ACTE III
L’AMOUR

On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour l’autel.

LE DISCIPLE.

Merveilleuse puissance du roi Douchanta ! Il lui a suffi d’entrer dans l’ermitage : rien ne vient plus troubler nos sacrifices.

Qui donc affronterait ce héros combattant ?
Sans combat le démon lui cède :
J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend,
La bande impure qui m’obsède.

Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher l’autel. (Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la cantonade.) Tiens ! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et ces feuilles de lotus avec leurs racines ? (Après avoir écouté.) Que dis-tu ? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une fièvre violente ? Et ceci est destiné à la calmer ? Hâte-toi donc et soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva : cette enfant est toute sa vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî. C’est elle qui la lui portera. (Il sort.)


Le roi paraît. Il a l’air pensif.

LE ROI.

Oui ! Son père est un feu qui peut me consumer :
Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente.
Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente,
Ni mon cœur de l’aimer !

Les ermites ont retrouvé la paix : ils m’ont permis de me retirer. Où chercher maintenant un soulagement à ma peine ? Ah ! le seul remède serait la vue de ma bien-aimée. (Regardant le ciel.) Voici l’heure la plus brûlante du jour ; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de fleurs : c’est là qu’il faut aller. (Il fait quelques pas et regarde.) Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre :

Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs
Laissent voir leur blessure ouverte :
La sève y monte encore et redescend en pleurs,
Blanche, au long de l’écorce verte.

(Il éprouve un frisson.) Un vent frais souffle dans les arbres.

Ceux dont l’amour brûle les os
Doivent venir ici : la brise,
Humide du baiser des eaux,
Exhale un parfum qui me grise.

(Après avoir regardé autour de lui.) Sacountalâ doit être sous ce berceau de bambous.

Cette trace de pas en est la marque sûre :
Le sable du chemin a porté son beau corps,
Et je crois contempler les opulents trésors
Que déroule à loisir sa nonchalante allure.

J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (Il s’approche et regarde.) Ah ! voilà les délices de mes yeux, l’objet de mes ardents désirs ! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient seules : je vais assister à leur entretien. (Il reste à les regarder.)


On voit Sacountalâ avec ses deux amies.

LES DEUX AMIES. (Elles l’éventent.)

Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu ?

SACOUNTALA, abattue.

Que dites-vous, chères compagnes ? Vous agitiez donc ces éventails ? (Les deux amies se regardent d’un air désolé.)

LE ROI.

Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui l’accable ? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne ?… Le doute n’est pas possible.

Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore ;
L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri ;
Le lotus[40] a séché sur son bras amaigri :
Cependant qu’elle est belle encore !
L’excès de la chaleur est un supplice égal
A l’amour qui saisit la femme et la tourmente :
Ce sont les mêmes feux ; mais l’amour est un mal
Qui rend la malade charmante !

[40] Dont elle s’est fait un bracelet.

PRIYAMVADA, bas à Anousouyâ.

Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique ; n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal ?

ANOUSOUYA, bas.

J’ai la même idée : il faut l’interroger. (Haut.) Chère amie, laisse-moi te faire une question… Tu souffres trop !

SACOUNTALA, se soulevant à demi sur sa couche.

Parle : que veux-tu savoir ?

ANOUSOUYA.

Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur ; mais nous avons lu des poèmes et des contes : on y dépeint le mal d’amour, et ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances ; nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause.

LE ROI.

Anousouyâ pense comme moi.

SACOUNTALA.

Attendez un peu… Mon oppression est trop grande… Je ne puis vous répondre maintenant.

PRIYAMVADA.

Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal ? Tes forces diminuent chaque jour ; ta beauté n’est plus qu’une ombre.

LE ROI.

Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.

Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche ;
Ses seins ont perdu leur fierté ;
Son épaule qui tombe et sa taille qui penche
N’ont plus qu’un reste de beauté.
Ravages de l’amour qui fait languir sa proie !
Mal aussi charmant que cruel !
Ainsi la feuille brûle et la liane ploie,
Quand le vent embrase le ciel.

SACOUNTALA, soupirant.

A qui me confierai-je, si ce n’est à vous ? Mais je vais vous affliger.

LES DEUX AMIES.

Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en la partageant.

LE ROI.

Elle leur livrera le secret de son âme :
N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois ?
Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame,
Et je vais entendre sa voix…
Je sais que pour me voir elle a tourné la tête :
Ses yeux étincelaient de désir et d’amour !
Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête,
Je tremble et je souffre à mon tour.

SACOUNTALA.

Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert à mes yeux… (La honte l’empêche de poursuivre.)

LES DEUX AMIES.

Parle, chère amie !

SACOUNTALA.

