Avec l’aggravation de l’infortune publique, le mécontentement créait un lien de solidarité entre les éléments égyptiens disparates de l’élite du pays. Le progrès moral, d’un côté, avait été entravé par l’inégalité, l’injustice, l’arbitraire et la misère qui dégrade les âmes ; d’un autre côté, il avait été influencé et avancé par le progrès matériel, par l’infiltration des idées européennes, et par le contact avec les Européens honnêtes qu’Ismaïl avait amenés en Egypte pour l’aider dans son œuvre de réforme.

D’autre part, depuis Mohamed Aly, il s’est créé en Egypte une génération autochtone consciente d’elle-même, rehaussée par des hommes qui s’illustrèrent dans les lettres, dans l’architecture, dans l’art militaire, dans la science de l’ingénieur et dans l’astronomie. Ces hommes, dont la plupart suivirent les traditions des deux règnes glorieux de Mohamed Aley et d’Ismaïl, créèrent chez les Egyptiens un sentiment de fierté et de confiance en eux-mêmes[116].

Le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, la fondation des musées, la diffusion de l’égyptologie et le réveil des études historiques fortifièrent le sentiment national naissant en évoquant les origines de l’Egypte, aïeule des nations civilisées.

C’est Ismaïl qui donna une salutaire impulsion aux études historiques.

Mariette bey, raconte un témoin oculaire en 1864, par la volonté expresse du vice-roi, et à l’aide d’un bateau à vapeur à lui seul destiné, règne sur toutes les villes antiques et les monuments de l’ancienne Egypte qu’il est chargé de conserver et de fouiller[117].

Dans cette même année (1864) Auguste Mariette composa sur l’histoire de l’Egypte depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête musulmane un ouvrage « destiné aux écoles spéciales (supérieures) de l’Egypte ». Le traducteur de cet ouvrage, Abdallah Abou Soôud[118], lettré distingué, ancien élève de l’école des langues fondée par Mohamed Aly, disait dans la préface : « Le khédive a voulu nous réveiller de cette torpeur par l’étude de l’histoire de nos aïeux afin que nous puissions revendiquer leurs vertus glorieuses et, à leur exemple, travailler ensemble comme de véritables Egyptiens et comme de véritables patriotes, au relèvement de l’Egypte. »

L’écrivain tient ensuite à préciser davantage, et avec force, sa pensée : « L’amour de la patrie, dit-il, est autre chose que l’attachement à des murailles, il est l’amour du bien et de bonnes actions, il est le travail en commun de tous les habitants d’une même ville faisant le sacrifice de leurs biens et de leurs vies pour améliorer le sort de leurs concitoyens et veiller à leur sécurité sans distinction d’origine ou de race, au point qu’ils doivent tous servir l’intérêt général avant le leur propre ».

Mais l’Egypte nouvelle, arabe et musulmane, de par sa culture, sa langue et sa religion, trouva aussi dans la renaissance des études de la langue et des lettres arabes des raisons de fierté et de solidarité nationales.

Cette renaissance est due :

1o A l’introduction de la civilisation occidentale en Egypte par l’expédition de Bonaparte et par les missionnaires américains protestants et jésuites qui s’établirent en Egypte et en Syrie et adoptèrent la langue arabe pour propager leur enseignement. Leur œuvre a fait plus de progrès en Syrie, où ils fondèrent des hôpitaux et des écoles grâce auxquelles des Chrétiens syriens convenablement instruits travaillèrent à la diffusion de la langue arabe ;

2o A la croissance du nombre des orientalistes en Europe et en Orient et la fondation de la Société et de la Revue Asiatique ;

3o A la création d’écoles sous Mohamed Aly et Ismaïl ;

4o A l’envoi de missions égyptiennes en France ; ces missions, encouragées par les vice-rois, traduisirent un grand nombre d’ouvrages scientifiques qui, par leur méthode, leur clarté et leur précision, renouvelèrent une langue appauvrie depuis des siècles de décadence ;

5o A la fondation de revues et de journaux. L’Officiel, fondé par Mohamed Aly en 1828, fut rédigé d’abord en turc, ensuite en turc et en arabe, puis en arabe (devenu la langue officielle sous Saïd). C’était aussi un journal littéraire. Sous Ismaïl, le gouvernement égyptien publia à ses frais deux revues militaires, une revue médicale, Yassoub Tib, dirigée par le fameux chirurgien El-Baclé (1865), une revue littéraire pour les écoles publiques, Roudet-el-Madarès (1870), rédigée, non seulement par des professeurs renommés, mais aussi par des élèves bien doués. Il y eut enfin une éclosion de journaux vers 1877.

6o A la formation d’une pléiade de grands écrivains de langue arabe, tels que Mahmoud Sami El-Baroudy, poète et homme d’Etat, qui joua en 1882 un rôle insigne, Ibrahim El-Moelhy, prosateur de génie, qui rappelle les Goncourt par son style et sa manière descriptive, et Hussein El-Marsafi, grand pédagogue et auteur d’un ouvrage remarquable sur l’histoire de la littérature arabe.

Ajoutons que les écrivains syriens eux-mêmes trouvèrent auprès d’Ismaïl une protection efficace. C’est ainsi que Soliman El-Bostany put travailler à la rédaction d’une grande encyclopédie arabe, et que de nombreux Syriens lettrés vinrent s’établir au Caire, au point que cette ville devint le centre intellectuel de tout l’Orient.

Du reste, le Caire était déjà le centre de l’Islam, grâce à sa fameuse université d’Al-Azhar, sorte de vieille Sorbonne où quinze mille étudiants suivaient des cours dont la matière reposait en grande partie sur l’exégèse du Coran et des hadîths ou traditions. On surchargeait la mémoire des élèves d’un fatras de connaissances grammaticales très embrouillées et de subtilités théologiques stériles faites pour rétrécir l’esprit et l’empêcher de se développer. L’Université est même devenue un foyer de conservatisme et de réaction en face de la civilisation de l’Occident. L’idée de progrès commençait de mettre aux prises les sciences de révélation avec les sciences de raisonnement, et l’esprit critique est né de ce conflit.

Pour ne pas être démolisseur, cet esprit devait être orienté par un génie réformateur. Ce rôle échut à Gemmal-Eddin et à ses disciples. « Le Cheik Gemmal-Eddin, dit Renan, est un Afghan entièrement dégagé des préjugés de l’Islam ; il appartient à ces races énergiques du Haut-Iran, voisin de l’Inde, où l’esprit aryen vit encore si énergique sous la couche superficielle de l’islamisme officiel. La liberté de sa pensée, son noble et loyal caractère me faisaient croire, pendant que je m’entretenais avec lui, que j’avais devant moi, à l’état de ressuscité, quelqu’une de mes anciennes connaissances, Avicenne, Averroès, ou tel autre de ces grands infidèles qui ont représenté pendant cinq siècles les traditions de l’esprit humain[119]. »

Né à Caboul (Afghanistan) en 1839, Gemmal-Eddin avait achevé ses études supérieures à Boukhara en 1856. Après un voyage dans l’Inde et les Lieux-Saints, il occupa une fonction publique sous le règne de l’Emir Dost Mohamed Khan, mort en 1858. Il commanda ensuite les troupes de l’Emir Mohamed Aazam, dans ses guerres dynastiques contre l’héritier du trône, qui, soutenu par la Grande-Bretagne, finit par battre ses ennemis. Gemmal-Eddin dut alors quitter le pays (1869), et après avoir séjourné 40 jours au Caire et fait la connaissance d’un certain nombre d’ulémas et de Syriens de réputation, se rendit en 1870 à Constantinople. Nommé membre du Conseil Supérieur de l’Instruction publique et titulaire d’une chaire dans une université religieuse, Gemmal-Eddin se trouva à l’aise pour propager son enseignement, qui consistait à mettre l’Islam en harmonie avec l’évolution moderne et à le représenter comme ami de la science et du progrès. Par une interprétation plus simple et plus claire des textes du Coran, il faisait de cette religion un système souple et vivant. Mais, devant les attaques des réactionnaires et du Cheik-Ul-Islam en particulier, Gemmal-Eddin, malgré la protection des réformateurs libéraux, tels que Aali Pacha et Fuad Pacha, et l’appui des jeunes softas, fut invité à quitter la capitale ottomane.

