ACTE VII
RECONNAISSANCES

On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra.

LE ROI.

Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi ; mais je suis confus de la récompense que j’ai reçue : je ne crois pas l’avoir méritée.

MATALI.

Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.

Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense
T’a paru dépasser le service rendu ?
Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense
Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû.

LE ROI.

Que dis-tu là ? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés ; j’étais devant eux, assis à ses côtés : je le vois encore…

Une couronne de fête
Est dans sa main, toute prête
Pour celui qu’il va choisir :
Djayanta[72] lance à son père
Un regard charmant qu’éclaire
L’étincelle du désir…
Indra sourit, et me presse,
Tremblant d’orgueil et d’ivresse,
Dans ses bras victorieux ;
Je sens sa royale étreinte,
Et déjà ma tête est ceinte
De ce bandeau glorieux !

[72] Fils d’Indra.

MATALI.

Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos ?

Mon maître aime à cueillir la volupté divine
Dans les riants jardins du ciel ;
Le démon l’importune ; il maudit cette épine
Qu’il trouve sous le fruit de miel.
Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles
De Vichnou, de l’homme-lion ?
Non ! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles
Pour dompter la rébellion.

LE ROI.

Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra :

L’aurore chaque jour remporte une victoire
Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil.
Indra me dirigeait : mon rôle fut pareil,
Et je fais à mon maître hommage de ma gloire.

MATALI.

Je reconnais là ta modestie. (Quelques pas plus loin.) Regarde : cette fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues.

La laque[73] ne teint plus les pieds des immortelles,
Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux.
Les arbres Kalpas[74] sont les stèles,
Et tes poètes sont des dieux !

[73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.

[74] Nom d’un arbre céleste.

LE ROI.

Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué ce lieu. Où sommes-nous ?

MATALI.

Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source
Du fleuve saint[75] qui va féconder tes États.
Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas :
Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course.
Regarde : au haut du ciel les vents soufflent en vain :
Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée.
Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée[76],
A posé là son pied divin.

[75] Le Gange : la mythologie le fait descendre du ciel.

[76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées : de la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de la troisième le ciel.

LE ROI.

C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon cœur ? (Regardant la route que suit le char.) Je crois que nous voilà maintenant dans la région des nuages.

MATALI.

A quels signes le reconnais-tu ?

LE ROI.

Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux[77],
Vers les vapeurs qui s’amoncellent ?
Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux :
Les jantes en tournant ruissellent.
Rougis par les éclairs qui colorent les monts,
Tes chevaux bondissent de rage :
Nous passons à travers les nuages féconds
Dont les flancs enfantent l’orage.

[77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que les gouttes de pluie.

MATALI.

Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton royaume.

LE ROI, regardant au-dessous de lui.

Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre : le monde terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici.

Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts
Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête ?
Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête
Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs ;
Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue
Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant :
Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue
M’apporte la terre en présent ?

MATALI.

C’est comme tu dis. (Il regarde en donnant des signes de respect[78].) Oh ! la terre a aussi ses charmes.

[78] La terre est une déesse.

LE ROI.

Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers ? L’or ruisselle de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule.

MATALI.

Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus sainte de toutes les demeures. Vois.

[79] Montagne au nord de l’Himâlaya.

[80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.

Mârîtcha[81], le sage, a bâti
Sa hutte en ce lieu solitaire ;
Il y mène une vie austère
Près de son épouse Aditi.
Ses leçons l’ont fait reconnaître
Digne petit-fils de Brahma :
C’est ici que sa voix charma
Les dieux qui l’avaient pris pour maître.

[81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.

LE ROI, avec respect.

Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce bonheur sans le goûter ? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu mes devoirs au bienheureux.

MATALI.

J’approuve ton dessein. (Le char descend.) Nous voici arrivés.

LE ROI, avec étonnement.

Mâtali !

Dans l’air pur la roue
Tourne et court sans bruit,
Sans toucher la boue
Du chemin qui fuit.
Étrange mystère !
Le char descendu
Semble suspendu
Au-dessus de terre.

MATALI.

C’est la différence du char d’Indra et du tien.

LE ROI.

Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.

MATALI, étendant la main.

C’est là,… où tu vois cet ascète en méditation.

