On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour l’autel.
LE DISCIPLE.
Merveilleuse puissance du roi Douchanta ! Il lui a suffi d’entrer dans l’ermitage : rien ne vient plus troubler nos sacrifices.
Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher l’autel. (Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la cantonade.) Tiens ! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et ces feuilles de lotus avec leurs racines ? (Après avoir écouté.) Que dis-tu ? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une fièvre violente ? Et ceci est destiné à la calmer ? Hâte-toi donc et soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva : cette enfant est toute sa vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî. C’est elle qui la lui portera. (Il sort.)
Le roi paraît. Il a l’air pensif.
LE ROI.
Les ermites ont retrouvé la paix : ils m’ont permis de me retirer. Où chercher maintenant un soulagement à ma peine ? Ah ! le seul remède serait la vue de ma bien-aimée. (Regardant le ciel.) Voici l’heure la plus brûlante du jour ; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de fleurs : c’est là qu’il faut aller. (Il fait quelques pas et regarde.) Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre :
(Il éprouve un frisson.) Un vent frais souffle dans les arbres.
(Après avoir regardé autour de lui.) Sacountalâ doit être sous ce berceau de bambous.
J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (Il s’approche et regarde.) Ah ! voilà les délices de mes yeux, l’objet de mes ardents désirs ! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient seules : je vais assister à leur entretien. (Il reste à les regarder.)
On voit Sacountalâ avec ses deux amies.
LES DEUX AMIES. (Elles l’éventent.)
Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu ?
SACOUNTALA, abattue.
Que dites-vous, chères compagnes ? Vous agitiez donc ces éventails ? (Les deux amies se regardent d’un air désolé.)
LE ROI.
Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui l’accable ? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne ?… Le doute n’est pas possible.
[40] Dont elle s’est fait un bracelet.
PRIYAMVADA, bas à Anousouyâ.
Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique ; n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal ?
ANOUSOUYA, bas.
J’ai la même idée : il faut l’interroger. (Haut.) Chère amie, laisse-moi te faire une question… Tu souffres trop !
SACOUNTALA, se soulevant à demi sur sa couche.
Parle : que veux-tu savoir ?
ANOUSOUYA.
Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur ; mais nous avons lu des poèmes et des contes : on y dépeint le mal d’amour, et ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances ; nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause.
LE ROI.
Anousouyâ pense comme moi.
SACOUNTALA.
Attendez un peu… Mon oppression est trop grande… Je ne puis vous répondre maintenant.
PRIYAMVADA.
Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal ? Tes forces diminuent chaque jour ; ta beauté n’est plus qu’une ombre.
LE ROI.
Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.
SACOUNTALA, soupirant.
A qui me confierai-je, si ce n’est à vous ? Mais je vais vous affliger.
LES DEUX AMIES.
Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en la partageant.
LE ROI.
SACOUNTALA.
Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert à mes yeux… (La honte l’empêche de poursuivre.)
LES DEUX AMIES.
Parle, chère amie !
SACOUNTALA.
Il ne sort pas de ma pensée : voilà la cause de mon mal.
LES DEUX AMIES.
Nous te félicitons de ton choix ; mais il ne nous étonne pas : la pente des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan.
LE ROI, au comble de la joie.
J’ai entendu ce que je voulais entendre.
SACOUNTALA.
Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,… gardez ma mémoire !
LE ROI.
J’aurais mauvaise grâce à douter encore.
PRIYAMVADA, bas à Anousouyâ.
Le mal est profond : il n’y a pas de temps à perdre.
ANOUSOUYA, bas.
Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit ?
PRIYAMVADA.
Sans bruit,… c’est à quoi il faut songer ; sans retard,… rien n’est plus facile.
ANOUSOUYA.
Comment cela ?
PRIYAMVADA.
N’as-tu pas observé le roi ? N’as-tu pas surpris ses tendres regards ? Ne vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs jours ?
LE ROI.
Elle a tout remarqué. Il est vrai…
PRIYAMVADA, après réflexion.
Ma chère, écris-lui : je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux dieux.
ANOUSOUYA.
Priyamvadâ, tu as une charmante idée : j’y donne mon approbation. Mais qu’en pense Sacountalâ ?
SACOUNTALA.
Vous commandez ; il faut bien que j’obéisse.
PRIYAMVADA.
Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur.
SACOUNTALA.
