D’où son refus de nommer un commissaire anglais à la dite banque et l’abandon du projet par le khédive.
« L’attitude du gouvernement français, dit M. J. Claudy, l’auteur anonyme de l’Histoire financière de l’Egypte depuis Saïd, était commandée par les intérêts énormes qu’avait pris le Crédit Foncier. Tout autre était la conduite du gouvernement anglais. On l’accusait de travailler sourdement à ruiner le khédive afin d’avoir l’occasion de se présenter en sauveur. Si odieux que pût paraître un plan de cette nature, il faut admettre que plusieurs faits concordaient à en démontrer l’existence. »
L’auteur parle ensuite de l’obstruction systématique du gouvernement anglais à tout projet et son manque d’esprit de suite ; il continue : « Il avait été le premier à demander que l’administration financière de l’Egypte fût soumise à un contrôle européen.
« A la Bourse de Londres, l’acharnement à déprécier les valeurs égyptiennes était devenu tel que les manœuvres de la spéculation ne suffisaient plus à l’expliquer.
« Enfin, il était difficile de se rendre compte autrement que par des raisons politico-financières, du mobile qui avait dicté à M. Disraeli son discours du 23 mars (1876). Le public attendait avec une vive impatience la publication du rapport de M. Cave dans l’espoir d’y trouver les moyens de conjurer la crise. Quel ne fut pas son étonnement quand M. Disraeli vint déclarer à la tribune de la Chambre des Communes que le khédive, invoquant l’état précaire de ses finances et la nature confidentielle des informations qu’il avait fournies, demandait que le rapport ne fut pas publié. Il y eut en Bourse une explosion de colère qui se fondit en une débâcle. »
A la vérité, après l’échec du premier projet, le gouvernement français envoya en Egypte M. Villet, ancien inspecteur général des finances, pour contrebalancer M. Rivers Wilson. M. Villet apportait un nouveau projet : celui d’une Commission de la Dette Publique qui n’aurait aucun contrôle sur les finances, mais agirait simplement comme un receveur pour le compte des créanciers, après la consolidation et l’unification de toutes les dettes sur des bases déterminées.
Ismaïl, en se montrant prêt à accepter ce plan, excitait la fureur de Disraeli, qui travaillait à ruiner son crédit et à l’empêcher d’équilibrer ses finances. Commentant le discours de Disraeli, le khédive disait : « Ils ont creusé ma fosse. »
Au fond, le rapport de M. Cave n’était pas si défavorable à Ismaïl. Celui-ci eut beau demander ensuite sa publication ; le coup était porté.
Le rapport débute en ces termes :
« On peut dire que l’Egypte est dans une période de transition ; elle souffre des défauts du système d’où elle sort et de ceux du système où elle s’efforce d’entrer. Elle souffre de l’ignorance, de la malhonnêteté, de la prodigalité et de l’extravagance de l’Orient, qui ont amené le suzerain au bord de la ruine, et en même temps des grandes dépenses causées par des tentatives précipitées et irréfléchies pour adopter la civilisation de l’Occident. »
Ce n’est pas l’Orient proprement dit qui est mis en cause ici, c’est Ismaïl en personne, auquel M. Cave ne manque cependant pas de rendre justice : « Les revenus de l’Egypte, dit-il, ont augmenté de £ 55.000 par an en 1804, £ 3.300.000 en 1830 et £ 4.937.000 en 1864, la deuxième année de l’administration du khédive, £ 7.377.912 en 1871. L’extension des chemins de fer en 1874-75 a été de 1.210 milles. Les importations ont atteint, de 1863 à 1875, £ 61.939.736, contre £ 29.641.155, de 1850 à 1862, ce qui indique une augmentation de 100 pour 100 en 13 années. Les exportations ont quadruplé pendant la même période, ayant augmenté en valeur de £ 36.339.543 à £ 145.939.736.
Durant ces 13 années, la croissance de la population d’Egypte a été considérable et les naissances sont en excédent sur les décès de 636.809. L’éducation a été l’objet d’une attention particulière, le nombre des écoles établies sur le modèle européen ayant passé de 185 en 1862 à 4.817 en 1875.
« Ces 4.817 écoles, avec 6.048 maîtres et 140.977 élèves, accusent une augmentation de 1.072 élèves et 1.651 maîtres sur l’année précédente.
« La qualité de l’éducation donnée varie nécessairement, mais, dans l’ensemble, elle a certainement progressé, et, dans plusieurs cas, elle est nettement très supérieure.
« Ces statistiques montrent que le pays a fait de grands progrès de tout ordre, sous le souverain actuel ; mais ces progrès n’empêchent pas la situation financière d’être très critique. Cependant, les dépenses, quoique lourdes, n’auraient pas à elles seules produit la présente crise, qui peut être attribuée presque entièrement aux conditions ruineuses d’emprunts contractés pour de pressants besoins qui, dans plusieurs cas, provenaient de causes sur lesquelles le khédive avait bien peu le pouvoir d’agir. »
D’après ce rapport, le total des recettes et des dépenses effectuées de 1864 à 1875 inclusivement, soit en 12 années, s’établissait comme suit :
RECETTES
| Par revenus | £ | 94.281.000 |
| Actions de Suez | 3.977.000 | |
| Emprunts | 31.714.000 | |
| Dette flottante | 18.243.000 | |
| Total | £ | 148.215.000 |
DEPENSES
| Administration | £ | 48.868.000 |
| Tribut à la Porte | 7.593.000 | |
| Travaux d’utilité publique | 30.240.000 | |
| Dépenses extraordinaires, d’aucunes d’une utilité discutable et d’autres sous pression des parties intéressées | 10.540.000 | |
| Intérêts et amortissements | 34.899.000 | |
| Canal de Suez | 16.075.000 | |
| Total | £ | 148.215.000 |
Les annuités totales renfermant l’intérêt et l’amortissement sur les emprunts à court terme se montaient à £ 1.246.686 ; sur l’emprunt de 1862, à 263.972 ; sur l’emprunt de 1868, à 953.303 ; sur l’emprunt de 1873, à 2.565.670. Le total était de : £ 5.029.631. Et cette somme ne comprenait aucun payement, soit pour intérêts et commissions, soit pour remboursement de capital sur aucune partie de la dette flottante. L’emprunt de 1873 à lui seul absorbe toutes les ressources du pays. Une somme de 34.898.000 a été payée comme intérêt en dix ans, et, cependant, le principal de la dette était plus grand que jamais.
« Il est certain que le rapport de Cave, dit l’auteur de Egypt under Ismaïl, est un document d’une honnêteté incontestable. Mais le défaut saillant de ce rapport est qu’il ne tient pas compte des frais énormes de corruption à Constantinople, ni de la colossale extravagance du khédive lui-même. »
Peut-être ce défaut est-il dû à l’absence de données précises faute de comptabilité. La confusion était d’autant plus grande que le khédive n’avait pas fixé pour lui-même une liste civile, et que les revenus de ses propres domaines n’étaient pas séparés des revenus de l’Etat. En fait, le pouvoir personnel d’Ismaïl absorbait tous les pouvoirs : il était l’administrateur, le grand juge et le trésorier de l’Etat. Il n’y avait ni bonne comptabilité ni bonnes finances.
« Des sommes immenses, dit le rapport, sont dépensées à des travaux improductifs suivant l’usage de l’Orient, et à des travaux productifs mais conduits d’une mauvaise façon ou hâtivement. Le khédive a évidemment tenté de poursuivre, avec un revenu limité et dans le cours d’un très petit nombre d’années, des travaux qui auraient dû être répartis sur une plus longue période, et qui auraient pesé lourdement sur les ressources d’un Trésor beaucoup plus riche. »
Parmi les travaux improductifs d’Ismaël, on peut compter les sucreries qui constituent l’une de ses plus coûteuses erreurs. Voulant réparer les pertes causées par la chute des prix du coton après la fin de la guerre d’Amérique, il conçut le projet d’établir des sucreries sur ses propres domaines. Douze grandes usines, dont plusieurs durent être abandonnées faute d’aliment, furent construites et pourvues d’un outillage fort coûteux. Tout le système aboutit à un vaste échec.
