ACTE PREMIER
LA CHASSE

On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une gazelle ; dans ses mains l’arc et les flèches ; son cocher conduit le char.

LE COCHER, regardant tour à tour le roi et la gazelle.

Nous volons sur la piste où bondit l’antilope ;
Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher :
Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe
Est divine,… et je crois voir le céleste archer[16].

[16] Le dieu Siva.

LE ROI.

Cette gazelle nous a entraînés bien loin !

Elle jette en fuyant un regard derrière elle
Et tourne vers moi son œil doux ;
Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle :
La vois-tu courir devant nous ?
Elle laisse tomber de sa bouche écumante
Des brins d’herbe à demi broutés…
Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante
Double ses bonds précipités.

(Avec étonnement.) Mais je la poursuis inutilement. La voilà presque hors de vue.

LE COCHER.

Roi ! nous étions dans un chemin difficile : j’ai dû serrer les rênes,… notre course s’est ralentie, et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous voilà maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas pas à l’atteindre.

LE ROI.

Alors lâche les rênes.

LE COCHER.

J’obéis. (Il donne par ses gestes l’idée d’une course rapide en char[17].) Vois maintenant !

[17] Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est remplacée dans l’Inde par la pantomime, et surtout par les stances descriptives.

Ma main ne retient plus tes chevaux : la carrière
S’ouvre à leur élan généreux ;
Ils soulèvent à peine une fine poussière
Qui retombe loin derrière eux ;
Ce n’est plus une course : aucun bond ne secoue
Leurs panaches dressés dans l’air,
Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue
Du navire qui fend la mer.

LE ROI, joyeux.

Ah ! voilà que les chevaux gagnent du terrain ! Quelle vitesse !

Tout grandit, approche, passe
Et s’efface…
Rien, dans l’horizon mouvant,
N’a ni forme ni distance :
Le sol danse !
Le char dépasse le vent !

VOIX derrière la scène.

Arrête ! arrête ! Roi ! c’est une gazelle de l’ermitage… Ne frappe pas !

LE COCHER, écoutant et regardant.

Roi ! au moment où la gazelle est à portée de ta flèche, voilà que deux ermites paraissent entre elle et toi.

LE ROI, avec empressement.

Retiens vite les rênes !

LE COCHER.

J’obéis. (Il arrête le char. On voit entrer un ermite accompagné de son disciple.)


L’ERMITE, levant la main.

Roi ! c’est une gazelle de l’ermitage !

Ne frappe pas ! Elle est à nous… Grâce pour elle !
Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur…
Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle ?
On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur !
J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre…
Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang !
Les rois sont armés pour défendre,
Et non pour frapper l’innocent.

LE ROI, saluant respectueusement l’ermite.

Je remets ma flèche dans le carquois.

L’ERMITE, joyeux.

Je n’attendais pas moins du noble rejeton de Pourou, du roi illustre entre tous les rois :

Mieux que les exploits les plus fiers,
Ta bonté te fait reconnaître :
Roi ! puisse un héritier te naître
Qui règne en paix sur l’univers !

LE ROI, s’inclinant de nouveau.

J’accepte comme un heureux augure[18] ce vœu d’un brahmane.

[18] C’est déjà l’annonce du dénouement.

L’ERMITE.

Roi ! nous allons ramasser du bois pour l’autel. On voit d’ici, au bord de la Mâlinî, l’ermitage de notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en est la divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne y accepter l’hospitalité.

Tes flèches, noble archer, nous sauvent ; sur ton bras
La corde, tous les jours, laisse sa rude marque.
Veux-tu la récompense ? Entre ! tu la verras.
La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque.

LE ROI.

Votre maître est-il là ?

L’ERMITE.

En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée de recevoir les hôtes : il est aux bains sacrés de Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à détourner un malheur qui la menace.

LE ROI.

C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai de porter à ce grand sage l’assurance de mon pieux dévouement.

L’ERMITE ET SON DISCIPLE.

Nous prenons congé de toi. (Ils s’éloignent.)


LE ROI, au cocher.

Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification de mon âme, faire une visite à ce saint ermitage.

LE COCHER.