Il se rendit en 1871 au Caire, où il travaillait à développer et fortifier les germes de nationalisme. Car la question avait pour lui un double aspect politique et religieux ; d’un côté, il voulait régénérer l’Islam par l’étude de la philosophie et de la vérité scientifique qui affranchit les esprits du dogmatisme ; d’un autre, il voulait développer à l’intérieur des Etats musulmans les institutions libérales et constitutionnelles et les mettre à l’abri de l’influence des Européens qui les exploitaient[120].

L’Egypte, avide de progrès et hostile à l’immixtion européenne, accueillit avec sympathie Gemmal-Eddin, qui trouva auprès du vice-roi, des milieux dirigeants et des classes cultivées tout l’appui désiré. Le gouvernement même lui servit une allocation mensuelle de 120 livres sans qu’il fût tenu à des obligations déterminées. Il fut autorisé à faire des conférences à l’université de l’Azhar où il avait de nombreux disciples ; mais de nouvelles disputes ne tardèrent pas à s’engager entre le Cheikh Eleich et lui. Sur le conseil du khédive Ismaïl, il se retira à son domicile, où il continua à enseigner aux jeunes gens et aux fonctionnaires les hautes doctrines philosophiques et sociales, et les initia à l’art d’écrire et de produire.

Il agit également dans son entourage sur les grands pour éveiller le sentiment national et propager l’idée constitutionnelle. Par son tempérament violent et révolutionnaire, qui contrastait singulièrement avec le tempérament modéré et évolutionniste de Mohamed Abduh, Gemmal-Eddin était plutôt porté vers la politique[121], et ses idées libérales en matière théologique ou philosophique étaient de nature à y préparer les esprits sans porter ombrage aux autorités.

Cependant l’idée libérale faisait des progrès parmi les classes dirigeantes. Les mouvements constitutionnels dont l’Europe a été le théâtre pendant le XIXe siècle — y compris le mouvement tenté par Midhat Pacha en Turquie, en 1876 — eurent leur répercussion en Egypte sous une forme ou sous une autre. Les grands et les chefs religieux qu’on avait maintenus jusqu’ici dans le respect du prince par le principe et la force des traditions, commençaient à s’apercevoir de leur erreur grâce aux fautes du gouvernement absolutiste, et les idées formulées par Gemmal-Eddin et ses amis tiraient toute leur force de la religion même et de l’exemple des premiers khalifes imbus de démocratie et de libéralisme. Enfin, un fait représentait l’idée sans toutefois la réaliser : il s’agit de la Chambre créée par Ismaïl en 1866[122].

Mohamed Abduh, dans ses Mémoires inédits, dit « que les Egyptiens, avant l’an 1293 de l’hégire (1877), s’en remettaient complètement, dans leurs affaires publiques et privées, à la volonté du souverain et de ses fonctionnaires... Aucun d’eux n’osait hasarder une opinion sur la manière dont le pays était administré. Ils étaient loin de connaître l’état des autres pays musulmans ou européens, malgré le grand nombre d’Egyptiens qui firent leurs études en Europe depuis Mohamed Aly jusqu’à cette date (1877) ou qui se rendirent dans les pays musulmans voisins, sous le règne de Mohamed Aly et d’Ibrahim[123].

« Bien qu’Ismaïl eût institué en l’an 1283 de l’hégire (1866) une Chambre représentative, qui aurait dû apprendre aux Egyptiens qu’ils étaient intéressés aux affaires de leur pays et que leur volonté était à consulter, dans l’occurrence, aucun d’eux, même dans l’enceinte de la Chambre, ne se rendait compte qu’il possédait ce droit inhérent à la représentation[124], soit que la loi stipulât expressément que la Chambre des délégués ne formulerait ses avis que dans la limite stricte des attributions du gouvernement, soit que le mode de travail fût vicié par le khédive qui avait l’habitude de faire connaître d’avance, par l’intermédiaire d’un émissaire, sa volonté aux membres qui, après une délibération pour la forme, prenaient des décisions conformes aux desiderata du chef de l’Etat.

« Du reste, qui aurait osé manifester son opinion ? Personne, tant qu’on pouvait, au moindre mot, être exilé de sa patrie ou dépouillé de ses biens ou même mis à mort.

« Au milieu de ces ténèbres arriva Gemmal-Eddin. Il fut bientôt entouré d’étudiants, puis de nombreux fonctionnaires et de personnages curieux de connaître des idées et des doctrines nouvelles vivement débattues. Ses élèves et auditeurs les propagèrent dans les villes égyptiennes et aidèrent au réveil des esprits, surtout au Caire.

« Mais ce faible rayon ne pouvait guère atteindre le puissant souverain dans sa haute sphère, cependant qu’il continuait à se développer lentement et vaguement dans toutes les directions, jusqu’à ce que la guerre éclatât entre la Turquie et la Russie en 1293 (1877). Les Egyptiens, vivement intéressés au sort de la puissance suzeraine, suivaient attentivement la marche des événements, sur lesquels ils furent renseignés par les étrangers qui recevaient les journaux d’Europe. Les quelques journaux égyptiens, de date récente, qui ne publiaient que des faits sans importance, commençaient à décrire les péripéties de la guerre, et il s’était créé un mouvement d’opinions et une sorte de polémique inconnue jusqu’alors entre les partisans de ces journaux et les mécontents. De nouveaux journaux furent aussitôt fondés pour rivaliser avec les anciens dans la publication des nouvelles et combattre leurs tendances. Aussi un désir irrésistible poussa-t-il les gens à s’y abonner avec une force plus forte que le despotisme.

« Avec le temps, les journaux touchèrent aux questions politiques et sociales concernant les pays étrangers et se mirent hardiment ensuite à traiter de la question des finances égyptiennes qui embarrassaient le gouvernement. »

Il est certain que l’année 1877 marque un tournant dans la question égyptienne, du moins au point de vue de la formation des idées, car le peuple s’intéressait à cette guerre, non seulement parce que la puissance suzeraine y était impliquée, mais aussi parce qu’une armée égyptienne de 30.000 hommes y participait, et cela pendant que la misère financière et administrative, avec tous ses maux, écrasait le pays. D’un autre côté, les classes cultivées, voyant l’Egypte asservie de plus en plus par l’Europe, trouvaient dans la suzeraineté nominale de la Turquie une garantie contre une agression étrangère — et surtout anglaise — et commençaient de s’inquiéter, à juste titre, du sort d’une guerre qui menaçait l’intégrité de l’empire ottoman.

On rapporte que Gemmal-Eddin, affligé de la tournure des événements pendant la guerre, interrompit son enseignement six mois durant en signe de deuil[125]. Sans doute les Egyptiens étaient-ils aussi de bons musulmans et devaient-ils partager avec le maître la douleur d’assister aux malheurs de la dernière puissance musulmane indépendante qui, grâce au califat, étendait son ombre tutélaire sur tous les pays de l’Islam.

Quant à l’éclosion de journaux à cette époque, il faut reconnaître qu’elle est due en grande partie à Ismaïl qui, épris d’encourager les lettres et les arts, protégeait tous les hommes de talent, Syriens ou Egyptiens, dont quelques-uns, après s’être occupés de théâtre, se lancèrent dans le journalisme et firent jour à la liberté de pensée. Ismaïl entendit profiter de cette liberté pour combattre l’ingérence européenne, mais elle se tourna bientôt contre lui, enhardie qu’elle était par cette ingérence même qui battait en brèche l’autorité suprême du chef de l’Etat.