Ismail essaya également de créer, sur le modèle du Crédit foncier, un système de banques dans les villages, pour sauver les fellahs des usuriers, mais il perdit dans cette aventure £ 900.000 suivant Mulhall.
On peut considérer également comme travaux improductifs ses palais innombrables, ses expéditions scientifiques et ses expéditions militaires pour venir en aide à la Turquie ou dominer le Centre-Afrique.
Quant aux travaux productifs, mais conduits d’une mauvaise façon ou hâtivement, ils révèlent l’incapacité d’Ismaël dans les affaires, et, dans une certaine mesure, un manque de scrupule chez la plupart des concessionnaires et entrepreneurs qui trouvaient toujours moyen de s’appuyer sur la justice consulaire pour réclamer des sommes supplémentaires contre un risque imaginaire ou probable. M. Cave et M. Mulhall s’accordent à dire que les entrepreneurs européens comptaient 80 % de bénéfice. « Lorsqu’Ismaël venait à dépenser, dit l’auteur de l’Angleterre en Egypte, pour lui-même ou pour le pays quelqu’un de ces emprunts, il s’arrangeait toujours de manière à en avoir le moins possible pour son argent. Les contrats passés par la Daïrah (domaine privé) et le gouvernement furent de véritables monuments de gaspillage. Les prix payés en bon argent comptant, pour le matériel venu d’Europe, étaient établis sur la même échelle que ceux des marchandises fournies par un tailleur à la mode à un jeune homme riche d’espérances, mais ne jouissant pour le moment d’aucuns revenus. »
Pour donner un exemple de ces contrats, rappelons que le khédive ayant accordé les travaux du port de Suez à des entrepreneurs français, jugea bon de charger des entrepreneurs anglais, MM. Grienfields, des travaux du port d’Alexandrie. Le compte de ces Messieurs se montait à £ 2.904.499. Plus tard, sur la requête de M. Wilson, M. Duport, ingénieur du gouvernement égyptien à Alexandrie, a envoyé à la Commission supérieure d’enquête, une évaluation du prix de revient des travaux du port. « Il n’est pas nécessaire, dit le rapport préliminaire, d’en donner les détails ici. Il suffira de dire que M. Duport évalue à £ 1.394.000 le prix de revient des mêmes travaux, pour l’exécution desquels la réclamation de MM. Grienfields s’élève à £ 2.542.000 sans rien compter pour les intérêts qui ont été calculés à 10 %. »
La politique financière d’Ismaël a non seulement abouti à la création d’une dette générale nominale de 90 millions exigeant une annuité de 6 millions, mais aussi à l’endettement des paysans forcés par les méthodes gouvernementales de perception d’avoir recours à l’usurier.
Malgré cette situation critique, il n’était pas impossible de trouver une solution équitable pour les deux parties, si la question ne s’était compliquée, depuis 1876, d’intérêts politiques qui ont retardé le règlement véritable des finances égyptiennes jusqu’à la promulgation de la loi de liquidation en 1880.
M. Cave, avait dans son rapport, indiqué la seule solution pratique de la question : « l’Egypte est capable, dit-il, de porter la charge de toutes ses dettes présentes à un taux raisonnable d’intérêt ; mais elle ne peut continuer à renouveler des dettes flottantes à 25 % et à faire de nouveaux emprunts à 12 ou 13 % d’intérêt pour faire face à ces augmentations de sa dette, qui ne rapportent rien à son Trésor ».
Le plan de Cave se résumait dans la consolidation et l’unification de toutes les dettes sur la base d’un intérêt modéré compatible avec l’état du pays ; mais, pour alléger les charges financières, l’ajournement des échéances était nécessaire. C’est pourquoi il suggérait qu’une offre fût faite aux porteurs de titres, de nouvelles rentes à 7 % remboursables en 1926 à la place des bons dont ils sont détenteurs, payables de 1892 à 1903.
« On est en droit d’espérer que si la gravité de la situation est expliquée aux porteurs de titres, ils consentiront à un arrangement qui les sauverait de la perte lourde, conséquence inévitable d’un effondrement financier. »
On ne saurait méconnaître la justesse des vues qu’exprime ce langage plein de bon sens. Il fallait modérer les exigences, ou plutôt les inquiétudes légitimes des créanciers munis de droits incontestables. D’autant plus que quelques intermédiaires avaient réalisé de très gros bénéfices aux dépens du contribuable égyptien et de l’honnête « bondholder ». M. Cave lui-même ne craint pas d’affirmer que la malheureuse position financière du pays « est due en grande partie aux conditions onéreuses de l’emprunt de 1873, contracté dans le but formel de liquider la dette flottante qui s’élevait à cette époque à £ 28.000.000 ». Cette opération qui n’a rapporté que £ 11.000.000 argent comptant, a, d’après le rapport « considérablement accru les profits revenant aux négociateurs de l’emprunt » dont le montant était de £ 32.000.000.[22]
Mais le plan financier, malgré toutes ses apparences, avait son côté politique : « Il y a cependant, ajoute M. Cave, une condition essentielle dont dépend le succès d’un plan de ce genre. Le khédive devrait placer, à la tête d’un Control Department, une personne qui impose la confiance générale, comme par exemple l’agent financier[23] envoyé par le Gouvernement de Sa Majesté pour prendre service sous Son Altesse.
« Ce Control Department » recevrait directement du percepteur certaines branches du revenu et devrait avoir une surveillance générale sur la levée des impôts. Si les percepteurs étaient dans tout le pays, placés sous les ordres de ce département, il aurait le pouvoir d’empêcher les fraudes commises au détriment du Trésor, d’une part, et l’extorsion exercée sur les fellahs, d’autre part.
« Le khédive devrait s’engager à prendre en considération les recommandations faites à Son Altesse par son « Control Department » et à porter remède aux cas bien établis de mauvaise administration qui lui seraient signalés. Par ce moyen, un élément important de richesse et de prospérité futures serait introduit dans le pays, car les fellahs, ainsi protégés contre l’oppression et devenus capables d’employer le surplus extorqué maintenant par les percepteurs, en augmenteraient considérablement les ressources actuelles. » L’attitude d’Ismail avant et après la publication du rapport indique nettement que ses objections contre l’œuvre de la mission portaient uniquement sur la partie politique, et qu’il souhaitait un arrangement financier conforme aux principes suggérés par le rapport.
En effet le Times du 5 janvier 1876, dans un article de fond, annonce que le khédive a renvoyé Nubar Pacha, le ministre du Commerce. « On allègue, dit-il, qu’Ismaël Pacha ne trouve pas la mission de M. Cave à son goût, et qu’il en veut à Nubar Pacha, supposé responsable d’avoir amené ce monsieur dans le pays, et aussi d’avoir suivi une politique conforme aux suggestions anglaises. »
D’autre part, au cours d’une interview avec M. W. Beatty Kingston, après la publication du rapport, Ismaël déclarait :[24] « Si je pouvais asseoir à un taux raisonnable toutes mes dettes flottantes d’Etat, j’arriverais facilement à balancer mes rentrées et mes dépenses sans faire tort à qui que ce soit, et je n’aurais plus besoin d’emprunter à un taux extravagant et ruineux, qui tôt ou tard ne manquerait pas d’amener une banqueroute officielle. »
Il est probable qu’Ismaël, encouragé par l’exemple de la Turquie, méditait une banqueroute officielle. D’autant plus que le gouvernement anglais, depuis l’achat des actions du Canal, mettait comme condition pratique du règlement financier une mainmise sur l’Egypte.