C’est fait ! (Il indique de nouveau le mouvement du char.)

LE ROI, regardant autour de lui.

Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici un ermitage.

LE COCHER.

Comment cela ?

LE ROI.

Ne vois-tu pas ?

Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône
Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois.
Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix,
Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune.
Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir :
Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse.
Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace
Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.

LE COCHER.

C’est vrai.

LE ROI, quelques pas plus loin.

Ami[19], ne troublons pas l’ermitage ! Arrête le char : je vais descendre ici.

[19] Le cocher est le compagnon d’armes du roi.

LE COCHER.

Je retiens les chevaux : tu peux descendre.

LE ROI, après être descendu, jetant un regard sur sa parure.

Ami ! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec une parure modeste : prends mes bijoux !… Prends aussi mon arc. (Il les donne au cocher.) Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne les chevaux : ils ruissellent de sueur.

LE COCHER.

Je suivrai tes ordres. (Il sort.)

LE ROI, faisant quelques pas et regardant.

Voici l’ermitage : j’entre donc ! (Il sent une secousse dans le bras droit[20].)

[20] Ce signe annonce à un homme un événement heureux, particulièrement une aventure amoureuse.

Signe étrange !… Pourtant, cet asile sacré
Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies !
Chez les ermites saints l’amour est ignoré…
Mais le destin choisit ses voies !

VOIX derrière la scène.

Par ici, par ici, chères compagnes !

LE ROI, écoutant.

J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons qui vient. (Il fait quelques pas et regarde.) Ah ! ce sont de jeunes novices qui donnent à boire aux arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné à leurs forces… Quelle grâce enchanteresse ! Suis-je bien dans un ermitage ?

Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères !
Jamais harem de roi n’en reçut de pareil :
La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres,
Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil !

Je les attendrai sous cet ombrage. (Il prend place et regarde.)

SACOUNTALA paraît avec ses amies, arrosant les jeunes arbres.

ANOUSOUYA.

Chère Sacountalâ ! le vénérable Cannva aime donc mieux les arbres de l’ermitage que sa propre fille ? Il te fatigue à les arroser, toi, délicate comme la fleur du jasmin à peine éclose !

SACOUNTALA.

Ma chère, l’ordre de mon père était inutile : tous ces arbres sont des frères pour moi. (Elle continue à les arroser.)

PRIYAMVADA.

Chère amie, ceux-là n’ont plus soif. — Ils vont se couvrir de fleurs cet été. — Mais ceux qui ont fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser aussi ? Nous prouverons par là que notre charité n’est pas intéressée.

SACOUNTALA.

J’aime à t’entendre parler ainsi. (Elle arrose les autres arbres.)

LE ROI, à part.

Comment ! c’est Sacountalâ elle-même ! c’est la fille de Cannva ! — A quoi songe le vénérable, de lui faire porter la tunique d’écorce des novices ?

Le cruel ! Imposer à sa fille un tel vœu !
Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante !
Cannva veut-il donc faire une hache tranchante
De la feuille du lotus bleu ?

Je vais me cacher derrière ce buisson pour la voir à mon aise sans l’effaroucher. (Il se cache.)

SACOUNTALA.

Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma tunique d’écorce… J’étouffe… Desserre-moi. (Anousouyâ desserre la tunique.)

PRIYAMVADA, riant.

Il faut t’en prendre à la jeunesse : c’est elle qui commence à gonfler ta poitrine.

LE ROI.

Elle dit vrai.

Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce,
Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis.
Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce,
Trésors ensevelis !

Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui convient à sa jeunesse… Et cependant,… elle est ravissante ainsi.

La splendeur du lotus, près du Saivala[21] sombre,
Est plus éblouissante encor ;
La tache de la lune est comme un noyau d’ombre
Qui rehausse son cercle d’or ;
Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre
N’enlaidit pas son corps charmant :
L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre,
Devient un magique ornement.

[21] Plante aquatique, comme le lotus.

SACOUNTALA, regardant devant elle.

Voyez, chères compagnes, le vent agite ces branches : le manguier semble me tendre les bras. Je veux répondre à son appel. (Elle s’approche d’un manguier.)

PRIYAMVADA.

