ACTE IV
ADIEUX A L’ERMITAGE

PREMIÈRE PARTIE

On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs.

ANOUSOUYA.

Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas ; elle a un époux digne d’elle ; elle est au comble de ses vœux, et cependant je ne suis pas tranquille.

PRIYAMVADA.

Pourquoi donc ?

ANOUSOUYA.

Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le roi. Il retourne dans son palais ; il va y retrouver toutes ses femmes ; n’oubliera-t-il pas notre amie ?

PRIYAMVADA.

Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre : son noble visage m’est un sûr garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci : Cannva doit bientôt revenir de son pèlerinage ; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est passé ?

ANOUSOUYA.

Tu veux savoir ce que je pense ? Eh bien ! il approuvera tout.

PRIYAMVADA.

Tu crois ?

ANOUSOUYA.

Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle ? Le destin s’est chargé de ce soin : son vœu est rempli.

PRIYAMVADA.

Tu as raison. (Regardant leur corbeille de fleurs.) Ma chère, je crois que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes.

ANOUSOUYA.

Oui ; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de Sacountalâ.

PRIYAMVADA.

C’est vrai. (Elles continuent à cueillir des fleurs.)

VOIX derrière la scène.

Holà ! c’est moi.

ANOUSOUYA, prêtant l’oreille.

Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle.

PRIYAMVADA.

Sacountalâ est dans la hutte. (Après réflexion.) Il est vrai qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons ! arrêtons là notre cueillette. (Elles se disposent à partir.)

LA MÊME VOIX.

Ah ! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que d’austérités ! Eh bien donc !…

Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte
Pour ne penser qu’à ton amant,
M’entends-tu cette fois ? Je te maudis ! Ta faute
Aura bientôt son châtiment.
Ton roi va t’oublier : votre union secrète
Sortira de son souvenir
Comme un conte écouté d’une oreille distraite,
Et c’est lui qui doit te punir !

(Les deux amies, en l’entendant, restent consternées.)

PRIYAMVADA.

Malheur à nous ! ce que je craignais est arrivé : notre amie est restée perdue dans ses rêveries ; elle a offensé quelque hôte vénérable.

ANOUSOUYA, regardant devant elle.

Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas.

PRIYAMVADA.

C’est un feu dévorant : il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds ; ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir.

ANOUSOUYA.

J’y cours. (Elle sort.)

PRIYAMVADA. (Elle fait un pas et trébuche.)

L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (Elle ramasse les fleurs.)

ANOUSOUYA, revenant.

Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de l’apaiser ? Cependant il m’a montré quelque pitié.

PRIYAMVADA.

C’est beaucoup pour lui. Parle vite.

ANOUSOUYA.

Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis jetée à ses pieds, et je lui ai dit : « Bienheureux, tu sais le respect que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de Ta Sainteté ; c’est sa première offense : pardonne-lui. »

PRIYAMVADA.

Après ?

ANOUSOUYA.

Voici ce qu’il m’a répondu : « Je ne puis reprendre mes paroles ; mais je consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de reconnaissance. » Et il a disparu.

PRIYAMVADA.

Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a dit : « Souviens-toi. » Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la sauvera de la malédiction.

ANOUSOUYA.

Viens donc ! allons porter notre offrande aux dieux. (Elles font quelques pas.)

PRIYAMVADA, après avoir regardé.

Vois, Anousouyâ : notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa main gauche ; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle s’oublie elle-même : comment aurait-elle pris garde à un étranger ?

ANOUSOUYA.

Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux : le cœur de notre amie est sensible ; épargnons-lui ce coup.

PRIYAMVADA.

Sans doute ; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin en fleur.

DEUXIÈME PARTIE

On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient de se réveiller.

LE DISCIPLE.

Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé d’aller regarder l’heure : je sors pour voir si la nuit touche à sa fin. (Il fait quelques pas et regarde.) Mais il fait grand jour.

Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire,
Et la lune au couchant va cacher sa pâleur.
C’est le destin : naissance et mort, chute et victoire !
Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur !
La fleur du nymphéa s’est déjà refermée :
Ah ! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend ;
Ainsi la pâle bien-aimée
Se recueille et pense à l’absent.

ANOUSOUYA, entrant, à part.

Hélas ! Sacountalâ ignorait la vie : le roi a bien pu la tromper.

LE DISCIPLE.

Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du sacrifice. (Il sort.)


ANOUSOUYA.

