Depuis lors, les événements se précipitèrent de par la faute de M. Malet et du khédive parjure. Le divorce est virtuellement prononcé entre Tewfick et la nation.
Etant donné l’impossibilité d’entente avec le khédive, le conseil des ministres décide de convoquer la Chambre des Notables pour prendre les mesures que réclame le salut du pays et examiner les griefs que le Conseil a articulés contre Tewfick Pacha et notamment ce fait grave entre tous que, sans consulter ses ministres, il a fait acte de pleine et entière soumission envers la Porte.
Les Egyptiens hostiles à toute ingérence considéraient la suzeraineté nominale turque comme une garantie contre une invasion étrangère. Tewfick, en appelant l’Angleterre et la Turquie à s’immiscer dans une affaire purement intérieure, avait exaspéré le sentiment national. Sa déchéance était à l’ordre du jour.
M. Sienkiewicz a bien caractérisé la situation en écrivant le 10 mai qu’on était « en présence d’un gouvernement révolutionnaire » et que « la question qui se pose est celle de l’indépendance de l’Egypte ».
Lord Granville se décide alors, d’accord avec le gouvernement français, à « soutenir énergiquement Tewfick » et à envoyer en même temps des navires de guerre à Alexandrie « pour protéger la colonie européenne ».[233]
Ainsi le jeu était double. En Egypte, l’affaire circassienne provoquée par le khédive, agissant sur le conseil de M. Malet, avait créé une scission destinée à donner une apparence de légalité à une intervention armée. En Europe, l’Angleterre invoquait la protection des Européens — et bientôt elle provoquerait, à l’aide du khédive, une querelle à Alexandrie même — pour justifier un acte de force que l’Europe désapprouvait.
Les délégués, réunis officieusement au Caire, n’épargnèrent rien pour rétablir l’entente entre le khédive et son ministère. Bien plus, obéissant à un sentiment de haut patriotisme, Mahmoud Sami se rendit le 16 mai chez le khédive, avec tous les ministres, et protesta de son dévouement envers Son Altesse. Arabi Pacha se déclara également le fidèle serviteur du khédive.
M. Sienkiewicz écrivait le même jour : « Le calme est rétabli. Je dois reconnaître que pendant tout le temps de la crise, malgré des excitations savamment combinées, pas un soldat au Caire ne s’est livré à un acte répréhensible. Des ordres sévères avaient été donnés dans ce but. Les impôts rentrent régulièrement. »[234]
Mais alea jacta est. La trahison de Tewfick était consommée. M. Malet a entendu maintenir le ministère pour « assurer la sécurité du khédive, compromise par la nouvelle de l’arrivée des escadres. »
Le ministère n’était ni stable ni définitif : « Le conseil de l’Angleterre et de la France de maintenir ces ministres, disait le baron de Malortie, avait uniquement pour but, comme il a été ouvertement déclaré, de gagner du temps jusqu’à l’arrivée des flottes. »[235]
Enfin le président du Conseil a fait connaître le 23 mai que, si les escadres se retiraient, les chefs de l’armée se rendraient dans l’intérieur de l’Egypte. Mais à la grande consternation du pays, le 25 mai, une note identique fut remise au président du Conseil pour recommander à la plus sérieuse attention des ministres les conditions suivantes et « au besoin en exiger l’accomplissement » :
« 1o Eloignement temporaire de l’Egypte de Son Excellence Arabi Pacha ;
« 2o Envoi dans l’intérieur de l’Egypte d’Ali Pacha Fahmy et d’Abd-el-Al Pacha ;
« 3o Démission du ministère actuel. »
Le 26 mai, les ministres adressent au khédive une lettre par laquelle ils donnent leur démission ; mais ils protestent contre la violation des droits de souveraineté du Sultan dont Tewfick s’est rendu coupable en acceptant l’ingérence des consuls généraux. Les consuls ont conseillé au khédive d’accepter immédiatement la démission.
La note des deux puissances avait soulevé les protestations du pays. M. Sienkiewicz informait M. de Freycinet, le 27 mai, que « les généraux et les officiers de la garnison du Caire et d’Alexandrie signifiaient au khédive qu’ils désiraient le maintien d’Arabi Pacha au pouvoir. » Il disait en même temps : « La tranquillité est complète. »
Deux jours plus tard, devant l’insistance de l’opinion publique, le khédive dut nommer de nouveau Arabi ministre de la Guerre. Arabi, sur la demande des consuls généraux, garantit l’ordre public. C’est un fait important, car le khédive et M. Malet vont travailler désormais à troubler l’ordre pour rejeter la responsabilité des événements subséquents sur l’Egypte et sur Arabi Pacha.
