On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra.
LE ROI.
Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi ; mais je suis confus de la récompense que j’ai reçue : je ne crois pas l’avoir méritée.
MATALI.
Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.
LE ROI.
Que dis-tu là ? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés ; j’étais devant eux, assis à ses côtés : je le vois encore…
[72] Fils d’Indra.
MATALI.
Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos ?
LE ROI.
Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra :
MATALI.
Je reconnais là ta modestie. (Quelques pas plus loin.) Regarde : cette fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues.
[73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.
[74] Nom d’un arbre céleste.
LE ROI.
Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué ce lieu. Où sommes-nous ?
MATALI.
[75] Le Gange : la mythologie le fait descendre du ciel.
[76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées : de la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de la troisième le ciel.
LE ROI.
C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon cœur ? (Regardant la route que suit le char.) Je crois que nous voilà maintenant dans la région des nuages.
MATALI.
A quels signes le reconnais-tu ?
LE ROI.
[77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que les gouttes de pluie.
MATALI.
Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton royaume.
LE ROI, regardant au-dessous de lui.
Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre : le monde terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici.
MATALI.
C’est comme tu dis. (Il regarde en donnant des signes de respect[78].) Oh ! la terre a aussi ses charmes.
[78] La terre est une déesse.
LE ROI.
Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers ? L’or ruisselle de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule.
MATALI.
Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus sainte de toutes les demeures. Vois.
[79] Montagne au nord de l’Himâlaya.
[80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.
[81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.
LE ROI, avec respect.
Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce bonheur sans le goûter ? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu mes devoirs au bienheureux.
MATALI.
J’approuve ton dessein. (Le char descend.) Nous voici arrivés.
LE ROI, avec étonnement.
Mâtali !
MATALI.
C’est la différence du char d’Indra et du tien.
LE ROI.
Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.
MATALI, étendant la main.
C’est là,… où tu vois cet ascète en méditation.
[82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui.
LE ROI, regardant.
Honneur à ce rigide ascète !
MATALI, retenant les rênes.
Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui soigne elle-même ces arbres Mandâras.
[83] Mârîtcha.
LE ROI.
Ah ! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même ! Je me crois plongé dans un lac de nectar !
MATALI, arrêtant le char.
Roi, tu peux descendre.
LE ROI, descendant du char.
Et toi ?
MATALI.
Le char est arrêté : les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi. (Il descend.) Regarde ! Voici les bosquets habités par les solitaires qui sont parvenus à la perfection.
LE ROI.
J’admire également le lieu et ses habitants.
MATALI.
L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites ! (Il fait quelques pas. A la cantonade.) Vriddhasâcalya ! Que fait à cette heure le bienheureux Mârîtcha ? (Après avoir écouté.) Que dis-tu ?… La fille de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle, et il est maintenant occupé à l’instruire ? — Alors, il faut attendre ; nous nous présenterons plus tard. (Regardant le roi.) Assieds-toi à l’ombre de cet Asoka : je vais t’annoncer au père d’Indra[85].
[84] Aditi, son épouse.
[85] Toujours Mârîtcha.
LE ROI.
Comme il te plaira. (Mâtali sort. — Sentant un présage heureux[86].)
[86] Une secousse dans le bras droit.
VOIX derrière la scène.
Sois donc sage ! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère !
LE ROI, écoutant.
Comment ! du désordre en ce saint lieu ! A qui parle-t-on ainsi ? (Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement.) Ah ! c’est un enfant ! Deux religieuses courent après lui… Un enfant ? non ! mais un héros !
On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux religieuses.
L’ENFANT.
Allons ! petit lion ! ouvre ta gueule ! Je veux compter tes dents.
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Vilain ! veux-tu le laisser tranquille ! Tu sais bien que les petits des bêtes de l’ermitage sont nos enfants ! Mais tu as besoin de batailler : les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.
LE ROI.
