On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance[28] du roi.
[28] Personnage de convention, gourmand et poltron, le bouffon du théâtre indien.
MADHAVYA, avec un soupir.
Ouf ! je suis mort ! Voilà ce qu’on gagne à l’amitié d’un roi qui a la rage de la chasse. J’en ai assez ! Une gazelle par-ci, un sanglier par-là. Bon ! voilà qu’il faut courir, en plein midi, dans les clairières. Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède pleins de feuilles pourries. On mange à des heures indues ; le rôti est brûlé. La nuit, pas moyen de dormir : les chevaux et les éléphants piétinent. Pour réveil, au point du jour, un bruit qui fend les oreilles : les damnés chasseurs partent pour la forêt. — Encore si c’était tout ! Mais non ! L’ampoule tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté, sans rien dire, est entrée dans un ermitage, et elle y a rencontré, pour mes péchés, une jeune novice qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue, il n’est plus question de s’en retourner. — C’est au milieu de ces agréables réflexions que j’ai vu luire l’aurore. Comment sortir de là ? Il doit avoir fini ses ablutions… Je vais aller le trouver. (Il fait quelques pas et regarde devant lui.) Mais le voici qui vient, son arc et ses flèches dans la main, et sa bien-aimée dans le cœur. Il porte une couronne de fleurs des bois. Bien ! Je vais l’attendre dans l’attitude d’un homme moulu. Si je pouvais faire valoir ainsi mes droits au repos ! (Il s’appuie sur son bâton et reste immobile. On voit paraître le roi couronné de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la main.)
LE ROI, à part.
(Souriant.) Voilà bien les illusions d’un amant. Comme il trouve aisément dans le cœur de la bien-aimée tout ce qu’il désire y voir !
MADHAVYA, sans changer de position.
Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras ! Excuse-moi si je ne te salue que de la voix.
LE ROI, le regardant, avec un sourire.
Et d’où te vient cette grande fatigue ?
MADHAVYA.
Tu le demandes ? Tu m’allonges un soufflet dans l’œil, et il faut que je t’explique pourquoi je pleure !
LE ROI.
Je ne comprends pas. Parle plus clairement.
MADHAVYA.
Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient bancroche, n’est-ce pas ? Est-ce sa faute ou celle de l’eau ?
LE ROI.
C’est la faute de l’eau.
MADHAVYA.
Eh bien ! c’est aussi ta faute si je suis plié en deux.
LE ROI.
Comment cela ?
MADHAVYA.
Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner les intérêts de ses sujets… et les grands chemins, pour aller vivre dans les forêts ? Et moi, un brahmane[29], il faut, pour te complaire, que je coure après d’innocentes bêtes,… et que je me désarticule les membres ! Je demande grâce. Reposons-nous une journée.
[29] Le respect des êtres vivants est un devoir pour les brahmanes.
LE ROI, à part.
Il ne se doute pas que la chasse a maintenant aussi peu d’attraits pour moi que pour lui. Je ne pense qu’à la fille de Cannva.
MADHAVYA, regardant le roi.
Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans le désert.
LE ROI, souriant.
Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il faut se rendre aux désirs d’un ami.
MADHAVYA, enchanté.
Sois donc béni ! (Il veut se redresser.)
LE ROI.
Attends encore un peu ; je n’ai pas fini.
MADHAVYA.
Tu n’as qu’à commander.
LE ROI.
Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai à une autre affaire qui ne te donnera aucune peine.
MADHAVYA.
Est-ce à manger des gâteaux ?
LE ROI.
Tu vas le savoir.
MADHAVYA.
Je grille d’impatience.
LE ROI.
Holà ! quelqu’un !
L’HUISSIER.
Je suis aux ordres de Sa Majesté.
LE ROI.
Raivataca, prie le général de venir.
L’HUISSIER.
J’obéis. (Il sort et revient avec le général.) Venez, Seigneur, le roi vous donne audience ; vous pouvez approcher.