Ne bouge pas… Reste un instant comme tu es là.

SACOUNTALA.

Pourquoi donc ?

PRIYAMVADA.

Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier sera marié à une liane.

SACOUNTALA.

Ah ! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien nommée[22].

[22] Son nom signifie : « Qui dit des choses aimables. »

LE ROI.

Priyamvadâ n’a dit que la vérité.

Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre ;
Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été ;
Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre ;
Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté.

ANOUSOUYA.

Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi un époux : c’est le manguier odorant. Regarde-la donc, celle que tu appelles « Clair-de-lune-des-bois ».

SACOUNTALA, s’approchant et regardant, joyeuse.

Union charmante de la liane et de l’arbre ! La jeunesse du jasmin s’épanouit en fleurs nouvelles, et le manguier est couvert de fruits. (Elle s’arrête à les regarder.)

PRIYAMVADA, riant.

Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si longtemps à regarder son Clair-de-lune-des-bois ?

ANOUSOUYA.

Non. Dis-le, si tu le sais.

PRIYAMVADA.

Elle se dit : « Clair-de-lune-des-bois a trouvé l’époux qui lui convient. Sacountalâ trouvera-t-elle un fiancé selon son cœur ? »

SACOUNTALA.

Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (Elle continue à arroser.)

ANOUSOUYA.

Eh bien ! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî que le vénérable Cannva a élevée en même temps que toi, est-ce que tu l’oublies ?

SACOUNTALA.

Je m’oublierais donc moi-même. (S’approchant de la liane et la regardant, joyeuse.) O merveille ! Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse nouvelle.

PRIYAMVADA.

Et laquelle ?

SACOUNTALA.

La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis la tête jusqu’au pied.

TOUTES LES DEUX, accourant.

Est-ce bien vrai ?

SACOUNTALA.

Très vrai. Voyez plutôt.

PRIYAMVADA, regardant, joyeuse.

Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non moins heureuse : tu vas te marier.

SACOUNTALA, impatientée.

Allons, toujours le mariage en tête !

PRIYAMVADA.

Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du vénérable Cannva que si la Mâdhavî fleurit de bonne heure, c’est un heureux augure pour toi.

ANOUSOUYA.

Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela que Sacountalâ se donne tant de peine à l’arroser ?

SACOUNTALA.

Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (Elle arrose la liane.)

LE ROI.

Ah ! puisse la mère de cette charmante fille être d’une autre race que son père[23] ! Mais pourquoi ce scrupule ?

[23] Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique est interdit à la caste royale, théologiquement inférieure.

Quelle est sa caste ? Je l’ignore !
Mais l’instinct du cœur est ma loi.
C’est le cœur d’un roi qui l’adore :
Elle a dû naître pour un roi !

Cependant il faut que je sache la vérité.

SACOUNTALA, effrayée.

Ah ! voilà une abeille qui sort de cette fleur de jasmin… Elle en veut à mon visage. (Elle cherche à l’écarter.)

LE ROI, avec passion.

Le geste de son cou qui repousse l’insecte,
Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux,
Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte
Semblent des appels amoureux.

(Avec jalousie.) O abeille ! je t’envie.

Tu frôles ses beaux yeux ; tu voltiges autour ;
Tu touches ses longs cils, ses cheveux,… et, pareille
A l’amant qui supplie et qui parle d’amour,
Tu murmures tout bas un chant à son oreille.
Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain :
Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante,
Tu jouis d’un bonheur divin…
Et moi, je languis dans l’attente !

SACOUNTALA.

Au secours ! Cette méchante abeille s’acharne sur moi !

LES DEUX AMIES, riant.

Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le protecteur des ermitages : adresse-toi à Douchanta.

LE ROI.

Voilà une occasion de me montrer… Ne craignez rien. (S’arrêtant, à part.) Mais ce serait leur dire : « Je suis le roi. » J’aime mieux me présenter comme un hôte ordinaire.

SACOUNTALA.

Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que je lui cède. (Elle s’éloigne de quelques pas. Jetant de nouveau un regard de côté.) Ah ! pauvre Sacountalâ ! Il me poursuit jusqu’ici ! Au secours !


LE ROI, accourant.