Le 7 juin, une commission turque présidée par Derwich Pacha arrivait à Alexandrie. A cette occasion, de grandes manifestations eurent lieu dans cette ville et des pétitions signées des notables, des ulémas et des délégués furent présentées au commissaire turc, demandant la déposition du khédive parjure qui, en vertu de la loi de l’Islam, ne devait plus régner. Cependant la France et l’Angleterre travaillaient activement à la réunion d’une conférence à Constantinople. M. de Freycinet écrivait en effet, le 9 juin, aux ambassadeurs de France à Berlin, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Constantinople et au chargé d’affaires près le gouvernement italien, pour leur dire qu’Essad Pacha lui avait communiqué la réponse de son gouvernement aux observations qu’il avait faites en vue de hâter la réunion de la conférence. « Saïd Pacha, dit-il, reproduit en le précisant l’argument précédemment donné, à savoir que la mission de Dervish Pacha, qui a pour but le maintien du statu quo et le rétablissement de l’autorité du khédive, étant en voie d’accomplissement, la conférence devient sans objet. J’ai répondu que je considérais indispensable que la conférence se constituât au plus tôt. Autrement, ai-je dit, on s’expose, si la mission échoue, à ce que certaines puissances soient amenées, sous la pression des événements, à prendre des mesures brusques que le concert européen n’aura pu délibérer. »
M. de Freycinet voyait clair. Cette pression des événements allait se produire. Du reste, sir Edward Malet avait prévu, dans une lettre adressée à lord Granville, le 31 mai, qu’une « collision pourrait, à un moment quelconque, avoir lieu entre les musulmans et les chrétiens ».
Tewfick Pacha aussi a prévu le cas, dans un télégramme chiffré à Omar Lotfy, qu’il avait nommé gouverneur d’Alexandrie, ainsi conçu : « Arabi a garanti la sécurité publique ; les journaux l’ont publié et il s’en est déclaré responsable devant les consuls. S’il réussit dans sa garantie, les puissances mettront en lui leur confiance et notre considération sera perdue. Aussi les flottes sont dans les eaux d’Alexandrie, et les esprits sont excités et des querelles entre les Européens et les autres ne tarderont pas à avoir lieu. Vous n’aurez qu’à choisir maintenant : ou bien vous servirez Arabi dans sa garantie, ou bien vous nous servirez. »[236]
En vue de cette collision et de ces querelles, M. Malet chargea M. Cookson, le consul anglais à Alexandrie, de distribuer des armes aux Européens. Les consuls allemand et autrichien étaient mécontents de M. Malet qui s’est plaint, dans un télégramme adressé le 14 juin à lord Granville, de ses collègues allemand et autrichien qui avaient télégraphié à leurs gouvernements respectifs pour leur dire que « le seul moyen d’éviter les calamités les plus sérieuses serait le départ d’Alexandrie des flottes et de moi-même ».
Le 11 juin, un Maltais, frère du valet de M. Cookson, tua à coups de couteau un cocher égyptien qui lui avait réclamé un salaire dû, et cela devant un café où des Grecs et des Maltais armés étaient postés. Les Egyptiens accourus sur le lieu pour arrêter le meurtrier partagèrent immédiatement le sort de leur malheureux compatriote, et le conflit se généralisa aussitôt dans la rue où les Grecs tiraient de leurs fenêtres des coups de feu sur les Egyptiens désarmés. Aussi n’eurent-ils que 57 morts, tandis que les indigènes n’en eurent pas moins de 140.[237]
Voilà l’origine de la légende des « massacres de chrétiens » et du fanatisme musulman dont le but avéré était de justifier aux yeux de l’Europe l’occupation éventuelle pour la protection des Européens et de leurs intérêts en Egypte.
Omar Lotfy, le gouverneur d’Alexandrie, fut nommé plus tard par le khédive ministre de la Guerre, assurément à titre de récompense pour le retard de son intervention lors de l’émeute.
Le 13 juin, le khédive se rend à Alexandrie pour se mettre en réalité sous la protection de la flotte anglaise. Sous la pression des agents d’Allemagne et d’Autriche, il nomme, le 18 juin, Ragheb Pacha président du Conseil. M. de Freycinet, de son côté, le 19 juin, envoie des instructions à M. Sienkiewicz pour « ne pas décourager les combinaisons, même éphémères, qui permettraient de gagner du temps jusqu’aux solutions fournies par la conférence ».