LE GÉNÉRAL, regardant le roi, à part.
Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais on ne peut pas lui reprocher de nuire à la beauté du roi.
(S’approchant.) Gloire au roi ! Sire, je me suis assuré que cette forêt est pleine de gibier. J’attends vos ordres.
LE ROI.
Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de la chasse qu’il m’en a détourné.
LE GÉNÉRAL, bas à Mâdhavya.
Courage ! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis obligé de flatter le maître. (Haut.) Sire, ne prenez pas garde aux sottises qu’il vous débite. Moi, votre exemple m’a converti.
MADHAVYA, en colère.
Va-t’en, toi ! tu ne rêves que plaies et bosses ! Le roi est revenu à des sentiments plus doux. Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener, si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce qu’un vieil ours, en quête d’une gazelle ou d’un chacal, te trouve sur sa route et t’avale.
LE ROI.
Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous sommes ici trop près de l’ermitage. Adieu la chasse !
LE GÉNÉRAL.
Comme il plaît au roi.
LE ROI.
Quelques archers avaient dû prendre les devants. Fais-les rappeler. Empêche mes hommes d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et tiens-les à une distance respectueuse. Tu le sais…
LE GÉNÉRAL.
Les ordres du roi seront exécutés.
MADHAVYA.
Va-t’en, trouble-fête ! va-t’en ! (Le général sort.)
LE ROI, jetant un regard à ses gens.
Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, veille aux soins de ta charge.
L’HUISSIER.
J’obéis. (Il sort.)
MADHAVYA.
Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir ? Pour mon compte, je m’y trouverai très bien.
LE ROI.
Montre-moi le chemin.
MADHAVYA.
Eh bien ! suis-moi. (Ils font quelques pas et s’assoient.)
LE ROI.
Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux ? Tu n’as pas vu ce qu’il y a de plus beau au monde.
MADHAVYA.
Que dis-tu ? N’es-tu pas devant moi ?
LE ROI.
On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question. Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ.
MADHAVYA, à part.
Attends un peu ! Si tu crois que je vais t’encourager ! (Haut.) Bah ! c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert de l’avoir vue ?
LE ROI.
Sot que tu es !
Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa portée.
MADHAVYA.
Explique-toi.
LE ROI.
MADHAVYA, éclatant de rire.
Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem ? Mais, après tout, on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit aigrelet des tamarins.
LE ROI.
Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.
MADHAVYA.
Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil enthousiasme à un connaisseur comme toi !
LE ROI.
Mon cher, deux mots suffisent.
[30] Déesse de la beauté.
MADHAVYA.
Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.
LE ROI.
Sais-tu ce que je me dis ?
[31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose.
MADHAVYA.
Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32] !
[32] Sorte de noix sauvage.
LE ROI.
Hélas ! elle ne peut disposer d’elle-même ; et son père est absent.
MADHAVYA.
Et quelle impression as-tu faite sur elle ?
LE ROI.
Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées ;
MADHAVYA.
Ah oui ! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras ?
LE ROI.
Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est complètement trahie.
MADHAVYA.
Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près de l’ermitage.
LE ROI.
Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner.
MADHAVYA.
Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi ?
LE ROI.
Eh bien !
MADHAVYA.
Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage.
[33] Exactement : la sixième partie.
LE ROI.
Imbécile ! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que des monceaux de perles ?
VOIX derrière la scène.
Nous touchons au but.
LE ROI, écoutant.
J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes.
L’HUISSIER, entrant.
Gloire au roi ! Deux jeunes sages sont sur le seuil.
LE ROI.
Fais-les entrer.
L’HUISSIER.
J’obéis. (Il sort et revient avec les deux ermites.) Par ici, je vous prie.
PREMIER ERMITE, regardant le roi.
Il brille comme la flamme, et cependant il inspire la confiance. Mais pourquoi m’en étonnerais-je ? Tout roi qu’il est, il peut passer pour un des nôtres.
