ; relief saisissant ; les figures sortent du panneau ; c’est à donner envie d’entamer la conversation.
MISRAKÉSI.
Le talent du roi est vraiment admirable : je crois voir devant moi ma chère Sacountalâ.
LE ROI.
Ami…
MISRAKÉSI.
C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords.
LE ROI, avec un profond soupir.
MADHAVYA.
Je vois trois figures,… très jolies toutes les trois ; mais laquelle est Sacountalâ ?
MISRAKÉSI.
Comment ! il ne la reconnaît pas à sa beauté ? Le malheureux ne voit donc pas clair !
LE ROI.
Devine.
MADHAVYA, après avoir bien regardé.
Est-ce celle qui a les cheveux dénoués ? Il paraît qu’elle avait chaud. Sa parure de fleurs est toute fanée : elle va se détacher. Ah ! ses deux bras pendent comme deux lianes ; sa robe flotte sur ses hanches. Elle s’appuie à la branche d’un asoka… L’arbre a été bien arrosé : quelle fraîcheur ! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas ? Les deux autres sont ses compagnes ?
LE ROI.
Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les défaillances d’un amant.
Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices : va me chercher mes pinceaux.
TCHATOURICA.
Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne.
LE ROI.
C’est moi qui le tiendrai. (Il prend le tableau ; la suivante sort.)
MADHAVYA.
Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter ?
MISRAKÉSI.
Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait Sacountalâ.
LE ROI.
Je vais te le dire :
[61] L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit « séjour de la neige ».
MADHAVYA, à part.
D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas d’ermites, avec des barbes longues de ça.
LE ROI.
J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.
MADHAVYA.
Ah ! Et quoi donc ?
MISRAKÉSI.
Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices.
LE ROI.
MADHAVYA.
Tiens ! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (Riant.) Ah ! c’est cette coquine d’abeille : elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle s’attaque au lotus de son visage.
LE ROI.