C’est étrange !… A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me sens au cœur des tendresses de père… Ah ! c’est que je n’ai pas d’enfants !
SECONDE RELIGIEUSE.
La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit !
L’ENFANT, riant.
Ah ! que j’ai peur ! (Il lui fait une grimace.)
LE ROI, avec étonnement.
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Allons ! lâche le petit lion !… Je te donnerai un autre jouet.
L’ENFANT.
Où est-il ? Donne-le tout de suite ! (Il tend la main.)
LE ROI, regardant la main de l’enfant.
Dieux ! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde !
[87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus : la main palmée est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel.
SECONDE RELIGIEUSE.
Laisse-le, Souvratâ ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence peinte du petit Manganaca, et apporte-le.
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Oui ! c’est cela. (Elle sort.)
L’ENFANT.
En attendant, je jouerai avec le petit lion.
LA RELIGIEUSE. (Elle le regarde en riant.)
Veux-tu le lâcher !
LE ROI.
Ah ! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté !
LA RELIGIEUSE, menaçant l’enfant du doigt.
Alors tu ne veux pas m’écouter ? (Regardant autour d’elle.) Il n’y a pas là un ermite ? (Voyant le roi.) Ah ! voilà quelqu’un. — Seigneur, venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente : quand une fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher.
LE ROI.
J’y vais tout de suite ! (Il s’approche en souriant.) Holà ! petit solitaire !
LA RELIGIEUSE.
Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.
LE ROI.
On le voit à son air comme à sa conduite : c’est le lieu où je le rencontre qui m’avait trompé. (Il lui fait lâcher le lionceau et tressaille.)
LA RELIGIEUSE, les regardant tous les deux.
C’est une chose merveilleuse !
LE ROI.
Que voulez-vous dire ?
LA RELIGIEUSE.
Tu n’es pas parent de cet enfant : cependant il te ressemble d’une manière étonnante ! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite.
LE ROI, caressant l’enfant.
Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite… A quelle famille appartient-il donc ?
LA RELIGIEUSE.
A la famille de Pourou.
LE ROI, à part.
Il est de ma noble race ! Je ne m’étonne plus ! (Haut.) Je connais les antiques usages de cette famille :
Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des dieux ?
LA RELIGIEUSE.
Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle l’a mis au monde dans ce divin séjour.
LE ROI, à part.
Que dit-elle ?… Ce ne serait donc pas une chimère ?… (Haut.) Et quel est le père de l’enfant ?
LA RELIGIEUSE.
On ne prononce plus son nom : il a renié son épouse légitime.
LE ROI, à part.
Mais c’est de moi qu’elle parle !
PREMIÈRE RELIGIEUSE, rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains.
Grand-dompteur ! vois le bel oiseau !
L’ENFANT.
Ma bonne sœur, il est bien joli. (Il prend le jouet.)
LE ROI, à part.
Oh ! si j’étais trompé par un mirage ! Si tout cela devait finir en me laissant à mon désespoir !
PREMIÈRE RELIGIEUSE, après avoir regardé l’enfant ; avec inquiétude.
Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet !
LE ROI.
Ne vous tourmentez pas ! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le lionceau… La voici ! (Il va pour la ramasser.)
LES DEUX RELIGIEUSES.
N’y touchez pas ! n’y touchez pas ! (Après l’avoir vu ramasser l’amulette.) Comment ! il l’a prise ! (Elles croisent leurs mains sur leur poitrine et se regardent avec stupéfaction.)
LE ROI.
Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre ?
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Écoutez, seigneur ! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88]. On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,… ou son père !
[88] « Invincible. »
LE ROI.
Et si un autre la ramasse…
PREMIÈRE RELIGIEUSE.
Elle se change en serpent, et le mord.
LE ROI.
Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir ?
LES DEUX RELIGIEUSES.
Plus d’une fois.
LE ROI.
