Dans ce mémorandum, le ministère affirme d’abord qu’il ne s’est formé que « sous la condition expresse du maintien du principe établi par le rescrit du 28 août et de la responsabilité réelle des ministres envers la Chambre des Délégués de la nation ». Il parle ensuite de la journée du 18 février, provoquée par la conduite du ministère Nubar, qui a voulu gouverner seul, « laissant systématiquement de côté la personne du khédive », et par la situation désastreuse des officiers, signalée dès le 21 décembre au Président du Conseil par le khédive lui-même.
Puis le mémorandum formule une sorte d’acte d’accusation dans une série de griefs :
« La famine ayant éclaté dans la Haute-Egypte, aucune mesure n’a été prise en temps opportun pour prévenir les malheurs qui devaient en résulter.
« L’école militaire des orphelins a été supprimée.
« L’établissement du cadastre a été décrété, il est vrai, mais le ministre des Finances a été en même temps autorisé à faire venir d’Europe 42 ingénieurs, alors que tous les éléments voulus se trouvent dans le pays.
« La moitié des impôts de 1879 a été exigée dès le commencement de l’année, quand toutes les terres étaient couvertes par l’inondation et que la population souffrait encore des dégâts causés par la rupture des digues.
« Un impôt si élevé a été établi sur la culture du tabac qu’on a vu les paysans arracher toutes les plantations plutôt que de se soumettre à ce nouveau droit.
« Les dépenses des administrations ont été augmentées dans une proportion considérable, uniquement au profit d’employés étrangers. »
Le résultat, c’est le désordre économique et administratif.
Ce n’est pas tout. Le mémorandum rappelle l’attitude des ministres européens à l’égard de la Chambre convoquée au mois de décembre, le projet financier de M. Wilson qui supprimait la Moukabalah, « dépouillant ainsi d’un trait de plume les contribuables de plus de 400 millions » et enfin le contre-projet, la démission de Tewfick et la formation du cabinet actuel.
Ce cabinet est résolu « à consacrer tous ses efforts à l’amélioration de la situation de l’Egypte » et compte pour cela « sur les sentiments généreux du peuple français », auxquels ils font appel « en faveur d’une nation amie ».
« L’expérience, conclut le mémorandum, qui, de bonne foi, a été faite d’un cabinet dans lequel entraient comme ministres des Européens, est trop contraire au sentiment national pour n’être pas envisagée comme une innovation des plus dangereuses. La tenter de nouveau serait exposer l’Egypte et les intérêts qui s’y trouvent engagés aux conséquences les plus graves. »
Mais on ne se préoccupait en Angleterre que du mode d’action en Egypte. Laquelle des deux puissances devait avoir la prépondérance ? Le Times du 18 avril disait dans son leader : « Les vrais intérêts politiques que nous devons sauvegarder en Egypte sont les intérêts en connexion avec la liberté de notre route des Indes. Si la sécurité du Canal de Suez venait à être menacée par une anarchie intérieure ou une agression étrangère, cela nous mettrait dans une position délicate. » Un correspondant occasionnel à Alexandrie lui écrivait le 28 avril : « Les intérêts français sont purement financiers, cependant que les intérêts anglais ont un double caractère politique et philanthropique, mais nullement financier, et il est prévu que l’intervention des deux puissances serait vouée à un échec à défaut de communauté de vues. »[155]
Le 1er juin, le même correspondant revient sur la même idée : « La seule crainte, dit-il, est que l’extension de l’intérêt financier ne puisse obscurcir les vues « impériales » qui devraient seules guider toute action combinée, et doit être, dans tous les cas, le mobile de notre politique anglaise en Egypte. »[156]
Pour réaliser cette politique, Lord Vivian, rappelé par son gouvernement le 15 mars, revint de nouveau en Egypte fin avril[157].
Deux journaux nous éclairent sur son rôle en Egypte : Le Mirâat-el-Chark écrivait, en effet, le 17 mai 1879 : « Nous sommes vraiment étonnés de la conduite de l’Angleterre à l’égard de l’Egypte et de sa persistance à vouloir réaliser ses vues politiques et à transformer la question purement financière en une question politique. Son consul général en Egypte s’est rendu chez le khédive pour le convaincre de la nécessité d’introduire deux ministres européens dans le gouvernement du pays, mais le khédive lui a fait comprendre qu’il ne pourrait pas aller à l’encontre de la volonté nationale. Il s’est rendu alors chez Cheik-el-Bakri[158], le leader de la nation, et a fait une démarche dans le même sens, mais le Cheik-el-Bakri lui a déclaré que l’Egypte était décidée à secouer le joug de l’étranger et à sauvegarder son indépendance et sa liberté... L’Europe n’aurait qu’à surveiller nos actes et à nous demander de tenir nos engagements. »
D’autre part, le correspondant du Times à Alexandrie, écrivait, le 12 mai : « Le parti national qui vint au pouvoir par le coup d’Etat du 6 avril, a surpris chacun par sa force. Au début, le « public » croyait que ses jours étaient comptés ; mais lorsque, avec une rapidité merveilleuse, il perçut suffisamment d’argent pour payer le coupon de mai à 5 % d’intérêt, les gens commençaient à le regarder avec plus de respect. Cependant ils disaient encore que le retour de M. Vivian entraînerait sa chute. Maintenant que M. Vivian est depuis deux semaines dans le pays, il a fait des propositions tendant à mettre l’autorité purement indigène sous le contrôle européen ; la France s’est associée cordialement à tous ses plans ; néanmoins l’Egypte fit la sourde oreille à tous les essais de persuasion. »[159]
Sous toutes les réticences de langage, le but de Lord Vivian ressort clairement : il s’agit d’étouffer l’opposition nationale.
Pourtant on aurait dû faire un plus large crédit au ministère Chérif qui voulait sincèrement travailler au salut de l’Egypte, puisqu’il se proposait de donner satisfaction aux créanciers et de tenir ses engagements envers le pays. Dès son avènement, il s’attela aux réformes, décida de porter l’effectif de l’armée à 60.000 hommes et prépara une constitution. Il convoqua les délégués au mois de mai, et le 17, la Chambre[160] se réunit sous la présidence de Hassan Rassim Pacha, Rachid Pacha étant malade. Ce jour-là, Chérif Pacha se présenta à la Chambre et soumit aux membres, « conformément au rescrit du mois d’avril », un projet de loi organique et une loi électorale. Le lendemain (18 mai), la Chambre élut une commission présidée par Abd-el-Salam El-Moelhy bey pour étudier ces deux projets de loi[161].
Après en avoir modifié certains articles et ajouté d’autres, la commission décida de proposer de nouvelles lois spécifiant les droits du khédive, des ministres et de la nation, les devoirs des fonctionnaires, des journaux, etc...
Ces projets et ces propositions furent soumis à la Chambre le 8 juin, et à l’unanimité les membres en décidèrent l’envoi au ministère pour être ratifiés par le khédive. Le journal, auquel nous empruntons ces détails, ajoute : « Ces lois établissent les plus solides assises de liberté et de constitution et permettront au pays de réaliser son idéal de bien-être et de prospérité. »[162]
Le texte intégral de la loi organique a été publié par Al-Watan du 14 juin. L’article 15 consacre l’immunité parlementaire ; l’article 27 réserve à la Chambre le vote des lois présentées par le ministère ; l’article 34 précise que le nombre des députés serait porté à 120, y compris les députés du Soudan ; l’article 36 consacre le principe de la responsabilité ministérielle et demande, en conséquence, au Conseil des ministres de présenter d’urgence à la Chambre une loi prévoyant la mise en jugement des ministres ; enfin l’article 45 stipule le droit des députés de surveiller de près les dépenses et les recettes de l’Etat, déterminer le montant des impôts, les modalités de leur perception.