L’avènement de la presse libre est donc le fait capital nouveau qui contribua à préparer la naissance de l’opinion publique en Egypte[126]. C’est Abou Naddara (pseudonyme de James Sanua), Israélite égyptien, né en 1839, qui fonda en 1870 le premier théâtre arabe au Caire avec l’aide du khédive Ismaïl, qui l’appelait le « Molière d’Egypte », assista souvent à la représentation de ses comédies. Il se rendit en Europe vers 1874, et, après y avoir séjourné quelque temps, revint en Egypte où, d’accord avec Gemmal-Eddin et Mohamed Abduh, il fit paraître en 1877 un journal arabe satirique pour critiquer l’œuvre d’Ismaïl. Ce journal fut rédigé en arabe vulgaire, sorte de dialecte parlé et apprécié par toutes les classes du peuple. Aussi eut-il une certaine influence sur la masse, mais le khédive le supprima après le quinzième numéro, et éloigna d’Egypte son rédacteur, qui s’établit à Paris et continua la publication de son journal jusqu’en 1910[127] sous des titres divers, attaquant la politique d’Ismaïl puis l’occupation anglaise.

Deux ans après, il mourut à Paris (1912).

C’est Adib Ishak, lettré syrien, qui vint à Alexandrie en 1876, sur le conseil de Selim Naccache, qu’il aida à jouer des pièces de théâtre arabe ; ils furent tous deux subventionnés par le khédive Ismaïl. Il se rendit ensuite au Caire où il se lia d’amitié avec Gemmel-Eddin et fonda, le 1er juillet 1877, le journal Misr, qui publia des articles signés de Gemmel-Eddin et de ses amis. C’est à partir de ce moment que le grand réformateur sortit de sa tour d’ivoire et s’imposa à l’attention du public[128].

Adib retourna ensuite à Alexandrie, où il rédigea avec Selim Naccache Misr et Al-Togara. Exilé par le ministère Riaz en 1879, au début du règne de Tewfik, il fonda à Paris une revue politique mensuelle, Misr Elkahira, pour « dénoncer les actes des oppresseurs qu’on appelle gouvernants, réveiller un reste de fierté orientale, et dessiller les yeux des naïfs afin que tous réclament leur droit usurpé et leur argent extorqué par les étrangers ».

Après la suppression du Misr et d’Al-Togara, Selim Naccache fit paraître Al-Mahroussa et Al-Asr-El-Guédid, deux journaux sans grande importance.

C’est Selim Takla et son frère Bichara Takla, deux Syriens, qui fondèrent Al-Ahram[129] en 1875 et le Sada-Al-Ahram, moins important (9 sept. 1876).

C’est Ibrahim Al-Laccani, un écrivain égyptien de réputation et ami de Gemmal-Eddin, qui publia le Mirâat-El-Chark, journal hebdomadaire paru le 24 février 1879, mais en abandonna la rédaction au mois d’août de la même année.

C’est Mikhaèl Abd-el-Sayed qui fonda El-Watan le 17 novembre 1877. Ce journal, le seul dont nous ayons pu posséder une collection complète pour les premières années[130], s’occupait d’abord uniquement de la guerre russo-turque et n’osa parler de l’Egypte qu’à partir du 31 août 1878 : il consacra un article à la Commission d’enquête et la nomination du ministère Nubar et fit l’éloge du khédive, de la Commission et du Ministère. Puis, peu à peu, le journal évolua dans le sens de l’opposition.

A l’origine de cette opposition hardie, il y a trois facteurs principaux qui sont corollaires : l’un est la mainmise complète de l’étranger consacrée en fait par la nomination de deux contrôleurs en 1876, par l’envoi d’une commission d’enquête et la désignation de deux ministres européens en 1878, et, consacrée diplomatiquement par le congrès de Berlin qui régla la guerre russo-turque. « La France, dit M. Pensa[131], fut invitée par le prince Bismarck à prendre part aux travaux du Congrès de Berlin. A cette opposition, notre ministère des Affaires étrangères (M. Waddington) répondit en posant différentes conditions préalables ; il entendait que les affaires d’Egypte resteraient en dehors des délibérations de la haute assemblée et seraient considérées comme concernant exclusivement la France et l’Angleterre. Cette condition fut acceptée par le prince de Bismarck au nom de l’Allemagne, et par les autres puissances avant que M. Waddington acceptât au nom de la France l’invitation du Congrès. » Mais l’acquisition de Chypre et l’entente amicale entre l’Angleterre et le Sultan assura la prépondérance anglaise en Egypte.

Le second facteur est l’aggravation de la misère, car les effets du bas Nil de 1877 ne se firent sentir que l’année suivante (1878). Cependant, les puissances exigeaient le paiement des coupons, et l’oppression accompagna fatalement la perception des taxes.

Le troisième facteur marque la fin de l’autorité du khédive dont l’Europe dénonçait l’arbitraire et les erreurs, non sans raison, dans le dessein évident de confisquer son pouvoir à son profit.

La Commission supérieure d’enquête fut « instituée » par un décret khédivial du 27 janvier 1878, avec des pouvoirs étendus pour « vérifier les déficits, les abus ou les irrégularités, etc... Elle était autorisée pour l’exécution de sa mission, à s’adresser à toutes les administrations et à entendre toute personne pour obtenir des renseignements dont elle pourrait avoir besoin ».

En tant que représentant l’ingérence étrangère, cette Commission mécontenta le pays ; mais, en tant que représentant une intervention contre l’absolutisme, elle encouragea l’opinion publique à s’affirmer.

Dès le commencement, la Commission invita Chérif Pacha, le ministre de la Justice, à se rendre personnellement devant elle, mais Chérif se prêta seulement à donner des renseignements par écrit et préféra se démettre plutôt que de se soumettre. Cet incident est le signe d’un état d’esprit nouveau inconnu depuis des siècles.

En ce qui concerne l’absolutisme d’Ismaïl dans ses rapports avec « l’enquête », le Taïf raconte le fait suivant le 6 mai 1862 : « le prince Hussein ayant voulu ajouter à ses terres près de Bahy cinq cents feddans (250 hectares) des terres appartenant aux habitants du village de Saft-el-Molook dans la Basse-Egypte, la population présenta des doléances à Ismaïl aux fins d’empêcher cette expropriation qui les menaçait dans leurs foyers et leurs biens. Ismaïl ne les écouta cependant pas, et les arpenteurs furent aussitôt envoyés pour faire le mesurage des terres et en fixer les limites. C’en était fait sans l’arrivée de la Commission d’enquête, qui tint en respect le gouvernement d’Ismaïl[132]. »

Lord Cromer, qui était membre de la Commission, disait en parlant de la confusion administrative en Egypte : « Certaines lois et règlements existaient sur le papier, mais personne ne pensait jamais à y obéir. Les principaux fonctionnaires intéressés ignoraient souvent leur existence. De nouveaux impôts furent levés, d’autres augmentés, et des changements introduits sans aucune autorité formelle. Le cheik du village exécutait les ordres du moudir (gouverneur de province), le moudir ceux de l’inspecteur général, qui, à son tour, agissait par ordre supérieur. »

Cet « ordre supérieur », c’est la loi. Les agents du gouvernement s’y conforment, fût-il verbal, et il ne vient à l’esprit des contribuables ni d’en contester l’existence, ni de protester contre sa teneur.