Qui donc outrage ici d’innocentes novices ?
Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi ?
Le monstre se croit-il à l’abri des supplices ?
Et Douchanta n’est-il plus roi ?

(Les trois amies restent un moment interdites à la vue du roi.)

ANOUSOUYA.

Seigneur, il n’y a pas grand mal… C’est une abeille qui poursuivait notre amie et qui lui a fait peur. (Elle désigne Sacountalâ.)

LE ROI, s’approchant de Sacountalâ.

Votre piété prospère-t-elle[24] ? (Sacountalâ tressaille et baisse les yeux.)

[24] C’est le salut qu’on adresse aux ascètes.

ANOUSOUYA, répondant pour elle.

Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur de recevoir un tel hôte.

PRIYAMVADA.

Seigneur, soyez le bienvenu ! Cours vite, Sacountalâ ! Va chercher dans la hutte les fruits et les autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà l’eau qui rafraîchira ses pieds.

LE ROI.

Non, votre charmant accueil me suffit : je ne veux pas d’autre hospitalité.

ANOUSOUYA.

S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer et prendre le frais sur ce banc, à l’ombre de ces arbres.

LE ROI.

Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous ont-elles pas fatiguées ? Asseyez-vous aussi un instant.

PRIYAMVADA, s’adressant à Sacountalâ.

Chère amie, nous devons des égards à un hôte : viens donc et asseyons-nous ! (Tous s’assoient.)

SACOUNTALA, à part.

Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de notre hôte ?… D’où vient ce sentiment,… inconnu dans notre ermitage ?

LE ROI, les regardant toutes les trois.

Charmante amitié de trois compagnes, toutes les trois jeunes, toutes les trois belles !

PRIYAMVADA, bas à sa voisine.

Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux ? Sa parole est douce, et toute sa personne est pleine de courtoisie et de majesté.

ANOUSOUYA.

Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne. Je n’y tiens plus : il faut que je l’interroge. (Haut.) Monseigneur est si aimable que je m’enhardis à lui faire des questions… Pourrions-nous savoir quelle est la race de guerriers et de sages qui s’honore de le compter parmi les siens ?… quel est le pays que son absence plonge aujourd’hui dans le deuil ?… quel motif puissant a conduit un seigneur habitué à toutes les douceurs de la vie jusqu’au fond de ce séjour austère ?

SACOUNTALA.

O mon cœur ! du courage ! Anousouyâ a deviné ton désir.

LE ROI.

(A part.) Dois-je me faire connaître,… ou leur laisser ignorer qui je suis ? (Après réflexion.) Oui, cela vaut mieux. (Haut.) J’ai étudié les Védas, et j’occupe dans la ville capitale du roi descendant de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis venu faire dans cette forêt un pieux pèlerinage.

ANOUSOUYA.

Nous avons donc un protecteur ! (L’attitude de Sacountalâ trahit l’embarras.)

LES DEUX AMIES, après les avoir observés tous les deux, bas à Sacountalâ.

Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était là…

SACOUNTALA.

Eh bien ! quoi ?

LES DEUX AMIES.

Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte… Il lui donnerait, au besoin, ce qu’il a de plus cher au monde.

SACOUNTALA, feignant la colère.

Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs, je ne veux pas vous écouter.

LE ROI.

Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au sujet de votre amie.

TOUTES LES DEUX.

Ce sera un honneur pour nous.

LE ROI.

Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation… Comment votre amie peut-elle être sa fille ?

ANOUSOUYA.

Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un sage de race royale dont on vante les mérites tout-puissants[25]. C’est Visvâmitra.

[25] Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir.

LE ROI.

Visvâmitra ?… J’écoute.

ANOUSOUYA.

Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée, et Cannva l’a élevée : c’est pour cela que le vénérable l’appelle sa fille.

LE ROI.

Abandonnée, dites-vous ? Ma curiosité n’est pas encore satisfaite. Racontez-moi tout.

ANOUSOUYA.

Écoutez donc ! Il fut un temps où le sage Visvâmitra se livrait à des austérités effrayantes… Les dieux s’inquiétèrent[26], et lui envoyèrent, pour le distraire de sa pénitence, une nymphe céleste, nommée Ménacâ.