Ses genoux sont plongés dans une fourmilière ;
Il garde sur l’épaule une peau de serpent[82] ;
Quelle vertu ! sa gorge étouffe sous le lierre
Qui le couvre en grimpant ;
Sa longue chevelure est une lourde masse
De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort ;
Brûlé par le soleil, il le regarde en face,
Nu comme un arbre mort.

[82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui.

LE ROI, regardant.

Honneur à ce rigide ascète !

MATALI, retenant les rênes.

Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui soigne elle-même ces arbres Mandâras.

[83] Mârîtcha.

LE ROI.

Ah ! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même ! Je me crois plongé dans un lac de nectar !

MATALI, arrêtant le char.

Roi, tu peux descendre.

LE ROI, descendant du char.

Et toi ?

MATALI.

Le char est arrêté : les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi. (Il descend.) Regarde ! Voici les bosquets habités par les solitaires qui sont parvenus à la perfection.

LE ROI.

J’admire également le lieu et ses habitants.

Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée,
Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs ;
Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs
Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée :
Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux ;
Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire :
Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire,
Ils s’en privent encore au sein même des cieux !

MATALI.

L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites ! (Il fait quelques pas. A la cantonade.) Vriddhasâcalya ! Que fait à cette heure le bienheureux Mârîtcha ? (Après avoir écouté.) Que dis-tu ?… La fille de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle, et il est maintenant occupé à l’instruire ? — Alors, il faut attendre ; nous nous présenterons plus tard. (Regardant le roi.) Assieds-toi à l’ombre de cet Asoka : je vais t’annoncer au père d’Indra[85].

[84] Aditi, son épouse.

[85] Toujours Mârîtcha.

LE ROI.

Comme il te plaira. (Mâtali sort. — Sentant un présage heureux[86].)

[86] Une secousse dans le bras droit.

Qu’ai-je senti ? Faut-il en croire un heureux signe ?
Mais non ! Tout est fini ! Mon cœur est sans espoir.
Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne,
Et je ne dois plus la revoir !

VOIX derrière la scène.

Sois donc sage ! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère !

LE ROI, écoutant.

Comment ! du désordre en ce saint lieu ! A qui parle-t-on ainsi ? (Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement.) Ah ! c’est un enfant ! Deux religieuses courent après lui… Un enfant ? non ! mais un héros !

C’est un lionceau qu’il traîne,
Non sans peine :
La bête égratigne et mord.
Il la tient par la crinière
Prisonnière,
Et rit d’être le plus fort !

On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux religieuses.

L’ENFANT.

Allons ! petit lion ! ouvre ta gueule ! Je veux compter tes dents.

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Vilain ! veux-tu le laisser tranquille ! Tu sais bien que les petits des bêtes de l’ermitage sont nos enfants ! Mais tu as besoin de batailler : les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.

LE ROI.

C’est étrange !… A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me sens au cœur des tendresses de père… Ah ! c’est que je n’ai pas d’enfants !

SECONDE RELIGIEUSE.

La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit !

L’ENFANT, riant.

Ah ! que j’ai peur ! (Il lui fait une grimace.)

LE ROI, avec étonnement.

L’héroïsme est en lui comme dans sa semence :
Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant.
A la braise qui couve apportez l’aliment :
Elle fera bientôt jaillir la flamme immense !

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Allons ! lâche le petit lion !… Je te donnerai un autre jouet.

L’ENFANT.

Où est-il ? Donne-le tout de suite ! (Il tend la main.)

LE ROI, regardant la main de l’enfant.

Dieux ! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde !

Je frémis en voyant sa main prédestinée !
Elle se tend, avide, et son geste enfantin
Offre cette merveille à ma vue étonnée :
Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin[87].

[87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus : la main palmée est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel.

SECONDE RELIGIEUSE.

Laisse-le, Souvratâ ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence peinte du petit Manganaca, et apporte-le.

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Oui ! c’est cela. (Elle sort.)

L’ENFANT.

En attendant, je jouerai avec le petit lion.

LA RELIGIEUSE. (Elle le regarde en riant.)

Veux-tu le lâcher !

LE ROI.

Ah ! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté !

Avoir de tels enfants… Ah ! quelle douce chose !
Contempler leurs joyeux ébats,
Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose,
Qui s’ouvre pour rire aux éclats,
Suivre l’effort charmant de leur langue novice,
Les prendre à terre tout poudreux,
Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice :
Ah ! que les pères sont heureux !