« L’inspecteur général de la Haute-Egypte, sur la question de savoir à qui devrait s’adresser le contribuable au cas où il aurait une plainte à formuler, répondit avec une naïveté, provenant sans doute d’une longue familiarité avec un système qu’il considérait comme juste et naturel : « Pour les impôts, le fellah ne peut se plaindre ; il sait qu’on agit par ordre supérieur. C’est le gouvernement lui-même qui les réclame ; à qui voulez-vous qu’il se plaigne ? »

La Commission a signalé tous les abus qu’elle a relevés au cours de son enquête dans un rapport[133] du 20 août 1878, présenté au khédive, qui du reste en accepta les conclusions et s’adressa en ces termes, le 23 août, à M. Rivers Wilson :

« Quant aux conclusions auxquelles vous êtes arrivé, je les accepte ; c’est tout naturel que je le fasse ; c’est moi qui ai désiré ce travail pour le bien de mon pays. Il s’agit actuellement pour moi d’appliquer ces conclusions. Je suis résolu à le faire sérieusement, soyez-en convaincu. Mon pays n’est plus en Afrique ; nous faisons partie de l’Europe actuellement. Il est donc naturel pour nous d’abandonner les errements anciens et d’adopter un système nouveau adapté à notre état social. Je crois que, dans un avenir peu éloigné, vous verrez des changements considérables. Ils seront amenés plus facilement qu’on ne le pense. Ce n’est au fond qu’une simple question de légalité, de respect de la loi. Il faut surtout ne pas se payer de mots, et pour moi je suis décidé à chercher la réalité des choses. Pour commencer et pour montrer à quel point je suis décidé, j’ai chargé Nubar Pacha de former un ministère. Cette innovation peut paraître de peu d’importance ; mais de cette innovation, sérieusement conçue, vous verrez sortir l’indépendance ministérielle, et ce n’est pas peu, car cette innovation est le point de départ d’un changement de système, et, d’après moi, la meilleure assurance que je puisse donner du sérieux de mes intentions relativement à l’application de vos conclusions[134]. »

Le ministère Nubar fut formé sur la base du rescrit du 28 août, qui consacra le principe de la responsabilité ministérielle : « Je veux, dit le khédive, vous confirmer ma ferme détermination de mettre les règles de notre administration en harmonie avec les principes qui régissent les administrations en Europe. Au lieu d’un pouvoir personnel, principe actuel du gouvernement de l’Egypte, je veux un pouvoir qui imprime, il est vrai, une direction générale aux affaires, mais qui trouve son équilibre dans un Conseil des ministres. En un mot, je veux dorénavant gouverner avec et par mon Conseil des ministres.

« Dans cet ordre d’idées, je pense que, pour appliquer les réformes que j’ai déjà annoncées, les membres du Conseil des ministres devront être tous solidaires les uns des autres : ce point est essentiel... »

Ce principe et le fondement de l’organisation moderne.

Avant cette date, l’Egypte était gouvernée directement par le khédive, aidé de quelques notables placés à là tête des administrations, et individuellement responsables devant lui. Pour les affaires importantes, le khédive consultait un « Conseil privé », formé des différents ministres, des chefs de quelques grands départements et d’autres membres, « ministres sans portefeuille ».

Nubar Pacha fut nommé président du Conseil et ministre de la Justice et des Affaires étrangères ; Riaz, ministre de l’Intérieur ; mais une innovation fut introduite : deux ministres européens furent nommés membres du Cabinet : l’un, M. Rivers Wilson, comme ministre des Finances ; l’autre, M. de Blignières, comme ministre des Travaux publics.

Pour bien saisir l’évolution de l’opinion publique, nous allons en suivre les échos dans la presse, et les analyser.

« Une dépêche nous annonce, dit Al-Watan du 21 septembre 1878, que le gouvernement anglais a autorisé M. Rivers Wilson à accepter le ministère des Finances. » Le journal fait l’éloge du ministre et exprime l’espoir qu’il réformera les abus, mais, en même temps, il lui adresse un avertissement : « Si M. Wilson, écrit-il, n’agissait pas avec humanité en tenant compte des intérêts égyptiens, il arriverait aux finances ce qui est déjà arrivé à l’administration des chemins de fer et à l’administration des douanes. La première, par exemple, avait été organisée sur des bases solides par Aly Mobarek Pacha puis par Zeky Pacha, et avait acquis de l’ordre et de la régularité. Nous n’avions jamais entendu dire qu’il y eût collision entre deux trains et des morts à déplorer comme maintenant ! Son revenu annuel était estimé à un million de livres, bien que ses employés fussent des Egyptiens, rien que des Egyptiens. Puis vint le général Mariot, qui congédia les Egyptiens et confia l’administration à des étrangers touchant de gros appointements. Il en résulta que le revenu tomba à trois cent mille livres seulement, etc... »

Dans son numéro du 16 novembre, Al-Watan passa en revue les événements de l’année précédente (il parut le 17 novembre 1877). Il rappela que le khédive avait voulu réduire les intérêts des dettes, mais que, les créanciers ayant refusé, il désigna la Commission d’enquête, qui fit un long rapport sur les abus dans l’administration et l’arbitraire du khédive. Il s’ensuivit un changement notable dans le gouvernement absolutiste et une certaine liberté pour la presse.

Au mois de décembre, l’idée de réorganiser la Chambre égyptienne sur des bases plus larges et plus libérales se fait jour. Al-Watan du 21 parle du décret paru dans le Moniteur Egyptien le 10 décembre, en vertu duquel la Chambre, de même que le bureau de la presse, devait désormais dépendre du ministère de l’intérieur : « Depuis longtemps, dit-il, nous souhaitions la réforme de cette Chambre sans laquelle il n’y aurait pas de responsabilité ministérielle. Or qu’on nous dise vis-à-vis de qui les ministres seraient irresponsables de leurs actes : de la France, de l’Angleterre ou des créanciers ? »

Dans son numéro du 28 décembre, le même journal parle de la nécessité d’un Parlement pour faire régner à l’intérieur la loi et la justice qui seules favorisent le développement et l’organisation de toutes les institutions. Il développe cette idée que le gouvernement absolutiste crée un ennemi à l’intérieur et excite par sa faiblesse même la convoitise des puissances. Il annonce ensuite que le ministre de l’Intérieur a convoqué la Chambre, et rappelle à ce sujet que la Chambre était autrefois un instrument d’oppression au service du gouvernement pour l’aider à créer de nouveaux impôts et à extorquer l’argent du fellah.

Le jeudi 2 janvier 1879, la Chambre se réunit au Palais de la Citadelle, à 10 heures du matin, et les canons furent tirés en son honneur. C’est une date importante dans l’histoire du mouvement constitutionnel que cette entrée en scène de la Chambre avec l’opposition. Pour répondre au discours du trône, dix membres se rendirent au Palais d’Abdin, et, au milieu des princes, des pachas et des grands, le futur leader de l’opposition, Abd-el-Salam El-Moelhy bey, lut la réponse suivante :

« Nous, les représentants de la nation égyptienne, les défenseurs de ses droits et de ses intérêts, qui sont en même temps les intérêts du gouvernement, remercions S. A. le khédive d’avoir bien voulu réunir la Chambre des délégués, qui est le fondement de tout progrès et la gardienne de toute légalité.

« Nous remercions également Son Altesse d’avoir institué un ministère responsable qui soutiendrait la Chambre. Aussi Son Altesse a-t-elle tenu à ce que cette Chambre s’occupe des finances, des travaux publics et de toutes autres questions afin de sauvegarder les droits de la nation et les intérêts du gouvernement...

« Le discours de Son Altesse a ressuscité en nous l’esprit des temps nouveaux et ranimé les espoirs de cette nation qui aspire à redevenir puissante et forte et à reconquérir son antique gloire. »

Les passages cités du discours sont pleins d’allusions aux événements du jour, et il est bon de rappeler que le ministère Nubar-Wilson fut vite impopulaire. « Il y a des gens, dit Al-Watan du 4 janvier 1879, qui posent pour des réformateurs, mais, une fois arrivés au pouvoir, ils font encore plus de mal. A voir le rapport de la Commission d’enquête, on croirait que M. Wilson répugne à toutes les méthodes oppressives puisqu’il signale, comme abus, les impôts sur le sel, la corvée... Les fellahs, ruinés cette année (1878) par l’inondation du Nil, qui emporta les récoltes et les bêtes, et l’année dernière (1877) par la baisse du Nil, qui laissa de vastes terres sans irrigation dans la Haute-Egypte et en condamnait une partie à une stérilité perpétuelle, s’attendaient à être traités avec équité... Et voici qu’on nous apprend que, la semaine dernière, M. Wilson a envoyé une circulaire à tous les mudirs (gouverneurs de provinces) et à tous les mamours (commissaires de police dans les chefs-lieux) aux fins de faire payer aux paysans l’arriéré des impôts de 1876, 77 et 78, sous peine de perdre leur récolte, leur bétail, leur terre ou tous leurs biens. Il leur recommande même d’avoir recours aux méthodes injustes et cruelles d’autrefois, et cela dément singulièrement l’esprit du rapport de la Commission... Pourtant, il n’était pas dans les habitudes de l’ancien gouvernement d’appliquer la vente forcée des terres, qui risquent maintenant de tomber au plus bas prix entre des mains étrangères...