Mais avant les nouvelles élections et l’exécution du plan élaboré par la nation et accepté solennellement le 7 avril par le khédive, un événement grave vint troubler l’ordre de choses établi : il s’agit de la destitution d’Ismaïl.
Il semble que la cause principale de cette destitution réside dans le renvoi des deux ministres européens et dans le refus obstiné du khédive d’accepter leur rentrée au ministère. « Le khédive n’ignorait pas sans doute, écrivait M. Waddington le 18 juin, qu’immédiatement après le renvoi de ses ministres européens, la question de son abdication a été agitée... Nous sommes aujourd’hui d’accord avec le Cabinet anglais pour recommander officiellement à ce prince d’abdiquer et de quitter l’Egypte. »
Avant de préciser le sens et la portée de cette mesure, il faudrait rappeler certains événements qui l’ont précédée et qui n’ont pas manqué d’exercer une certaine influence sur l’action des deux puissances.
D’abord l’appui accordé publiquement par le khédive au parti de Chérif et à la Chambre des délégués, avait créé une opposition contre l’ingérence européenne. D’où la nécessité de précipiter l’action.
Un événement imprévu eut également sa part d’influence ; c’est l’entrée en scène de Bismarck. Le khédive avait « vu les adresses et le projet présentés par la nation » et, « sur la proposition du Conseil des ministres », réglé, par un décret du 22 avril, les dettes du gouvernement. Les créanciers de la dette flottante, Allemands et Autrichiens pour la plupart, n’étaient pas, semble-t-il, satisfaits de ce règlement. Les consuls généraux d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie présentèrent, le 18 mai, au khédive, une protestation qui déclare le décret dont il s’agit contraire à des arrangements internationaux et en rend le vice-roi responsable. Le khédive se borna à prier le Consul général d’Allemagne de vouloir bien remettre cette protestation au Président du Conseil. M. le baron de Saurma vit donc Chérif Pacha qui lui répondit que le pouvoir personnel n’existait plus en Egypte et que la responsabilité du khédive ne saurait, dès lors, être engagée par les actes de son gouvernement.
D’aucuns voient dans l’action de Bismarck l’intention de hâter l’occupation franco-anglaise, cause de conflits et de complications entre les deux puissances. Il aurait voulu faire de l’Egypte un nouveau Schleswig-Holstein pour la France et l’Angleterre. M. Bülow a fait connaître, en effet, aux deux puissances que « l’Allemagne n’a entendu empiéter à aucun degré sur le terrain politique d’une réforme nécessaire à l’Egypte, où s’exerce l’entente franco-anglaise ; tout son désir est que Paris et Londres continuent à marcher de concert et à faire sentir en commun leur double influence, pour obtenir gain de cause dans une question où les soutiennent et les encouragent les vœux et la sympathie de toutes les grandes puissances. »[163]
On ne peut être plus insinuant.
L’intervention de Bismarck était à la fois financière et politique. En d’autres termes cette intervention financière avait une portée politique[164]. En vain le Gouvernement de Chérif, acculé au mur par cette protestation, avait-il décidé le 14 juin « de payer intégralement et sans retard, sur les fonds de l’emprunt Rothschild, le montant des arrêts, jugements et sentences passés en force après vérification par une Commission instituée ad hoc, de la dette flottante européenne ».
Un troisième événement survint qui encouragea, sans aucun doute, l’action des Puissances : l’intervention de certains Egyptiens influents en faveur de la déposition d’Ismaïl. A vrai dire, la désaffection à l’égard du gouvernement personnel d’Ismaïl était trop forte dans l’âme populaire pour qu’on pût, par un changement quelconque, du jour au lendemain, la convertir en attachement au souverain. D’autant que, d’emblée, toutes les souffrances causées par le régime européen établi en fait depuis 1876 étaient mises sur le compte d’Ismaïl et que, d’un autre côté, les effets salutaires du nouveau régime national ne s’étaient pas encore fait sentir dans les campagnes auxquelles on demandait encore de nouveaux sacrifices, quoique avec d’autres méthodes, pour faire face aux engagements financiers et libérer le territoire.
Quand à l’armée, elle était, comme toutes les institutions de l’Etat, complètement désorganisée et mal entretenue. Les soldats, qui appartenaient tous aux couches populaires, étaient mécontents, et la majorité des officiers, malgré la protection et l’appui du khédive lors de l’émeute du 18 février, ne pouvait oublier la guerre d’Abyssinie et l’avancement des Turco-Circassiens au détriment de l’élément égyptien pendant toute la durée du règne.
Peut-être les uns et les autres pensaient-ils involontairement à l’assassinat du Mufettich, car les Egyptiens, dans leur ensemble, ne devaient pas perdre le souvenir de cette tache indélébile.
En ce qui concerne l’attitude des chefs du mouvement, nous avons trouvé des détail fort intéressants dans les Mémoires inédits de Mohamed Abduh : « Le renvoi des deux ministres européens, dit-il, a été salué par la plupart des Egyptiens comme l’avènement d’une ère nouvelle. Car le khédive avait réitéré solennellement la promesse de doter le pays d’institutions parlementaires réelles pour surveiller les actes du Gouvernement. D’aucuns doutaient cependant de la réussite de cette œuvre, parce que le khédive n’était pas habitué à tenir une promesse et que les deux Puissances, de leur côté, ne lui pardonneraient pas l’humiliation infligée à leurs ministres et obtiendraient tôt ou tard, une revanche.
« Mais c’était là une minorité.
« La majorité des Egyptiens était, au contraire, optimiste et confiante. Elle comptait d’une part sur le respect par les Puissances de la volonté nationale — Cheik-el-Bakri n’a-t-il pas déclaré qu’il avait sous ses ordres 70.000 derviches prêts à prendre les armes ? — et d’autre part sur la leçon de l’expérience qui serait pour le khédive une sage conseillère et le meilleur garant contre toute velléité de retour.
« Quoi qu’il en soit, les Egyptiens commençaient à acquérir le sentiment de leur force, depuis que le puissant souverain sollicitait leur concours.
« Mais peu de temps après l’adoption du projet égyptien, signé par les représentants de la nation qui se portaient garants de la bonne marche de l’administration, le bruit avait couru que Son Altesse le khédive Ismaïl adressait des ordres aux mudirs (gouverneurs de province) afin d’envoyer immédiatement une partie de l’argent perçu pour le compte du ministère des Finances à la Daïra El-Khassa (l’administration du domaine de la couronne).
« Certains journaux avaient publié cette nouvelle et des témoins sûrs m’avaient affirmé, du reste, son authenticité. Cet incident a donné une preuve décisive de l’opinion des sages qui pensaient que le vice-roi était incapable de tenir ses engagements.
« Entre temps, Riaz Pacha s’en fut en Europe rejoindre Nubar Pacha. Ils s’entendaient, dit-on, pour travailler à la déposition du khédive et convaincre les gouvernements français et anglais que cela ne comporterait pour eux aucun risque...