Je me suis levée avec l’aurore ; mais je ne sais ce que je vais entreprendre : mes mains refusent aujourd’hui d’accomplir leur tâche matinale. La cruauté de l’amour doit être satisfaite : il a livré le cœur pur de mon amie à un infidèle. Mais non, le sage roi n’est pas coupable ; c’est la malédiction de Dourvâsas qui suit son cours. Comment expliquer autrement que Douchanta, après ses promesses, n’ait plus donné signe de vie ? (Après réflexion.) Il faut que je lui envoie l’anneau de reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui porter ? Le cœur des ermites est insensible : il ne connaît plus la douleur. Nous voudrions dire nous-mêmes au vénérable Cannva que le roi Douchanta l’a épousée et qu’elle est grosse ; mais nous n’osons pas : c’est elle qu’il condamnerait. Que faire ?

PRIYAMVADA, entrant.

Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ.

ANOUSOUYA, avec étonnement.

Que dis-tu là ?

PRIYAMVADA.

Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du matin.

ANOUSOUYA.

Eh bien ?

PRIYAMVADA.

Le vénérable Cannva était là ; il l’embrassait, et elle baissait les yeux pendant qu’il lui disait : « Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur avait les yeux aveuglés par la fumée ; il a laissé échapper l’offrande, et elle est tombée d’elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple intelligent prend au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. Aujourd’hui même je te confierai à deux ascètes pour qu’ils te conduisent chez ton époux. »

ANOUSOUYA.

Mais qui donc avait instruit Cannva ?

PRIYAMVADA.

Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue en entrant dans le sanctuaire du feu sacré.

ANOUSOUYA, étonnée.

Et qui disait ?

PRIYAMVADA.

Écoute :

« Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel
Porte un fils dont la gloire éblouira la terre.
Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère,
Sort du rameau sacré pour embraser l’autel. »

ANOUSOUYA, embrassant Priyamvadâ.

Ah ! quelle heureuse nouvelle ! Mais Sacountalâ va partir : je ne sais plus si je dois me réjouir ou m’affliger.

PRIYAMVADA.

Nous nous consolerons si nous pouvons ; en attendant, notre amie va être heureuse.

ANOUSOUYA.

J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ. Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana[46] avec les brins d’herbe dourvâ et l’argile rapportée des bains sacrés : c’est l’onguent qui porte bonheur. (Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l’a chargée. Anousouyâ sort.)

[46] Sorte de couleur jaune.

VOIX derrière la scène.

Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se préparer à conduire Sacountalâ.

PRIYAMVADA, prêtant l’oreille.

Anousouyâ, dépêche-toi : on appelle déjà les religieux qui vont partir avec elle pour Hastinâpoura.

ANOUSOUYA. (Elle rentre avec l’onguent dans les mains.)

Viens, partons. (Elles font quelques pas.)

PRIYAMVADA, regardant devant elle.

Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l’aube. Les religieuses la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (Elles s’approchent.)


On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses et Gautamî.

SACOUNTALA.

Bienheureuses, je vous salue.

GAUTAMI.

Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de l’estime de ton époux !

LES RELIGIEUSES.

Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros ! (Elles sortent toutes, à l’exception de Gautamî.)

LES DEUX AMIES, s’approchant.

Bonjour, chère amie.

SACOUNTALA.

Salut à mes bien-aimées ! Asseyez-vous ici.

LES DEUX AMIES, s’asseyant.

Et toi, reste debout : nous allons te faire l’onction qui porte bonheur.

SACOUNTALA.

Vous m’avez bien souvent parée ; mais aujourd’hui vos soins doivent m’être doublement chers : c’est la dernière fois que je les reçois. (Elle pleure.)

LES DEUX AMIES.

Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur : il ne faut pas la troubler par des larmes. (Elles essuient ses pleurs et continuent sa toilette.)

PRIYAMVADA.

Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n’avons là que les parures ordinaires des ermitages : elles lui feront injure. (On voit un jeune ermite portant des parures.)

HARITA, entrant.

Voilà des ornements de toute sorte : vous pouvez la parer. (Toutes regardent avec étonnement.)

GAUTAMI.

Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela ?

HARITA.

Du pouvoir merveilleux de Cannva.

GAUTAMI.

Est-ce une création de sa volonté toute-puissante ?

HARITA.

Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de l’ermitage. Alors…

Nous ployons les branches : l’une
Nous tend ce tissu de lin
Pâle et beau comme la lune
Dans son plein.
Une essence très subtile
Coule de l’autre : voyez
Quels parfums l’arbre distille
Sur ses pieds !
Puis l’écorce qui recouvre
Les nymphes de ces beaux lieux
Tout à coup gémit et s’ouvre
Sous nos yeux :
De petites mains vermeilles
Sortent des bourgeons étroits,
Et nous trouvons ces merveilles
Dans leurs doigts.

PRIYAMVADA, regardant Sacountalâ.

C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, et elle va droit à la fleur du lotus.

GAUTAMI.

Les arbres lui envoient déjà leur hommage : c’est l’annonce des honneurs qui l’attendent dans le palais de son époux. (Sacountalâ baisse les yeux.)

HARITA.

Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses ablutions : je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (Il sort.)