« Nous espérons, conclut le journal, que le Parlement, qui s’est réuni le 2 janvier, mettra à l’ordre du jour cette question et celle des fonctionnaires congédiés, car la tranquillité de la population dépendra de ses décisions. »

Puis un rayon d’espoir vient réconforter les âmes. Al-Watan du 18 janvier fait l’éloge du ministère à qui revient l’honneur d’avoir établi la liberté de presse et la liberté de parole. « Ce qui fortifie notre espoir en un avenir meilleur, dit-il, c’est que nous voyons des groupes de paysans qui viennent de leurs villages pour se plaindre de l’ancien état de choses, et cela constitue un fait nouveau, car, autrefois, aucun, ni humble ni grand, n’osait faire entendre une doléance. M. Wilson, lors de son séjour dans la Basse-Egypte, encouragea la population à présenter des requêtes, afin qu’on lui fasse justice... Le bruit même a couru que le ministère étudie en ce moment le règlement à compte des dettes des fellahs, etc...[135] »

Dans son numéro du 25 janvier, Al-Watan disait :

« La Chambre qui est en session depuis plus de vingt jours n’a été saisie d’aucune question financière ou intérieure importante et que les membres en ont assez... Comment voulez-vous que les ministres soient responsables de leurs actes sans le contrôle de la Chambre ? » Il revient sur ce sujet, le 1er février, en soulignant l’attitude contemptatrice du ministère à son égard. « Les membres, dit-il encore, ont prié à plusieurs reprises M. Wilson de venir à la Chambre examiner avec eux les affaires, mais il a refusé de s’y rendre. La conduite de M. de Blignières n’est pas moins étrange. Un rapport qu’il avait présenté ayant paru un peu obscur à la Chambre, sa présence fut jugée nécessaire pour donner certains renseignements et répondre à certaines observations. Il promit d’abord de les étudier à loisir, puis il écrivit au ministère de l’Intérieur pour lui dire qu’il maintiendrait ses opinions, ce qui est contraire aux pratiques parlementaires en Europe. Et on a le droit de se demander dans quel but a-t-il présenté ses rapports à la Chambre ? »

Cet article ne dut pas être agréable au gouvernement puisque le même journal, ayant protesté dans son numéro suivant (8 février) contre l’intention du gouvernement de congédier les officiers égyptiens, reçut du Bureau de la Presse un avis ainsi conçu : « Vu que le journal Al-Watan, en date du 1er et du 8 février, et le journal Al-Togara, en date du 31 janvier, ont publié des faits contraires à la vérité, il a été décidé de suspendre ces deux journaux quinze jours. »

Nous entrons maintenant dans une politique qui n’est pas tout à fait en harmonie avec le nouveau régime. Aussi une crise ne tarda-t-elle pas à se produire. Le ministère ayant licencié une grande partie de l’armée, 2.500 officiers furent mis en demi-solde sans qu’on leur payât les mois d’arriérés qui leur étaient dus. Cette mesure causa parmi eux un vif mécontentement qui se traduisit le matin du 18 février par une manifestation grave. Nubar Pacha et M. Wilson, insultés par plusieurs centaines d’officiers subalternes qui demandaient à être payés, furent enfermés dans le ministère des Finances. Le vice-roi, entouré des représentants des principales puissances s’est immédiatement rendu sur les lieux et a dispersé le rassemblement avec l’aide de la troupe[136].

Il n’est pas douteux que le khédive ait encouragé indirectement, et dans une certaine mesure, l’émeute[137]. Quoi qu’il en soit, elle était le signe d’une fermentation générale. Il semble même que les officiers, pour marquer le caractère populaire de la manifestation, aient tenu à associer avec eux la Chambre des délégués. « Mardi dernier, dit Mirâat-El-Chark dans son premier numéro paru le 24 février, un groupe d’officiers se rendirent à la Chambre à dix heures du matin. Après avoir prononcé des discours dépeignant leur misère, les chefs des officiers choisirent 12 notables parmi les représentants et se dirigèrent immédiatement avec eux vers le Ministère des Finances... »

Ce coup révéla à l’armée sa force : elle devint, depuis lors, de même que la Chambre, un organe actif dans l’opposition. Le khédive abandonna sa passivité apparente et exigea le renvoi du Président du Conseil, Nubar Pacha, sans quoi il ne répondait pas de la sécurité publique.

Pour bien connaître l’étendue de l’impopularité de Nubar, rappelons-en les causes immédiates : l’appui de l’étranger, l’étouffement de la liberté de la presse, l’indifférence affectée par ce Ministère à l’égard de la Chambre qui, pour ainsi dire, ne comptait pas, et à l’égard du Souverain qu’on ne consultait même pas ; il n’en fallait pas tant pour rendre ipso facto son ministère impopulaire. Les causes générales de ce discrédit se trouvent résumées dans un tableau tracé par un correspondant occasionnel du Times à Alexandrie, en date du 23 février : « Les salaires des fonctionnaires égyptiens, dit-il, sont terriblement arriérés. La Commission d’enquête a présenté, à ce sujet, un mémoire il y a neuf mois, et le payement a été ordonné par un décret. Mais il n’a pas été effectué et les employés du gouvernement ont encore été obligés de vivre grâce à l’aide usuraire des prêteurs, quoique au même moment, le taux élevé les créanciers en Europe fût ponctuellement payé.

« L’Egypte est dans un état qui n’est nullement satisfaisant, avec le mécontentement dans l’armée et le désordre dans le gouvernement. L’administration égyptienne présente est une anomalie. Le Conseil des Ministres gouverne sans le chef de l’Etat, qui est exclu du gouvernement de son pays. L’administration dérive de plus en plus entre les mains des Européens, et les indigènes sont évincés de tous les hauts postes. Pourtant l’Egypte, après tout, appartient aux Egyptiens. »

Nubar était considéré par l’opinion française, par certains Américains[138] comme inféodé à l’Angleterre. C’est vrai, à condition de préciser. Il est certain qu’au début Nubar, aussi versé dans la politique extérieure que Riaz dans la politique intérieure, était l’homme de confiance d’Ismaïl et qu’il a rendu à l’Egypte de grands services dans toutes les négociations menées au nom de l’Egypte à Constantinople et en Europe, au sujet du différend avec la Compagnie du canal de Suez, des firmans qui ont consolidé l’indépendance administrative de l’Egypte, des tribunaux mixtes qui ont simplifié la justice. Puis changement d’attitude : un Anglais qui le connaissait bien nous renseigne inconsciemment sur sa cause : « Cependant, depuis la mission Cave (1876) dit M. Dicey, Nubar en vint à la conclusion que l’énormité des dettes contractées par l’Egypte sous le règne d’Ismaïl rendait l’intervention inévitable.

« Il m’a souvent expliqué les raisons pour lesquelles il considéra l’Angleterre comme mieux qualifiée que toute autre puissance, ou combinaison de puissances, pour exercer une autorité permanente en Egypte. Il était convaincu que, dans l’intérêt de l’Egypte, l’intervention active de l’Angleterre était moins désavantageuse et susceptible d’être plus profitable que celle de toute autre puissance...

« Il vint à Londres (1877) pour soumettre ses vues au Gouvernement et me choisit comme son porte-parole dans la presse anglaise... Un article paru dans le Nineteenth Century, au mois de décembre 1877, sur les dettes du khédive, produisit un grand effet... »

Puis l’auteur en vient à l’idée dominante de l’article : « La principale cause des embarras financiers de l’Egypte, dit-il, fut l’accaparement par le khédive, dans l’espace de dix ans, d’un million d’acres, le cinquième du sol cultivable de l’Egypte[139] ».