« Bientôt le khédive, pressenti sur une démarche dans ce sens, consulta son entourage...
« Cependant le pays souhaitait son éloignement du trône ; les libéraux fréquentaient le président du Conseil et lui faisaient part de leur attachement au prince héritier. A la suite de pourparlers qu’il eut à ce sujet avec Tewfick, Gemmel-Eddin, accompagné de nombreux notables, fit des démarches pressantes auprès de Chérif Pacha afin de convaincre le khédive de la nécessité de son abdication. Sur quoi Chérif conseilla à Ismaïl d’accepter la demande des deux puissances, qui, de gré ou de force, finiraient par avoir raison de lui. Il ajouta que l’idée de la guerre serait une folie, d’autant qu’elle était impopulaire dans toutes les classes et dans les rangs mêmes de l’armée, et que le mieux serait de s’en remettre complètement au Sultan.
« Puis Gemmel-Eddin se rendit, accompagné d’une délégation égyptienne, chez le consul général de France[165]. Il l’informa de l’existence en Egypte d’un parti national réformiste, et que seul le prince héritier Tewfick Pacha serait capable de mener à bonne fin l’œuvre de réformes nécessaires en Egypte. »
Il est certain que Tewfick, avec son caractère faible, était plus apte qu’Ismaïl à jouer un rôle constitutionnel et à tenir, à cet égard, ses engagements pris envers Gemmel-Eddin et ses amis, mais le malheur est qu’il pouvait devenir aussi un instrument docile entre les mains des puissances. Les Egyptiens ne voyaient pas le « revers de la médaille » et, tout en ayant l’air de prendre l’initiative dans une affaire si grave, ils reconnaissaient en fait l’autorité protectrice des deux puissances auxquelles ils avaient recours.
Ismaïl, abandonné par ses sujets et pressé par les puissances, cherchait un point d’appui à Constantinople. Mais le Sultan, en qui il mettait son dernier espoir, heureux de retrouver l’occasion d’affermir son autorité s’empressa d’envoyer, le 26 juin, un télégramme adressé à « l’ex-khédive Ismaïl Pacha », l’invitant à « se retirer des affaires gouvernementales, conformément à l’ordre de Sa Majesté Impériale le Sultan », et annonçant la nomination de Son Excellence Mehemet Tewfick Pacha au poste de khédive.
Le 30 juin, Ismaïl quitta Le Caire pour Alexandrie d’où il se rendit à bord du Mahroussa à Naples[166], où le roi d’Italie avait mis une résidence à sa disposition.
Tous les témoins de son départ affirment qu’il était plein de dignité. Dans ce moment suprême, il a dû évoquer son œuvre régénératrice. L’erreur d’Ismaïl, on doit la chercher dans le gouvernement personnel, dans sa prodigalité, dans sa politique d’indépendance vis-à-vis de son jaloux suzerain, dans le choix des Turcs qui dominaient dans l’armée et les Conseils du Gouvernement, et dans la dette, mais on doit la chercher encore et surtout dans « la route des Indes ».
Depuis l’expédition de Bonaparte l’image de l’Egypte apparue sur cette route obsédait l’Angleterre. Mais tandis que la France de Louis-Philippe travaillait au développement de la Puissance égyptienne pour en faire une Belgique dans la Méditerranée, Palmerston opposait le désert à l’Egypte pour en faire une simple province ottomane réservée à l’influence anglaise. Sous l’action de la rivalité, le règne de Napoléon III inaugurait une nouvelle politique qui ne faisait pas, il est vrai, bon ménage avec la politique de la Grande-Bretagne.
Sous le couvert des intérêts politiques l’impérialisme britannique entendait recueillir toute la succession d’Ismaïl en Egypte et au Soudan[167]. Aussi travailla-t-il à sa chute, avec l’aide de la France, quitte à l’évincer ensuite et à devenir le seul maître de la vallée du Nil.
[85]Egypt as it is, par Thomas Waghorn, London, 1857.
[86]Egypt under Mohamed Aly Basha a reply to the, Remarks of A. T. Holroyd on Egypt as it is in 1837, addressed to the R. H. Palmerston. By Hassanaine Al-Besunee, 1838.
[87]Voir dans How we defended Arabi Pacha, par Broadly, récit d’Ahmed Rifat (Ahmed Rifat’s Story).
[88]M. Walne, consul britannique au Caire, disait à M. Senior en 1855 : « Saïd Pacha est frivole et vaniteux et il est gâté par la flatterie des étrangers qui l’entourent. Ils lui disent — et il le croit — qu’il est un génie universel, et je crains qu’il ne soit en train de nous préparer une grande catastrophe. » (Senior’s Conversations and journals in Egypt, vol. I, p. 181.)
[89]Ce sont presque les termes employés par Lord Cromer dans son Modern Egypt.
[90]Arabi accompagnait Saïd Pacha en qualité d’aide de camp.
[91]Arabi racontait, le 16 mars 1903, à M. Blunt que le premier ouvrage qui lui a suggéré ses idées politiques était une traduction arabe de « La Vie de Bonaparte, par le colonel Saint-Louis. » Saïd Pacha, au cours de son voyage à Médine, avait lu cet ouvrage qui relatait « la conquête de l’Egypte par 30.000 Français ». « Voyez, dit-il, comment vos compatriotes se laissent battre. »
« A mon tour je me décidai à lire cet ouvrage et de cette lecture, je tirai la conclusion que la victoire des Français était due à leur organisation et à leur entraînement, et que nous pouvions en faire autant en Egypte. »
[92]Voir dans le Journal officiel égyptien l’article intitulé : « L’erreur des sages. »
[93]« Un vice unique, l’insécurité, dit Ahmed, pèse sur nos personnes et sur nos biens. Le paysan n’est pas garanti contre les ordres arbitraires... La même insécurité déprécie les richesses nées et acquises. Les besoins du pouvoir sont effroyables, surtout depuis que vos faiseurs, appuyés de vos consuls, tirent à boulets rouges sur un petit pays neutre et désarmé. L’Egypte implore aujourd’hui un patronage collectif des puissances civilisées. Tous ses maux viennent du despotisme intérieur ; le despotisme extérieur et multiplié ne les a jamais soulagés, au contraire. » (Le Fellah, par Edmond About, 1869.)
[94]« Le plan de Nubar consistait à mettre immédiatement un frein au pouvoir absolu du khédive et à limiter l’autorité des consuls généraux, par l’établissement de tribunaux qui contrôleraient les décisions arbitraires des deux parties. Il se proposait, en même temps, de donner la voix prépondérante à l’élément égyptien, et d’étendre leur juridiction aussi bien sur les indigènes que sur la population européenne dans toute l’Egypte. Son but avoué était de faire du système une application générale. » (The Khedive’s Egypt, par Edwin de Leon, ancien consul général en Egypte, in-8, 1877.)
[95]Audouard (Mme Olympe). Les mystères de l’Egypte dévoilés, Paris, in-16, 500 pages, 1865.
[96]Ces notes ont été publiées par M. Arthur Rhoné, dans l’Egypte à petites journées.
[97]Audouard (Mme Olympe). Les mystères de l’Egypte dévoilés.