La conférence de Constantinople se réunit le 23 juin. Dans sa seconde réunion, le 25 juin, les représentants des puissances signent un protocole de désintéressement proposé par M. de Freycinet et ainsi libellé : « Les gouvernements représentés par les soussignés s’engagent à ne chercher aucun avantage territorial, ni la concession d’aucun privilège exclusif, ni aucun avantage commercial pour leurs sujets, que ceux de toutes autres nations ne puissent également obtenir. »
C’est un contrat en bonne et due forme signé solennellement par lord Dufferin qui représentait la Grande-Bretagne.
Dans sa première séance, la conférence avait déclaré qu’elle s’était réunie « pour délibérer sur les mesures qu’il y aurait à proposer pour amener le règlement des affaires d’Egypte. »
Pendant ce temps l’Angleterre se préparait à l’action. La conférence, prévenue sans doute, décide, le 27 juin, que : « Chacune des puissances s’abstiendra de toute entreprise isolée en Egypte pendant la durée des travaux de la conférence, sauf dans le cas de force majeure où il y aurait à défendre la vie des nationaux. »
La conférence de Constantinople discutait ensuite les conditions d’une intervention armée de la Turquie en Egypte, cependant qu’en Egypte le président du Conseil et Dervisch Pacha invitaient la population au calme. Les officiers supérieurs de l’armée avaient même fait acte de soumission à Sa Majesté le Sultan et au khédive. Nonobstant le retour graduel de l’état normal, troublé par les agents provocateurs, les flottes étaient prêtes à l’action et la politique anglaise avait hâte de mettre la conférence devant un fait accompli.
Sous prétexte qu’Arabi Pacha mettait en état les forts[238], l’amiral Seymour commença, le 11 juillet, le bombardement d’Alexandrie.[239]
Le 13 juillet, l’armée d’Arabi Pacha se retira hors de la ville. Le même jour, M. Tissot, l’ambassadeur français à Londres, annonçait à M. de Freycinet que « l’amiral Seymour va mettre à terre deux mille homme, mais pour exécuter une simple reconnaissance ».
Le 15 juillet, la conférence invite officiellement la Porte à « intervenir en Egypte par l’envoi de troupes ». Si elle était intervenue, il y a des chances que l’occupation eût été épargnée à l’Egypte.
Quant à la France, elle cherchait ou bien la coopération d’une troisième puissance, ou bien l’obtention d’un mandat de la conférence. Elle s’inquiétait, à juste titre, des conflits que pourrait faire naître une occupation anglo-française, d’autant plus que l’Allemagne menaçante à l’est aurait tout intérêt à brouiller les deux puissances.[240]
La guerre dura environ deux mois. Elle se termina en fait par la défaite de Tel-El-Kebir, le 13 septembre, et l’armée anglaise devint depuis lors maîtresse de la vallée du Nil. Ce qui nous importe ici, c’est d’indiquer les causes principales de la défaite :
1o L’armée était pratiquement désorganisée depuis la défaite d’Abyssinie. Elle était sous le coup de la défaite et de la division. Une enquête et la punition des coupables auraient été salutaires. Les Turco-Circassiens, réfugiés dans l’impunité, maltraitaient les Egyptiens, et leur camarilla, Tewfick en tête, formait « le parti de l’étranger » avant et pendant la révolution.
2o Pour cause d’économies, l’armée était systématiquement abaissée, mal entretenue par des licenciements en masse et une mauvaise solde. Des officiers furent littéralement jetés sur le pavé par M. Wilson et plus tard par le contrôle. En un mot, on avait pratiqué des coupes sombres dans le beau domaine de l’armée.
3o Arabi, comme le disait judicieusement la princesse Nazli « n’était pas assez bon soldat et avait un trop grand cœur » alors que l’Egypte avait besoin d’une chef d’armées capable et résolu, un chef de gouvernement révolutionnaire pour galvaniser les énergies nationales et exterminer les ennemis du dedans.
4o Le Sultan avait poignardé la révolution dans le dos. Lord Dufferin, acceptant le principe d’une intervention turque en Egypte et d’une évacuation anglaise simultanée, avait exigé, au préalable, que la Porte déclarât Arabi « rebelle ». Cette déclaration néfaste a été semée à profusion par les Anglais et le khédive dans les rangs de l’armée.
