[8]Histoire financière de l’Egypte depuis Saïd Pacha jusqu’à 1876 (l’avant propos est signé J. C., Alexandrie, 31 décembre 1877).

[9]M.-T. Faucon : La Ruine de l’Egypte. L’emprunt égyptien et les capitalistes français, 1873.

[10]Revue des Deux Mondes, 1876.

[11]M.-T. Faucon : L’Emprunt égyptien et les capitalistes français.

[12]Voir Spoiling the Egyptians, par Seymour Keay, 1882. C’est une étude des finances égyptiennes d’après les documents officiels du Parlement Britannique.

[13]Baron des Michels : Voir le chapitre consacré au Condominium franco-anglois (origine et genèse) dans Souvenirs de Carrière, Paris-Plon, 1901.

[14]Parliamentary Paper « Egypt No 4, 1879 », p. 31.

[15]Mac Coan : Egypt under Ismaïl, 1889.

[16]T. Faucon : L’Emprunt égyptien et les capitalistes français, 1873.

[17]Ces détail qui se trouvent dans l’ouvrage cité de M. Mac Coan sont confirmés par M. Cave dans son rapport en 1876.

[18]Mazade (Chronique) : Revue des Deux mondes, déc. 1875.

[19]L’Angleterre ne tarda pas à préciser et affirmer la portée politique. Deux ans plus tard, lors de la guerre turco-russe (1877) le premier anglais Lord Derby, parlant du danger d’une guerre navale aux environs du canal, déclara officiellement : « Toute tentative de bloquer ou entraver par un moyen quelconque le canal ou ses approches serait envisagée par le gouvernement de Sa Majesté comme une menace pour l’Inde et comme un grave dommage pour le commerce du monde. D’après ces deux considérations, tout acte semblable, dont le gouvernement de Sa Majesté espère et croit qu’aucun des deux belligérants ne voudrait le commettre, serait incompatible avec le maintien par le gouvernement de Sa Majesté d’une attitude de neutralité passive.

[20]« M. Cave était un personnage de trop d’importance pour que sa mission se bornât à recueillir les éléments d’un rapport sur la situation. Il était accompagné d’un personnel emprunté à la fois à la Chancellerie de l’Echiquier et au Foreign Office. A en juger par les fonctions diverses que remplissaient les auxiliaires dont il s’était entouré, sa mission devait tenir à la fois de la politique et de la finance. » (Histoire financière de l’Egypte, depuis Saïd Pacha).

[21]Hansard. « Parl. Debates ». Vol. 22, 1876, p. 1418. Cité par T. Rothstein, l’auteur d’Egypt’s Ruin, qui a donné sur la mission Cave et ses appendices les renseignements les plus complets et les plus précis.

[22]D’après une étude financière de M. Mulhall, parue dans la Contemporary Review en octobre 1882, quand Ismaïl fut déposé (1879) la dette de l’Egypte avait atteint 100 millions. Mais le khédive n’obtint pas 100 millions des bondholders. Le total reçu par Saïd, Ismaïl et Tewfick jusqu’à aujourd’hui a été de 50 1/2 millions dont Ismaïl reçut 42 millions.

Un tableau détaillé de Seymour Keay — Spoiling the Egyptians — montre qu’en 1882 l’Egypte a déjà remboursé aux créanciers tout le capital prêté par eux, avec un intérêt de 6 0/0 per annum, bien que, suivant le London Stock Exchange List, elle reste encore débitrice de £ 90.000.000.

[23]L’agent financier dont il s’agit devait être M. Rivers Wilson que M. Cave, en route pour Londres lors de son retour, avait rencontré à Paris et mis au courant de la situation réelle du pays.

[24]B. Kingston : Monarchs I have met, en 2 vol., Londres, 1887.

[25]« L’acte qui précède (l’institution de la Caisse de la Dette) constitue la première atteinte portée à l’autorité du khédive. Malgré la modération des termes, l’abdication de sa part est visible et désormais les créanciers étrangers formeront un pouvoir dans l’Etat. Ismaïl acceptant cette mise en tutelle, c’eût été aux créanciers de choisir les tuteurs, et non aux gouvernements. L’immixtion de ceux-ci altère et aggrave les obligations qu’ils ont envers leurs nationaux ; ils ne sont plus maîtres de déterminer la limite dans laquelle leur action s’exercera. De cette erreur initiale ont découlé la plupart des faits qui ont amené la crise de 1882 ». (De Freycinet : La Question d’Egypte).

[26]Voir le Times du 15 mai 1876.

[27]Baron des Michels, ancien ambassadeur : Souvenirs de Carrière (1855-1886). Paris-Plon, 1901.

[28]M. Farman, ancien consul général des Etats-Unis au Caire : Egypt’s Betrayal.

[29]Le Times du 21 novembre 1876.

[30]Lord Cromer : Modern Egypt.

[31]Lord Milner : L’Angleterre en Egypte.

[32]Baron des Michels : Souvenir de Carrière (1855-1886). Paris, 1901.

[33]« Egypt No 2 1879 », p. 77.

[34]Sir Alexandre Baird qui fut chargé officiellement « d’aider au soulagement de la population » adressa par la suite un rapport — cite par Lord Cromer — au ministère des Finances ; les faits relatés par M. Rothstein y sont confirmés.

[35]Le Times, 26 mars 1878.

[36]Documents diplomatiques, affaires d’Egypte 1880.

[37]Le baron des Michels a vu juste. Son opinion, du reste, est confirmée par M. Rivers Wilson dans ses Mémoires : « Après mon retour d’Egypte en 1876, écrit-il, j’étais constamment consulté par la Trésorerie et le Foreign Office en tout ce qui a rapport aux affaires égyptiennes. La lettre suivante, adressée par la Trésorerie au Foreign Office, et rédigée par moi, pose les bases sur lesquelles, à mon avis, l’enquête devait être conduite :

(Extrait)

« 4 février 1878.

« La désignation de la Commission d’enquête à laquelle fait allusion la dépêche de M. Vivian (22 déc. 1877) semble offrir une occasion favorable et légitime à toute influence que le gouvernement de Sa Majesté jugerait bon d’exercer sur le khédive pour le progrès de nos intérêts... C’est pourquoi l’attention des membres de la Commission devrait être dirigée non seulement vers un examen des recettes et des dépenses actuelles, dont les résultats seraient plus ou moins exacts, mais encore vers la question plus vitale des causes qui ont amené ce pays naturellement riche à une condition si déplorable. » (Sir Rivers Wilson : Chapters of my official life), 1916.

A vrai dire M. Goschen avait essayé déjà d’élargir le cadre de l’enquête pour instruire le procès d’Ismaïl, mais la soumission d’Ismaïl et l’assassinat de Saddyk, l’ancien ministre des Finances, lui donnèrent probablement satisfaction. Toutefois le but principal étant de déposséder Ismaïl de son pouvoir — but plutôt politique — M. Wilson ne pouvait réaliser ses fins qu’en dénonçant le gouvernement personnel du khédive et en instruisant son procès.

[38]Non seulement Nubar mais même le gouvernement britannique était opposé à la nomination de M. de Blignières : « J’ai reçu, écrivit M. Rivers Wilson dans ses mémoires en date du 31 mai 1878, une lettre du chancelier de l’Echiquier disant qu’une lettre que je lui avais écrite au sujet de ma nomination comme ministre des Finances avait été soumise à l’examen du Cabinet. » « Le Cabinet, dit le chancelier, jusgea qu’il serait désirable d’encourager l’idée de votre acceptation du ministère des Finances... Nous pensons comme vous que vous seriez dans une meilleure position sans un second français (french double). »

[39]Mac Coan : Egypt under Ismaïl.