Il ne sort pas de ma pensée : voilà la cause de mon mal.

LES DEUX AMIES.

Nous te félicitons de ton choix ; mais il ne nous étonne pas : la pente des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan.

LE ROI, au comble de la joie.

J’ai entendu ce que je voulais entendre.

Comme la fraîche brise, après un jour de flamme,
Ranime les êtres vivants,
Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme :
Tes feux ont la douceur des vents !

SACOUNTALA.

Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,… gardez ma mémoire !

LE ROI.

J’aurais mauvaise grâce à douter encore.

PRIYAMVADA, bas à Anousouyâ.

Le mal est profond : il n’y a pas de temps à perdre.

ANOUSOUYA, bas.

Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit ?

PRIYAMVADA.

Sans bruit,… c’est à quoi il faut songer ; sans retard,… rien n’est plus facile.

ANOUSOUYA.

Comment cela ?

PRIYAMVADA.

N’as-tu pas observé le roi ? N’as-tu pas surpris ses tendres regards ? Ne vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs jours ?

LE ROI.

Elle a tout remarqué. Il est vrai…

La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes ;
Toutes les nuits je veille en appelant le jour,
Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes,
Sur mon bras qui languit d’amour.

PRIYAMVADA, après réflexion.

Ma chère, écris-lui : je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux dieux.

ANOUSOUYA.

Priyamvadâ, tu as une charmante idée : j’y donne mon approbation. Mais qu’en pense Sacountalâ ?

SACOUNTALA.

Vous commandez ; il faut bien que j’obéisse.

PRIYAMVADA.

Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur.

SACOUNTALA.

Je vais y songer. Mais je tremble… S’il allait dédaigner mon amour !

LE ROI, toujours caché et à part.

Celui dont tu crains la froideur
Est plein de passion lui-même :
C’est lui qui déborde d’ardeur,
C’est lui qui t’aime !
Trop souvent la Fortune a fui
L’homme qui cherchait à l’atteindre ;
Mais, quand elle court après lui,
Qu’a-t-elle à craindre ?

LES DEUX AMIES.

Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en garantir ?

SACOUNTALA, souriant.

Me voici au travail. (Elle médite.)

LE ROI.

Ah ! je ne puis me rassasier de ce spectacle.

Son œil brille, son front se plisse ; mon image
Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet :
Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait
Est en lettres de flamme écrit sur son visage !

SACOUNTALA.

Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire.

PRIYAMVADA.

Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des nervures.

SACOUNTALA.

Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur.

LES DEUX AMIES.

Nous sommes tout oreilles.

SACOUNTALA. (Elle lit.)

L’amour me dévore :
Hélas ! je t’adore,
Et j’attends encore
Ton brûlant aveu !
Mes jours sont funèbres ;
L’heure des ténèbres
Fait dans mes vertèbres
Ruisseler le feu !

LE ROI, s’élançant vers elle.

Tu brûles au lever du soleil de l’amour !
M’a-t-il donc épargné ? Crois-tu mon cœur plus ferme ?
L’aurore naît : la fleur du nymphéa se ferme ;
Mais son céleste amant[41] meurt dans les feux du jour !

[41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.

LES DEUX AMIES. (En le voyant, elles se lèvent.)

Sois le bien venu ! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà chargé de ses fruits. (Sacountalâ veut aussi se lever.)

LE ROI.

Ne te lève pas ! Reste ! Oh ! reste sur ta couche !
Regarde autour de toi ces fleurs : tu les verras
Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche ;
Les fibres du lotus se fanent sur ton bras.

SACOUNTALA. (Elle tressaille. A part.)

O mon cœur ! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas jouir de ton bonheur.

ANOUSOUYA.

Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc ? (Sacountalâ s’écarte un peu.)

LE ROI, s’asseyant.

Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup…

PRIYAMVADA, souriant.

Elle guérira bientôt : le remède n’est pas loin d’elle. — Grand roi, on voit assez combien vous vous aimez tous les deux ; mais si ce que je vais dire te semble inutile, tu me pardonneras : c’est ma tendresse pour elle qui me fait parler.

LE ROI.

Épanchez-vous, ma belle ! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son cœur.

PRIYAMVADA.

Daigne donc m’entendre.

LE ROI.

J’écoute.

PRIYAMVADA.

C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les ermitages et leurs habitants ?

LE ROI.

C’est le premier de tous ses devoirs.

PRIYAMVADA.

Eh bien ! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie pitié d’elle… Sauve-la !

LE ROI.

Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes, c’est le bonheur pour moi.

SACOUNTALA, avec un sourire où perce la jalousie.

Ne retenez donc pas le grand roi ! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif ? Il songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem.

LE ROI.