[34] Musiciens célestes.
SECOND ERMITE.
Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon du dieu Indra ?
PREMIER ERMITE.
C’est lui.
SECOND ERMITE.
TOUS LES DEUX, s’approchant.
Gloire au roi !
LE ROI, se levant.
Salut à vous !
LES DEUX ERMITES.
Salut ! (Ils lui présentent des fruits[35].)
[35] Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un présent.
LE ROI, prenant les fruits et s’inclinant.
Veuillez me dire ce qui vous amène.
LES DEUX ERMITES.
Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils t’adressent cette prière…
LE ROI.
Parlez : leurs désirs sont des ordres pour moi.
LES DEUX ERMITES.
En l’absence de notre maître, les Râkchasas[36] viennent troubler nos pieux exercices. Nous avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage.
[36] Démons qui troublent les sacrifices.
LE ROI.
Ce sera un honneur pour moi.
MADHAVYA, bas.
On te prend à la gorge ; mais tu ne t’en plains pas.
LE ROI.
Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon char et d’apporter mon arc et mes flèches.
L’HUISSIER.
Les ordres du roi seront exécutés. (Il sort.)
LES DEUX ERMITES.
LE ROI.
Allez devant ; je vous suis.
LES DEUX ERMITES.
Sois victorieux ! (Ils sortent.)
LE ROI.
Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ ?
MADHAVYA.
Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient ; mais maintenant j’en vois un… Cette histoire de Râkchasas…
LE ROI.
Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes côtés ?
L’HUISSIER, entrant.
Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. Mais voici Carabhaca qui arrive du palais. C’est la reine[37] qui l’envoie.
[37] La reine mère.
LE ROI, respectueusement.
Ma noble mère l’a chargé d’un message pour moi ?
L’HUISSIER.
Oui, Sire.
LE ROI.
Fais-le vite entrer.
L’HUISSIER. (Il sort et revient avec le messager.)
Carabhaca, voici le roi : approchez-vous.
LE MESSAGER, s’approchant et s’inclinant.
Gloire au roi ! La reine vous fait savoir…
LE ROI.
Parle : j’exécuterai ses ordres.
LE MESSAGER
… Que dans quatre jours elle observera le jeûne[38] à votre intention. Elle désire que vous soyez alors auprès d’elle.
[38] Cérémonie propitiatoire.
LE ROI.
D’un côté, ma mère m’appelle ; de l’autre, les ascètes me retiennent. J’ai à remplir deux devoirs également sacrés. Comment les concilier ?
MADHAVYA, riant.
Reste entre les deux, comme Trisancou[39].
[39] Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu s’élever jusqu’au ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta suspendu entre le ciel et la terre.
LE ROI.
Je suis vraiment dans un grand embarras.
(Après réflexion.) Ami, ma noble mère t’aime comme un fils. Retourne au palais ; dis-lui que je suis retenu ici par mes devoirs envers les ascètes, et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie.
MADHAVYA.
Si je pars,… ne va pas croire, au moins, que ce soit par crainte des Râkchasas.
LE ROI, souriant.
O illustre brahmane ! qui aura jamais pareille idée de toi ?
MADHAVYA.
Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère de roi.
LE ROI.
Comment donc ! Pour être plus sûr de n’apporter aucun trouble dans l’ermitage, je vais renvoyer toute ma garde avec toi.
MADHAVYA, orgueilleusement.
Ah ! ah ! je passe héritier présomptif.
LE ROI, à part.
Le coquin est bavard ; il pourrait bien aller publier dans le harem mes nouvelles amours. Prenons nos précautions. (Haut, en prenant Mâdhavya par la main.) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour les ascètes que je vais m’installer dans l’ermitage… Ne va pas croire, au moins, que je sois vraiment amoureux de la jeune novice.
MADHAVYA.
Ah ! bon ! c’est entendu.