Je vais y songer. Mais je tremble… S’il allait dédaigner mon amour !
LE ROI, toujours caché et à part.
LES DEUX AMIES.
Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en garantir ?
SACOUNTALA, souriant.
Me voici au travail. (Elle médite.)
LE ROI.
Ah ! je ne puis me rassasier de ce spectacle.
SACOUNTALA.
Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire.
PRIYAMVADA.
Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des nervures.
SACOUNTALA.
Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur.
LES DEUX AMIES.
Nous sommes tout oreilles.
SACOUNTALA. (Elle lit.)
LE ROI, s’élançant vers elle.
[41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.
LES DEUX AMIES. (En le voyant, elles se lèvent.)
Sois le bien venu ! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà chargé de ses fruits. (Sacountalâ veut aussi se lever.)
LE ROI.
SACOUNTALA. (Elle tressaille. A part.)
O mon cœur ! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas jouir de ton bonheur.
ANOUSOUYA.
Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc ? (Sacountalâ s’écarte un peu.)
LE ROI, s’asseyant.
Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup…
PRIYAMVADA, souriant.
Elle guérira bientôt : le remède n’est pas loin d’elle. — Grand roi, on voit assez combien vous vous aimez tous les deux ; mais si ce que je vais dire te semble inutile, tu me pardonneras : c’est ma tendresse pour elle qui me fait parler.
LE ROI.
Épanchez-vous, ma belle ! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son cœur.
PRIYAMVADA.
Daigne donc m’entendre.
LE ROI.
J’écoute.
PRIYAMVADA.
C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les ermitages et leurs habitants ?
LE ROI.
C’est le premier de tous ses devoirs.
PRIYAMVADA.
Eh bien ! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie pitié d’elle… Sauve-la !
LE ROI.
Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes, c’est le bonheur pour moi.
SACOUNTALA, avec un sourire où perce la jalousie.
Ne retenez donc pas le grand roi ! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif ? Il songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem.
LE ROI.
ANOUSOUYA.
Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies… Puissent les parents de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui feras !
LE ROI.
Ma belle, un mot suffit.
[42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes.
LES DEUX AMIES.
Tu combles nos vœux. (Sacountalâ fait un mouvement de joie.)
PRIYAMVADA, bas à Anousouyâ :
Regarde, Anousouyâ, regarde… Notre amie, d’instant en instant, semble revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de l’été, le vent frais de la saison des pluies.
SACOUNTALA.
Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser : nous avons dit, en nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser.
LES DEUX AMIES, souriant.
C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon. Quant à nous, nous avons la conscience nette.
SACOUNTALA.
Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu ? Que ne dit-on pas quand on se croit sûr du secret ?
LE ROI, souriant.
PRIYAMVADA.
Oh ! si ce n’est que cela !…
SACOUNTALA, feignant la colère.
Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris.
ANOUSOUYA, regardant dans la coulisse.
Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est inquiet ; il regarde de tous côtés : il a perdu sa mère, et il cherche après elle. Je vais l’aider à la retrouver.
PRIYAMVADA.
Ma chère, il est si sauvage ! tu n’en viendras pas à bout toute seule : je vais avec toi. (Elles partent toutes les deux.)
SACOUNTALA.
Ne vous éloignez pas ! ne me laissez pas seule !
LES DEUX AMIES, souriant.
Tu n’es pas seule : le protecteur de la terre est à tes côtés. (Elles sortent.)
SACOUNTALA.
Comment ! mes compagnes m’ont abandonnée !
LE ROI, après avoir regardé tout autour de lui.
Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle : que dois-je faire ?
SACOUNTALA.
Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (Elle se lève languissamment et veut s’éloigner.)
LE ROI, la retenant.
Belle, l’heure est brûlante encore : ne t’expose pas en cet état aux feux du jour.
SACOUNTALA.
Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie ! je ne suis plus maîtresse de moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde : que deviendrai-je sans elles ?
LE ROI.
Ah ! tu me fais tort avec cette pensée.
SACOUNTALA.
Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté ! C’est le destin que j’accuse.
LE ROI.
Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux ?
SACOUNTALA.
Comment ne pas l’accuser ? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait désirer ce que je ne dois pas. (Elle s’éloigne.)
LE ROI.
Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi ? (Il la suit et la retient par le pan de sa robe.)
SACOUNTALA.
Fils de Pourou, respecte la décence ; à chaque pas nous pouvons rencontrer un ermite.