Du reste Ismaïl, dans la même interview, se plaignait que la mission Cave, dont le rapport parut dans le Times, le 4 avril 1876, bien loin d’aplanir ses difficultés financières, n’eût fait que les aggraver : « L’Angleterre, dit-il, qui a tiré de si grands profits, bien plus grands que ceux d’aucune autre nation, des immenses sacrifices faits par l’Egypte pour achever le Canal de Suez, sacrifices qui sont la cause de nos embarras actuels, l’Angleterre est à même, grâce aux travaux de M. Cave, d’apprécier pleinement ce que nous coûtent ces grands ouvrages qui ont donné la richesse à autrui bien plus qu’à nous. Je n’ai jamais cru un instant que l’Angleterre, du fait qu’elle a acheté les actions du Canal de Suez et envoyé un haut fonctionnaire pour examiner mes comptes vise à mettre l’Egypte sous sa dépendance. » Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas le plaidoyer d’Ismaïl mais son cri d’alarme... C’est alors qu’il s’est tourné vers la France et mis d’accord avec le groupe Outrey-Pastré. Par deux décrets parus respectivement le 2 et le 7 mai, le khédive créa la Caisse de la Dette publique[25] et convertit toutes ses dettes flottantes et consolidées en une dette unifiée portant 7 % d’intérêt sur le capital nominal, et amortissable en 65 ans.
Les obligations de la plupart des emprunts, en vue de la présente conversion, furent acceptées au pair, mais celles de la dette flottante, qui souvent portaient un taux de 20 et 25 eurent, comme compensation, un boni de 25 % ; en d’autres termes, elles furent acceptées à 80.
Il va de soi que ce projet, de même que le précédent, et pour les mêmes causes, n’était pas bien vu par le gouvernement britannique. Le 5 mai, le Times disait : « De deux choses l’une : ou bien un gouvernement amical prêterait ouvertement son crédit au khédive sur la garantie d’une autorité protectrice concédée en retour, ou bien le khédive personnellement devrait faire face à la nécessité de proposer un projet qui fût sien propre. »
Le correspondant du même journal à Alexandrie écrivait le 7 mai : « Le khédive a confié à contre-cœur le règlement de ses finances à des mains françaises, et la dette consolidée de £ 90.000.000 sera un fait accompli.
« On espérait qu’une fois cette conversion forcée accomplie, M. Wilson aurait pleins pouvoirs pour entreprendre la tâche de la réforme administrative qui est le premier besoin du pays, et qu’aucun autre ne pourrait entreprendre avec plus de chances de succès.[26] »
Disraeli trouvant que « le projet présentait de graves défauts sur plusieurs points » refusa de nommer un Commissaire anglais pour la Caisse de la Dette. De son côté, M. Wilson quitta l’Egypte. « Finalement, dit M. Rothstein — Egypt’s Ruin — le gouvernement décida d’oublier son projet préféré dans l’intérêt des créanciers. Il était évident que la France serait à même, tant que la question en jeu prenait un aspect purement financier, de faire échec aux plus ingénieux efforts du gouvernement britannique pour forcer le khédive d’accepter un protectorat.
« Les choses étant ainsi, il semblait inévitable que l’Angleterre renonçât pour un temps à son ambition et fît un compromis avec la France afin de sauvegarder au moins les intérêts des créanciers anglais. »
L’Angleterre ne pouvant avoir raison d’Ismaïl et régler seule la question égyptienne, force lui est de s’entendre avec la France, quitte à s’arranger dans la pratique à acquérir la prépondérance. C’est là, croyons nous, l’origine du Condominium.
On parlait à Londres de l’envoi de Lord Goschen pour représenter les créanciers anglais qui réclamaient au gouvernement, avec insistance, un nouvel arrangement avec le khédive.
En attendant Disraeli délégua en Egypte un diplomate distingué, Lord Crépigny Vivian, qui représentait l’Angleterre à Bucarest. Le duc Decazes appela aussitôt le baron de Michels, ancien collègue de Lord Vivian, pour jeter au Caire les bases de la politique commune du futur Condominium.
Le baron des Michels, dans ses Mémoires[27], après avoir rappelé les souvenirs qui attachaient la France à l’Egypte depuis Mehemet Ali et ces intérêts de sentiment qui poussaient les Français à modérer et contenir les ambitions britanniques « pour conserver à l’Egypte l’indépendance de fait que nous l’avions aidée à conquérir », écrit :
« Ces situations respectives se compliquèrent à un moment donné d’éléments nouveaux. Le khédive Ismaïl avait emprunté à l’Europe des sommes colossales ; notre pays en avait fourni la plus grande part et nos nationaux se voyaient menacés d’une spoliation analogue à celle que le Sultan venait de consommer impunément. Cette fois-ci il ne s’agissait plus d’intérêts de sentiment. L’Angleterre le comprit et la crainte de nous voir procéder seule à une intervention dont elle pouvait tout redouter dans la suite, la disposa à modérer son intransigeance et à ouvrir, jusqu’à un certain point, l’oreille aux suggestions d’entente. »
Le baron des Michels nous fait ensuite une portrait coloré d’Ismaïl, en qui il ne voit qu’un comédien, et résume ainsi la situation : « Quand le bruit se répandit chez nous que le vice-roi se préparait à jouer son dernier acte et à se déclarer insolvable ; ce fut un tolle général ; les grands établissements financiers, fortement engagés, prirent la direction du mouvement ; on réclama des mesures coercitives, et le duc Decazes saisit, avec la finesse qui lui était propre, le moment favorable pour intervenir à Londres.
« Je partis dans les premiers jours de septembre avec des instructions dont les deux points préliminaires et essentiels pouvaient se résumer ainsi : ajournement de toute idée de banqueroute, invitation du khédive à MM. Goschen et Joubert de venir procéder sur place à une liquidation générale. »
Pour éclairer le sens des mots : « liquidation générale », nous nous permettons de rappeler que la France, ne pouvant régler la question financière sans l’appui de l’Angleterre, et l’Angleterre ne pouvant régler la question administrative sans l’appui de la France, un compromis s’imposait entre la thèse française et la thèse anglaise.
De cette nécessité découle le Condominium, qui devait être, en tant que système établi, le but principal de la première liquidation.
Cela ressort clairement des faits qui précèdent et des propres paroles du baron de Michels. Dans un discours il menace le khédive de demander sa déposition à la Porte, au cas où il eût tenté de mettre à exécution les idées de banqueroute qu’on lui prêtait. Ismaïl, raconte le baron des Michels, répondit d’une voix sourde et suffoquée : « Mais si je ne puis pas payer... si l’Egypte est épuisée... Croyez-vous, en me mettant le couteau sur la gorge, me créer les ressources qui me manquent ? » Notre opinion, répliquai-je, est tout au contraire que les ressources de l’Egypte sont très suffisantes pour permettre à son prince de faire face à toutes ses charges. Mais, avant tout, il est une première satisfaction que vous devez accorder à vos créanciers : répudiez publiquement comme mensongère et offensante pour vous, toute velléité de banqueroute, démentez les bruits déjà propagés d’une suspension prochaine, et demandez en même temps aux gouvernements français et anglais de vous envoyer des Conseillers de haute compétence auxquels vous abandonnerez les pouvoirs nécessaires, les soins de remettre en bon ordre les finances de votre pays. »
Après quelque résistance, rendue vaine par l’entente de l’Angleterre et de la France, Ismaïl accepta l’envoi de MM. Goschen et Joubert. C’est à ces deux hommes qu’incombait la tâche « de dégager les éléments d’une liquidation et de poser les bases d’une réorganisation générale de l’administration financière ».
Comme nous l’avons vu, c’est le gouvernement anglais et les créanciers anglais qui avaient pris l’initiative de faire un nouvel arrangement avec le khédive. Au début de juillet, au cours d’une réunion de créanciers à Londres, Lord Goschen fut invité à se rendre au Caire, accompagné de M. Joubert, pour négocier avec le khédive un règlement de la dette consolidée plus avantageux pour ses créanciers que celui du groupe du Crédit foncier. Lord Derby, en vue de hâter ce règlement, exerça officiellement, par l’intermédiaire du colonel Stanton, au Caire, une pression sur le khédive : « Ce cas de l’Egypte, dit M. Mac Coan — Egypt under Ismaïl — est le seul où notre Foreign Office soit ainsi intervenu. Dans la même année où la mission de MM. Goschen et Joubert recevait tout l’appui de Downing Street, il n’y avait pas moins de dix-sept Etats retardataires sur la « liste noire » de la corporation des « bondholders » étrangers, pour un chiffre rond de £ 400.000.000 ; et il n’y a pas une seule dépêche consulaire qui porte la trace d’un mot de protestation de la part de notre gouvernement en faveur des prêteurs ».