[98]Il existe seulement quelques numéros épars de ce journal à la Bibliothèque nationale du Caire. Le premier article sur Ismaïl Pacha manque ; pour les autres voir le Taïf du 29 avril et du 6 mai 1882.
[99]« D’après tout ce que j’apprends, le développement récent de l’Egypte est surtout matériel. Les Egyptiens se plaignent amèrement de trois maux, qui, pour eux font plus que contrebalancer les avantages du régime actuel. Ce sont les taxes énormes, l’absence totale de toute protection contre l’arbitraire de ceux qui les gouvernent, et l’incurie et la corruption des tribunaux civils et criminels.
« Le peuple compare le gouvernement du khédive avec celui de son prédécesseur Saïd Pacha qui donna aux Egyptiens la justice, la sécurité et rien que des charges modérées. » (Bayard Taylor : Egypt and Iceland in the year 1874, Londres, 1875.)
[100]« Ces malheureux (les fellahs) sont exploités directement par les étrangers, non moins que par le gouvernement, et les étrangers consomment leur œuvre en se procurant une bonne partie de ce que l’Etat, le khédive et les siens ont tiré des fellahs. » (L’Egypte et l’Europe, par un ancien juge mixte.)
[101]« Affren » est un mot turc qui signifie : bravo !
[102]« Depuis quatre mois cent cinquante mille ouvriers sont enlevés à l’agriculture et construisent pour le vice-roi des routes, des canaux, des chemins de fer, etc... Beaucoup fournissent leurs outils, la pioche, le couffin, se nourrissent à leurs frais... La mort fauche vite et dru dans ce champ de vies humaines. On voit les petites filles, les petits garçons déguenillés, souvent tout nus, monter et descendre les talus avec une charge de terre sur la tête et courbant le dos sous le bâton du cheik. » (Voir lettre datée de septembre 1867 : Lettres sur l’Egypte contemporaine, par Gellion-Danglar, 1876.)
[103]Il existe à la Bibliothèque nationale du Caire une collection du Progrès Egyptien du numéro 2-11 juillet 1868 au 14 mai 1870. C’est le seul journal sérieux de l’époque. Les autres journaux étaient la plupart à la solde du vice-roi.
[104]Voir l’article écrit par M. Bordeano, rédacteur en chef de la Turquie, journal officieux, en date du 16 août 1869, et reproduit par le Progrès Egyptien du 25 août.
[105]Voir une brochure intitulée : « L’Egypte d’après les traités de 1840-41, par M. N. Bordeano, directeur du journal la Turquie, 1869. Voir aussi l’Egypte et la Turquie, réponse à une brochure de M. Bordeano, par G. L., membre de l’Institut égyptien, Alexandrie, 1869.
[106]Histoire de la Presse arabe, Beyrouth, 1913, par le vicomte Torazi.
[107]Progrès égyptien, 6 septembre 1869.
[108]Le Progrès égyptien, en date du 29 janvier 1870, rapporte que « le gouvernement vient de mettre un grand nombre de fellahs à la tête de ses administrations publiques et d’en écarter les Turcs. Le journal pense que cette mesure peut-être prise sous le coup de l’irritation que causaient les menaces de Constantinople, est bonne en soi ». Nous ne croyons pas, quant à nous, que ce fut une mesure sérieuse et stable, et l’événement l’a démontré.
[109]Present Day Egypt, par M. Frederic Courtland Penfield, ancien consul général des Etats-Unis en Egypte (1893-1897), Londres, 1899.
[110]Le colonel Chaïllé-Long, chef d’état-major de Lord Gordon, dans son ouvrage l’Egypte et les Provinces perdues (1897), disait que la nomination de Gordon avait été faite pour servir les intérêts anglais. Ce fut à Khartoum, en route pour Gondokoro, le siège de son gouvernorat, que Gordon décréta (1874) le monopole de l’ivoire, acte, qui peut être taxé de pure folie car il provoqua l’hostilité des marchands de Khartoum, les véritables sultans du Soudan, qui avaient engagé tous leurs capitaux dans l’exploitation de l’ivoire, qui exigea le maintien, dans l’intérieur de l’Afrique, de nombreuses stations et d’une petite armée de 2.500 Dongalouas ou soldats irréguliers qui ont depuis formé le noyau de l’armée mahdiste. Cet acte fut le germe de l’insurrection de plus tard, dont Gordon se vante dans son livre d’avoir « pondu l’œuf ».
[111]Le major Wingate (Madhism and the Egyptian Sudan 1891) considère la suppression de la traite des esclaves comme l’une des trois causes principales du mahdisme.
[112]D’après M. Pensa (L’Egypte et le Soudan Egyptien, 1895) l’époque de la plus grande prospérité du Soudan est entre 1870 et 1874 ; c’est précisément l’époque où le Soudan était administré par des gouverneurs égyptiens. Quant à l’époque de l’administration anglaise, « la responsabilité des gouverneurs du Soudan, dit M. Pensa, depuis sir Samuel Baker jusqu’à Gordon est gravement engagée quand on examine l’état auquel leur administration avait conduit ces régions ».
L’auteur de l’Egypte et les Provinces perdues disait que « l’administration de Gordon fut un gâchis déplorable. Il avait trouvé le Soudan en pleine prospérité et le quitta, en 1879, endetté et sous le coup de l’insurrection ». M. Chaïllé-Long accuse la Grande-Bretagne d’avoir choisi Gordon pour accomplir la désorganisation du Soudan et d’avoir préparé, de longue main, les événements subséquents « dans le but d’en profiter pour se tailler un empire anglo-africain ».
[113]D’après Dr Henry W. J. Thierch, auteur d’un ouvrage allemand sur l’Abyssinie (traduit en anglais par Sarah N. S. Pereira, Londres 1885) Munzinger, hostile au roi Yohannès, encouragea le khédive dans son plan de conquérir l’Abyssinie. Le Dr Gerard Rohlfs l’accuse même d’avoir aspiré au trône de ce pays.
D’après M. Cave, dans son rapport de 1876, « la guerre d’Abyssinie avait été pour ainsi dire imposée au khédive, que la gloire stérile de la guerre ne pouvait éblouir ».
Il ressort de ces témoignages que le khédive avait dû subir des influences étrangères intéressées.
[114]Ce fait est confirmé par M. Farman, ancien consul général des Etats-Unis au Caire.
[115]Nous ne croyons pas à la trahison du missionnaire français qui servait de guide au général Loreng. Nous avons la modeste conviction que la cause principale de la défaite réside dans la mésentente qui régnait entre les Circassiens et les Américains, et la responsabilité des premiers ne fait pas de doute. (Voir des détails intéressants dans Moslem Egypt and Christian Abyssinia, par Dye.)
[116]Sous Mohamed Aly il y avait deux classes opposées : la classe autochtone des fellahs qui était le peuple, et la classe turco-circassienne qui formait une minorité aristocratique dominante dans le gouvernement. Cependant, grâce au système nationalisateur du fondateur de la dynastie, son règne préparait l’avènement au pouvoir d’une nouvelle bourgeoisie égyptienne formée principalement de médecins, de professeurs et d’officiers dont le cercle s’élargissait sous Ismaïl et où se recrutait généralement le personnel administratif et parfois les ministres ou les gouverneurs de provinces. C’est cette classe qui a donné à l’Egypte ses hommes les plus distingués et qui a mené contre l’aristocratie étrangère une lutte d’abord sourde, puis ouverte sous Tewfick jusqu’à son absorption complète. (Note de l’auteur.)