LE ROI.
Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la loi[43] : notre union ne le fera pas rougir.
[43] « L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux. » Le mariage par consentement mutuel est admis par le code de Manou : c’est ce qu’on appelle « le mode des Gandharvas ». Mais, naturellement, il faut qu’il soit reconnu des deux parties : de là le péril de l’héroïne, que le commencement de l’acte IV portera à son comble.
(Regardant autour de lui.) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir ici. (Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur.)
SACOUNTALA, regardant son bras, à part.
Ah ! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (Elle revient sur ses pas. Haut.) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon bracelet de lotus : c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas loin. Ne me trahis pas ; ne te trahis pas toi-même.
LE ROI.
Je te le rendrai, mais à une condition.
SACOUNTALA.
Laquelle ?
LE ROI.
C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.
SACOUNTALA, à part.
Comment lui refuser ? (Elle s’approche.)
LE ROI.
Viens donc ! asseyons-nous sur ce banc. (Ils s’assoient. Le roi prend la main de Sacountalâ.) Frisson délicieux !
SACOUNTALA.
Hâtez-vous, mon noble époux.
LE ROI, joyeux, à part.
Elle m’a appelé son époux : elle est à moi. (Haut.) Belle, je crois que le bracelet n’est pas encore solidement attaché ; permets que je recommence.
SACOUNTALA, souriant.
Comme tu voudras.
LE ROI. (Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue.)
Ah ! m’y voici : regarde.
SACOUNTALA.
Je n’y vois pas : le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le pollen m’est entré dans l’œil.
LE ROI, souriant.
Permets que mon souffle en chasse cette poussière.
SACOUNTALA.
C’est trop de bonté ; mais je n’ai pas confiance en toi.
LE ROI.
Tu as tort de parler ainsi : un nouveau serviteur est toujours docile.
SACOUNTALA.
Je craindrais l’excès de son zèle.
LE ROI, à part.
Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (Il veut lui relever le visage ; Sacountalâ résiste.) O mon amour ! ne crains pas que je t’offense. (Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard perdu. Le roi lui relève le visage. A part.)
SACOUNTALA.
Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (Il lui souffle dans l’œil.) Merci. Maintenant j’y vois ; mais je suis confuse, et je ne sais comment remercier mon époux.
LE ROI.
J’ai déjà ma récompense.
SACOUNTALA.
Et si elle n’était pas heureuse encore ?
LE ROI.
Alors… (Il s’approche pour prendre un baiser.)
VOIX derrière la scène.
Oiseaux fidèles[44], séparez-vous : voici la nuit.
[44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires : les Hindous croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux sont les deux époux, et la nuit est Gautamî : l’avertissement vient des compagnes de Sacountalâ.
SACOUNTALA. (Elle écoute et tressaille.)
Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé : cachez-vous derrière ce buisson.
LE ROI.
J’y cours. (Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein d’eau.)
GAUTAMI.
Mon enfant, voici l’eau sacrée. (Elle l’aide à se lever et regarde autour d’elle.) Eh quoi ! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre compagne que ta divinité protectrice ?
SACOUNTALA.
Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de descendre à la rivière.
GAUTAMI. (Elle asperge Sacountalâ.)
Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie ! Ta fièvre a-t-elle un peu diminué ? (Elle pose la main sur son front.)
SACOUNTALA.
Vénérable mère, je vais un peu mieux.
GAUTAMI.
La nuit est tombée : viens, retournons à la hutte.
SACOUNTALA. (Elle se lève à regret. A part.)
O mon cœur ! le bonheur était là ; tu as hésité, et le temps a passé : ne t’en prends qu’à toi-même. (Elle fait quelques pas et se retourne. Haut.) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me brûle, je te salue et je te dis : « Au revoir ! » (Elles sortent toutes les deux.)
LE ROI, revenant à l’endroit qu’il vient de quitter.
Ah ! que d’obstacles sur le chemin du bonheur !
Où irai-je maintenant ? Mais pourquoi partir ? Je veux rester un instant sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (Regardant autour de lui.)
(Réfléchissant.) La faute en est à moi : j’étais près d’elle, et j’ai laissé le temps fuir.
VOIX derrière la scène.
Au secours, roi ! au secours !
[45] Liqueur du sacrifice.
LE ROI, entendant les voix.
Ne craignez rien, ermites : je suis auprès de vous.