Lord Goschen arriva en Egypte au mois d’octobre. Son premier geste fut d’ignorer complètement la présence d’Ismaïl Saddyk, le ministre des finances, qu’il savait opposé à son plan. Le conseiller du khédive estimait qu’un règlement général sur la base de 7 % d’intérêt était onéreux pour l’Egypte et que, d’autre part, l’administration financière, c’était la mise en tutelle de l’Egypte. Pour être juste, il faut dire que, quel que soit le jugement qu’on porte sur la politique financière d’Ismaïl et de son Conseiller, ils étaient dans le vrai lorsqu’ils soutenaient — et c’était, dit-on, l’opinion de M. Cave — que le maximum d’intérêt que l’Egypte pouvait payer sur une dette de 90 millions, ne devait pas excéder 5 %. Pour une fois les événements leur ont donné raison ; nous nous gardons bien, toutefois, de taxer d’injustice le côté purement financier de l’œuvre de Goschen.
Ismaïl Saddyk était le chef du parti égyptien qui ne voulait pas de l’ingérence étrangère de plus en plus marquée dans l’administration depuis 1870. Il était sourdement hostile au parti turc dont Chérif était le chef. Néanmoins, sous le règne d’Ismaïl, les deux partis avaient un pacte d’alliance temporaire contre toute immixtion de l’Europe dans les affaires intérieures du pays.
Décidé à repousser toute tentative de mainmise sur l’administration, Saddyk préparait un contre-projet et s’efforçait de gagner le khédive à ses vues. Cependant quelque agitation se produisait dans les provinces. Saddyk était accusé d’essayer de créer un soulèvement, de menacer même le khédive qui cédait à la pression étrangère. Le khédive, forcé de choisir entre le parti étranger représenté par les puissances et le parti de la résistance représenté par Saddyk, résolut de se débarrasser de son ministre. « Au cours d’une interview que j’ai eue avec le khédive après l’arrestation de Saddyk (en date du 10 novembre), je l’ai trouvé très excité. Il était apparemment mécontent du Mufettich (surnom de Saddyk). Il m’a expliqué comment il l’a élevé, de simple fellah qu’il était, à la plus haute situation d’Egypte, et m’a raconté qu’il cherchait à fomenter des troubles.
« Ayant déjà une certaine connaissance des méthodes autocratiques des gouvernements orientaux, j’en conclus que l’ex-ministre était déjà mort. »[28]
En effet, Ismaïl invita perfidement son ministre à l’accompagner jusqu’à son palais sur le Nil ; Saddyk y fut assassiné. Aussitôt le gouvernement lança la fausse nouvelle d’un voyage de Saddyk dans le Haut Nil, suivie de celle de sa mort. A vrai dire, l’ancien conseiller d’Ismaïl n’était pas populaire, surtout parmi les fellahs cruellement pressurés, mais les circonstances tragiques de sa fin excitaient la pitié de tous et l’acte d’Ismaïl contenait en lui-même la condamnation de l’absolutisme.
Le correspondant du Times écrivit : « Le départ de Saddyk est considéré comme la fin d’un vieux système. Ismaïl Saddyk était le chef d’un parti opposé à l’influence européenne et à tout progrès de la civilisation. La chute du Mufettich qui, dit-on, avait préparé un contre-projet, est très favorable au succès ».[29]
Goschen ayant cherché à faire le procès de Saddyk devant les tribunaux mixtes institués en 1876, il est probable que le khédive, pour prévenir ou étouffer toute révélation scandaleuse que son conseiller intime eût été amené à faire sur les agissements de son maître, prit le parti de mettre fin à ses jours. Mais on a tort de croire qu’Ismaïl était partisan d’une entente avec les deux gouvernements sur les bases indiquées : « M. Goschen, dit le baron des Michels, en quittant Londres, flottait entre ses sentiments naturels de loyauté et ses appétits britanniques ; il avait inscrit dans son programme comme condition fondamentale de tout arrangement, des sacrifices financiers à réclamer de la France et des avantages politiques à obtenir pour l’Angleterre. » Des Michels raconte ensuite dans ses Souvenirs que le principe de l’égalité parfaite, après avoir été combattu et discuté « fut enfin définitivement consacré par un décret portant nomination de deux contrôleurs généraux, l’un français et l’autre anglais, qui allaient se partager l’administration financière de l’Egypte. Ce décret fut arraché à la signature du khédive le 18 novembre 1876. Je dis « arraché » car, jusqu’à la dernière seconde, nous eûmes la crainte d’échouer au port tant le vice-roi, exaspéré du résultat des négociations, s’acharnait à les entraver ».
Lord Goschen avait obtenu de la France des sacrifices financiers en faveur des créanciers anglais de la dette consolidée. Son but, dit-il, était de soulager l’Egypte et de fortifier au profit des créanciers la certitude de recevoir l’intérêt auquel ils avaient droit.
Les sacrifices faits par les créanciers, suivant Goschen sont :
| 1o Différence entre 5 % et 7 % sur la préférence stock de 15.000.000 liv. st. monte à | 300.000 | |
| 2o La réduction dans le boni accordé à la dette flottante de l’Etat, montant à 3.400.000 liv. st. épargne une charge annuelle de 7 % sur ce montant | 338.000 | |
| 3o 1 % sur 59.000.000 liv. st. de dette unifiée, portion retenue pour le rachat de la dette, monte à | 590.000 | |
| Sacrifice annuel | Liv. st. | 1.128.000 |
D’après M. Rothstein — Egypt’s Ruin — Goschen a réussi à conclure avec les créanciers français un compromis suivant lequel la dette flottante devait être consolidée, mais il fallait réduire à 10 % le boni de ses détenteurs. En outre, la dette de la Daïra (domaine privé du khédive) devait être exclue de la Dette consolidée et former avec la Dette flottante un groupe séparé, portant un intérêt nominal de 5 %. De même, les emprunts de 1864, 1865 et 1867 devaient être exclus de la Dette générale consolidée pour des raisons techniques, mais en réalité parce que MM. Frühling et Goschen, intéressés dans ces emprunts, voulaient qu’ils continuassent à porter l’ancien intérêt de 10 à 12 %. Ainsi la Dette consolidée proprement dite était réduite à 59 millions portant un seul intérêt de 7 %. Il devait être créé, en outre, principalement en vue de la conversion, une nouvelle Dette Privilégiée de 17 millions à 5 %. Dans leur ensemble les annuités de la dette se montaient à £ 6.565.000, ou environ 66 % de son revenu nominal.
Quant aux résultats politiques de la mission Goschen, ils découlent avec force de ce principe fécond habilement posé par le délégué britannique : une garantie de bonne administration. Ce principe donnait satisfaction au gouvernement anglais, aux créanciers et même aux paysans égyptiens à qui on disait qu’on s’intéressait à leur sort.
A vrai dire, depuis 1876, l’administration égyptienne constituait le véritable gage des créanciers et de leurs Etats. Les gardiens de ce gage, c’étaient les contrôleurs généraux, la Caisse de la Dette et les tribunaux de réforme.