[40]M. Rivers Wilson ne dit naturellement pas un mot dans ses Mémoires des manifestations de l’opinion publique en Egypte et ne voit dans l’opposition nationale qui a déterminé l’attitude d’Ismaïl qu’une farce. C’est pourquoi il assigne plutôt à son renvoi comme cause principale l’indécision et l’inconséquence du gouvernement de Sa Majesté : « Cette inconséquence, dit-il, a atteint, pour ainsi dire, son point culminant en mars, dans la déclaration extraordinaire de Sir Stafford Northcote, chancelier de l’Echiquier au Parlement ; il déclarait, en effet, que j’étais simple fonctionnaire du khédive, qui était libre de me congédier à chaque instant. La nouvelle fut télégraphiée au Caire où son effet fut instantané, et depuis ce moment-là notre sort fut réglé. »

(Sir Rivers Wilson : Chapters of my official life.)


CHAPITRE II

L’œuvre d’Ismaïl

L’œuvre d’Ismaïl est étendue et témoigne de l’intelligence de son auteur. Elle est attestée encore par les traces profondes qu’elle a laissées dans le progrès économique et social de l’Egypte contemporaine. Ismaïl était doué d’une énergie infatigable, d’une vive intelligence et d’éminentes facultés administratives. Il renouvela par ses réformes la face de l’Egypte et étendit la domination égyptienne depuis la côte méditerranéenne jusqu’aux régions équatoriales. C’était le « Napoléon de l’Orient ». Lors de ses visites en Europe, il était reçu avec pompe comme un « hôte royal » dans ses grandes capitales. Les empereurs, les rois et les princes s’empressaient à l’envi de lui conférer des honneurs royaux. Le Times écrivait, le 6 janvier 1876 : « L’Egypte est un exemple merveilleux de progrès. Elle a avancé, en soixante-dix ans, autant que plusieurs autres pays en cinq cents. »

Elle a avancé au milieu des embarras de toutes sortes causés par ceux-là mêmes qui avaient aidé à réaliser l’œuvre de réforme. Ismaïl, en effet, a fait appel à l’Europe, mais l’Europe n’envoie pas toujours le meilleur d’elle-même. Seul, Mohamed Aly avait tiré, à bon compte, le maximum de profit de la présence des Européens en Egypte. Sir John Bowring dans un rapport[41], adressé à Lord Palmerston en 1849, disait : « L’Egypte reçut un immense bienfait de la présence des Européens. Non seulement ils rendirent directement service par le savoir répandu, mais le fait qu’ils avaient été intimement associés à toutes sortes de progrès introduits dans le pays a imposé partout un grand respect pour leurs talents supérieurs, une tolérance pour leurs opinions, dont l’influence se propageait parmi le peuple. »

Seulement il ne faut pas oublier que Mohamed Aly avait affaire à une colonie européenne très restreinte qu’il traitait avec modération, mais aussi avec fermeté ; que la plupart des Européens, ses collaborateurs, étaient des Français de grand mérite dévoués à sa cause, qu’il s’en servait partout comme d’instructeurs intérimaires remplacés au fur et à mesure par des Egyptiens ; qu’il savait, avec une habileté politique instinctive contrebalancer l’influence anglaise en Egypte par l’influence française. Mais Saïd et Ismaïl, dépourvus tous deux de la vigilance ferme et de l’esprit politique de Mohamed Aly d’une part, et submergés par un flot d’étrangers attirés soit par une prospérité proverbiale, soit par les facilités récentes des communications modernes[42], soit par une protection capitulaire illimitée, furent incapables d’équilibrer le gouvernement d’un pays dans une période de transition. Cependant cette faiblesse faisait souvent place à une résistance impuissante à vaincre les difficultés systématiques inhérentes au statut juridique des Européens en Egypte.

Pour illustrer ces difficultés qui entravaient l’œuvre de progrès, il suffit de rappeler les capitulations et la réforme judiciaire. En 1251, Saint Louis passait avec le Sultan d’Egypte le premier traité des Capitulations[43]. Le roi de France fut autorisé à nommer à Alexandrie un consul permanent pour appliquer aux ressortissants français la législation française en cas de contestations, et garantir la sécurité de leur commerce. Depuis le XIIIe siècle, les relations commerciales entre l’Egypte et les grands ports, Venise et Marseille, se multiplièrent. « Les Croisades furent le signal d’une renaissance dans le commerce de la Méditerranée. Après le passage de Marseille sous la domination des rois de France, il y eut une politique méditerranéenne en France. »[44]

Il est à remarquer que le projet du canal de Suez, à l’étude depuis cette époque, a la même origine que les Capitulations, à savoir une idée commerciale et politique. « Depuis 1498 (Vasco de Gama contourna le Cap de Bonne Espérance) une lutte de quatre siècles entre les peuples occidentaux. Les uns auront pour but d’ouvrir une route plus courte d’Europe aux Indes par l’Egypte et la mer Rouge ; les autres de contrarier ce projet, en lui préférant la voie du Cap et en essayant de se l’approprier. »[45]

Les rois de France conclurent avec l’Egypte d’autres traités renouvelés et confirmés par Sélim, qui conquit l’Egypte en 1517, et par Soliman en 1528. Mais c’est en 1535 que furent signés entre le Grand Seigneur et François Ier des Conventions définitives qui sont l’ensemble et le prototype de toutes les capitulations. « Remaniés et complétés en 1581, 1604 et 1740, les traités franco-ottomans ont tous consacré les deux principes des Capitulations de 1535 qui sont : l’extraterritorialité des négociants et voyageurs européens en terre musulmane et le droit de protection des représentants du roi de France étendu sur tous les chrétiens indistinctement. »[46]

Mais le but précis des capitulations était de favoriser le commerce en le protégeant. Cela ressort nettement de la Capitulation de 1604 :

Art. 2. — Que tous les Vénitiens et Anglais en hors, les Espagnols, Portugais, Catalans, Ragusois, Gênois, Anconitains, Florentins, et généralement toutes les autres nations quelles qu’elles soient, puissent librement venir trafiquer par nos pays, sous l’aveu et la sûreté de la bannière de France, laquelle ils porteront comme leur sauvegarde ; et de cette façon ils pourront aller et venir trafiquer par les lieux de notre empire, comme ils y sont venus d’ancienneté, et qu’ils obéissent aux Consuls français, qui résident et demeurent par nos havres, ports et villes maritimes. Nous commandons aussi que les sujets du dit empereur et ceux des princes ses amis, alliés et confédérés, puissent, sous son aveu et protection, venir visiter librement les saints lieux de Jérusalem, sans qu’il leur soit fait ou donné aucun engagement.