Point n’est besoin de dire que cette idée est une explication naïve et partiale bien que la Commission supérieure d’enquête en ait tenu compte, dans sa décision « d’affecter l’intégralité » des domaines des Dairas à la liquidation du déficit ».

C’est en août 1878 que Nubar retourna en Egypte et prêta son appui à la Commission sans en être membre. A lire les déclarations où le khédive avait réitéré maintes fois et solennellement sa promesse d’accepter les conclusions de la commission, lors de la formation du nouveau ministère, on dirait qu’il avait prévu un échec d’autant plus retentissant.

La manifestation du 18 février qui fut un commencement d’action est, dans une certaine mesure, l’œuvre de la franc-maçonnerie qui joua un rôle dans le mouvement des deux dernières années du règne. Gemmel-Eddin redoutant le despotisme d’Ismaïl pour la propagande politique qu’il voulait entreprendre, s’était mis en contact avec les francs-maçons italiens et s’était entendu avec eux pour fonder le Grand Orient d’Alexandrie où furent admis, vers 1878, des publicistes Syriens et Egyptiens, tels que Ibrahim-El-Laccani, Adib Ishak, Selim Naccache, Abd-el-Salam El-Moelhy, le leader de la Chambre des délégués et les deux officiers promoteurs de l’émeute Latif Selim et Saïd Nasr, d’autres encore.

Sur ces entrefaites arriva le consul anglais Borges, qui les incita à s’affilier à la maçonnerie anglaise. Kaoukab el Chark (astre d’Orient) dépendant du Grand Lodge of England et qui bientôt compta environ trois cents membres de l’élite du pays, parmi lesquels se trouvaient le Prince héritier Tewfik Chérif Pacha, Boutros Pacha, Soleiman Abaza Pacha, Mohammed Abduh, Saad Zagloul, des officiers de l’armée, des ulémas, et des députés. Cette loge, qui réunissait dans son enceinte les représentants des classes dirigeantes et cultivées, favorisait l’échange d’idées entre les hommes qui étaient au courant des dessous politiques et des secrets du gouvernement, et créait entre eux un lien de solidarité. C’était là l’embryon du parti national qui allait bientôt prendre les proportions que l’on sait.

De cette solidarité est sortie l’émeute du 18 février. C’est pourquoi lorsque les deux officiers francs-maçons, Latif Selim et Saïd Nasr furent incarcérés par les autorités, la loge se réunit le soir même sous la présidence de Gemmel-Eddin et adressa des télégrammes demandant leur mise en liberté à Ismaïl et au prince de Galles, grand maître à Londres. Sur l’intervention du consul anglais, les officiers furent libérés quatre jours après.

Le lendemain de l’émeute, le 19 février 1879, M. Godeaux, Consul Général de France en Egypte, écrivait à M. Waddington : « Bien que l’ordre n’ait pas été troublé depuis hier il règne parmi les indigènes un vif mécontentement, et la situation est fort critique.

« Nubar Pacha est venu nous déclarer ce matin, à M. Vivian et à moi, qu’il ne répondait plus de la sécurité publique, et nous a priés d’assurer sa vie et celle de ses collègues. Nous sommes allés voir le Vice-Roi et lui avons demandé s’il répondait du maintien de l’ordre ; le Vice-Roi nous a répondu qu’il assumait toute responsabilité à cet égard, s’il était associé au Gouvernement et si Nubar Pacha se retirait. Nubar Pacha, en conséquence, a donné sa démission. »

« Vous ferez savoir au khédive, dit M. Waddington dans sa réponse, que les Gouvernements français et anglais sont décidés à agir d’accord en tout ce qui concerne l’Egypte. Ils ne sauraient se prêter à aucune modification de principe dans les arrangements politiques et financiers récemment sanctionnés par le khédive. »

Les deux gouvernements acceptèrent finalement la nomination du Prince Tewfick comme Président du Conseil des Ministres à condition que « le khédive n’assistera pas aux délibérations du Cabinet » et, ce qui est plus grave encore « que les deux membres européens du Cabinet auront conjointement le droit d’opposer un veto absolu à toute mesure qu’ils désapprouveraient[140] ».

Dans une lettre du 10 mars adressée au Prince Tewfick pour la formation du Cabinet, le khédive déclare accepter ces conditions non sans une certaine réserve : « En établissant le nouvel ordre des choses, dit-il, je n’ai jamais songé à me séparer de mes ministres, avec lesquels je désire, au contraire, rester dans une union intime ».

Mais, le nouveau ministère à peine formé, un nouvel incident vint troubler les esprits et favoriser l’agitation. L’intérêt de l’emprunt de 1864, garanti par la Moukabalah, était payable le 1er avril 1879. Le 28 mars il manquait encore aux Commissions de la dette £ 196.000 sur une somme de £ 240.000. M. Wilson méditait l’abolition de la Mokabalah, et cette mesure qui aurait effacé d’un trait de plume, environ 14 millions de livres payées par les riches classes de la population, était très impopulaire.

En attendant, le ministère préparait un plan, fondé sur ce fait que l’Egypte était incapable de faire face à ses engagements, et proposait l’ajournement du coupon du 1er avril et la réduction de l’intérêt à 5 %. Déclarer l’Egypte en banqueroute achevait de discréditer aux yeux du pays l’administration européenne qui, semble-t-il depuis 1876, était dans l’impossibilité d’introduire des réformes sérieuses. Le pays ne voulait même pas de la réduction d’intérêt proposée par M. Wilson « pourvu que la main européenne cesse de s’ingérer dans les affaires financières et politiques de l’Egypte[141] ».

Le khédive « réduit à la condition d’une nullité politique »[142] jeta son poids dans la balance de l’opposition.

Ce n’est pas tout. Au début d’avril, Riaz Pacha, ministre de l’Intérieur, qui était vice-président de la Commission supérieure d’enquête, se rendit à la Chambre des délégués pour clore la session, ce qui donna lieu à une manifestation inattendue. « Les événements récents, dit un correspondant du Times[143], ont produit d’étranges résultats en Egypte. L’assistance étrangère accordée pour régénérer le pays a seulement donné naissance à un parti national franchement opposé à tout gouvernement du dehors et travaillant ouvertement pour l’Egypte aux Egyptiens. Le khédive est à la tête de ce parti, la Chambre égyptienne des notables le soutient, les ulémas sont en sa faveur et son succès a été tel parmi la population, qu’il a rallié les principaux indigènes autour du khédive comme opposé à la combinaison anglo-française...

« Le nouveau gouvernement le traita réellement comme « une cinquième roue de carrosse ». Les chefs de la nation sont avec lui dans la lutte... Même les masses qui ignorent complètement les devoirs élémentaires des citoyens, connaissent les nouvelles plus vite et les discutent plus librement qu’autrefois. Ils attendaient des miracles d’El-Wilsoon comme ils disaient (M. Wilson) et sont maintenant mécontents parce qu’il ne les a pas accomplis...

« La Chambre des Députés n’est plus un sujet de mépris. Ses membres ont montré, à plusieurs reprises, des signes de vie et d’indépendance, et le dernier n’a pas été le moindre. Riaz Pacha, ministre de l’Intérieur, est allé l’autre jour clore officiellement la session. Il adressa aux représentants un gracieux et courtois discours concernant leurs services et leur déclara que leur charge était pleinement et définitivement remplie. Mais il n’a pas réussi à jouer le rôle d’Oliver Cromwell. L’Assemblée a refusé de se séparer et trouvé un porte-parole en un notable[144] qui déclina d’accepter les compliments d’adieu. Au contraire, il déclara, au nom du Parlement, que les membres n’avaient encore rien fait et avaient beaucoup à faire pour surveiller le ministère, et que, pour cette raison, ils refusaient de s’en aller. Ses collègues le soutinrent aussi unanimement que les notables à la Cour de Versailles quand ils se rangèrent autour de Mirabeau lors du fameux incident.