A la tête de la nouvelle hiérarchie administrative européenne se trouvait le contrôle. Le nombre des fonctionnaires étrangers allait en augmentant : « Les arrangements financiers, dit Lord Cromer, eurent moins de résultats pour l’avenir de l’Egypte, que les changements introduite sur son conseil (de Goschen) dans l’administration du pays ».[30]
Les deux contrôleurs désignés pour surveiller les dépenses et les recettes furent le baron de Malaret et M. Romaine. En outre, les chemins de fer et le port d’Alexandrie, ayant engagé leurs revenus pour le payement des intérêts devaient être administrés par un Conseil composé de deux Anglais, un Français et un Egyptien. Le général Mariott fut nommé président de l’administration des chemins de fer. Ce point acquis, Lord Goschen s’empressa de désigner au début de 1877 un commissaire anglais de la Dette publique : le Major Baring (le futur Lord Cromer) qui arriva en Egypte le 2 mars 1877.
Le régime du condominium devait fonctionner ainsi, mais la combinaison était fatalement vouée à un échec, car elle ne répondait pas à la situation réelle du pays : « Il fallut longtemps, dit Lord Milner, pour mettre la dette de l’Egypte sur un pied convenable. En attendant le pays était destiné à éprouver beaucoup de nouveaux désastres. Le premier règlement de son passif, effectué en novembre 1876, sur les propositions de MM. Goschen et Joubert, fut de très courte durée. Cet arrangement était, en vérité, raisonnable eu égard à l’exposé de situation qui avait été fait pour ces messieurs ; malheureusement cet exposé était complètement erroné. Que les comptes eussent été sciemment ou non embrouillés, ce qui est certain, c’est qu’ils ne révélaient pas la situation réelle ».[31]
On conçoit aisément, dans ces conditions, que le condominium eût de nombreux adversaires. Ils s’attendaient à voir son œuvre échouer au terme de juillet 1877, date du premier grand coupon, avec toutes les charges d’amortissement et autres qui y étaient rattachées. « L’argent demandé (2.074.975) écrivait le Consul anglais Lord Vivian, à son gouvernement, le 12 juillet, fut entièrement payé hier. Mais je crains que ces résultats n’aient été atteints au prix de sacrifices ruineux pour les paysans par la vente forcée de la future récolte, et par la perception des taxes d’avance. Tout cela doit être, sous une forme ou sous une autre, arraché à un pays déjà écrasé par les taxes. Mais j’ai bien peur cependant que l’administration européenne ne soit inconsciemment en train de sanctionner la ruine complète de la richesse agricole de l’Egypte, et j’estime que les Anglais sont en train d’encourir une sérieuse responsabilité. »
Des événements imprévus vinrent encore aggraver le chaos financier et ébranler le régime provisoire du Condominium, provisoire au moins dans la pensée de ses auteurs anglais. La guerre turco-russe éclata au printemps de 1877, et l’Egypte fut contrainte par le Sultan d’envoyer un contingent de 30.000 hommes entretenus aux frais du gouvernement égyptien. Cette dépense inattendue fut acquittée au moyen d’une majoration de 10 % sur les impôts réguliers. Ce n’est pas tout ; une baisse extraordinaire du Nil en 1877, et une inondation provoquée, l’année suivante, par une hausse sans précédent ruinèrent les campagnes.
Du point de vue intérieur, la prépondérance anglaise que le condominium, en tant que victoire française, essayait d’empêcher, fut de nouveau assurée. En effet, la guerre turco-russe, en affaiblissant la Turquie, dont l’Egypte dépendait, et en amenant un rapprochement anglo-turc, porta un rude coup à la force de résistance d’Ismaïl et l’inclina du côté anglais.
Du point de vue extérieur, par l’acquisition de Chypre, l’Angleterre domina le Canal de Suez. D’autre part, l’appui naturel accordé par Bismarck à l’Angleterre, au Congrès de Berlin, en 1878, n’autorisait pas M. Waddington à rouvrir la question et faire sanctionner officiellement par les puissances réunies, le principe de l’égalité sur lequel reposait le condominium, qui n’existait pas en fait.
On peut dire, en toute justice, que l’administration anglaise est la principale responsable du mauvais gouvernement et de l’effondrement financier qui marquèrent les dernières années du règne d’Ismaïl.
Cette situation est due aux préoccupations politiques de l’Angleterre qui excluaient, pour le moment, la nécessité urgente de mettre de l’ordre dans les affaires égyptiennes. La guerre russo-turque n’avait fait qu’augmenter ces préoccupations. Pour s’en rendre compte, il est bon de rappeler la campagne menée dans la presse anglaise, en 1877, par le célèbre écrivain anglais Edward Dicey, pour soutenir énergiquement la nécessité d’une occupation immédiate de l’Egypte par l’Angleterre ou tout au moins, d’une sorte de protectorat du gouvernement britannique. Dans un article paru en juin dans la Nineteenth Century Review, intitulé : Our route to India, il disait : « Nous devons être à même de garder le Canal de Suez ouvert à nos vaisseaux en tous temps et dans toutes les circonstances ; et pour y arriver, nous devons légalement prendre pied dans le Delta d’Egypte d’une façon beaucoup plus décisive qu’à présent.
« En deux mots, si la France était placée devant l’alternative d’une guerre générale et de l’annexion de l’Egypte par l’Angleterre, elle choisirait la dernière sans hésitation. Toutes les fois que la France recouvre sa puissance et se débarrasse du cauchemar de l’Allemagne, elle recommence sa rivalité traditionnelle avec l’Angleterre dans le Levant. Mais, en ce moment, nous pourrions faire ce que nous ne pouvions pas faire pendant les dernières soixante-quinze années, et ce que très probablement nous ne pourrions pas faire dans deux ans, c’est-à-dire prendre possession de l’Egypte sans courir le risque d’une guerre avec la France. »
Dans la Revue Britannique, (décembre 1877), M. Dicey fit paraître un article intitulé : Le Khédive et le Protectorat de l’Angleterre. Cet article était évidemment destiné à l’opinion française : « Le côté politique, dit-il, et le côté financier de la question égyptienne sont si étroitement liés qu’il est impossible de les séparer. Si, sous une forme quelconque mais réelle, par l’intervention directe ou bien par l’action d’officiers ou d’administrateurs anglais, nous nous assurons un contrôle efficace sur le gouvernement de l’Egypte, il est évident que nous arriverons ainsi à assumer plus ou moins la responsabilité des exécutions des engagements de l’Egypte envers ses créanciers européens et aussi la responsabilité de l’administration même du pays. »
En attendant une mainmise officielle et complète, l’Angleterre mettait pratiquement la main sur l’administration du pays et exerçait, dans ce sens, une pression indirecte sur Ismaïl : « On vit successivement pourvoir le général Mariott, commissaire anglais des chemins de fer, du titre de directeur général, ce qui plaçait son collègue français dans une position subordonnée. Un Anglais fut introduit dans le Conseil sanitaire en violation du privilège réservé à nos nationaux depuis Méhémet Ali, et l’administration égyptienne fut, en quelques semaines, littéralement bondée de titulaires britanniques.
« Le vice-roi, s’enhardissant peu à peu, revenait alors à son premier plan, sous une forme détournée, en appelant Gordon Pacha au gouvernement général du Soudan avec des pouvoirs illimités et la liberté d’organiser à sa guise les débouchés et les routes commerciales du Centre-Afrique. Vint ensuite la convention anglo-égyptienne sur la traite des esclaves avec des clauses qui donnaient implicitement aux agents de la Reine le droit de créer et d’entretenir une police à eux dans les eaux égyptiennes. Un autre traité pour la reconnaissance de la souveraineté khédiviale sur la côte des Somalis servait de prétexte à des concessions commerciales. »[32]
Ce plan de séduction — comme l’appelle le baron des Michels — qu’Ismaïl poursuivait auprès des Anglais était en réalité suggéré et encouragé par eux. En compensation, ils le soutenaient dans la lutte qu’il rouvrait contre les créanciers. De là la sollicitude apparente pour le paysan égyptien et la dénonciation des charges financières très lourdes qui pesaient sur l’Egypte, dans l’unique dessein d’éliminer pratiquement la France, avec l’aide d’Ismaïl, et de déconsidérer ensuite le khédive aux yeux de ses sujets, pour s’installer à sa place. De là également l’idée d’une nouvelle enquête où les mots de réforme administrative et de justice pour le paysan ne servaient qu’à masquer des visées politiques, comme l’événement l’a prouvé.