[117]Arthur Rhoné, l’Egypte à petites journées.
[118]Abdallah Abou Soôud a fondé en 1866 Waddinnil, le premier journal politique et littéraire en Egypte. Il paraissait toutes les semaines et soutenait la politique d’Ismaïl jusqu’à la mort de son fondateur (1878).
[119]M. Renan ayant, au cours d’une conférence faite à la Sorbonne le 29 mars 1883, discuté la productivité scientifique de l’Islam, Gemmel-Eddin présenta quelques observations sur les idées de Renan dans un article publié par les Débats du 18 mai 1883 dont voici les passages caractéristiques : « Un vrai croyant doit, en effet, se détourner de la voie des études qui ont pour objet la vérité scientifique. Attelé comme un bœuf à la charrue, au dogme dont il est l’esclave, il doit marcher éternellement dans le même sillon qui lui a été tracé d’avance par les interprètes de la loi. Convaincu, en outre, que sa religion renferme en elle toute la morale et toutes les sciences il s’y attache résolument et ne fait aucun effort pour aller au delà.
« Je sais tout cela, mais je sais également que cet enfant musulman et arabe « ce fanatique plein d’une sotte fierté de posséder ce qu’il croit être la vérité absolue » appartient à une race qui marqua son passage dans le monde, non seulement par le fer et le sang, mais par des œuvres brillantes et fécondes qui prouvent son goût pour la science...
« Il est vrai qu’après la chute du royaume arabe en Orient, comme en Occident, les pays qui étaient devenus les grands foyers de la science, tels que l’Irak et l’Andalousie, retombèrent dans l’ignorance et devinrent le centre du fanatisme religieux ; mais l’on ne saurait conclure de ce triste spectacle que le progrès scientifique et philosophique au moyen âge ne soit dû au peuple arabe qui règnait alors. »
Le lendemain, dans le même journal, Renan répondait à cet article en faisant de Gemmal-Eddin l’éloge précité. Une idée ressort de cette réponse : « Je crois, dit-il, que la régénération des pays musulmans ne se fera pas par l’Islam : elle se fera par l’affaiblissement de l’islam, comme du reste le grand élan des pays dits chrétiens a commencé par la destruction de l’église tyrannique du moyen âge. » Renan entend par l’affaiblissement « arriver à cet état d’indifférence bienveillante où les croyances religieuses deviennent inoffensives ». Il est certain qu’en adaptant la religion aux besoins nouveaux par la propagation de l’instruction et de l’esprit de tolérance dans les masses, on obtiendrait ce résultat, mais il y aurait plutôt affaiblissement du dogme où la religion gagnerait du fait que le progrès serait mis sur son compte. Mohamed Abduh, le plus grand disciple de Gemmal-Eddin, qui s’occupait de réformes plus que de politique, a travaillé pendant quarante ans pour atteindre ce but et son œuvre ne périra pas. La réforme de la grande université religieuse de l’Azhar qu’il avait tentée et qui s’opère lentement par la création d’une direction d’études, d’un programme déterminé et moins chargé et l’introduction de l’histoire, de la géographie et d’autres sciences — équivaudrait, à elle seule, à une révolution.
[120]Gemmel-Eddin prêchait une sorte de panislamisme politique ; aussi s’attachant fort peu à la théologie, se voua-t-il entièrement à la politique. Les gouvernements chrétiens, disait-il, s’excusent des attaques et des humiliations qu’ils font subir aux Etats musulmans en invoquant la situation arriérée de ces derniers ; cependant ces mêmes gouvernements entravent de toute manière, et même par la guerre, toute tentative de réforme et de renaissance dans les pays musulmans. D’où la nécessité pour le monde musulman de s’unir en une grande alliance défensive pour se préserver de l’anéantissement ; et, pour y parvenir, il doit acquérir la technique du progrès européen et apprendre les secrets de la puissance européenne. Mais Gemmel-Eddin n’entendait point substituer le patriotisme de religion au patriotisme de territoire ; il voulait que les efforts des pays musulmans convergeassent, indépendamment les uns des autres, vers un but commun : la libération politique. Et c’est pour régénérer la patrie turque, persane ou égyptienne qu’il travaillait à régénérer l’Islam qui influait profondément sur la vie politique et sociale des différents pays musulmans. Toutefois la tâche de la réforme religieuse incombera essentiellement à son fervent disciple Mohamed Abduh, le véritable Luther de l’Orient. (Note de l’auteur.)
[121]D’après Browne, auteur de Persian Révolution, Gemmal-Eddin était philosophe écrivain, orateur et journaliste. Dans l’Encyclopédie de l’Islam (1913) Djamal-Al-Din Al-Afghani, une des plus remarquables figures de l’islam au XIXe siècle... Il fut par la parole et par la plume un des représentants les plus conscients de l’idée panislamique. Sayed Rachid Rida, disciple de Mohamed Abduh, disait au cours d’un article paru dans sa revue El-Manar en mai 1907 : « La vérité est qu’il ne travaillait pas pour le panislamisme. Nous avons entendu, souvent entendu notre maître regretté répéter qu’il (Gemmal-Eddin) était l’homme le plus capable de réformes et que s’il ne s’était pas adonné à la politique il aurait accompli une grande œuvre. La base sur laquelle reposerait la réforme en vue de l’amélioration des conditions des musulmans, disait M. Abduh, devait être l’émancipation de la pensée du joug de l’imitation, et la compréhension des choses de la religion avec l’esprit des temps anciens avant les discordes et les superstitions. La religion doit être considérée comme un régulateur de la raison humaine et, partant, amie de la science, s’efforçant de pénétrer les mystères de l’Univers. »
[122]Cette Chambre, instituée au début de 1866, se réunit pour la première fois le 19 novembre. Elle était formée de 75 membres élus et la durée de chaque session annuelle était de deux mois ; elle s’occupait de réformes administratives pratiques telles que l’irrigation et le curage des canaux, et n’avait que voix consultative. C’est seulement à partir de 1876 que cette Chambre montra certains signes de vitalité en étudiant sérieusement les questions intérieures à l’ordre du jour, surtout financières, et en attirant l’attention du gouvernement sur les remèdes nécessaires pour améliorer les conditions du pays.
[123]Mohamed Abduh généralise ici un peu trop. Point n’est besoin de revenir sur les origines du réveil national que nous avons déjà étudiées. Or comment expliquer que les Egyptiens se soient intéressés aussi vivement à la guerre de 1877 qui, pourtant, n’était pas la première entre la Turquie et la Russie et que, surtout, cette guerre ait été pour les Egyptiens une occasion de manifester leurs sentiments avec plus de force ? La raison principale réside dans une évolution lente et laborieuse d’une conscience nationale privée de la liberté politique indispensable.
[124]M. Gellion-Danglar, dans la 7e lettre, 25-29 juin 1868, écrivait : « Il y a environ un an et demi, on fit grand bruit d’une constitution que S. A. le vice-roi avait octroyée à son peuple. Vous pensez bien que les représentants étaient tous les candidats du gouvernement. Eh bien, il se forma parmi eux une opposition ; oui, deux membres se permirent d’émettre, sur une question insignifiante, un avis différent de l’avis qu’on désirait. Ils furent immédiatement chassés de l’assemblée par ordre du vice-roi comme de dangereux perturbateurs de l’Etat et d’irréconciliables ennemis de la paix. » (Lettres sur l’Egypte contemporaine, 1876.)