Ah ! tous mes vœux sont remplis ! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur ! (Il prend l’enfant et le couvre de baisers.)
DEUXIÈME RELIGIEUSE.
Viens vite, Souvratâ ! Sacountalâ est maintenant en prière : allons la prévenir. (Elles sortent.)
L’ENFANT.
Laisse-moi ! Je veux aller voir maman !
LE ROI.
Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.
L’ENFANT.
Mais tu n’es pas mon papa ! Mon papa s’appelle Douchanta.
LE ROI, souriant.
Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre !
On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89].
[89] C’est la coiffure des religieuses.
SACOUNTALA, hésitant.
On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses mains… Mais je ne peux plus croire au bonheur ! Et cependant,… si ce que m’a dit Misrakésî est vrai… (Elle s’avance.)
LE ROI. (Il est près de défaillir.)
C’est elle ! c’est Sacountalâ !
SACOUNTALA. (A la vue du roi dont les traits sont altérés par le remords, elle hésite.)
Ce n’est pas mon époux ! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant ?
L’ENFANT, courant vers sa mère.
Maman ! il m’appelle son fils ! Je ne le connais pas, moi !
LE ROI.
Mon amour ! J’ai été barbare envers toi… Mais aujourd’hui finit mon expiation : reconnais-moi !
SACOUNTALA, à part.
Respire enfin, mon cœur ! Le destin m’avait durement frappée ! Mais sa cruauté se lasse ; il a pitié de moi : c’est bien mon époux !
LE ROI.
[90] Nom d’une constellation.
SACOUNTALA.
Gloire !… Gloire !… (Les sanglots l’étouffent et l’empêchent d’achever : Gloire au roi !)
LE ROI.
L’ENFANT.
Maman ! Qui donc est-ce ?
SACOUNTALA.
Mon enfant, demande-le à notre heureux destin ! (Elle continue à pleurer.)
LE ROI.
(Il tombe à ses pieds.)
SACOUNTALA.
Relevez-vous, mon époux ! Relevez-vous ! J’ai eu un époux si tendre… Le trésor de mes mérites était épuisé sans doute ? Autrement, je ne comprendrais pas ce qui est arrivé. (Le roi se relève.) Et comment mon époux s’est-il souvenu de la malheureuse Sacountalâ ?
LE ROI.
Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de mon cœur la flèche aiguë du remords !
(Il essuie ses larmes.)
SACOUNTALA, voyant l’anneau au doigt du roi.
L’anneau !… Le voilà, mon époux !
LE ROI.
Oui ! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse… Et avec lui j’ai retrouvé la mémoire.
SACOUNTALA.
C’est lui qui est coupable de tout ! Il m’a manqué quand je cherchais à te convaincre.
LE ROI, lui tendant l’anneau.
Liane charmante ! pare-toi de ta fleur : le printemps est revenu !
SACOUNTALA.
La bague ?… Et si j’allais la perdre encore ?… Garde-la, mon époux !
MATALI, entrant.
Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse et d’avoir vu enfin ton fils.
LE ROI.
Je suis doublement heureux, car je dois mon bonheur à un ami. Mais Indra en est-il instruit ?
MATALI, souriant.
Rien ne lui est caché. Viens ! Le vénérable Mârîtcha veut bien te recevoir.
LE ROI.
Chère épouse, prends la main de notre fils, et conduis-moi auprès du bienheureux.
SACOUNTALA.
Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable maître à côté de mon époux.
LE ROI.
Cette dérogation aux usages est permise dans un jour si heureux. Viens !
On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés.
MARITCHA, regardant le roi.
Fille de Dakcha !
ADITI.
Son extérieur annonce déjà sa puissance.
MATALI.
Roi, voici le père et la mère des dieux ! Vois le regard qu’ils arrêtent sur toi : ils t’aiment comme un fils ! Approche !
LE ROI.
O Mâtali ! quel spectacle s’offre à mes yeux !