En attendant, la conduite du gouvernement britannique dans la question de l’administration, ne pouvait pas inspirer la confiance. Elle n’était pas conforme aux principes de bon gouvernement et de bonnes finances, énoncés solennellement par M. Cave, puis par Goschen, et plus tard par Wilson. Pourtant, plus que dans aucun autre pays, il existe en Egypte des rapports étroits entre une bonne administration et la prospérité matérielle. L’entretien des travaux publics tels que les canaux, par exemple, assure à l’agriculture de ce pays un bon rendement, qui, à son tour, garantit pratiquement le paiement de l’impôt foncier, principale source du revenu. Or le revenu est l’espoir des créanciers. En mettant fin aux exactions du passé, à la perception anticipée des taxes, et à l’usure à laquelle le contribuable devait avoir recours, en un mot en ménageant le paysan, on favorisait la richesse agricole. De même, en assurant aux fonctionnaires égyptiens le payement régulier de leurs traitements, on empêchait la corruption qui engendre tous les vices administratifs et empêche toute prospérité.
Une bonne administration exigeait d’abandonner tous les expédients exorbitants d’Ismaïl, en matière de finance, et de ménager l’avenir. C’était l’intérêt commun des débiteurs et des créanciers.
Il est certain qu’en 1877 et 1878 toutes les prévisions financières furent bouleversées par une situation économique exceptionnellement mauvaise, à laquelle il fallait remédier par des sacrifices temporaires et par la suppression de quelques abus, dont la réforme dépendait uniquement du contrôle européen. Les résidents étrangers, au nombre de plus de 100.000, étaient, en vertu des capitulations, exonérés de toutes les taxes à l’exception des droits de douane sur les marchandises importées. Comme, d’autre part, ils jouissaient de l’inviolabilité de domicile, leurs bateaux chargés de contrebande pouvaient entrer dans les ports et défier les autorités égyptiennes : « Pour entrer dans le domicile d’un étranger, dit Lord Milner — l’Angleterre en Egypte —, la présence du consul ou d’un représentant du consul est nécessaire ; or, dans des centaines de cas, le consul sait demeurer introuvable jusqu’au moment où le corps du délit : marchandises volées, tabac de contrebande, hachich ou n’importe quoi a pu être prudemment enlevé, et, en vérité, à ne s’en tenir qu’à la contrebande, les cas où les droits de l’Etat ont été fraudés sous le courant des capitulations fourniraient à eux seuls la matière de tout un chapitre. En effet, dans un port égyptien, le navire d’un étranger est tout aussi inviolable que sa maison sur terre, et les exemples sont innombrables de bateaux connus pour transporter de la contrebande qui ont dû, pendant des semaines, être surveillés jour et nuit par des garde-côtes avant qu’on pût obtenir l’assistance de l’agent consulaire, qui pouvait seul permettre de monter à bord ; lorsque l’indispensable fonctionnaire arrivait enfin, les bateaux prenaient simplement la mer pour recommencer le même jeu sur un point plus favorable jusqu’à ce qu’ils eussent réussi à débarquer leur chargement. »
On estimait que l’exemption des taxes et la contrebande faisaient perdre au Trésor au moins £ 500.000 par an. Du reste, le consul anglais, dans un rapport adressé à son gouvernement, le 30 juillet 1877, signalait ces abus : « Les revenus de l’Egypte, dit-il, pourraient être considérablement accrus sans imposer de nouveaux sacrifices aux cultivateurs déjà surchargés de taxes, en corrigeant les abus de la contrebande faite par les Européens et en les forçant à payer leur part de contribution aux revenus du pays... En ce qui concerne les douanes, leur ruine provient sans doute en partie de la contrebande organisée sur une vaste échelle par les Européens « dont les navires notoirement chargés de contrebande, peuvent demeurer près de la côte pendant plusieurs jours sans être l’objet d’aucune visite. Si, une fois, ils réussissent à débarquer leurs marchandises et à les déposer dans un magasin appartenant à un Européen, malheur aux autorités qui oseraient y toucher... Le pays est plein de marchandises frauduleusement importées et vendues ouvertement sous l’œil des autorités impuissantes à intervenir[33]. »
Le khédive pria M. Vivian « d’obtenir des Européens les taxes qu’ils devaient payer » et « d’arrêter la vaste contrebande pratiquée avec impunité ». Lord Derby, après un intervalle de sept mois, le 4 mars 1878, répondit que « cet appel du khédive ne peut pas être tout à fait négligé par le gouvernement de Sa Majesté, surtout dans le désordre présent des finances égyptiennes ; le khédive pourrait avoir l’assurance de sa bonne volonté de l’aider dans la suppression des abus pourvu que Son Altesse donnât une preuve satisfaisante de son intention sérieuse de réformer son administration financière et se prêtât réellement à exécuter les arrêts des tribunaux de la Réforme ».
Cette offre tardive faisait discrètement allusion à une enquête projetée dont nous étudierons ultérieurement les conséquences ; en tous cas, elle équivalait pratiquement à un simple refus.
Cependant, pour réaliser des économies, l’entretien des travaux publics était arrêté depuis 1876 ; le désordre administratif et le gâchis financier ne faisaient que croître. Le 30 novembre 1877, le consul anglais écrivait : « Les sujets du khédive se plaignent du paiement intégral des créanciers, alors que ses propres employés, la partie la plus essentielle de la machine administrative, sont laissés sans paiement. Le 17 janvier 1878, il rapportait à Lord Derby que « durant les douze mois précédents, l’Egypte a payé sur un revenu de £ 9.543.000 une somme de £ 7.473.909 aux porteurs de titres, laissant après le paiement du tribut à la Porte et l’intérêt sur les actions du Canal de Suez vendues à l’Angleterre, seulement £ 1.070.000 pour les dépenses nécessaires du gouvernement. »
Quant à l’état du pays proprement dit, l’auteur de l’Egypt’s Ruin nous dépeint la misère qui régnait à cette époques : « Les eaux du Nil, dit M. Rothstein, à l’automne de l’année précédente (1877) étaient très basses ; il s’ensuivit une grande disette de récoltes. En outre, les animaux furent frappés d’une peste désastreuse et le marché du coton subit une très forte baisse. On voyait alors la Haute-Egypte ravagée par une famine telle qu’on n’en a pas entendu parler depuis plusieurs générations. Femmes, enfants allaient de village en village mendier de quoi manger, et, dans plusieurs cas, ils avaient pour seuls aliments les rebuts des rues. On a calculé que la famine n’emporta pas moins de 10.000 personnes pendant l’été de cette année, sans compter celles qui périrent de dysenterie et d’autres maladies semblables. Néanmoins, quand le khédive demanda l’ajournement du coupon de mai (1878), il fut accueilli par un refus brutal. M. Vivian et M. Romaine eux-mêmes étaient favorables à l’ajournement du paiement de ce coupon particulièrement meurtrier. Le gouvernement anglais, cependant, fit la sourde oreille à toutes les sollicitations et donna l’ordre, par dépêche, de payer immédiatement le coupon. Des provinces entières furent ruinées et dépeuplées pour longtemps. Le coupon de juillet fut payé dans des circonstances semblables. »[34]
De son côté, l’ancien commissaire de la Dette, Lord Cromer, disait dans son livre Modern Egypt : « Des mesures furent prises en vue de percevoir l’argent nécessaires pour le payement du coupon (de mai 1878). Deux pachas, parmi les hommes gantés de fer furent envoyés dans les provinces. Ils étaient accompagnés d’un corps de prêteurs prêts à acheter d’avance les récoltes des cultivateurs. Ainsi le bas Nil ayant diminué la récolte, les paysans d’Egypte furent privés des bénéfices qui devaient, en tous cas, dériver de la hausse de prix consécutive à la rareté. »
On parlait alors au Caire et à Londres de faire une nouvelle enquête, qui aurait eu en réalité pour but principal d’assurer officiellement à l’Angleterre la prépondérance financière et politique et d’annuler pratiquement le Condominium. Car, pour l’Angleterre, la question financière et la question politique étaient intimement liées : « Sans doute, disait un correspondant du Times, l’une des plus grandes institutions financières à Paris est « jusqu’au cou » dans les valeurs égyptiennes, mais cinq ans de protectorat anglais régleraient cette affaire. »[35]
Le 4 avril 1878, un décret khédival nomma une Commission avec « les pouvoirs d’enquête les plus étendus ». Elle était composée d’un président : Ferdinand de Lesseps ; de deux vice-présidents : Sir Rivers Wilson et Riaz Pacha ; et des quatre commissaires de la Dette : M. de Blignières, commissaire pour la France, Captain Baring pour l’Angleterre, de Kremer pour l’Autriche et Baravelli pour l’Italie.