[125]Ce fait nous a été raconté par Helbaoui bey, avocat bien connu, qui est peut-être le dernier disciple vivant de Gemmal-Eddin.
[126]L’ancien juge mixte disait, dans l’Egypte et l’Europe, en parlant des Egyptiens : « Comme ils vivent dans un milieu stationnaire où tout marche dans les anciennes ornières, où l’activité mentale n’est pas stimulée par la lutte des opinions et des tendances, par le changement, l’innovation et le progrès, leur esprit se trouve dans un état de quiétude et de non-activité... Mais la machine est bonne quoique mal alimentée. »
Tout ceci s’applique mieux aux Egyptiens avant l’avènement de la presse libre.
[127]L’Europe Diplomatique, en juin 1879, publia un article de son correspondant au Caire concernant Abou Naddara et le « genre de popularité dont jouit incontestablement James Sanua » : « Le mois passé, dit-il, j’ai pu aller entendre Ahmed Salem, le grand chanteur arabe du Caire... Au loin il fait entendre ses étranges mélopées et cela s’écoute religieusement d’ordinaire. Mais ce soir-là, il arriva qu’un vendeur clandestin de l’Abou Naddara put se glisser, je ne sais comment, au travers de l’assemblée. En moins de rien c’était fait, loin des yeux de la police il avait vendu près de trois cents exemplaires. Aussitôt changement à vue. Chacun de tourner le dos au chanteur et de se mettre, entouré d’un petit groupe, à lire le journal prohibé... Et les invités ne consentirent à rester qu’à la condition qu’Ahmed Salem leur chanterait la chanson du proscrit Abou Naddara !
« O bien-aimé patriote, ô gentil Abou Naddara, exprime notre affection au dévouement de ce clément dont l’absence nous accable de chagrin (Allusion au prince Halim).
« Il (le khédive) a sucé nos veines et vidé nos poches. Pitié, pitié pour ton peuple O Allah « ne le vois-tu pas courbé sous les taxes et les impôts sans nombre ? »
« Ce journal n’est pas composé d’articles, c’est un ensemble de dialogues entre Abou Naddara et ses chers Fellahs, un recueil d’hymnes, d’invocations et d’imprécations où figurent quelquefois les noms des morts, mais très rarement les noms des vivants. Malgré ces précautions par prétérition, le pauvre Ahmed Salem n’était guère à son aise en chantant la chanson du proscrit... Le résultat de cette soirée fut qu’Ahmed Salem et ses musiciens étaient, dès le lendemain, jetés en prison. Ils n’en sont sortis que dix jours après grâce à l’intervention des princesses et des dames des harems, mais défense expresse leur est faite de chanter en ville, désormais, n’importe où.
« Il est moins facile, comme je vous le disais, d’arrêter la propagande d’Abou Naddara. Cette minuscule feuille a des partisans un peu partout — j’ai la conviction qu’une grande partie de ce qu’elle contient vient d’ici, et part quelquefois de personnes très bien placées. — Abou Naddara, selon moi, n’est pas la voix, il est l’écho passif, mais devenu puissant par son éloignement même, de l’opinion publique en Egypte. »
[128]Selim Naccache, qui le premier, paraît-il, lança la célèbre formule « l’Egypte aux Egyptiens » publia dans le tome I — qui est fort rare — de son ouvrage Misr-lil-Misriyeen une courte étude sur Gemmal-Eddin d’après les mémoires inédits d’Adib Ishak. C’est là que nous avons puisé le renseignement rapporté plus haut.
Ajoutons que cet ouvrage forme un ensemble de documents pour servir à l’histoire de la période de 1881-82.
[129]Ce journal, semble-t-il, ne paraissait pas, au début, d’une façon régulière. Son cinquième numéro, daté du 2 septembre 1876, renferme le premier article de Mohamed Abduh, le célèbre disciple de Gemmel-Eddin. On trouve dans les numéros suivants d’autres articles où se révèle la transformation graduelle du style de l’auteur qui eut une influence marquée sur l’épuration et le développement de la langue arabe.
[130]Nous avons eu la bonne fortune de trouver cette collection chez un particulier. Il semble que toutes les collections de journaux de l’époque antérieure à l’an 80 aient été brûlés ou perdus lors du grand bouleversement de 1881-82. Il en existe cependant quelques numéros épars dans les bibliothèques du Caire.
[131]L’Egypte et le Soudan Egyptien, par H. Pensa, 1885.
[132]M. Wilson raconte dans ses mémoires — Chapters of my official life — en date de 25 juillet 1878, qu’il reçut ce jour-là, alors que la Commission était réunie, la visite de quelques dames indigènes membres et servantes de la famille de feu Abbas Pacha. Elles lui expliquèrent que leur propriété leur avait été extorquée et qu’elles étaient dans le dénuement. A peine sorties de chez lui, la police les arrêta et les jeta en prison. M. Wilson intervint immédiatement auprès du khédive et exigea la démission du préfet de police, tenu pour responsable. « Cette démission, dit-il, eut un excellent effet et étonna plutôt le public du Caire ».
[133]Ce rapport contient, sans ses annexes, environ soixante pages dans les Documents diplomatiques, Affaires d’Egypte. Il est divisé en deux parties, l’une traite du système d’impôts, l’autre de la situation financière en Egypte. Dans l’exposé du système d’impôts il les condamne d’une manière générale « Quelle que soit du reste, dit-il, l’autorité qui ait établi les taxes multipliées qui grèvent les populations, c’est à peine s’il en est qui ne donnent lieu aux plus justes critiques. » Puis il signale entre autres abus : « Dans un pays qui, comme l’Egypte, est essentiellement agricole, l’impôt foncier est et doit rester la source principale des revenus du Trésor...
« Une expertise ayant pour objet la classification des terres a été prescrite en 1867 ; il s’agissait, dit la décision, qui l’ordonne, d’asseoir l’impôt foncier sur des bases plus équitables.
« Ce travail donna lieu, nous dit un Agent consulaire, « à des abus considérables de la part de ceux qui en étaient chargés, ayant les cheikhs des villages pour aides. Ils ont aggravé les impôts des terres qui n’étaient pas susceptibles d’une augmentation pour combler le déficit provenant des rabais qu’ils accordaient par peur des puissants et par cupidité. »
« Une autre cause d’inégalité résulte de la loi de la Moukabalah. Cette loi, promulguée en 1871, dispose que « tout contribuable qui aura versé au Trésor une somme égale à six années de ses contributions foncières, sera dégrevé à perpétuité de la moitié de ses contributions, moitié calculée sur la base de ce qu’il paye actuellement à l’Etat. L’impôt frappant les dites propriétés, quelle que soit leur nature, ne pourra être augmenté sous aucune forme et pour aucun motif » (article 3).
« Un décret du 16 juillet 1873 a décidé que « la Moukabalah serait payée en douze années, par portions égales, à partir du 11 septembre 1873 ».
« Cette même loi accordait en outre certains avantages aux contribuables qui n’ayant pas jusqu’alors sur les terres qu’ils possédaient un droit de pleine propriété, consentaient à payer la Moukabalah.