Ah ! que tu connais mal un cœur qui t’appartient !
J’étais meurtri déjà : l’amour ma pris pour cible ;
Mais de tous les affronts voilà le plus sensible,
Et c’est de toi qu’il vient !

ANOUSOUYA.

Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies… Puissent les parents de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui feras !

LE ROI.

Ma belle, un mot suffit.

Nulle autre en mon harem ne sera souveraine ;
Ma noble race et moi,
Nous aurons deux appuis : la Terre[42] et cette reine,
Dont le fils sera roi.

[42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes.

LES DEUX AMIES.

Tu combles nos vœux. (Sacountalâ fait un mouvement de joie.)

PRIYAMVADA, bas à Anousouyâ :

Regarde, Anousouyâ, regarde… Notre amie, d’instant en instant, semble revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de l’été, le vent frais de la saison des pluies.

SACOUNTALA.

Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser : nous avons dit, en nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser.

LES DEUX AMIES, souriant.

C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon. Quant à nous, nous avons la conscience nette.

SACOUNTALA.

Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu ? Que ne dit-on pas quand on se croit sûr du secret ?

LE ROI, souriant.

Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas.
Je pardonnerai tout,… si ta faveur me laisse,
Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse,
A tes pieds, un instant, poser mes membres las !

PRIYAMVADA.

Oh ! si ce n’est que cela !…

SACOUNTALA, feignant la colère.

Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris.

ANOUSOUYA, regardant dans la coulisse.

Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est inquiet ; il regarde de tous côtés : il a perdu sa mère, et il cherche après elle. Je vais l’aider à la retrouver.

PRIYAMVADA.

Ma chère, il est si sauvage ! tu n’en viendras pas à bout toute seule : je vais avec toi. (Elles partent toutes les deux.)

SACOUNTALA.

Ne vous éloignez pas ! ne me laissez pas seule !

LES DEUX AMIES, souriant.

Tu n’es pas seule : le protecteur de la terre est à tes côtés. (Elles sortent.)

SACOUNTALA.

Comment ! mes compagnes m’ont abandonnée !

LE ROI, après avoir regardé tout autour de lui.

Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle : que dois-je faire ?

Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse ?
Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux.
Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux ?
Ils se ranimeront sous ma chaude caresse !

SACOUNTALA.

Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (Elle se lève languissamment et veut s’éloigner.)

LE ROI, la retenant.

Belle, l’heure est brûlante encore : ne t’expose pas en cet état aux feux du jour.

Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur ;
Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve…
Et tu pars ! Veux-tu donc que le soleil achève
De brûler ta jeunesse en fleur ?

SACOUNTALA.

Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie ! je ne suis plus maîtresse de moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde : que deviendrai-je sans elles ?

LE ROI.

Ah ! tu me fais tort avec cette pensée.

SACOUNTALA.

Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté ! C’est le destin que j’accuse.

LE ROI.

Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux ?

SACOUNTALA.

Comment ne pas l’accuser ? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait désirer ce que je ne dois pas. (Elle s’éloigne.)

LE ROI.

Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi ? (Il la suit et la retient par le pan de sa robe.)

SACOUNTALA.

Fils de Pourou, respecte la décence ; à chaque pas nous pouvons rencontrer un ermite.

LE ROI.

Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la loi[43] : notre union ne le fera pas rougir.

[43] « L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux. » Le mariage par consentement mutuel est admis par le code de Manou : c’est ce qu’on appelle « le mode des Gandharvas ». Mais, naturellement, il faut qu’il soit reconnu des deux parties : de là le péril de l’héroïne, que le commencement de l’acte IV portera à son comble.

Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites
Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour :
Le Gandharva préside aux unions secrètes,
Et Cannva bénira sa fille à son retour.

(Regardant autour de lui.) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir ici. (Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur.)

SACOUNTALA, regardant son bras, à part.

Ah ! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (Elle revient sur ses pas. Haut.) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon bracelet de lotus : c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas loin. Ne me trahis pas ; ne te trahis pas toi-même.

LE ROI.

Je te le rendrai, mais à une condition.

SACOUNTALA.

Laquelle ?

LE ROI.

C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.

SACOUNTALA, à part.

Comment lui refuser ? (Elle s’approche.)

LE ROI.

Viens donc ! asseyons-nous sur ce banc. (Ils s’assoient. Le roi prend la main de Sacountalâ.) Frisson délicieux !

SACOUNTALA.

Hâtez-vous, mon noble époux.

LE ROI, joyeux, à part.

Elle m’a appelé son époux : elle est à moi. (Haut.) Belle, je crois que le bracelet n’est pas encore solidement attaché ; permets que je recommence.