« Le Parlement égyptien continue sans interruption ses séances et argue maintenant que tous les ministres, étrangers ou égyptiens devraient dépendre de sa volonté, être responsables devant lui de leur conduite des affaires. A vrai dire ils veulent convertir ce semblant de gouvernement responsable d’à présent en réalité. »

Riaz Pacha promit de soumettre l’affaire au vice-roi et au ministère, mais la chambre lui adressa le jour même, au ministère de l’intérieur, une lettre destinée à expliquer les raisons de son attitude. Elle demandait, entre autres choses, une constitution permettant à la Chambre de devenir « comme en Bulgarie, un puissant instrument de réforme », des lois garantissant la liberté de la presse et l’égalité entre Européens et Egyptiens devant l’impôt[145].

L’ingérence croissante de l’Europe dans les affaires égyptiennes, considérée comme le résultat de la faiblesse du gouvernement personnel et autocratique d’Ismaïl, convainquit la masse et l’élite en particulier, de la nécessité d’un gouvernement qui, fort de l’appui d’un Parlement et responsable devant lui de ses actes, résisterait aux exigences de l’étranger et libérerait le pays graduellement de son immixtion par la réforme de l’administration nationale.

Il se forma alors un mouvement constitutionnel dirigé, dans la Chambre, par Abd-el-Salam El-Moelhy bey et dans le pays même par Chérif Pacha « le champion du nationalisme égyptien pendant les derniers jours du règne d’Ismaïl[146] ». Tous deux étaient des francs-maçons amis de Gemmel-Eddin.

Parmi les constitutionnels, on comptait aussi le Prince Tewfick qui succéda à Nubar comme Président du Conseil, et Mahmoud Sami El-Baroudi, le futur compagnon d’Arabi Pacha.

L’amour de la justice, ou plutôt la haine de l’oppression, surtout étrangère, a fondu, comme dans un creuset, non seulement les éléments égyptiens, mais encore certains éléments turco-circassiens dans le corps de la nation. C’est ainsi que Chérif et El-Baroudy[147] et d’autres encore d’origine turque ou circassienne jouèrent, en tant qu’Egyptiens, un rôle marqué dans tous les événements qui se déroulèrent avant et pendant la révolution d’Arabi.

« Il n’y avait, disait un Turc, qu’un seul parti politique en Egypte et en Orient, je l’appellerai le parti des affamés de justice[148]. » Ce parti contenait, aussi, dans son sein des éléments syriens très actifs qui, en défendant la cause de la justice en Egypte, défendait en même temps la cause de l’Orient.

Il manquait des tribunaux équitables pour rendre la justice et des institutions libérales comme en Europe. Ces institutions se trouvent en germe dans la Chambre des délégués instituée pour la première fois à la fin de 1866. Le rescrit du 28 août, en posant le principe de gouvernement responsable, a donné corps à l’idée constitutionnelle et la Chambre, les circonstances aidant, prit son rôle au sérieux depuis le 2 janvier 1879 et se transforma, quoique fondée sur d’étroites bases peu libérales, en un Parlement qui assumait publiquement la défense des intérêts du pays[149].

Le projet financier présenté par M. Wilson au khédive lésait gravement ces intérêts par l’abolition de la Moukabalah. Chérif Pacha, Raghem Pacha, Chaïn Pacha, anciens ministres, Hassan Pacha Rassim, futur Président de la Chambre, Sayed El-Bakri, chef des corporations religieuses, formèrent un noyau autour du khédive pour faire un contre-plan financier, établir une véritable représentation nationale et affranchir le pays de la tutelle étrangère.

La Chambre avait déjà pris les devants et présenté au khédive, en date du 6 rabbi akher 1296 (29 mars 1879) une adresse signée de tous les députés présents au Caire[150].

« Depuis qu’un nouveau ministère responsable a été formé disaient les députés, il a été lu à la Chambre un discours par lequel tous ses droits étaient proclamés et confirmés. Mais les actes de quelques-uns des ministres ont été contraires à ce programme, car, en maintes circonstances, ils ont violé les droits de la Chambre qui, jusque-là, avaient été respectés, et considéré ses décisions comme lettre morte. Nous apprenons, en outre, que, ne tenant aucun compte de nos décisions, le Conseil des Ministres présente un projet par lequel il veut déclarer le Gouvernement en faillite et annuler la loi sur la Maukabalah, ce qui constituerait la perte de tous les droits acquis par ceux qui l’ont payée. Tous ces actes sont nuisibles à nos intérêts et contraires à nos droits ; jamais nous n’en accepterons l’exécution. Nous ne doutons pas que la Chambre, saisie de l’examen de la situation financière, fera tous ses efforts pour aider l’Etat dans le règlement équitable de toutes ses dettes et dépenses. »

Le 5 avril, un plan financier délibéré et proposé par les notables, les hauts dignitaires et fonctionnaires religieux, civils et militaires de l’Egypte, et accompagné d’une sorte d’adresse, a été présenté au khédive par des délégations du clergé, de la Chambre des Députés, des notables, des hauts dignitaires et fonctionnaires civils et militaires.

Ces deux documents étaient revêtus des signatures les plus considérables du pays. Les signatures des Zawats (nobles) étaient légalisées par S. E. Chérif Pacha, celles de l’armée par S. E. Ratib Pacha, ancien ministre de la guerre, celles des ulémas et du clergé par Cheik-el-Bakri, celles des négociants et notables par Cheik-el-Bakri, celles des députés par Ahmed Rachid Pacha, président de la Chambre.

Leurs Excellences Chérif Pacha, Ratib Pacha, Ahmed Pacha et Cheik-el-Bakri ont elles-mêmes cacheté tous les documents[151].

Etant donné l’importance de l’adresse qui accompagnait le plan financier, nous en donnons les lignes essentielles :

« Nous avons délibéré entre nous et reconnu qu’il était de notre devoir de proposer un contre-projet qui a pour but de conserver à chacun ses droits respectifs, aussi bien aux indigènes qu’aux créanciers étrangers.

« Pour arriver à ce but, la première condition serait que Son Altesse daignât accorder à la Chambre des députés les attributions et les pouvoirs dont jouissent les Chambres des Députés européennes, en ce qui concerne les questions intérieures et financières.

« Il faudrait que la loi qui régit actuellement l’élection des députés fût modifiée dans le sens des lois électorales en vigueur en Europe.

« Les Députés siégeant à la prochaine session seraient élus sous le régime de la loi actuelle, mais pendant cette session, un nouveau projet de la loi électorale développant leurs attributions serait élaboré par le Conseil des Ministres et présenté à la Chambre. Lorsque la Chambre l’aurait voté, ce nouveau projet serait soumis à l’approbation de Son Altesse le Khédive.

« Le Président du Conseil des Ministres serait nommé par Son Altesse le Khédive et chargé de composer le Ministère. Ce choix serait soumis à Son Altesse le Khédive et ratifié par lui.

« Le Conseil des Ministres serait indépendant dans son action et responsable devant la Chambre des délégués de tous ses actes concernant les questions intérieures et financières du pays.

« Nous demanderons enfin à Son Altesse le Khédive de vouloir bien nommer des contrôleurs européens pour les recettes et les dépenses. »

Trois idées dominent dans ce document : la première est que les Egyptiens, dûment représentés, prennent l’initiative de relever eux-mêmes les finances du pays indépendamment de l’étranger ; la seconde indique la nécessité de créer un ministère national réellement responsable devant une représentation nationale réelle ; la troisième invite en fait le Souverain à user de son droit de congédier les deux ministres européens et rétablir le contrôle.

Nous disons « droit », car c’est un droit malgré les protestations des Puissances.

Le rétablissement du contrôle dualiste signifie plus ou moins la limitation de l’intervention étrangère à son rôle strictement financier et l’abolition des avantages politiques que l’Angleterre, en particulier, avait obtenus par la nomination des deux ministres européens qui constituaient le gouvernement effectif de l’Egypte. Il signifie le retour à l’organisation financière créée par l’article 7 du décret du 18 novembre 1876, en vertu duquel d’administration financière a été placée sous l’autorité de deux contrôleurs, l’un Français, l’autre Anglais.