Cette commission présidée effectivement par Sir Rivers Wilson était décidée d’avance à hypothéquer les domaines privés du khédive avant de demander des sacrifices aux créanciers. « Elle débuta, raconte le baron des Michels dans ses Souvenirs, par un coup d’éclat en réclamant de Son Altesse l’abandon sur sa cassette de deux millions de livres sterling pour éteindre les dettes les plus criardes, payer la solde arriérée des petits employés et assurer l’exécution des jugements. A cette demande si inattendue, Ismaïl fut positivement affolé... Il pensa d’abord à se jeter dans les bras du Sultan et à acheter de lui le droit de faire banqueroute à son exemple. Le lendemain de la victoire de Plevna, il rêva de s’adresser au Tzar... « C’est ma ruine que l’on cherche », s’écria le khédive en abordant l’agent de la Reine, « on veut me dépouiller de ma fortune personnelle, puis, par un firman de la Porte, on me renverra d’Egypte ! »
Dans un premier rapport, adressé au khédive le 11 mai 1878, le vice-président Wilson disait : « Mais la Commission, qui doit, aux termes mêmes du décret qui l’institue, rechercher les moyens d’assurer la marche régulière des services publics, ne pouvait pas ne pas se préoccuper d’assurer cette marche régulière pendant le cours de ces opérations.
« Or, elle estime que le non-paiement des traitements des fonctionnaires est absolument incompatible avec le fonctionnement régulier de l’administration.
« Non seulement, comme l’a dit le tribunal du Caire, les fonctionnaires de l’Etat sont, en ce qui concerne leur traitement, des créanciers privilégiés, mais, si l’on considère que le gage des créanciers de l’Etat est précisément le produit de tous les impôts, et que, pour donner quelque valeur à ce gage, il est de toute nécessité que rien ne vienne arrêter ou suspendre la marche des services publics, on doit reconnaître qu’il est de l’intérêt même de tous les créanciers que le paiement régulier des traitements soit assuré. »
Faisant allusion à ce rapport, le consul français écrivait le 24 mai à son gouvernement : « La solde des employés était en retard de six, huit, dix et jusqu’à seize mois, et le plus grand nombre d’entre eux était maintenu systématiquement dans un tel état de besoin et de misère, que bien des gens commençaient à se demander si le pays était réellement épuisé et hors d’état d’alimenter le Trésor. »[36]
La Commission ne bornait pas sa sollicitude aux fonctionnaires : elle s’intéressait aussi au sort des paysans. En effet, un grand rapport préliminaire du 20 août 1878, présenté au khédive par sir Rivers-Wilson, au nom de ses collègues « chargés de préparer les réformes qu’exige l’intérêt des contribuables aussi bien que celui des créanciers », disait : « Aujourd’hui il (le fellah) ne trouve ni dans la loi, ni dans l’organisation administrative, aucune garantie contre les extorsions des agents du fisc.
« Actuellement, on ne peut pas ne pas en tenir compte, et il est de toute nécessité de faire concorder les échéances de l’impôt dû par chaque cultivateur avec l’époque de ses récoltes. Tel est à la fois l’intérêt du Trésor et l’intérêt du contribuable.
« De l’avis unanime de toutes les personnes que nous avons interrogées sur la situation économique du pays, ces ventes par anticipation et ces emprunts à des taux qui s’élèvent souvent à 7 % par mois sont une des causes principales de la situation précaire des populations agricoles. Les fonctionnaires égyptiens et les agents consulaires nous ont donné sur ces opérations scandaleuses les renseignements les plus concordants et les plus précis. Le jour où il est contraint au remboursement d’une dette que les intérêts ont rapidement doublée ce ne sont pas seulement ses bestiaux et ses récoltes que le fellah est obligé de vendre à vil prix, c’est sa terre même. Les usuriers, auxquels les tribunaux ne peuvent refuser l’exécution de contrats en apparence réguliers, deviennent ainsi propriétaires d’étendues de terre considérables, et la petite propriété, au préjudice de l’intérêt même du pays, tend peu à peu à disparaître. »
Depuis 1876 tous les enquêteurs anglais ne manquaient pas de signaler que ces abus allaient à l’encontre des intérêts des débiteurs et de leurs créanciers. M. Rivers Wilson reprit le même thème de réforme avec plus d’autorité et non sans un certain apparat. Nous suivrons dans le chapitre consacré à l’opinion publique toutes les péripéties de l’enquête. D’ores et déjà nous pouvons constater que chaque nouvelle enquête menée au nom des réformes signifiait une mainmise plus complète sur l’administration dans son ensemble et une diminution du pouvoir d’Ismaïl au détriment de la France et de l’indépendance administrative de l’Egypte qu’elle l’avait aidée à conquérir et à conserver depuis Méhémet-Ali.
Les Souvenirs du baron des Michels, nous renseignent sur l’état d’esprit de cet apôtre des réformes : « Ce fut donc, dit-il, avec une véritable surprise que je vis M. Wilson, à la différence des Commissaires d’Autriche et d’Italie, qui s’efforçaient de réduire l’enquête aux proportions d’une étude financière, s’appliquer tout d’abord à lui attribuer une portée beaucoup plus large. Toujours lancé dans des considérations sociales et humanitaires, le vice-président anglais paraissait beaucoup plus préoccupé d’instruire le procès d’Ismaïl que de recueillir les indications sur les ressources du pays[37]. Cette disposition d’esprit empruntait aux conversations particulières de M. Wilson un caractère de réelle gravité. A ses yeux il n’y avait de bons fonctionnaires en Egypte que ses compatriotes, et il ne fallait pas hésiter à en multiplier le nombre ; les fellahs étaient pressurés, on ferait acte de justice en les plaçant sous la protection d’une administration étrangère... Le bruit commençait, d’ailleurs, à se répandre tout bas au Caire, qu’après la dissolution de la commission d’enquête, l’idée d’un ministre étranger reviendrait et que M. Wilson serait ce ministre... Ce n’était plus de l’intérêt des créanciers et de la liquidation financière qu’il allait désormais être question, mais du sort même de l’Egypte, et l’avenir commençait à se dessiner pour moi sous un aspect des plus inquiétants. »
L’auteur explique ensuite qu’après le retour des ambitions exclusives des Anglais, le temps était venu « d’envisager les choses d’un point de vue plus élevé et plus désintéressé, de soumettre en un mot au Congrès de Berlin la question de l’internationalisation de l’Egypte. Il s’agissait d’étendre sur le terrain administratif et économique, les accords qui avaient servi de base à la réforme judiciaire. »
Cette politique plus élevée de 1878 sera reprise par M. de Freycinet, dans des circonstances semblables, en 1882 ; mais, dans les deux cas, l’action avait le défaut de ne pas coïncider avec le moment psychologique. Elle n’était pas suffisamment préparée pour venir à bout, d’une façon ou d’une autre, de l’opposition de Bismarck, l’allié de l’Angleterre et le maître de l’Europe.