SACOUNTALA, souriant.

Comme tu voudras.

LE ROI. (Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue.)

Ah ! m’y voici : regarde.

Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit :
Il est là, sur ton bras. Vois ! Sous ma main qui tremble,
C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble
Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit.

SACOUNTALA.

Je n’y vois pas : le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le pollen m’est entré dans l’œil.

LE ROI, souriant.

Permets que mon souffle en chasse cette poussière.

SACOUNTALA.

C’est trop de bonté ; mais je n’ai pas confiance en toi.

LE ROI.

Tu as tort de parler ainsi : un nouveau serviteur est toujours docile.

SACOUNTALA.

Je craindrais l’excès de son zèle.

LE ROI, à part.

Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (Il veut lui relever le visage ; Sacountalâ résiste.) O mon amour ! ne crains pas que je t’offense. (Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard perdu. Le roi lui relève le visage. A part.)

Sa lèvre brûlante et pure,
Que jamais ardent baiser
Ne blessa de sa morsure,
Frémit,… et me dit d’oser !

SACOUNTALA.

Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (Il lui souffle dans l’œil.) Merci. Maintenant j’y vois ; mais je suis confuse, et je ne sais comment remercier mon époux.

LE ROI.

J’ai déjà ma récompense.

Fleur charmante ! j’ai bu ton haleine, et ce baume
Endort le mal que j’ai souffert.
Ton abeille est heureuse : elle a humé l’arôme
Qui sort du lotus entr’ouvert !

SACOUNTALA.

Et si elle n’était pas heureuse encore ?

LE ROI.

Alors… (Il s’approche pour prendre un baiser.)

VOIX derrière la scène.

Oiseaux fidèles[44], séparez-vous : voici la nuit.

[44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires : les Hindous croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux sont les deux époux, et la nuit est Gautamî : l’avertissement vient des compagnes de Sacountalâ.

SACOUNTALA. (Elle écoute et tressaille.)

Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé : cachez-vous derrière ce buisson.

LE ROI.

J’y cours. (Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein d’eau.)

GAUTAMI.

Mon enfant, voici l’eau sacrée. (Elle l’aide à se lever et regarde autour d’elle.) Eh quoi ! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre compagne que ta divinité protectrice ?

SACOUNTALA.

Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de descendre à la rivière.

GAUTAMI. (Elle asperge Sacountalâ.)

Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie ! Ta fièvre a-t-elle un peu diminué ? (Elle pose la main sur son front.)

SACOUNTALA.

Vénérable mère, je vais un peu mieux.

GAUTAMI.

La nuit est tombée : viens, retournons à la hutte.

SACOUNTALA. (Elle se lève à regret. A part.)

O mon cœur ! le bonheur était là ; tu as hésité, et le temps a passé : ne t’en prends qu’à toi-même. (Elle fait quelques pas et se retourne. Haut.) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me brûle, je te salue et je te dis : « Au revoir ! » (Elles sortent toutes les deux.)


LE ROI, revenant à l’endroit qu’il vient de quitter.

Ah ! que d’obstacles sur le chemin du bonheur !

Sa main était levée, et protégeait sa bouche
Contre moi ;
Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche,
Sans effroi ;
J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre,
S’embraser :
J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre
Un baiser !

Où irai-je maintenant ? Mais pourquoi partir ? Je veux rester un instant sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (Regardant autour de lui.)

Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse,
Voici le lit de fleurs que son corps a froissé ;
Voici le fin lotus où son ongle a tracé
Des mots d’amour à mon adresse ;
J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux :
Tout me rappelle ici la femme que j’adore !
Ah ! je ne puis quitter ce coin délicieux
Où je crois l’entrevoir encore !

(Réfléchissant.) La faute en est à moi : j’étais près d’elle, et j’ai laissé le temps fuir.

Ah ! si j’étais seul avec elle !
Ah ! si je pouvais la saisir !
J’empêcherais bien le plaisir
De m’échapper à tire-d’aile !
Voilà ce que me dit mon cœur ;
Il souffre, il se plaint, il m’accuse :
Mais, devant elle, il se refuse,
Hélas ! à parler en vainqueur !

VOIX derrière la scène.

Au secours, roi ! au secours !

Est-ce le couchant plein de flammes ?
Non ! la terreur glace nos âmes :
Ce sont les Râkchasas infâmes
Qui flairent le Soma[45] dans l’air.
Leur troupe s’amasse et s’agite
Autour du foyer qui crépite :
La vois-tu, l’engeance maudite
Des fantômes mangeurs de chair ?

[45] Liqueur du sacrifice.

LE ROI, entendant les voix.

Ne craignez rien, ermites : je suis auprès de vous.