Ce sont des concessions gracieuses et unilatérales dans l’intérêt du trafic, en même temps qu’un acte de tolérance d’un grand souverain. En 1802 elles devinrent des traités bilatéraux intervenus entre la France et la Turquie et revêtirent la forme d’un engagement international. Grâce à ces capitulations, le commerce se développa dans l’Empire ottoman et surtout en Egypte, entrepôt de l’Inde, de l’Arabie et l’Afrique Centrale. « Seule, la France, disait M. Vandal[47], possédait au Caire une nation[48] ; seule jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle y tenait un Consul ; et si quelques autres Européens se risquaient sur les bords du Nil, ils devaient invoquer notre protection et se confondre dans nos rangs. » Avec le temps, l’Empire ottoman s’affaiblissant et le nombre des étrangers augmentant sans cesse, les Capitulations, d’abord protectrices devinrent offensives. Les procès étant du ressort des autorités consulaires, les criminels se réfugièrent dans l’impunité. D’un autre côté au lieu d’un Consul, tous les Consuls appliquaient les droits capitulaires à leurs nationaux et il y avait conflit de juridictions qui empêchaient l’exercice de la justice, chaque fois que deux ou plusieurs étrangers étaient impliqués dans une même affaire. La souveraineté de l’Etat était ainsi pratiquement annulée par une infinité de petites souverainetés étrangères dans l’Etat. Cette situation était intolérable dans un pays comme l’Egypte qui voulait progresser sans embarras. M. Paul Merruau, dans une étude fort intéressante[49], trace le tableau suivant de la condition des étrangers dans ce pays :

« L’affluence des étrangers qui vont chercher fortune à Alexandrie n’y mène pas la société la plus recommandable. Un grand nombre d’entre eux sont des déclassés de la pire espèce : les uns perdus d’honneur et de débauche, les autres brouillés avec les tribunaux de leurs pays, banqueroutiers, gens de sac et de corde, piliers de tripots, aventuriers prêts à tout faire. Les coups de couteau ne sont pas rares dans le pays, et l’on cite des vols à main armée, en plein air, accomplis avec une audace inouïe et couverts d’une impunité plus extraordinaire encore. Quant à la classe plus civilisée qui ne donne pas dans ces excès et sait éviter de se compromettre avec les lois, l’une de ses plus fructueuses industries, qui échappe à la justice, était l’exploitation des indemnités vice-royales. L’habileté consistait à attirer le vice-roi dans le piège d’une concession, d’une commande de fourniture et de lui réclamer ensuite la plus grosse somme possible en compensation d’un préjudice imaginaire. Cette spéculation était fort en honneur au temps de Mohamed Saïd Pacha, dont la libéralité dédaigneuse se laissait volontairement tromper. On l’a fort pratiquée sous le gouvernement d’Ismaïl, moins facile à exploiter. »

Nubar[50], le ministre d’Ismaïl, eut alors l’idée de simplifier la justice par un nouveau système de réforme judiciaire fondé sur l’unité de législation, l’unité de juridiction et l’unité d’exécution. Dans sa pensée, l’indépendance de l’Egypte ne pouvait dépendre de telle ou telle concession, chèrement obtenue de la Porte, mais d’une Egypte forte et bien administrée. Une bonne administration était impossible tant qu’il y avait à côté du Gouvernement Egyptien 17 consulats — dont relevaient 150.000 Européens et dont l’autorité respective était au moins égale à l’autorité du khédive lui-même. Dès 1867, Nubar, autorisé par le khédive à obtenir des puissances l’adhésion au projet des tribunaux mixtes, adressa au Gouvernement Ottoman un rapport en ce sens communiqué, en même temps, aux ambassadeurs européens à Constantinople. Nubar expliquait l’injustice dont souffrait le pays. Il disait entre autres choses : « Il suffit de rappeler que le Gouvernement Egyptien a payé en quatre ans P. T. 7.200.000 livres (18 millions de francs) à titre d’indemnités aux Européens. Le payement de cette somme énorme est dû uniquement à la pression des Consuls Européens. »[51]

Les travaux d’utilité publique furent souvent interrompus et restèrent inachevés, car le gouvernement était aux prises avec des difficultés provenant des indemnités réclamées par les entrepreneurs européens.[52]

Voici encore un témoignage intéressant. En 1869 se forma, au Caire, une commission internationale présidée par Nubar Pacha et composée des consuls généraux : MM. de Chreiner, Teremin, Hal, Tricou, Stanton, de Martino, de Lex représentant respectivement l’Autriche-Hongrie, la Confédération de l’Allemagne du Nord, les Etats-Unis, la France et l’Angleterre, l’Italie, la Russie, et de MM. Pietri, consul juge à Alexandrie (commissaire pour la France) ; Ph. Francis, juge à la Cour suprême de S. M. Britannique à Constantinople (commissaire pour l’Angleterre) ; G. Giaccone, conseiller à la Cour Royale d’appel de Brescia (commissaire pour l’Italie), et N. Obermuller, vice-consul de Russie à Alexandrie (commissaire pour la Russie).

Dans le rapport de cette commission qui a siégé neuf fois du 28 octobre 1869 au 5 janvier 1870 pour l’examen des réformes proposées par le Gouvernement égyptien, on lit :

« ...Il arrive fréquemment aussi que l’exécution des sentences souffre, malgré la volonté sincère qu’a le Consul de les exécuter, des difficultés insurmontables, quand par exemple, un étranger condamné à quitter un local ou à livrer un objet litigieux remet le local ou l’objet litigieux en la possession d’un étranger, d’une autre nationalité que lui.

« Dans ce cas, celui qui a gagné son procès une première fois est obligé de demander à un second tribunal consulaire un nouveau jugement, dont l’exécution peut donner lieu aux mêmes difficultés et ainsi indéfiniment.

« Les inconvénients qui viennent d’être signalés pèsent autant, et plus peut-être, sur les étrangers que sur les indigènes ; ils sont de nature à éloigner les étrangers de l’Egypte et, sous ce rapport, le gouvernement égyptien est fondé à dire qu’ils portent au pays un préjudice considérable en le privant de s’adresser aux entrepreneurs sérieux auxquels il voudrait confier ses grands travaux publics.

« Mais la conséquence la plus fâcheuse pour le gouvernement égyptien qui découle de la multiplicité de juridictions, est qu’il ne lui est pas possible de faire observer les lois sur les brevets d’invention, sur la propriété industrielle, sur les marques de fabrique, parce que chaque consulat, en ces matières, appliquerait sa propre législation et que l’industrie et la richesse du pays souffrent de cette impossibilité. »

Ces travaux, certes, étaient une cause d’endettement et de conflits pour Ismaïl qui, non sans imprudence, avait hâte de développer les ressources du pays. Cette situation inextricable et déplorable, à tous égards, dura jusqu’en 1876, année où toutes les puissances adhérèrent à la création des tribunaux mixtes, après neuf ans de démarches et de concessions, et où l’administration subit le contrôle européen. Ismaïl n’est-il pas justifié, dans une certaine mesure, de faire, le 16 février 1876, à M. Kingston, correspondant du Daily Telegraph, les déclarations suivantes :

« Quand je montai sur le trône, dit-il, j’examinai la situation avec le plus grand sérieux. Je m’étais fait une résolution avant tout de développer les ressources de l’Egypte et d’améliorer le sort du peuple. Pour exécuter ce projet, il était facile à voir que je ne pouvais me passer de dépenser beaucoup d’argent. Coup sur coup je me mis à plusieurs entreprises coûteuses, sans reculer devant les sacrifices momentanés pourvu que j’arrivasse à mon but, sûr que j’étais que tôt ou tard nos avances nous seraient payées vingt fois.[53]

« Voilà comment je me suis lancé dans des embarras qu’on ne cesse de me reprocher dès lors. Eh bien : quand j’eus développé certains côtés de mon œuvre, que je considérais comme des nécessités de vie pour la réalisation de mes idées, je me trouvai alors aux prises avec les difficultés financières. »

Ismaïl explique ensuite que la marche à suivre pour lui était double : d’un côté, faire reposer la justice sur une base ample et solide reconnue et par ses sujets et par les peuples civilisés ; d’un autre côté, mettre l’ordre dans les finances et s’acquitter peu à peu de ses dettes.