« Le décret du 7 mai 1876 en « arrêtant l’opération de la Moukabalah » décida que ces avantages seraient définitivement acquis même aux contribuables qui ne s’étaient que partiellement libérés, et qu’il serait pris des mesures équitables, soit par restitution de ces anticipations, soit par une réduction proportionnelle d’impôts...
« Avant que les dispositions de ce décret aient été appliquées, le décret du 18 novembre 1876 rétablit la loi de la Moukabalah ; elle dut même être considérée comme n’ayant jamais cessé d’être en vigueur. Ce décret statue en outre « que les réductions annuelles produites par les effets de la loi de la Moukabalah, ne seront appliquées qu’à partir de l’année 1886, et qu’il sera tenu compte aux contribuables, jusqu’à la fin de l’année 1885, de l’intérêt à 5 0/0 sur les sommes qui devaient être déduites » (article 2).
« Ainsi, ceux qui ont payé avant le 7 mai 1876 l’intégralité de la Moukabalah ont vu, depuis l’année de leur payement, leurs contributions réduites de moitié.
« Ceux qui n’ont complété le payement de la Moukabalah que depuis le décret du 18 novembre 1876 continuent à payer l’intégralité de leur impôt. On leur tient compte seulement, non pas de l’intérêt à 5 0/0 des sommes qu’ils ont versées, mais de l’intérêt à 5 0/0 de la moitié de l’impôt dont ils devraient être déchargés.
« Indépendamment des causes d’inégalité que nous venons de signaler, d’autres circonstances viennent encore, contrairement à tout principe d’équité, modifier le taux de l’impôt foncier.
« L’impôt sur les dattiers est perçu en vertu d’un recensement qui remonte à plus de douze ans... ». Un cultivateur, dit l’inspecteur général de la Haute Egypte, avait 100 palmiers, sur chacun desquels il devait payer tant d’impôt, ce qui faisait une somme de... Ces 100 palmiers n’existent plus ; il n’en reste que 50. Mais la Moudirieh ne veut pas connaître qu’il n’en reste que 50 ; elle en marque toujours 100 (l’inspecteur cite cet exemple pour expliquer l’importance des arriérés (3.145.000 en 1875) et la difficulté de leur recouvrement.
Enfin la Commission parle de la vente par anticipation des récoltes des Fellahs, de la corvée et termine cette partie de son rapport en demandant à côté d’une législation fiscale une organisation judiciaire et des tribunaux « assurant une efficace protection aux indigènes, aujourd’hui soumis dans leurs personnes et leurs biens au pouvoir discrétionnaire d’une autorité sans contrôle ». La conclusion de la partie financière est identique. « On ne saurait donc méconnaître que le Chef de l’Etat dispose d’une autorité sans limite ».
[134]M. Raindre, Consul Général de France en Egypte, écrivait dans une lettre du 24 août 1878, au Ministre des Affaires étrangères, que la rédaction de cette allocution est « universellement attribuée à Nubar Pacha... Quoi qu’il en soit, de la part plus ou moins grande qui appartient à Nubar Pacha dans les concessions arrachées au khédive il semble que Son Altesse ait tenu de son côté à bien marquer que, dans sa pensée les réformes projetées et leur promoteur ne doivent pas être séparées, et c’est dans le discours même qui constate l’adhésion vice-royale au programme de la Commission, que Nubar Pacha est désigné pour former un Ministère ».
[135]Un correspondant occasionnel au Caire adressa au Times un article daté du 13 janvier et paru le 23. Dans cet article il insistait sur la nécessité de réduire l’intérêt. « Cette vérité éclatante, dit-il, est basée sur le fait que la dette publique absorbe sept millions de livres sur un revenu qui ne dépasse guère neuf millions ». Il décrit l’état lamentable des Fellahs qui, forcés par suite des inondations de rester sans domicile, accroupis sur les bords des canaux, ou de se réfugier dans les arbres, furent néanmoins sommés par le percepteur de payer l’arriéré. » Puis il parle des « hauts fonctionnaires, Européens pour la plupart, qui touchent d’énormes traitements. Le progrès est entravé par une multitude de conseillers ». « Hier, dit-il encore, j’ai voyagé par l’express venant d’Alexandrie, le conducteur de train descendit dans chaque station et cria en quatre langues — anglais, français, italien et arabe — le nom de l’endroit et le temps d’arrêt « two minutes of stopping », « cinq minutes d’arrêt », etc... Il me rappela notre administration internationale odieuse ».
« Les réformes que nos ministres désirent appliquer sont arrêtées court. Les créanciers en barrent complètement le chemin. Il y a aujourd’hui littéralement des centaines de cheikhs au Caire, chacun représentant un village, venant avec des pétitions pour la réduction des impôts et tous déclarent que les taux actuels ne peuvent pas être maintenus : Ils assiègent tous les portes des Ministères et attendent les Ministres à leurs entrées et sorties, et les bureaux sont inondés de leurs pétitions. En vérité il semble qu’une réduction générale des impôts soit nécessaire pour sauver le pays d’un vaste système d’évincement en faveur de l’étranger. »
Un autre correspondant occasionnel à Alexandrie écrivait le 18 janvier, après avoir rappelé l’œuvre d’Ismaïl à propos de son anniversaire : « ce progrès matériel n’a pas profité encore au peuple complètement écrasé par une lourde dette publique et qui se presse en foule au Caire, actuellement, pour déposer ses griefs devant le nouveau Gouvernement ».
[136]Ce sont les propres termes d’un télégramme du Consul Général de France en Egypte au Ministère des Affaires Etrangères.
[137]Il y a unanimité à ce sujet. C’est aussi l’opinion de Mohamed Abduh et d’Arabi (mémoires inédits).
[138]Voir le Soudan Egyptien par le Colonel Chaillé-Long bey.
[139]The Story of the Khedivate par Ed. Dicey. Les renseignements de M. Dicey sont confirmés par M. Rivers Wilson, dans ses mémoires :
« M. Larking, dit-il, connaissait intimement le caractère du khédive Ismaïl et les affaires égyptiennes en général. J’insère la lettre suivante que je reçus de lui lorsque j’étais au Caire en 1876, elle prédit, de façon on ne peut plus exacte, ce qui eut lieu effectivement deux ans plus tard :
Paris, 6 avril 1876.
Mon but en venant à Paris était, comme vous le savez, de voir Nubar... La conclusion à laquelle nous sommes arrivés est la solution de cette question : « Le khédive est-il sincère ou non ? Tout roule sur ce point. S’il est sincère, son devoir simple et clair implique le renoncement à toute ingérence dans les finances du pays, mais les finances étant en fait le ressort de tout mécanisme gouvernemental, cela signifierait, jusqu’à certain point, l’abdication du principe autocratique cher aux souverains d’Egypte depuis des siècles... Le khédive a des juges européens, il doit avoir un ministre européen des finances, un ministre réel ayant le pouvoir nécessaire pour exécuter les réformes. C’est le poste que vous devriez tenir... Nubar pense qu’avec une certaine pression venant du gouvernement anglais cette nomination serait un fait accompli... Le but de M. Disraeli, en achetant les actions du canal et en constituant ensuite la mission Cave, tend, comme on le suppose généralement, à créer un intérêt anglais en Egypte pour contrebalancer celui de la France.