LA RELIGIEUSE, menaçant l’enfant du doigt.

Alors tu ne veux pas m’écouter ? (Regardant autour d’elle.) Il n’y a pas là un ermite ? (Voyant le roi.) Ah ! voilà quelqu’un. — Seigneur, venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente : quand une fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher.

LE ROI.

J’y vais tout de suite ! (Il s’approche en souriant.) Holà ! petit solitaire !

Hôte indigne d’un tel séjour,
Ignores-tu donc que l’ermite
Embrasse dans un même amour
Tout être vivant qui l’habite ?
Ton père est l’ennemi du mal ;
Mais ta fureur le déshonore :
Tel on voit le serpent éclore
Au pied de l’arbre de santal !

LA RELIGIEUSE.

Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.

LE ROI.

On le voit à son air comme à sa conduite : c’est le lieu où je le rencontre qui m’avait trompé. (Il lui fait lâcher le lionceau et tressaille.)

Un frisson de plaisir ébranle tout mon être !
Mais le père, grands dieux ! le père frémissant…
Ah ! quelle inexprimable ivresse il doit connaître,
L’homme béni du ciel qui dit : « Voilà mon sang ! »

LA RELIGIEUSE, les regardant tous les deux.

C’est une chose merveilleuse !

LE ROI.

Que voulez-vous dire ?

LA RELIGIEUSE.

Tu n’es pas parent de cet enfant : cependant il te ressemble d’une manière étonnante ! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite.

LE ROI, caressant l’enfant.

Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite… A quelle famille appartient-il donc ?

LA RELIGIEUSE.

A la famille de Pourou.

LE ROI, à part.

Il est de ma noble race ! Je ne m’étonne plus ! (Haut.) Je connais les antiques usages de cette famille :

Que demande un Pourou ? Maître du monde, il eut
Des palais aux terrasses blanches :
Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut,
Un banc de pierre sous les branches !

Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des dieux ?

LA RELIGIEUSE.

Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle l’a mis au monde dans ce divin séjour.

LE ROI, à part.

Que dit-elle ?… Ce ne serait donc pas une chimère ?… (Haut.) Et quel est le père de l’enfant ?

LA RELIGIEUSE.

On ne prononce plus son nom : il a renié son épouse légitime.

LE ROI, à part.

Mais c’est de moi qu’elle parle !

PREMIÈRE RELIGIEUSE, rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains.

Grand-dompteur ! vois le bel oiseau !

L’ENFANT.

Ma bonne sœur, il est bien joli. (Il prend le jouet.)

LE ROI, à part.

Oh ! si j’étais trompé par un mirage ! Si tout cela devait finir en me laissant à mon désespoir !

PREMIÈRE RELIGIEUSE, après avoir regardé l’enfant ; avec inquiétude.

Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet !

LE ROI.

Ne vous tourmentez pas ! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le lionceau… La voici ! (Il va pour la ramasser.)

LES DEUX RELIGIEUSES.

N’y touchez pas ! n’y touchez pas ! (Après l’avoir vu ramasser l’amulette.) Comment ! il l’a prise ! (Elles croisent leurs mains sur leur poitrine et se regardent avec stupéfaction.)

LE ROI.

Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre ?

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Écoutez, seigneur ! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88]. On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,… ou son père !

[88] « Invincible. »

LE ROI.

Et si un autre la ramasse…

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Elle se change en serpent, et le mord.

LE ROI.

Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir ?

LES DEUX RELIGIEUSES.

Plus d’une fois.

LE ROI.

Ah ! tous mes vœux sont remplis ! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur ! (Il prend l’enfant et le couvre de baisers.)

DEUXIÈME RELIGIEUSE.

Viens vite, Souvratâ ! Sacountalâ est maintenant en prière : allons la prévenir. (Elles sortent.)

L’ENFANT.

Laisse-moi ! Je veux aller voir maman !

LE ROI.

Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.

L’ENFANT.

Mais tu n’es pas mon papa ! Mon papa s’appelle Douchanta.

LE ROI, souriant.

Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre !


On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89].

[89] C’est la coiffure des religieuses.

SACOUNTALA, hésitant.

On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses mains… Mais je ne peux plus croire au bonheur ! Et cependant,… si ce que m’a dit Misrakésî est vrai… (Elle s’avance.)