« Il saute aux yeux, continue Ismaïl, qu’il aurait fallu avoir perdu le sens, pour tenter de mettre en règle définitivement mes affaires financières, tant que les institutions judiciaires en Egypte étaient telles que ni l’indigène ni l’étranger ne pouvaient s’assurer que justice leur fût rendue ; tant que la vénalité florissait d’un côté et la pression de l’arbitraire de l’autre. Quel espoir que les capitalistes étrangers me prêtassent l’appui que je ne pouvais trouver que hors de ce pays, tant qu’on pouvait, avec vérité, reprocher à l’Egypte d’être un pays où le premier droit qu’apporte en naissant tout être humain — le droit à la justice — n’avait pas force de loi, si même il était reconnu ? De là deux choses à faire, il est clair que la plus urgente était la réforme judiciaire, et qu’il fallait commencer par là. Comme vous savez il ne m’a fallu pas moins de huit ans, toujours à harceler, à presser, remuant le ciel et la terre, pour obtenir des tribunaux comme je les eus enfin. J’ai rencontré l’opposition sous toutes les formes, on a entravé ma marche par tous les obstacles possibles ; il m’a semblé par moments que les nations mêmes qui tirent le plus d’orgueil de l’administration de la justice chez elles, faisaient ce qu’elles pouvaient pour empêcher l’Egypte de jouir de ces bienfaits dont elles estiment si haut le prix. Il n’en est pas moins vrai que mes embarras financiers ne faisaient que croître.

« Mes critiques, ajoute Ismaïl, ne devraient pas oublier ces circonstances-là. »

La loi de ces tribunaux était le Code Napoléon légèrement modifié. Les attributions limitées aux juridictions civiles et commerciales étaient incomplètes dans un sens, et exagérées dans un autre ; incomplètes du fait que les procès criminels continuaient, comme auparavant, d’être du ressort des autorités consulaires et il y a là évidemment une lacune regrettable[54] ; exagérées du fait de l’insertion d’une loi donnant droit à tout étranger d’intenter un procès contre le khédive ou son gouvernement en cas de contestation et spécifiant que le gouvernement lui-même devait exécuter l’arrêt de justice. Ces tribunaux étaient préférables sans doute aux anciennes autorités au point de vue judiciaire, mais du point de vue politique, en rendant le souverain égyptien justiciable devant des juges étrangers nominalement nommés par lui, ils portaient atteinte à la souveraineté de l’Etat.

Cette institution constituait aussi un puissant élément international et surtout français en Egypte. Elle contribuait beaucoup à propager et développer la culture française en Egypte et à élever le niveau intellectuel du barreau égyptien. Elle comprend trois tribunaux de première instance siégeant à Alexandrie, au Caire et à Mansoura ; dans chaque tribunal il y a cinq juges, dont trois Européens et deux Egyptiens. Il y a en outre une Cour d’appel composée de onze conseillers, dont sept étrangers et quatre Egyptiens. Les langues des plaidoiries étaient d’abord le français et l’italien, auxquelles l’anglais fut ajouté ultérieurement.

Quant aux résultats de ce système judiciaire, il est certain que le résultat principal — qui consistait à faciliter l’exécution du grand plan d’agriculture et de travaux publics établi par Ismaïl pour la régénération de l’Egypte — ne fut pas atteint à cause des tergiversations interminables des puissances et de la mauvaise politique financière d’Ismaïl. D’autre part, même le résultat escompté après la création tardive des tribunaux ne fut atteint qu’à demi parce qu’une idée politique avait présidé en partie à leur formation : « Les magistrats n’ont pas été toujours bien choisis ; le code et la procédure ne sont pas, à tous égards, bien appropriés à l’état du pays ; les jugements dans beaucoup de cas, se sont ressentis de certaines tendances personnelles ou politiques, mais la juridiction elle-même n’a pas réalisé seulement une immense amélioration par rapport à l’ancien état de choses, elle a présenté à l’Egypte un exemple nouveau d’équité et familiarisé l’esprit public avec le spectacle, jusque là inconnu, d’une justice méthodique, impartiale et incorruptible.[55]

En fait de « spéculation de procès inaugurée par voie diplomatique contre le gouvernement » les tribunaux ont été, généralement, un bienfait pour le pays. Dans un procès où l’on revendiquait 30 millions de francs, les tribunaux mixtes accordèrent 1.000 livres au demandeur. Mais les paysans surchargés de taxes n’étaient pas à l’abri de l’usure ruineuse, tant l’ignorance favorisait l’apposition des cachets sur des sanads (contrats) en bonne et due forme avec des intérêts composés et très élevés. En cas de différend, les paysans légalement responsables étaient souvent dépossédés de leurs terres[56]. Le 13 mars 1882, M. Campbell disait à la Chambre des Communes en parlant de ces tribunaux : « Bien qu’ils ne se trouvassent que dans les centres européens, ils exercèrent la juridiction sur toute l’Egypte. Quoique utiles, ils furent très dispendieux, il s’ensuivit que la justice absolue, à cet égard, n’était pas faite au peuple égyptien. Ils possédèrent, en outre, des pouvoirs très étendus et l’exécution de leurs arrêts contre les indigènes pouvait entraîner la vente de leurs terres. Il est à craindre que la terre ne tombât graduellement entre les mains des prêteurs. Bien plus, ces tribunaux furent en réalité placés au-dessus du gouvernement d’Egypte. Et c’est à cause du fait que le gouvernement du pays leur était soumis que l’ingérence européenne avait créé la position critique où se trouvent actuellement les affaires égyptiennes. »

Cependant, il faut reconnaître que ces tribunaux, institués dix ans plus tôt, « auraient épargné à l’Egypte, avec des déboires pécuniaires, des événements politiques qui en ont été la conséquence ». Peut-être aussi auraient-ils épargné au pays les obstacles sans nombre que les capitulations opposaient aux réformes administratives de toute nature et à la marche du progrès. Situation d’autant plus regrettable que le « gouvernement égyptien se rendait compte que le progrès ne pouvait venir que de l’Europe et désirait ardemment profiter à l’élément européen et en profiter et lui confier l’exécution de ses grands travaux pour le plus grand bien de son commerce et de son agriculture, et aussi faire appel aux capitalistes européens pour l’accomplissement d’œuvres utiles et fructueuses. Mais il se voit, d’un autre côté, incapable de réaliser son plan de régénération et force lui est d’abandonner le pays à son sort ».[57]

Il est juste de dire qu’Ismaïl, au milieu des mailles serrées des capitulations dans toute l’Egypte et des difficultés créées par l’élément européen, a pu réaliser de grandes réformes dans tous les domaines.

Après la réforme judiciaire, dont le succès n’a pas répondu à l’attente, on peut citer le canal des deux mers. En montant sur le trône Ismaïl se montra favorable à F. de Lesseps et à son œuvre. « Personne n’est plus canaliste que moi, disait-il, mais je veux que le canal soit à l’Egypte et non pas l’Egypte au canal. » Ce mot résume toute la pensée d’Ismaïl mais, l’Angleterre a voulu que l’Egypte soit au canal[58]. Financièrement « Ismaïl a dépensé plus de 16 millions de livres qu’il a dû emprunter, et emprunter à de gros intérêts, pour achever le canal de Suez, au plus grand bénéfice de l’Egypte ».[59] Ce point est corroboré par M. Farman, ancien consul général des Etats-Unis au Caire[60] : « L’Egypte, disait-il, d’après l’estimation la plus modérée, paya, en sus du coût de ses actions dans le canal, au moins la moitié du coût originel du canal. Pour ses pertes de vies et d’argent, l’Egypte n’a rien reçu. Le canal est non seulement un réel mais un grand dommage pour son commerce. Elle avait, autrefois, un immense trafic par terre, complètement perdu maintenant. Son premier emprunt eut pour but de procurer de l’argent à la Compagnie du canal de Suez. Elle a payé l’intérêt généralement à un taux très élevé. » Mais on ne saurait trop répéter que l’absence d’un gouvernement fort en Egypte est l’origine principale de tous les maux. Ce gouvernement existât-il, l’Egypte eût pu trouver dans le canal le principe d’une nouvelle grandeur.