La conclusion du rapport de la Commission supérieure d’enquête était très caractéristique : « On ne saurait méconnaître, disait M. Wilson, que le chef de l’Etat dispose d’une autorité sans limites. » Ismail étant ainsi déconsidéré, on le dépouille de son autorité, non au profit du peuple égyptien, mais au profit de l’étranger. On invite le khédive à former un « ministère responsable ». Par un rescrit du 28 août, le khédive charge Nubar, l’ancien ministre arménien acquis à l’influence anglaise, de former un ministère dont feront partie sir Rivers Wilson, comme ministre des Finances et M. de Blignières, le contrôleur français, comme ministre des Travaux Publics. Ainsi le contrôle franco-anglais, qui était la base du Condominium, devait disparaître et la nouvelle combinaison assurait à l’Angleterre, en la personne de M. Wilson, la prépondérance financière et politique en Egypte[38].
La première tâche du ministère européen était de pourvoir au paiement du coupon de novembre, en négligeant totalement les détenteurs de la dette flottante et les autres créanciers des Daïras (domaines privés) et de l’Etat « sacrifiés aux créanciers de la Dette unifiée ».
Les vastes domaines du khédive et de sa famille avaient été également restitués à l’Etat contre une liste civile accordée au khédive. Et pour payer le coupon, on usait des méthodes condamnées d’Ismaïl. Un mois à peine après son arrivée au pouvoir, M. Wilson est envoyé à Londres pour négocier avec les Rothschild un emprunt de £ 8.500.000 garanti par les propriétés de la famille khédiviale livrées aussitôt en hypothèque. Sur £ 6.276.000 — produit de cet emprunt émis à 73 — £ 1.225.000 ont été appliquées au coupon de novembre, £ 500.000 au tribut versé à la Porte et £ 212.000 à la commission des Rothschild. Il restait seulement £ 4.360.000 pour la liquidation de la dette flottante, but avoué de cette opération.
Il y avait quatre mois que le ministère Wilson était au pouvoir quand la nouvelle année (1879) s’ouvrit « sans aucune amélioration dans la situation du pays. Les méthodes fiscales oppressives de l’ancien régime personnel, dit M. Mac Coan, étaient encore en vigueur ; cependant le Trésor était vide, et les fonctionnaires indigènes restés sans payement, l’armée et les créanciers locaux se plaignaient tous bruyamment comme si cela était d’hier. Seuls les fonctionnaires européens — qui sont légion — étaient contents, recevant entièrement et ponctuellement leurs gros appointements.[39] »
A vrai dire, le ministère Wilson, en étendant délibérément le gâchis financier et le désordre administratif, ce qui était contraire à ses promesses de réforme maintes fois réitérées, ne considérait pas les intérêts du peuple égyptien, ni même les intérêts véritables des créanciers. En même temps que la misère publique, le nombre des fonctionnaires étrangers allait en augmentant. Entre 1864 et 1870 il y avait 160 Européens au service du gouvernement ; de 1871 à 1875 il y en avait 120 en plus ; mais en 1876 il n’y avait pas moins de 119 fonctionnaires nouveaux ; pas moins de 131 en 1877 et 1878 ; de 208 en 1879, de 250 en 1880, de 122 en 1882. En mars 1882 environ 1.300 fonctionnaires touchaient plus de 350.000 livres par an.
De 1876 à 1882 c’est la période de « pénétration pacifique administrative » à laquelle a succédé une période dite « d’occupation administrative ».
La constitution du ministère européen avait créé dans le pays quelque espoir vite déçu : « Il est presque incroyable, écrivait le Times du 5 décembre 1878, et cependant c’est un fait, qu’avec tous nos contrôleurs européens et au moment où les journaux de Londres célébraient le salut de l’Egypte (la formation du ministère), ces paysans mêmes qui furent chassés de chez eux par les crues récentes, et dont les animaux, les ustensiles et les maisons furent emportés par les eaux, étaient poursuivis pour l’arriéré de leurs taxes. »
Le 31 mars 1879 le même journal écrivait : « Les résidents du Delta disent qu’on est en train de percevoir le troisième quart de la taxe de cette année, et que les vieilles méthodes de perception sont appliquées. Ceci paraît étrange à côté des nouvelles disant que les gens meurent sur le bord des routes, que de grandes étendues de terre restent sans culture à cause des charges du fisc, que les paysans ont vendu leur bétail, les femmes leurs parures, et que les usuriers remplissent les bureaux des hypothèques de leurs demandes de forclusion. »
Finalement le ministère de la « réforme » proposa à Ismaïl la banqueroute. Ismaïl ne put se résoudre à cette « humiliation » et, s’appuyant sur un nouveau courant national de sentiments et d’idées qui s’était formé en Egypte contre l’ingérence étrangère, fit aussitôt une déclaration (5 avril 1879) aux termes de laquelle l’Egypte n’était pas en déconfiture ; il déclarait vouloir gouverner avec et par un conseil de Ministres indigènes responsables devant une Chambre de délégués ; il communiquait en même temps aux Consuls généraux un plan financier garanti par les différents partis et notables de l’Egypte. Il renvoya, en conséquence, les ministres européens, et chargea Chérif-Pacha de la formation d’un nouveau ministère purement égyptien.[40]
Ismaïl, ou plutôt le pays, entendait mettre fin à l’ingérence franco-anglaise dans les affaires intérieures et liquider à son avantage la situation financière et politique. Mais les puissances se sont chargées de la liquider elles-mêmes par la déposition d’Ismaïl (26 juin 1879), par la promulgation de la loi de liquidation de juillet 1880, et par l’occupation de l’Egypte en 1882.
Ne pouvant nous occuper ici que de l’aspect financier de la question, nous devons rendre justice à la France qui a pris l’initiative de l’assainissement financier de 1880. C’est également la France qui a voulu, en 1876, en proposant la fondation d’une banque nationale, résoudre la question uniquement sur le terrain financier. Sur ce terrain, il n’était pas difficile de s’entendre avec les créanciers dont les intérêts couraient les plus gros risques par suite de l’épuisement du pays, du chaos financier, du gâchis administratif, de la négligence des travaux publics et du marasme dans les affaires, qui ont caractérisé les dernières années du règne d’Ismaïl. L’Egypte n’avait pas besoin de diplomates, mais d’experts financiers et de bons comptables. Etant donné l’état exceptionnel du pays en 1877 et en 1878, état nullement prévu par le Condominium, une suspension provisoire de payements eût permis au pays de récupérer un peu ses forces, d’assurer le bon fonctionnement de la machine administrative et de poursuivre parallèlement l’œuvre de relèvement et l’extinction graduelle de la dette.
Malheureusement l’Angleterre posait comme condition sine qua non de la guérison financière une mainmise politique. La France, ne voulant pas laisser l’Angleterre régler seule la question égyptienne, a été entraînée à s’enfermer dans une sorte de tête-à-tête avec les Anglais en Egypte : « Il aurait fallu, dit M. de Freycinet, appeler en tiers les autres puissances, prendre des mesures collectives comme on l’avait fait pour la Caisse de la Dette publique. »
Depuis 1876, l’Angleterre a envoyé successivement M. Cave, M. Goschen et M. Wilson mener des enquêtes en Egypte. Chaque fois, comme nous l’avons vu en toute impartialité, chacun de ces messieurs dénonçait à son tour et avec plus de force les abus criants, et proclamait la nécessité de réformes. A chaque enquête succéda l’envoi d’un nouveau contingent de fonctionnaires anglais peu soucieux de soulager le pays des maux qui l’obligeaient à solliciter des concours étrangers. On dirait que, dans cette période (1876-1879), l’Angleterre redoutait que l’Egypte, une fois guérie financièrement, rejetât une tutelle encore mal affermie. Ces préoccupations politiques ont eu, pour la prospérité matérielle du pays, des résultats désastreux qui ont amené le ministère Wilson à déclarer l’Egypte en état de banqueroute.
La déposition d’Ismaïl a laissé à l’Egypte un héritage lourdement hypothéqué par l’étranger. Désormais, une dette publique de 100 millions pèsera sur ses épaules et restera le gage de sa servitude.