ANOUSOUYA.

Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles parures : nous ne saurons pas nous en servir. (Réfléchissant et regardant.) Cependant nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous tâcherons de te faire belle.

SACOUNTALA.

Je sais comme vous êtes habiles. (Les deux amies la parent. On voit paraître Cannva revenant du bain.)

CANNVA.

Elle va me quitter pour la première fois :
Je suis touché jusqu’à la moelle !
Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix ;
Je sens mon regard qui se voile.
Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur,
Je ne puis maîtriser mes larmes :
Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur
Qu’un tel chagrin trouve sans armes !

(Il fait quelques pas.)

LES DEUX AMIES.

Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (Sacountalâ se lève et passe les deux vêtements.)

GAUTAMI.

Mon enfant, voici ton père : il te couve des yeux et verse de douces larmes. Va au-devant de lui. (Sacountalâ salue Cannva avec respect.)

CANNVA.

Ma fille !

Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ :
Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère !
Et que le noble enfant dont tu dois être mère
Ressemble au fils qu’elle porta !

GAUTAMI.

La parole de ton père n’est pas seulement un vœu, c’est une promesse[47].

[47] A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités.

CANNVA.

Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l’offrande vient d’être versée. (Tous se mettent en marche.)

Vois-tu les trois feux ondoyer ?
Sur l’autel fait de saintes gerbes
Le prêtre a disposé les herbes
Pour enclore chaque foyer ;
L’offrande a parfumé la flamme :
Puissent ces feux te protéger,
Garder ton corps de tout danger,
Et donner la paix à ton âme !

(Sacountalâ fait le tour des feux.) Ma fille, arrête-toi un instant. (Jetant un regard de côté.) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous ? (On voit entrer deux disciples de Cannva.)

LES DEUX DISCIPLES.

Bienheureux, nous voici.

CANNVA.

Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta sœur.

SARNGARAVA.

Veuillez me suivre, Sacountalâ. (Tous continuent de marcher en avant.)

CANNVA.

Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les divinités des bois, vous la connaissez tous :

Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure,
Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés ;
Que de fois sa beauté se priva de parure
Pour épargner vos fronts sacrés !
La saison de vos fleurs était sa seule joie :
Élevez dans les airs un adieu triste et doux,
Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie
Au palais du roi, son époux !

SARNGARAVA, entendant le chant d’un oiseau.

Maître, un chant commence : écoute !
C’est la voix du Cokila[48].
Le bois te répond sans doute :
Tous ceux qui l’aiment sont là !

[48] Coucou indien, le rossignol des poètes de l’Inde.

VOIX DES DIVINITÉS DES ARBRES.

Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse
Et cache ses eaux sous les lotus bleus !
Pour toi, le soleil éteindra ses feux,
L’arbre épaissira son ombre propice ;
Sous tes pas, les fleurs feront voltiger
Leur pollen qui monte en poudre odorante.
Pars ! et sens déjà la brise expirante
Caresser ton sein d’un souffle léger.

(Tous écoutent avec étonnement.)

GAUTAMI.

Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t’aiment comme leur fille et qui t’envoient leur adieu : incline-toi devant elles.

SACOUNTALA, après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ.

Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de quitter l’ermitage, mes pieds refusent de me porter.

PRIYAMVADA.

Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation : la forêt tout entière est en deuil.

SACOUNTALA, faisant le geste du souvenir.

Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur la liane Mâdhavî.

CANNVA.

Je connais ta tendresse pour elle : la voici à ta droite.

SACOUNTALA, s’approchant et embrassant la liane.

Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant vivre loin de toi… Mon père, vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.

CANNVA.

Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.

SACOUNTALA, s’approchant de ses amies.

Je vous la recommande aussi.

LES DEUX AMIES.

Et nous, à qui nous recommanderas-tu ? (Elles pleurent.)

CANNVA.

Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. Ne serait-ce pas à vous de donner du courage à Sacountalâ ? (Ils se remettent tous en route.)

SACOUNTALA. (Elle se trouve arrêtée tout à coup.)

Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon voile ? (Elle se retourne et regarde.)

CANNVA.

C’est le petit faon qui vient prendre
Dans ta main le gazon des bois.
Je me rappelle qu’une fois
L’herbe blessa sa bouche tendre :
Mais tu l’eus bien vite guéri
Avec l’huile des saints ermites.
Tu l’appelais ton fils chéri !
Il ne veut pas que tu nous quittes.

SACOUNTALA.

Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu venais de naître quand tu as perdu ta mère. C’est moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus maintenant ; mais mon père prendra soin de toi. Retourne, laisse-moi partir. (Elle part en pleurant.)

CANNVA.

Ne pleure pas, enfant. Du courage !

SARNGARAVA.

Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux qu’on aime jusqu’à la première eau qu’on trouve sur son chemin. Nous voici arrivés au bord d’un étang : donne-nous tes ordres et retourne sur tes pas.

CANNVA.

Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (Ils s’assoient.) Quelles recommandations ferez-vous de ma part au roi Douchanta ? (Il réfléchit.) Sârngarava, tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras en mon nom :

« Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille,
« Dont l’honneur repose sur toi.
« Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille
« Au cœur ardent et plein de foi.
« Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire
« Que tes femmes à l’air hautain !
« Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire :
« Il faut laisser faire au destin. »

SARNGARAVA.

J’ai compris ta pensée.

CANNVA, regardant Sacountalâ.

Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils : quoique j’aie toujours habité les bois, je connais le monde.

SARNGARAVA.

Rien n’est inconnu aux sages.

CANNVA.

Tu vas entrer dans la demeure de ton époux…

Écoute les anciens ; accepte leur tutelle.
Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur :
Sois leur amie ! Et si ton époux te querelle,
Garde de t’irriter : réponds avec douceur.
Surtout n’afflige pas tes serviteurs ; sois bonne :
La grandeur ne doit pas égarer ta raison.
Voilà le droit chemin : celle qui l’abandonne
Est l’opprobre de sa maison.

Qu’en pense Gautamî ?

GAUTAMI.

C’est là le devoir d’une femme. (A Sacountalâ.) Mon enfant, ne l’oublie jamais.

CANNVA.

Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à tes compagnes.

SACOUNTALA.

Mon père, elles vont donc me quitter déjà ?

CANNVA.

Je dois les garder pour les donner un jour à leurs époux : elles ne peuvent pas te suivre ; mais Gautamî t’accompagnera.

SACOUNTALA, se jetant dans les bras de son père.

Je suis arrachée des bras de mon père comme la liane du santal est déracinée et emportée loin du mont Malaya[49]. Comment pourrai-je vivre loin de ma patrie ? (Elle pleure.)

[49] Montagne de la côte de Malabar.

CANNVA.

Ma fille, sois forte.

Les soins de ta maison, les honneurs de la cour,
Ta dignité de souveraine,
Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour
T’imposera ton nom de reine,
Enfin le noble fils qui doit naître de toi
Comme le soleil de l’aurore,
Tout te consolera de vivre loin de moi,
Si le passé t’est cher encore !

SACOUNTALA, tombant à ses pieds.

Adieu, mon père : je vous salue une dernière fois.

CANNVA.

Ma fille, sois heureuse autant que ton père le désire.

SACOUNTALA, courant à ses amies.

Mes chères compagnes, embrassez-moi,… toutes les deux ensemble.

LES DEUX AMIES, l’embrassant.

Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,… montre-lui l’anneau qui porte son nom.

SACOUNTALA.

Que voulez-vous dire ? Vous me faites trembler.

LES DEUX AMIES.

Non, ne crains rien : l’amitié est sujette aux inquiétudes folles.

SARNGARAVA, regardant le ciel.

Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course. — Sacountalâ, il faut nous hâter.

SACOUNTALA, tenant encore une fois son père embrassé.

Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage ?

CANNVA.

Oui, ma fille.

Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre,
Première épouse de ton roi !
Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre
Glacera l’ennemi d’effroi.
Son père, un jour, voudra laisser à son épaule
L’accablant fardeau du pouvoir :
Pour songer au salut, vous changerez de rôle,
Tous deux vous viendrez nous revoir.

GAUTAMI.

Mon enfant, le temps presse : il faut partir. Engage ton père à retourner sur ses pas. — Mais il ne s’y décidera jamais de lui-même : je vais lui parler. (A Cannva.) Allons, retirez-vous.

CANNVA.

Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent dans l’ermitage.

SACOUNTALA.

Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler ; moi, j’emporte avec moi ma douleur.

CANNVA.

Ah ! me crois-tu donc insensible ?

Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois,
Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance :
Tout me rappellera l’image d’autrefois !
Tout parlera de ton absence !

Va, et que ton voyage soit béni ! (Sacountalâ sort avec Gautamî, Sârngarava et Sâradvata.)

LES DEUX AMIES, après l’avoir longtemps regardée, douloureusement.

Malheur à nous ! Sacountalâ a disparu derrière les arbres.

CANNVA.

Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est partie : contenez votre douleur et suivez-moi. (Ils reviennent tous les trois sur leurs pas.)

LES DEUX AMIES.

Mon père, l’ermitage est désert : Sacountalâ n’y est plus.

CANNVA.

L’amitié vous le fait voir ainsi. (Il marche plongé dans ses réflexions.) Sentiment étrange ! je perds Sacountalâ, et pourtant la paix est dans mon âme. Ah ! je sais pourquoi.

Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous :
Ce dépôt précieux dont le père a la garde,
S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde
De le remettre intact dans les mains d’un époux.