Nubar se soucie peu de son retour au pouvoir. Je lui conseille de patienter et de laisser couler l’orage, et tout s’arrangera. »
Cette lettre révélatrice de M. Larking indique nettement l’association de Nubar au plan anglais établi depuis 1876. Du reste M. Wilson, dans un autre chapitre de ses mémoires, écrit en date du 12 juin 1878, à propos du retour possible de Nubar en Egypte : « L’enquête est, en grande partie, son œuvre. Le khédive se plaint amèrement que nous soyons en train d’exécuter le programme tracé par Nubar, ce qui est exact. Cependant si Nubar retourne, ce sera, dans la pensée du khédive, pour le protéger contre l’enquête, Nubar ne peut pas toutefois, tourner le dos aux réformes et trahir la cause qu’il prêchait pendant les deux dernières années. » (Sir Rivers Wilson : Chapters of my official life), 1916.
[140]Voir la déclaration faite par les Consuls de France et de Grande-Bretagne au Caire le 10 mars 1879 (Documents diplomatiques, affaires d’Egypte).
[141]Voir Mirâat-El-Chark du 5 avril 1879.
[142]Modern Egypt, par Lord Cromer.
[143]Voir dans le Times du 16 avril une correspondance du Caire datée du 8 avril 1879.
[144]C’est Abd-el-Salam El-Moelhy bey.
[145]Voir Al-Watan du 5 avril 1879.
[146]Broadley. How we defended Arabi and his friends.
[147]Lors de l’émeute du 18 février Mahmoud Sami, alors Chef de la Sûreté, appela, sur la demande du khédive Mohamed bey El-Nadi, Aly bey El-Roubi et Arabi bey, pour les interroger sur cette manifestation dont ils étaient les prétendus instigateurs. Arabi, dans ses mémoires inédits, racontait son impression de cette rencontre : « J’ai reconnu en lui, disait-il, une aversion pour l’arbitraire et un penchant pour la justice et la liberté ».
[148]Voir les déclarations d’Ahmed Rifaat, ancien secrétaire du ministère national présidé par El-Baroudy pendant la Révolution. « Je suis un Turc, dit-il, je n’ai aucun motif de vous raconter ce qui n’est pas vrai. Arabi avait acquis la sympathie de toute l’Egypte et aussi la mienne ». (How we defended Arabi and his Friends, par A. M. Broadley. Londres 1884).
[149]M. de Luisant écrivait dans le Progrès Egyptien du 27 février 1869 : « On a fait trop de bruit autour de la création nouvelle... Le Vice-Roi a entendu accorder à son pays une institution analogue à ce qu’étaient, sous l’ancienne monarchie française, les assemblées des notables, dont les unes avaient le droit de statuer sur les impôts, et les autres étaient simplement appelées à faire connaître leurs vœux au Souverain... La question n’est pas là : Le point important est que le tribunal de l’opinion publique est saisi, que sa décision, si lente qu’elle soit à se produire, si comprimée qu’elle soit dans les premiers moments, finira par se faire jour ».
[150]Mirât El-Chark, dans son premier numéro en date du 24 février disait « qu’il avait appris de source sûre que tous les Députés Egyptiens présenteraient une adresse à Son Altesse le khédive pour leur conférer tous droits et privilèges des Députés en Europe ou bien ordonner le renouvellement des élections ».
[151]Voir Documents diplomatiques, affaires d’Egypte, 1879.
[152]Lettre de M. Waddington, en date du 16 novembre 1878, au Consulat Général de France en Egypte (Documents diplomatiques, Affaires d’Egypte).
[153]Voici la composition de ce Ministère : Chérif Pacha fut nommé Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur et des Affaires étrangères ; Ragheb Pacha aux Finances ; Sabet Pacha aux Wakfs et à l’Instruction publique ; Zaki Pacha aux Travaux Publics ; Zoolfakar Pacha à la Justice et Chaïn Pacha à la Guerre.
Riaz Pacha fut destitué du ministère de l’Intérieur et de la vice-présidence de la Commission Supérieure d’enquête. Il partit ensuite en Europe rejoindre Nubar pour travailler à la chute d’Ismaïl (mémoires inédits de Mohamed Abduh).
[154]Pour discréditer le nationalisme égyptien on faisait courir, à l’étranger, le bruit que les Egyptiens voulaient débarrasser l’administration de tous les Européens (Voir le Times du 16 avril 1879).
[155]Voir le Times du 7 mai 1879.
[156]Voir le Times du 12 juin 1879.
[157]Il y avait désaccord entre M. Wilson et Lord Vivian sur la politique à suivre. Il semble que l’échec du ministère Wilson ait déterminé le retour de Lord Vivian désavoué par son Gouvernement.
[158]Cette visite eut lieu le 12 mai 1879.
[159]Voir le Times du 21 mai 1879.
[160]Un correspondant écrivait dans le Times du 19 mai : « Le khédive a maintenant à compter avec un certain parti national dont l’influence, dit-on, sur le Vice-Roi, est parfois impérative. L’armée, les pachas, les ulémas sont unis dans leur but commun de prouver que l’Egypte est capable de se gouverner elle-même et le Parlement, qui comprend maintenant 100 membres, a montré des signes de vitalité qui promettent un avenir parlementaire. »
[161]Voir dans le Journal Officiel Egyptien les comptes rendus des séances.
[162]Voir Mirâat-el-Chark du 11 juin 1879.
[163]Voir extrait de la lettre du 30 mai du Comte Saint Villier, ambassadeur de France à Berlin, à M. Waddington (Documents diplomatiques, affaires d’Egypte).
[164]L’action du Gouvernement allemand, disait Lord Cromer, a hâté la décision qui aurait été probablement prise dans tous les cas (Modern Egypt).
[165]C’est M. Tricou, Consul Général de France au Caire depuis le 10 juin 1879.
[166]Dans une lettre adressée de Naples, après sa chute, au Grand Vizir, Ismaïl disait : « J’ai fait appel à Sa Majesté le Sultan pour me protéger contre une pression étrangère ; je venais de traverser seize années bien remplies ; sous mon administration l’Egypte avait été couverte d’un réseau de chemins de fer ; elle avait considérablement étendu la canalisation qui féconde la richesse du sol ; elle avait créé deux grands ports, à Suez et à Alexandrie ; elle avait vu achever et livrer au monde le Canal des deux mers, etc... »
[167]Le Mirâat-El-Chark, dans son numéro du 21 mai 1879, publiait une correspondance intitulée « Gordon Pacha l’Anglais, gouverneur du Soudan », annonçant un revirement notable dans sa politique devenue franchement arrogante et anti-égyptienne.
Dans le même ordre d’idées, le même journal passait en revue, en date du 11 juin, la question égyptienne et rappelait que le Canal de Suez a ouvert aux Puissances Européennes la voie de la pénétration en Afrique et réveillé chez elles des idées de conquête. Elles se rendaient compte, dit-il, qu’elles n’arriveraient pas à réaliser leurs desseins au cas où il serait établi en Egypte un gouvernement national et fort, qui affaiblirait l’influence étrangère. D’où pour elles la nécessité de s’entendre et d’en finir avec leur division qui donnerait au parti national le moyen d’accomplir l’œuvre de réformes, de remédier aux maux légués par l’absolutisme et de dégager le pays du joug de l’Europe. Ainsi s’explique leur attitude qui consiste à s’opposer à notre projet et à notre indépendance.