Pour donner un exemple de ces dépenses, il suffit de relater le litige survenu entre la Compagnie et Ismaïl. Les 18 et 20 mars 1863, F. de Lesseps et le gouvernement égyptien venaient de signer deux conventions relatives à la construction du canal d’eau douce du Caire à l’Ouady et à la participation du gouvernement égyptien dans la souscription du capital de la Compagnie. Mais Ismaïl réserva à la Porte, où l’influence anglaise était prépondérante, la solution du problème du point de vue international pour se mettre à l’abri du conflit anglo-français à propos du canal.

On sait que, du temps de Saïd, l’hostilité de la Porte et ses réserves concernant le projet du canal avaient causé l’interruption des travaux de la Compagnie et le manque de souscripteurs pour couvrir le capital de la Compagnie. Saïd, tenant à honneur l’exécution d’une œuvre à laquelle son nom serait attaché, souscrivit aux 177.642 actions restantes. Il avait aussi laissé à son successeur un héritage de concessions libérales contenues dans les firmans de 1854 et 56 telles que « l’abandon à la Compagnie des terrains du domaine public aujourd’hui incultes qui seraient arrosés et cultivés à ses frais », et « l’établissement d’un canal d’irrigation approprié à la navigation fluviale du Nil, joignant le fleuve au canal maritime » et « l’exécution des travaux par des ouvriers dont les quatre cinquièmes au moins seront égyptiens. »

Ismaïl, en s’adressant à Constantinople, espérait probablement se couvrir de l’autorité du Sultan pour se débarrasser des concessions qu’il jugeait onéreuses. En effet, au mois de juillet 1863, Nubar-Pacha partit pour Constantinople et proposa au Grand-Vizir de rétrocéder au gouvernement égyptien les terres concédées par Saïd, de réduire au chiffre de 6.000 le nombre des ouvriers qui était de 20.000[61] et d’augmenter les redevances que la Compagnie payait au gouvernement égyptien. Le grand-vizir confirma ces propositions et en exigea l’acceptation par la Compagnie qui, dans un moment critique, s’en remit au haut patronage de l’empereur. De son côté, le vice-roi demandait à Sa Majesté de « régler amiablement et définitivement toutes les questions en litige ». Sur les conclusions d’une commission réunie par F. de Lesseps pour étudier ces questions, Napoléon III rendit sa décision arbitrale, le 6 juillet 1864.

La sentence dépossédait la Compagnie du droit d’obliger le gouvernement égyptien à lui fournir les ouvriers nécessaires. En outre, la Compagnie devait rétrocéder au gouvernement égyptien les 60.000 hectares qu’elle possédait dans l’isthme à titre de concession. Elle perdait également son droit de propriété sur le canal d’eau douce, mais elle en conservait la jouissance pendant toute la durée de la concession (quatre-vingt-dix-neuf ans).

Mais, en compensation des concessions retirées, et outre les avantages déjà acquis par la Compagnie, le gouvernement égyptien était tenu de verser à la Compagnie, à titre d’indemnités et par annuités, la somme de 84 millions de francs.

« Cette sentence, au dire de M. Farman, étonna les juristes de toute l’Europe[62]. » D’après M. Charles-Roux, « l’indemnité ne devait pas être désagréable à F. de Lesseps. »

De Lesseps parlait de l’autorité et la haute équité de cette intervention ». Toutefois, M. Charles-Roux a fait une réserve : « F. de Lesseps exagérait un peu, écrivait l’auteur de L’Isthme et le Canal de Suez, il ne disait pas combien il avait été affecté par l’article de l’arbitrage qui obligeait à la restitution de la plus grande part des concessions territoriales. De ce sol mis à la disposition de la Compagnie il avait rêvé la transformation par une colonisation méthodique. Ses projets étaient anéantis par la décision qu’avait inspirée la jalousie d’adversaires effrayés à la pensée que, dans un avenir plus ou moins long, on verrait sans doute se grouper sur le domaine de la Compagnie une population régénérée, dont les sympathies seraient acquises à la France. »

Politiquement, cette entreprise destinée à abréger de moitié la distance entre l’Occident et l’Orient du globe attira l’Angleterre en Egypte. Militairement, elle fut indirectement la cause principale et immédiate de la défaite d’Arabi en 1882, car Arabi, avec sa crédulité exagérée, comptant sur les assurances réitérées de F. de Lesseps, ne voulait pas bloquer le canal et laissa aux Anglais « la porte ouverte ». On rapporte que sir Garney Wolseley, commandant en chef de l’armée britannique, a dit lui-même plus tard : « Si Arabi avait suivi son idée de bloquer le canal, nous serions encore à présent en pleine mer, à bloquer l’Egypte. Vingt-quatre heures nous ont sauvés. »

Tout cela contraste cependant avec les résultats prévus dans le mémoire de M. de Lesseps à S. A. Mohammed Saïd Pacha, vice-roi d’Egypte (15 novembre 1854). « Pour son règne, disait-il, quel beau titre de gloire ! Pour l’Egypte, quelle source intarissable de richesses ! Les noms des souverains égyptiens qui ont élevé les Pyramides, ces monuments inutiles de l’orgueil humain, restent ignorés. Le nom du prince qui aura ouvert le grand canal maritime de Suez sera béni de siècle en siècle jusqu’à la postérité la plus reculée. » Ce prince fut Ismaïl et l’ouverture solennelle du canal de Suez eut lieu le 17 novembre 1869.

« Dans les annales de notre siècle, de tous les siècles peut-être, on ne retrouverait pas une cérémonie dont le caractère ait été plus grandiose et l’objet salué par des acclamations plus sincères, plus unanimes.[63]

« Tout était réuni dans cette solennité pour parler à l’esprit, à l’imagination, à l’âme. Sur cette terre d’Egypte, l’un des berceaux de l’humanité, le monde moderne manifestait sa puissance sous la forme la plus saisissante et la plus durable. La science réveillait de son antique sommeil la terre des Pharaons et traçait à la civilisation une route pacifique et féconde à travers les sables du désert. Attendue avec le plus vif et le plus curieux intérêt, l’inauguration du canal de Suez avait attiré en Egypte, de tous les points de l’Europe et du globe, un grand concours de spectateurs...

« La presse universelle, la science, les arts, le commerce et l’industrie, toutes les forces intellectuelles et actives des nations, avaient dans cette foule leurs représentants illustres et autorisés et, comme pour donner tout son relief à cette fête du travail et de la conquête pacifique, les souverains, les princes, les ambassadeurs attitrés des puissances venaient la présider et conduire eux-mêmes une manifestation inouïe jusqu’alors dans les fastes du monde. »[64]

L’impératrice Eugénie, l’empereur François-Joseph, le comte Andrassy, M. de Beust, le prince et la princesse des Pays-Bas et tous les autres spectateurs furent les hôtes d’Ismaïl. Il est certain que, sans l’aide et les sacrifices de Saïd et d’Ismaïl, cette entreprise géniale, devant l’opposition systématique de la Turquie et de l’Angleterre, était vouée à un échec. D’autre part, la solennité des fêtes consacrée par la présence des têtes couronnées n’est pas due seulement à la munificence d’Ismaïl et à l’importance mondiale de l’événement ; mais encore et surtout au prestige qu’avait acquis le « Napoléon de l’Orient » en Europe. Le canal de Suez symbolisait la grandeur du règne et évoquait toute l’œuvre d’Ismaïl. C’était la réalisation de ce qu’on appelait alors la plus grande idée du siècle.