5o Le khédive Tewfick, qu’Arabi aurait dû, dès le commencement, enfermer au Caire, a trahi la révolution. Vers le milieu du mois d’août, il a formé un ministère Chérif-Riaz, dévoué aux Anglais. Sultan Pacha, ancien président de la Chambre, gagné par le khédive, distribuait secrètement l’argent anglais parmi certains compagnons d’Arabi et faisait des promesses à d’autres.
Le plus grand traître parmi les officiers était un certain Aly Youssef qui a trahi Arabi, d’abord du côté du canal et ensuite à Tel-El-Kebir où, grâce à sa connivence avec les Anglais, l’armée égyptienne a été surprise et battue par l’armée anglaise.
Un certain Arabe, Abou-El-Sououd El-Tahawi, qui faisait de l’espionnage pour le compte d’Arabi à Tel-el-Kebir, avait été acheté d’avance par M. Palmer, un professeur d’arabe à l’université de Cambridge.[241]
6o Arabi, confiant en les assurances réitérées de M. de Lesseps, avait négligé de fortifier le canal malgré l’avis qui prévalait dans les milieux égyptiens compétents. Les Anglais, ne pouvant attaquer du côté de Kafr-el-Dawar, où l’ingénieur en chef des fortifications, Mahmoud Pacha Fahmy, avait établi des lignes de défense très solides, ni du côté d’Aboukir ou de Rosette, car les vaisseaux de guerre ne pouvaient pas entrer dans le Nil, ni du côté d’El-borollos, ni du côté de Damiette, avaient décidé d’occuper le canal et de débarquer les troupes à Ismaïlia. Grâce à l’indécision d’Arabi, le canal constituait un point vulnérable dans le système de défense.
Enfin le 25 septembre, le khédive rentra au Caire « dans les fourgons de l’étranger » et les principaux chefs du mouvement furent exilés à Ceylan.
« Cette campagne, dit un Anglais, était la conclusion logique de longues années d’agression contre l’Egypte. Sordide dans ses origines, sordide dans ses moyens, la politique britannique en Egypte fut couronnée d’une campagne sordidement conduite. »[242]
Cependant, cette guerre[243] avait ceci de bon, c’est qu’elle était la seule guerre nationale faite par les Egyptiens au cours du dix-neuvième siècle. Le recrutement, pour la première fois, était populaire et ressemblait plutôt à une levée en masse. Le soldat-paysan, affamé de justice, luttait contre l’oppresseur étranger. A Tel-el-Kebir affluaient, de toutes les régions d’Egypte, des provisions de toutes sortes. Il y avait partout un élan spontané, une croisade pour la justice.
Un comité de défense nationale constitué au Caire et présidé par Yacoub Pacha Sami, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, fonctionnait régulièrement à côté d’une « Assemblée nationale » formée de tous les dignitaires du royaume, princes, rabbins, ulémas, notables, pour étudier et prendre des mesures de salut public. Cette assemblée avait flétri solennellement la trahison du khédive « qui a vendu la patrie à l’étranger » et déclaré déchu de ses droits de souverain.
Le gouverneur du Caire, Ibrahim bey Fawzi, aidé de son zélé collaborateur Ismaël Effendi Gawdat, faisait régner l’ordre dans toute l’Egypte.[244]
Non seulement les étrangers au Caire, pendant la campagne, n’étaient molestés ni de près ni de loin, mais ceux d’entre eux qui avaient besoin d’argent allaient trouver à la préfecture le gouverneur qui s’empressait de les aider discrètement et avec tact. Il subventionnait même leurs hôpitaux.[245]
L’esprit révolutionnaire n’était hostile ni aux étrangers, ni aux chrétiens, ni au contrôle européen, mais aux usuriers, aux exploiteurs et aux contrôleurs qui, par suite d’un grave malentendu, s’opposaient à l’établissement d’un gouvernement national.[246]
La révolution avait pour but principal de prévenir, dans la paix et par la paix, l’occupation étrangère — conséquence naturelle de la mainmise — par des réformes urgentes et profondes.
Le Parlement devait être le puissant instrument de cette réforme.
Par un système de provocations savamment combinées, depuis la note commune jusqu’au bombardement, M. Malet a acculé la révolution à soutenir prématurément une lutte inégale pour repousser l’invasion.
L’occupation l’a emporté sur la révolution.