[26] Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner les dieux et à prendre leur place.

LE ROI.

On dit, en effet, que les austérités des ascètes inquiètent quelquefois les dieux : — Mais continuez.

ANOUSOUYA.

Alors,… par une délicieuse journée de printemps,… à la vue de cette beauté divine… (Elle s’arrête embarrassée.)

LE ROI.

Je devine… Elle est fille de la nymphe ?

ANOUSOUYA.

C’est cela.

LE ROI.

Je ne m’étonne plus !

Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté :
L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre !
Un sang divin peut seul expliquer le mystère
De sa merveilleuse beauté.

(Sacountalâ baisse les yeux.)

LE ROI, à part.

C’est un obstacle de moins pour mes désirs[27].

[27] Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste royale.

PRIYAMVADA, regardant Sacountalâ avec un sourire.

Monseigneur paraît avoir encore quelque chose à dire. (Sacountalâ fait du doigt un signe de menace à son amie.)

LE ROI.

Vous ne vous trompez pas : Je m’intéresse fort à ses pieux exercices, et j’ai encore à ce sujet une question à vous faire.

PRIYAMVADA.

Ordonnez donc, Seigneur : des novices comme nous n’ont qu’à obéir.

LE ROI.

Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs,
Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève ?
Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs,
Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve ?

PRIYAMVADA.

Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des vœux religieux ; mais son père a l’intention de la marier quand il lui aura trouvé un époux digne d’elle.

LE ROI, à part, joyeux.

Livre-toi donc, mon cœur ! La pure jeune fille
N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher ;
Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille :
Je puis sans crainte m’approcher.

SACOUNTALA, avec une colère feinte.

Anousouyâ, je pars !

ANOUSOUYA.

Et pourquoi donc ?

SACOUNTALA.

Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des bavardages de Priyamvadâ. (Elle se lève.)

ANOUSOUYA.

Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit pas, pour suivre sa fantaisie, oublier les égards qu’elle doit à un hôte. (Sacountalâ part sans répondre.)

LE ROI, à part.

Comment ! elle s’enfuit ! (Il se lève comme pour l’arrêter ; mais il se contient.) Ah ! l’imagination d’un amant est toujours en avance sur la réalité !

Je voulais lui parler : le respect m’a fait taire.
J’allais la suivre : il a cloué mes pieds au sol.
Mais mon cœur est plus prompt : il avait pris son vol ;
Je le sens retomber à terre !

PRIYAMVADA, suivant Sacountalâ.

Holà ! méchante ! je ne te permets pas de t’en aller.

SACOUNTALA, se retournant et fronçant le sourcil.

Pourquoi cela ?

PRIYAMVADA.

Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres. Commence par t’acquitter ; tu t’en iras après. (Elle la retient de force.)

LE ROI.

Elle est déjà assez fatiguée… Voyez !

Ses deux bras nus tombent de lassitude ;
Sa main froissée est d’un rouge sanglant ;
Elle soupire, et, sous l’étoffe rude,
Ses seins gonflés ondulent en tremblant…
La sueur brille en perles de rosée,
Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou ;
Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée,
Mêlent leurs flots et roulent sur son cou.

C’est donc moi qui payerai sa dette. (Il leur tend son anneau. Les deux amies le reçoivent, en lisent l’inscription et se regardent.) Oh ! n’allez pas vous tromper : c’est un présent que le roi m’a fait.

PRIYAMVADA.

Alors,… Seigneur, vous ne devez pas vous en séparer. Votre désir suffit : nous la tenons quitte.

ANOUSOUYA.

Chère Sacountalâ, te voilà libre ! Tu le dois à ce charitable seigneur… Non, je dis mal ! à ce grand roi ! Maintenant veux-tu encore partir ?

SACOUNTALA, à part.

Certes ! je partirais,… si j’avais quelque empire sur moi-même.

PRIYAMVADA.

Eh bien ! te voilà encore là ?

SACOUNTALA.

Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je partirai quand bon me semblera.

LE ROI, regardant Sacountalâ, à part.

Ah ! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens pour elle ! Mais je crois que l’espoir m’est permis.