M. Dicey, dans son Histoire des Khédives, écrivait : « Dans un excellent résumé de l’histoire d’Egypte[65] paru en Angleterre en 1877, le caractère d’Ismaïl est ainsi sommairement présenté :

« Un homme d’une habileté indiscutable, doué d’une rare énergie administrative, pleinement conscient de l’importance de la civilisation occidentale, dévoré par l’ambition propre au petit-fils de Mohammed Aly, l’Egypte n’a pas eu son égal depuis la conquête arabe. »

« J’avoue qu’il m’est difficile, disait M. Dicey, de comprendre que cette appréciation ait pu être formée précisément l’année suivante après la mission Cave. Mais si elle avait été écrite en 1869, année de l’ouverture du canal de Suez, je pense que la plupart des étrangers au courant des affaires égyptiennes auraient reconnu sa vérracité. »[66]

Ismaïl poursuivait parallèlement deux politiques connexes, l’une ayant pour but l’affranchissement de l’Egypte de la suzeraineté turque et son expansion dans le Soudan, l’autre, la transformation de l’Egypte par l’exécution d’un vaste plan de réformes. Pour réaliser la première, surtout en ce qui concerne la Turquie, il comptait malheureusement sur la finance plutôt que sur la force des armes, n’ayant pas oublié la leçon de 1840. Et dès 1866 il faisait des démarches à Constantinople pour obtenir en premier lieu le droit d’entretenir une grande armée et une forte marine, d’avoir des représentants à l’étranger, et de conclure des traités avec les Puissances. Ces demandes, qui irritèrent le sultan, furent mal accueillies et Ismaïl fut obligé de se modérer et d’envoyer, l’année suivante, Nubar Pacha, avec mission d’obtenir un nouveau firman accordant au vice-roi le titre de khédive et le droit d’introduire les réformes nécessaires et de conclure avec les Puissances des conventions concernant les douanes, le commerce et la police des étrangers. Grâce à ce firman l’Egypte réalisa son indépendance intérieure et pouvait s’engager dans l’œuvre de réforme avec plus d’assurance.

Dans le domaine des travaux publics, après le canal de Suez, on peut citer l’embellissement de deux capitales. En fait, Ismaïl a fait du Caire et d’Alexandrie une création moderne dans le dessein d’attirer les Européens et d’acclimater la civilisation en Egypte ; il y avait là, assurément, un grand élément de progrès matériel et moral pour les générations futures. M. Arthur Rhoné, qui était membre honoraire de l’Institut Egyptien, dans son ouvrage intitulé : « L’Egypte, à petites journées, Le Caire d’autrefois », dessine « la physionomie si particulière de l’Egypte de 1865 que l’Europe n’avait pas encore métamorphosée. C’est presque encore le moment, dit-il, où l’on pouvait la saisir en sa couleur franchement orientale. »

« Dans le cours des années suivantes le nouveau vice-roi Ismaïl Pacha, travailla sans relâche à lui imprimer un caractère de plus en plus européen. »

M. Rhoné trace le tableau suivant du Caire : « Lorsqu’à la fin de 1864 il nous fut donné de voir l’Egypte, Le Caire était encore dans toute sa splendeur arabe et musulmane. Pas une maison à cinq étages, pas un trottoir, pas un réverbère. Au pied d’innombrables mosquées de tous les âges, couraient des rues sinueuses et abritées, animées par une foule joyeuse et bariolée. Les effendis, les marchands, qui rougiraient aujourd’hui de se mettre autrement qu’en costume européen, se prélassaient encore dans leurs longs caftans soyeux, dont les reflets chatoyants ajoutaient à l’harmonie générale ; une suite ininterrompue de mouchrabyas[67] s’enfonçaient dans la perspective des rues jusqu’au prochain tournant au-dessus duquel pointait quelque élégant minaret. La dignité de l’alignement a supprimé ces mouchrabyas.

« Désormais, le voyageur n’apercevra plus guère que de vastes trouées, des boulevards démesurément larges et indéfiniment longs, bordés de constructions banales, où les tramways peuvent se donner libre carrière. »[68]

Dans un autre chapitre, le même auteur écrit : « Les grands bazars du Caire ne sont composés que de petits bazars, tout comme la ville qui, peuplée de 400.000 habitants, n’est qu’une réunion de petits quartiers de trois ou quatre rues fermées par des portes : ce sont ces jolies arcades, à découpures de pierres fleuronnées qui font un tableau de chaque entrée de ruelle et que les malheureux chiens n’osent franchir, sous peine d’être dévorés par leurs concitoyens du quartier voisin. Si, vers le soir, vous assistez à une poursuite furieuse, c’est quelque jeune imprudent de la race canine qui, à la faveur de l’obscurité, a cru pouvoir enfreindre la consigne. »

Tel était Le Caire à cette époque. Voyons maintenant l’aspect que présentait Le Caire vers 1876, à l’époque de la visite de M. Kingston : « Le Caire, dit-il, est une magnifique illustration des nobles desseins qui animèrent le règne d’Ismaïl Pacha en Egypte. Sans qu’on eût touché en rien à son pittoresque, si rare et si beau, on l’avait purgé, quand je le vis (en 1876), de la plupart des abominations qui souillent presque n’importe quelle ville de l’Orient. On l’avait paré, purifié, on avait répandu les bienfaits de la lumière, de l’air, de l’eau potable et des égouts, ces derniers même tout à fait remarquables pour une ville musulmane... Ismaïl s’est, à n’en pas douter, fait voler des sommes énormes de la façon la plus inique et la plus honteuse ; il s’est attiré dans cette œuvre une foule d’embarras. Son peuple a quelque chose à faire voir en retour de son argent. Il ne serait pas difficile de faire la preuve que, à un ou deux millions de livres près, chaque piastre des vastes sommes empruntées à des capitalistes étrangers sous le règne d’Ismaïl — bien entendu, du numéraire qui a été versé par eux au Trésor égyptien — a été dépensée pour des travaux publics qui ont augmenté merveilleusement le bien-être du pays et fait prendre au développement de ses ressources un élan irrésistible. »[69]

El-Gezireh, sur les bords du Nil, lieu enchanté des poètes, avait été créé par Ismaïl avec sa forêt et ses palais, à l’image du Bois et des Champs-Elysées. Il donnait, au Caire, la terre gratuitement à toute personne qui s’engageait à bâtir une maison dont le coût ne serait pas inférieur à 30.000 francs, et la ville fut ainsi couverte de palais, de jardins, de places publiques, d’avenues, au lieu de ruelles étroites, obscures et malpropres.