[197]« La continuité de politique, dit-on, est un axiome de diplomatie scientifique. Si cela est vrai, nos dirigeants — conservateurs et libéraux — ont, en ce qui concerne l’Egypte, été éminemment scientifiques pendant les treize dernières années. Malgré la divergence de vues qui les sépare sur toutes autres questions impériales, ils sont demeurés énergiquement d’accord pour soutenir une politique de bondholders dans la vallée du Nil. Nous avons été censés posséder d’autres intérêts nationaux plus élevés en Egypte, mais c’est maintenant un fait notoire que, depuis la mission Cave, ceux-ci ont été subordonnés aux intérêts des clients de MM. Goschen et Oppenheims, dont l’influence dans et au dehors du Parlement a été également suprême avec Lord Beaconsfield et Lord Salisbury d’une part, et M. Gladstone, d’autre part. C’est la seule explication plausible de la politique égyptienne de nos administrations successives depuis 1875. » (Voir l’épilogue d’Egypt under Ismaïl, par J. C. McCoan, 1889.)
[198]Lettre au Times du 29 décembre 1880 (publiée dans un recueil intitulé : The Egyptian Question, 1884, par Samuel Baker.)
[199]Seul El-Baroudy, le chef du ministère national pendant la révolution, avait formulé l’idée dans un poème adressé au khédive Tewfick lors de son avènement au trône, qui avait réveillé des espérances.
[200]De Freycinet : La Question d’Egypte, 1905.
[201]Voir dans le Siècle du 11 avril l’article de son correspondant du Caire en date du 3 avril 1881.
[202]« L’année 1882 nous a trouvés dans la posture de créanciers inquiets sur l’avenir de leurs titres. Cette question d’argent, on peut l’avouer aujourd’hui, a trop inspiré l’action de notre diplomatie. Le souci, très louable assurément, de protéger des intérêts particuliers a, par moments, empiété sur l’intérêt général et permanent de la France. » (de Freycinet : Souvenirs 1878-1893).
Un correspondant d’Alexandrie écrivait le 28 février 1881 : « M. de Blignières, qui est fort loin d’être républicain, s’occupe infiniment plus d’autres intérêts que de ceux qu’il représente. C’est lui dont Ismaïl disait : « Ce délégué fera en Egypte sa fortune et celle des jésuites, dont il veut remplir ma maison ». Dans mes lettres de 1879, vous retrouverez cette sentence désormais historique. » (Extrait du Siècle du 8 mai 1881).
M. Jules de Giry disait, dans deux articles cités par des journaux de l’époque, que M. de Blignières avait été nommé sur l’insistance de Lord Beaconsfield. Voici les passages essentiels de ses articles :
« 1o Daïra-Sanieh. Quand le contrat Jouvencourt fut expiré, M. de Blignières résolut d’affermer cette administration (200.000 hectares) à une compagnie anglaise. M. de Ring s’y opposa ;
« 2o N’ayant pas réussi, le contrôleur voulut, comme compensation, affermer pour cinquante ans les chemins de fer égyptiens et la navigation du Nil à une Compagnie anglaise présidée par le duc de Sutherland et dirigée par M. Easton. C’était livrer l’Egypte pieds et poings liés à la disposition de l’Angleterre : M. de Ring parvint encore à paralyser cette bonne volonté anti-française ;
« 3o Quant à l’arrosage du Béhéra, comme c’était une affaire purement industrielle, la politique n’avait rien à y voir. Cependant, on le sait au Caire, si M. Easton obtint cette concession, ce fut grâce à la propagande que fit M. de Blignières dans les bureaux du ministère des Travaux publics. » (Le Phare d’Alexandrie, 1er et 2 mars 1881).
M. de Blignières resta en Egypte, malgré les protestations mêmes de la colonie française, jusqu’au retour de M. de Freycinet, qui le remplaça en 1882 par M. de Bredief : il était trop tard.
[203]Voir une lettre du Caire du 7 mars dans l’Europe diplomatique du 20 mars 1881.
[204]Voir le Siècle du 3 avril 1881.
[205]D’après le Courrier de France du 8 avril 1881, de Blignières avait le journal l’Egypte, Riaz le journal arabe El-Watan.