Aux termes de l’entente intervenue entre la France, l’Angleterre et l’Egypte, le 14 octobre 1878, « le service du contrôle doit être suspendu, mais sous la réserve qu’il serait rétabli ipso facto, si l’un des ministres français ou anglais, appelé au Caire, venait à être relevé de ses fonctions, sans l’assentiment préalable de son Gouvernement ».[152]

Aussi la réponse du khédive ne s’est-elle pas fait attendre. Dans la journée même du 5 avril, il déclarait aux diverses délégations présentes que :

« L’Egypte n’est pas en état de déconfiture, l’état du pays et ses ressources ne justifient pas une pareille mesure, que la situation, depuis l’année dernière a été allégée : 1o par la donation des propriétés faite par les membres de la famille du khédive, dont on a tiré un produit de six millions de livres ; 2o par les économies considérables apportées dans des dépenses.

« En conséquence, le khédive déclare que le principe des décrets du 18 novembre 1876 doit être maintenu et que la dette flottante doit être intégralement payée. Le Khédive renouvelle la déclaration qu’il n’a cessé de faire au sujet des réformes ; il repousse toute idée de vouloir revenir au système de gouvernement personnel ; il réclame de l’Europe le contrôle le plus étendu sur l’administration financière. Il veut gouverner avec et par un Conseil des Ministres réellement responsable devant la Chambre des délégués : le Khédive ne craint pas d’affirmer que ce sera pour le bien des intérêts nationaux et étrangers, pour la sauvegarde de l’honneur du pays et pour la sécurité et la dignité de l’œuvre qu’il s’est engagé à remplir sous les yeux de l’Europe et avec son aide. »

Pour calmer les doutes des patriotes égyptiens et sceller son union avec eux, le khédive affirme « qu’il repousse toute idée de vouloir revenir au système de gouvernement personnel ». C’est sur cette base que l’entente s’était faite entre les deux parties.

Pour calmer les appréhensions de l’Europe, il lui « réclame le contrôle le plus étendu sur l’administration financière ».

Le khédive, fort de l’appui de la nation, se décida à agir. Il fit savoir, le 5 avril, aux consuls généraux qu’il leur remettrait, en les priant de le transmettre à leurs Gouvernements, un projet financier faisant connaître les vues du pays. Et les Ministres européens d’envoyer le lendemain matin une protestation écrite faisant ressortir « la différence qui existe entre ses actes et l’assurance qu’il a donnée de gouverner avec et par ses Ministres ».

Le soir du 7 avril, le khédive convoquait les Consuls généraux au Palais d’Abdin, et, en présence de Cheik-el-Bakri, Rateb Pacha, Ragheb Pacha, Abd-el-Salam El-Moelhy bey, Mohamed Radi effendi et d’autres personnalités, leur faisait connaître qu’il acceptait « en présence du vif mécontentement qui existe dans toutes les classes de la population, un projet qui, en établissant que l’Egypte n’est pas en état de déconfiture et peut faire face à ses engagements financiers, demande par contre la formation d’un ministère indigène, responsable devant une Chambre des Députés nommée d’après un nouveau mode d’élection. » Le Khédive ajoutait que le prince Tewfick, « n’ayant pas voulu se mettre en opposition avec le sentiment national », avait donné sa démission de président du Conseil et qu’il l’avait remplacé par Chérif Pacha.

Dans sa lettre à Chérif Pacha, en date du 7 avril, le khédive disait : « En qualité de chef d’Etat et d’Egyptien, je considère comme un devoir sacré pour moi de suivre l’opinion de mon pays et de donner une satisfaction entière à ses légitimes aspirations. » Il rappelait la politique du Cabinet précédent et le « plan financier préparé par le Ministre des finances » qui « a achevé de soulever contre le Cabinet le sentiment national » et pour répondre au désir « fermement exprimé » il chargeait Chérif, « aux termes du rescrit du 28 août 1878, de composer un Cabinet formé d’éléments véritablement égyptiens » qui « doit avoir pour règle de conduite le développement des réformes édictées par le dit rescrit, qui doit être scrupuleusement maintenu et qui devra être plus efficace encore par la responsabilité réelle des ministres vis-à-vis d’une Chambre dont le mode d’élection et les droits seront réglés de façon à répondre aux exigences de la situation intérieure et aux aspirations nationales. »

M. Wilson, attaqué au vif dans son projet et sentant l’odieux de sa position, crut devoir adresser au khédive, le 8 avril, une lettre disant qu’il a communiqué à Son Altesse, non pas un « projet » mais un « document » devant servir de base à l’examen par la Commission supérieure d’enquête. Dans la même lettre il parle de « propositions » qu’il ne considérait pas comme définitives et proteste contre l’usage qui a été fait d’un « projet » remis confidentiellement à Son Altesse.

De son côté, la Commission supérieure d’enquête, par une lettre en date du 10 avril, annonçait à Son Altesse qu’elle lui enverrait sous peu de jours un projet de règlement général de la situation financière. Les membres priaient en même temps le khédive d’accepter leur démission. Sur la demande du ministère, par un décret daté du 12, cette démission fut acceptée.

Cette conduite du khédive ne pouvait donner satisfaction aux deux puissances. Le ministre des Affaires étrangères à Paris, dans sa lettre au Consul général de France en Egypte, en date du 25 avril, reconnaissait que le khédive « n’avait pris envers la France et l’Angleterre aucun engagement formel de ne point se séparer de ses deux ministres étrangers ».

« Cependant le khédive, ajoutait plus loin M. Waddington, ne saurait suspecter la sincérité des conseils que nous lui avons donnés. Si Son Altesse se refusait à les suivre en persistant à décliner le concours de ministres européens mis par nous à sa disposition, nous serions en droit de penser qu’elle renonce de propos délibéré à toute prétention à notre amitié. Il ne resterait en ce cas aux deux cabinets qu’à se réserver une entière liberté d’appréciation et d’action dans la défense des intérêts de leurs nationaux en Egypte. »

Le ministère Chérif[153], pendant ce temps, s’engageait dans la voie des réformes. La première de ces réformes était l’institution d’un Conseil d’Etat. Le but et les attributions sont définis dans un rapport adressé, à ce sujet, au khédive par le Président du Conseil :

« Monseigneur, le rescrit de Votre Altesse du 7 de ce mois imposait au nouveau ministère, pour sa règle de conduite, le développement des réformes édictées par le rescrit du 28 août 1878 et pour son premier soin la préparation des lois tendant à régler le mode d’élection et les droits d’une nouvelle Chambre, en rapport avec le principe de la responsabilité réelle des ministres. » Le ministère estime que pour réaliser cette pensée féconde, il est urgent de créer avant tout une institution dont « la mission serait de donner des consultations sur tous les projets de loi qui devront être soumis par les ministres de Votre Altesse à la représentation nationale ; de préparer les règlements d’administration publique ; d’apprécier les actes des fonctionnaires dont l’examen lui sera déféré ». En conséquence, le ministère soumet à Son Altesse un projet de loi « préparé sur le modèle des institutions de même nature en vigueur en Europe ». Le Conseil d’Etat sera « présidé par le Président du Conseil des Ministres et composé d’éléments indigènes et étrangers, avec prépondérance de l’élément étranger afin qu’il soit évident que le gouvernement, tout en conservant son caractère national, ne veut toutefois se priver du concours des étrangers « dans l’accomplissement de l’œuvre de régénération ».

Assurément, il y avait là une marque d’esprit modéré. Cependant les gouvernements français et anglais insistaient auprès du khédive pour la rentrée des ministres européens dans le cabinet. Le khédive en référait à son ministère qui, en guise de réponse, remit aux deux Consuls généraux, en date du 7 mai, un mémorandum où se trouvent exposés tous les événements qui ont entouré la formation du ministère européen, qui assuma, en fait, le gouvernement de l’Egypte depuis le 28 août 1878 jusqu’au 7 avril 1879 (plus de 7 mois).[154]