Ce n’est pas tout. De nombreux statisticiens compétents anglais et américains estiment qu’entre 1863 et 1875, outre l’achèvement du canal de Suez et la transformation du Caire et d’Alexandrie, 112 canaux d’une longueur de 8.400 miles furent ajoutés aux 44.000 miles déjà creusés[70]. Le grand canal du Caire à Ismaïlia — long de 218 km. coûta 50 millions de francs. Aux 246 milles de chemins de fer déjà existants il ajouta plus de 960 milles ; aux 350 milles de télégraphie il ajouta plus de 5.000 milles ; 430 ponts, y compris le pont de Gezireh considéré comme l’un des meilleurs du monde, furent construits. Il entreprit dans les deux ports d’Alexandrie et de Suez de grands travaux qui lui coûtèrent 4 millions de francs ; 15 phares furent également élevés sur les côtes de la Méditerranée et de la mer Rouge. Dans leur ensemble ces travaux absorbèrent plus de 46 millions de livres sterling[71]. Il en résulta un accroissement du cinquième au moins de la terre cultivable et les exportations, qui étaient de £ 4.454.000, furent évaluées, vers la fin du règne, à £ 13.810.000. « On a répété à cor et à cri que le khédive a emprunté et accumulé une dette de quatre-vingt-dix millions et n’a rien à montrer pour cela que des palais en plâtre et en bois — une accusation aussi injuste que fausse et téméraire. — La vérité est que les progrès dans les travaux publics commencés et complétés en Egypte durant les douze dernières années ont été merveilleux et sans égal dans aucun autre pays quatre fois plus grand que l’Egypte par sa population et son étendue. »[72]

Le Times, de son côté, écrivait le 27 septembre 1879 : « L’Egypte a fait des progrès étonnants sous Ismaïl Pacha. Il développa les ressources matérielles de l’Egypte avec tous les moyens en son pouvoir. Chemins de fer, ports, et le canal furent son œuvre. Il chercha à améliorer l’agriculture par l’introduction de nouvelles graines et nouveaux procédés et s’employa de son mieux à réformer l’administration judiciaire et exécutive dans ses Etats. »

Grâce aux travaux de canalisation et à l’introduction de machines modernes, l’agriculture, de même que le commerce et les arts, prit un bel essor.

Le vice-roi eut la même sollicitude pour le progrès d’une industrie nationale. C’est ainsi qu’il fonda à Fouah une fabrique de bonnets et de couvertures pour l’armée, une fabrique de papier à Boulac[73], deux fabriques de draps à Choubra et Boulac, des moulins à cannes en Haute-Egypte, des fabriques d’armes et de munitions et des fonderies.

Ismaïl créa également une administration des postes, sur un modèle admiré par des témoins de marque. Le baron de Kusel, autrefois contrôleur général anglais des Douanes en Egypte, dit[74] : « Les Chini frères (italiens) introduisirent le premier système postal en Egypte. Vers 1820 ils organisèrent un service splendide pour distribuer des lettres ou numéraire, etc... En ce temps-là il était nécessaire d’envoyer aux villages des quantités de dollars or et argent pour l’achat du coton, car il n’y avait pas de banques, alors, à l’intérieur du pays.

« Des courriers indigènes étaient employés entre les villages de l’intérieur ; le Nil et les canaux furent utilisés, et lorsque le chemin de fer fut construit entre Le Caire et Alexandrie il fut également utilisé. Avec le temps le monopole tenu par Chini Frères acquit de l’importance : le Gouvernement égyptien décida de racheter la concession pour une grosse somme d’argent. A présent le service postal égyptien est unique au monde. »[75] C’est en 1865 que fut créée une administration spéciale des postes sous la direction de Muzzi bey. De nombreux bureaux furent établis dans les régions desservies par les paquebots égyptiens. Le Congrès de Berne, en 1874, admit l’Egypte dans l’Union Postale et laissa le gouvernement libre d’abolir les postes étrangères établies en Egypte. « Cette administration, dit M. Hans Resener, fut organisée avec un succès tel que les puissances européennes adhérèrent à la suppression des postes spéciales qu’elles avaient dans le pays, chose qui n’a pas été réalisée en Turquie jusqu’à présent.

« Seule, la France, pour des raisons politiques, avait conservé ses deux postes à Alexandrie et à Port-Saïd. Des bureaux égyptiens furent également fondés dans les principales villes du Soudan, et le voyageur pouvait aller en toute sécurité au delà de Khartoum et recevoir le courrier que portaient régulièrement des bateaux à vapeur jusque dans la région équatoriale. Il y avait aussi des postes égyptiennes en Turquie d’Europe, en Turquie d’Asie, à Geddah, à Smyrne, à Beyrouth, à Kavala, à Salonique. Sur toute l’étendue du territoire égyptien les différentes régions étaient liées par des lignes télégraphiques, dont la ligne du Soudan mesurait à elle seule 3.943 km. »[76]

Dans le domaine de l’instruction, « il faudrait un volume, dit M. Farman, pour donner l’historique des réformes introduites sous son règne pour la diffusion de l’enseignement ». Ismaïl établit 4.632 écoles sous la haute direction de MM. Dor et Rogers.[77] Le nombre des élèves dans les écoles publiques, sous Mohamed Aly, fut de 3.000 ; sous Ismaïl ce nombre augmenta de 60.000 et atteint 89.893 en 1873. Sous Saïd il y eut en tout 185 écoles, et le budget devint £ 80.000, et le revenu des terres rachetées à la Compagnie du canal de Suez fut consacré au maintien de l’enseignement gratuit. Parmi les écoles créées par Ismaïl on peut citer : l’école polytechnique (fondée en 1866), l’école vétérinaire (fondée en 1867 et supprimée en 1879), l’école de comptabilité (fondée en 1867 et supprimée en 1873), l’école d’arpentage (fondée en 1867), l’école d’arts et métiers (fondée en 1868), l’école d’arts militaires (fondée en 1868 et supprimée en 1872), l’école de peintres (fondée en 1869 et supprimée en 1871), l’école de droit (fondée en 1868), l’école d’égyptologie (fondée en 1870 et supprimée en 1875), l’école de jeunes filles (fondée en 1873), l’école normale (fondée en 1873). Toutes les écoles primaires et nombre d’écoles supérieures créées par Ismaïl ont survécu à son règne malgré les embarras financiers, et rendent encore au pays des services inestimables. « Influencé par sa troisième femme, une femme d’un grand savoir, écrit M. George S. Batcheller, ancien juge mixte américain, le khédive Ismaïl fit bâtir de vastes établissements scolaires pour l’enseignement supérieur de jeunes filles musulmanes, mais cette institution qui promettait, fut supprimée, comme mesure d’économie, en 1876, à la suite de l’ingérence anglo-française dans les affaires financières de l’Egypte.

Une mesure « économique » semblable donna lieu à la suppression des grandes écoles pour les enfants des soldats, établies par le général Stone Pacha, le chef américain de la maison militaire d’Ismaïl. »[78]

Ismaïl encouragea, également, toutes les initiatives privées[79], dans l’intérêt du bien public. C’est ainsi qu’il autorisa, en 1869, la formation d’une Société présidée par Arif Pacha et qui se proposait de propager les lumières. Cette Société, qui comprenait parmi ses membres Ibrahim El-Moelhy bey, le premier et le plus grand écrivain de l’Egypte contemporaine, publia des œuvres oubliées et rénova l’étude de la science et des lettres arabes.