LE ROI. (Il est près de défaillir.)

C’est elle ! c’est Sacountalâ !

Ces sombres vêtements, cette coiffure austère,
Ce visage amaigri par l’ascétique loi,
Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère,
Tout me dit que son cœur est encor plein de moi.

SACOUNTALA. (A la vue du roi dont les traits sont altérés par le remords, elle hésite.)

Ce n’est pas mon époux ! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant ?

L’ENFANT, courant vers sa mère.

Maman ! il m’appelle son fils ! Je ne le connais pas, moi !

LE ROI.

Mon amour ! J’ai été barbare envers toi… Mais aujourd’hui finit mon expiation : reconnais-moi !

SACOUNTALA, à part.

Respire enfin, mon cœur ! Le destin m’avait durement frappée ! Mais sa cruauté se lasse ; il a pitié de moi : c’est bien mon époux !

LE ROI.

Je te vois, maintenant ! C’est toi ! L’ombre jalouse
N’obscurcit plus mon cœur… Son sommeil est fini.
Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî[90],
Revient après l’éclipse à sa divine épouse.

[90] Nom d’une constellation.

SACOUNTALA.

Gloire !… Gloire !… (Les sanglots l’étouffent et l’empêchent d’achever : Gloire au roi !)

LE ROI.

Tu pleures… Je t’entends… N’achève pas ! Ma gloire,
C’est ton fidèle amour ;
C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire
D’une ivresse d’un jour !

L’ENFANT.

Maman ! Qui donc est-ce ?

SACOUNTALA.

Mon enfant, demande-le à notre heureux destin ! (Elle continue à pleurer.)

LE ROI.

Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître,
Toi que j’ai repoussée, oh ! viens ! console-toi !
Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être :
C’était lui qui parlait en moi !
L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche
La Fortune qui vient à sa porte frappant,
Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche,
Prend une fleur pour un serpent !

(Il tombe à ses pieds.)

SACOUNTALA.

Relevez-vous, mon époux ! Relevez-vous ! J’ai eu un époux si tendre… Le trésor de mes mérites était épuisé sans doute ? Autrement, je ne comprendrais pas ce qui est arrivé. (Le roi se relève.) Et comment mon époux s’est-il souvenu de la malheureuse Sacountalâ ?

LE ROI.

Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de mon cœur la flèche aiguë du remords !

Ah ! laisse-moi l’essuyer, cette larme,
Qui coulait sur ta lèvre en feu,
Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme,
Je la méprisais comme un jeu !
Je la revois qui baigne de rosée
Tes yeux profonds aux noirs contours ;
Ah ! laisse-moi sur ta joue embrasée
Sécher sa trace pour toujours !

(Il essuie ses larmes.)

SACOUNTALA, voyant l’anneau au doigt du roi.

L’anneau !… Le voilà, mon époux !

LE ROI.

Oui ! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse… Et avec lui j’ai retrouvé la mémoire.

SACOUNTALA.

C’est lui qui est coupable de tout ! Il m’a manqué quand je cherchais à te convaincre.

LE ROI, lui tendant l’anneau.

Liane charmante ! pare-toi de ta fleur : le printemps est revenu !

SACOUNTALA.

La bague ?… Et si j’allais la perdre encore ?… Garde-la, mon époux !


MATALI, entrant.

Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse et d’avoir vu enfin ton fils.

LE ROI.

Je suis doublement heureux, car je dois mon bonheur à un ami. Mais Indra en est-il instruit ?

MATALI, souriant.

Rien ne lui est caché. Viens ! Le vénérable Mârîtcha veut bien te recevoir.

LE ROI.

Chère épouse, prends la main de notre fils, et conduis-moi auprès du bienheureux.

SACOUNTALA.

Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable maître à côté de mon époux.

LE ROI.

Cette dérogation aux usages est permise dans un jour si heureux. Viens !


On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés.

MARITCHA, regardant le roi.

Fille de Dakcha !

C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire
Des démons conjurés contre le ciel d’Indra :
Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra,
Peut laisser dormir son tonnerre.

ADITI.

Son extérieur annonce déjà sa puissance.

MATALI.

Roi, voici le père et la mère des dieux ! Vois le regard qu’ils arrêtent sur toi : ils t’aiment comme un fils ! Approche !

LE ROI.

O Mâtali ! quel spectacle s’offre à mes yeux !