Ismaïl envoya aussi des missions égyptiennes en France et remit en honneur cette institution abandonnée depuis Mohammed Aly et qui donna à l’Egypte une élite distinguée. « Le progrès de l’enseignement, pendant le règne d’Ismaïl, dit M. de Léon, a été vraiment remarquable, et il serait considéré comme tel dans tous les pays du monde. »[80]

Sur la demande du vice-roi, le gouvernement français envoya en 1864 un groupe d’officiers présidé par le colonel Mircher pour organiser les écoles militaires d’où sortirent les meilleurs officiers égyptiens. Quinze de ces officiers furent envoyés en France faire un voyage d’études et, après leur retour, formèrent l’état-major de l’armée égyptienne, commandé par le colonel américain Stone. C’est sur le conseil du général Sherman qu’Ismaïl amena en Egypte trente ou quarante officiers américains pour lui donner « une armée capable ». Pour cette armée, le gouvernement fonda, en 1866, deux revues militaires dans le dessein « de mettre les officiers, sous-officiers et soldats au courant des événements politiques et militaires qui se répercutent à travers le monde. »

Cette armée a fait ses preuves sur les champs de bataille dans toutes les guerres soutenues par la Porte. Et lorsque la crise turco-égyptienne éclata, en 1869, le khédive d’Egypte, menacé par la Turquie, était prêt à lui faire la guerre. Les puissances européennes intervinrent de nouveau et obligèrent Ismaïl à céder et à livrer à la Turquie cinq vaisseaux de guerre qu’il fit construire pour le compte de l’Egypte à Toulon et à Trieste. Parlant de l’attitude des puissances, le Progrès Egyptien dit, le 29 janvier 1870 : « Elles ont exigé que l’Egypte cédât ; mais le conflit aura cependant eu cela de bon pour le pays qu’il aura démontré la promptitude avec laquelle le gouvernement peut organiser, équiper et instruire une armée qui, certes, ferait bonne figure à côté des armées européennes, la facilité avec laquelle elle peut fortifier, armer, en un mot, mettre en état de sérieuse défense ses frontières. »[81]

Ismaïl réorganisa, de même, la marine égyptienne. Il y avait sur le Nil un service de bateaux à vapeur (dont 28 sur 58 étaient réservés aux domaines du Khédive). Il y avait également une flotte égyptienne de guerre composée de 18 bateaux, et, sans l’opposition de la Turquie, l’Egypte, avec ses nouveaux dreadnoughts de France et d’Autriche, eût possédé une flotte puissante. En revanche, sa flotte marchande défiait toute concurrence étrangère. La Compagnie « Magidieh », fondée le 1er février 1857 par Saïd, fut remplacée en 1863 par une nouvelle Société « Aziziah », dont les paquebots desservaient la Syrie, la Grèce, l’Asie Mineure, les Dardanelles, Gallipoli, Constantinople, et les ports de la Mer Rouge. Avec le développement de la Compagnie, tous les anciens officiers et soldats de marine sans travail purent réintégrer des places sur les paquebots égyptiens au nombre de 19 dans la Méditerranée et de 10 dans la Mer Rouge. Grâce à cette organisation, l’Egypte n’était plus tributaire de l’étranger pour sa navigation ; son commerce profita de l’affluence des produits étrangers dans ses ports, et le service des postes acquit de la régularité et s’étendit sur des régions lointaines en Afrique, en Asie et en Europe. Les actionnaires de la Compagnie étaient Egyptiens, mais en 1873 Ismaïl racheta les actions et affecta au service du gouvernement la nouvelle « Compagnie Khédiviale des Postes ».

Grâce à cette armée et à cette marine, Ismaïl put entreprendre sa politique d’expansion en Afrique. En 1868, il envoya le gouverneur général du Soudan égyptien, Ismaïl Pacha Ayoub, à la tête d’une armée pour conquérir le Haut-Nil et les régions du Darfour.

D’autre part, le khédive décida l’abolition de la traite. En conférant à Samuel Baker le pouvoir de gouverneur général de ces provinces, en 1869, il disait dans son firman :

« Considérant que l’humanité réclame la suppression de ces chasseurs d’esclaves, une expédition est organisée afin de soumettre à notre autorité des contrées situées au sud de Gondokoro, de supprimer la traite, et d’établir un système de commerce, etc. »

Cette expédition dans l’Afrique Centrale[82] dura quatre années, et en 1873 un successeur fut donné à Samuel Baker : le colonel Gordon, nommé gouverneur général des provinces équatoriales d’Egypte, accompagné par le colonel américain Chaillé-Long comme chef de l’état-major de l’armée d’expédition, et le lieutenant Hassan Wassif, officier de l’état-major de l’armée, nommé aide de camp. Enfin, moyennant un tribut annuel, Ismaïl obtint du Sultan, en 1866, les principautés de Suakin et de Mossaouah, et en 1875 Zaïla et Berber sur la Mer Rouge.

Ajoutons qu’il envoya de nombreuses expéditions dans l’intérieur de l’Afrique pour explorer les différentes régions de la Mer Rouge et des sources du Nil et en dresser les cartes.

Pour démontrer l’intérêt attaché par les sociétés de géographie à l’œuvre d’Ismaïl, citons Chaillé-Long lui-même dans l’introduction de son ouvrage[83] : « Dans la soirée du 21 juillet 1875, en réponse à une invitation de la Société de Géographie de Paris, j’eus l’honneur de parler devant elle d’un sujet qui a excité en France, comme dans tout le reste de l’Europe, le plus vif intérêt et une profonde sympathie : les expéditions au centre de l’Afrique.

« Malte-Brun, votre illustre géographe, a dit avec justesse que « l’Egypte rattache l’Afrique au monde civilisé » et que « l’Afrique est maintenant la dernière partie du monde civilisé qui attende de la main des Européens le joug salutaire des lois et de l’éducation. » Quoique l’homme qui s’est dévoué à cette grande tâche ne soit pas un Européen, il ne mérite pas moins, par l’élévation de son âme et la largeur de ses idées, d’être placé au premier rang parmi ceux qui ont contribué aux progrès de notre siècle et qu’on peut appeler les pionniers de la civilisation. Il ne vous est pas inconnu ; le monde entier rend justice au génie d’Ismaïl Pacha, khédive d’Egypte, qui, s’inspirant à la fois des idées de Mehemet-Ali et des traditions de l’époque romaine, a couronné les splendeurs de son règne par la solution victorieuse du problème des sources du Nil, etc., etc.

Notons encore que le vice-roi fonda en 1874 la Société de géographie au Caire. Il encouragea également la science de l’égyptologie et subventionna Mariette, Maspéro, et d’autres savants pour la fouille et la conservation des monuments. Il dota aussi l’Egypte d’un Opéra, d’une bibliothèque nationale, d’un observatoire, et même d’un parlement qui, créé en 1866, joua un rôle prépondérant dans le mouvement précurseur de 1879.

Vers la fin du règne, le khédive Ismaïl disait : « L’Egypte n’est plus en Afrique. Nous faisons partie de l’Europe ! » Nous ne faisions que trop partie de l’Europe, dont l’Egypte subissait depuis 1876 le contrôle puis la main-mise.

Depuis 1876, tout stagnait ou tombait dans le marasme : plus de travaux publics, réduction de l’armée et congédiements d’officiers dénués de toutes ressources, plus d’expéditions dans l’Afrique Centrale (l’Egypte même commençait à abandonner certains territoires chèrement acquis), fermeture d’un grand nombre d’écoles publiques[84] en Egypte et au Soudan ; renvoi de fonctionnaires égyptiens qu’on remplaçait par des Européens ; impositions de nouvelles taxes aux paysans affamés.

En un mot, toute l’administration du pays se disloquait et certaines branches de cette administration accusaient un déficit budgétaire sur les années précédentes. Napoléon dit dans ses Mémoires : « Il n’est aucun pays où l’administration ait plus d’influence qu’en Egypte sur l’agriculture et par conséquent sur la population. Sous une bonne administration le Nil gagne sur le désert, sous une mauvaise le désert gagne sur le Nil ». C’est une vérité dont toute l’histoire de l’Egypte depuis la plus haute antiquité n’est qu’une démonstration éclatante.