D’après John Ninet : Arabi Pacha, « Riaz dirigeait la presse européenne, sous le contrôle de ses chefs, Colvin et de Blignières, et il savait les convertir à ses vues. Cela revenait un peu cher. Ainsi deux journaux de Paris se rendaient agréables dans l’intérêt des créanciers, au prix de six cent mille francs par an la paire. Mais la nation qui n’était pas riche payait libéralement. On ne la consultait guère. Quant à la presse locale non indigène, elle n’était pas négligée. Une fois, l’Egypte — feuille dévouée au contrôle — poussa son adulation rampante jusqu’à consacrer six colonnes à la nomenclature des cadeaux de noces offerts aux époux à l’occasion du mariage de M. Fitzgerald, comptable de la Dette publique, aux appointements de 80.000 francs, et ex-employé anglo-indien. »
L’auteur ajoute, en note, qu’« au départ de Riaz, après son renversement, les traces de ces subventions et d’autres documents du même genre ont été retrouvés dans les papiers de ce ministre, lesquels revinrent dans les mains de Chérif Pacha, par l’entremise d’Arabi et de Sultan Pacha ».
On sait que l’Egypte fut supprimée par Chérif Pacha en octobre 1882, parce qu’elle avait traité Mahomet de faux prophète. Ce qui souleva l’indignation publique.
[206]Voir l’Estafette du 26 avril 1881.
[207]Lettre au Times du 29 décembre (The Egyptian Question, 1884).
[208]Mémoires inédits de Mohamed Abduh.
[209]Arabi, en mettant en avant la demande d’une constitution, avait surtout en vue sa propre sécurité et celle de ses compagnons. Car, pendant la période écoulée entre février et septembre, les colonels étaient, à chaque instant, en butte aux intrigues des autorités, et leurs vies étaient constamment en danger. Il fallait agir pour renverser le régime et ses soutiens turco-circassiens. Le Parlement devait inaugurer une nouvelle ère de paix et de justice.
M. Malet écrivait, le 23 septembre, à Lord Granville : « Il (le mouvement de février) résulta de la négligence relative, ou plutôt totale de réformes nécessaires dans l’armée, alors que les autres branches de l’administration étaient l’objet d’une certaine sollicitude. Les doléances faites alors, au lieu d’être dûment considérées, ne firent qu’éveiller la suspicion du gouvernement, et les officiers qui présentèrent la pétition furent traités de la façon le mieux calculée pour détruire toute confiance en le khédive et le gouvernement... Les espions rôdaient continuellement autour des résidences des colonels. A la veille du 9 septembre, Riaz assura que le gouvernement était maître de la situation et que le danger d’un mouvement militaire était passé. » (Egypt, no 3, 1882.)
Pour plus ample informé, voir le mémorandum de M. Malet susmentionné, et une lettre du colonel Ahmed Arabi à M. Cookson, datée du 9 septembre, et qui se trouve dans le Livre bleu. Voir aussi le mémoire d’Arabi Pacha à son avocat, que nous publions à part. (Note de l’auteur.)
[210]Wilfrid Blunt : Secret History of the English Occupation of Egypt.
[211]Lettre de M. Sienkiewicz, en date du 20 décembre 1881, à M. Gambetta (Documents Diplomatiques, affaires d’Egypte).
[212]Lettre du 17 janvier 1882 à l’agent français au Caire. (Documents diplomatiques).
[213]M. de Freycinet raconte dans ses Souvenirs (1878-1895) qu’à la veille de son avènement au pouvoir, Gambetta, dans un entretien avec lui, insista sur la question égyptienne : « Je suis d’accord avec l’Angleterre. L’Europe est indifférente et nous laisse agir. J’ai préparé sur la côte de Provence un corps de débarquement, six mille hommes d’infanterie de marine, qu’on peut jeter en Egypte en quelques jours. Si j’étais resté au pouvoir, ce n’eût pas été long. Gougeard était prêt. Ne tardez pas, je vous le conseille. »
[214]Voir « Author’s diary » dans Egypt : Native rulers and foreign interference.
[215]Modern Egypt.
[216]Khedives and Pashas, by one who knows them well, 1884.
[217]Le mot est de Lord Cromer.
[218]Lettre du 16 janvier du consul français à M. Gambetta.
[219]De Freycinet : La Question d’Egypte, 1905.
[220]« Mahmoud Sami est un de ceux qui, les premiers, ont préparé le mouvement national depuis le temps d’Ismaïl. Plusieurs chefs du parti, Nadim, Abduh, et même Arabi, avouent qu’ils doivent leur force à son aide et à sa constance. Il fut tenté par Ismaïl d’abandonner son parti, mais il refusa tout argent...
« Intellectuellement, il était très supérieur à Arabi. » (Blunt : Secret History.)
« Mahmoud Sami était un esprit très supérieur. Homme énergique et quelque peu ambitieux, il complétait bien Arabi, dont la nature placide exigeait un certain stimulant dans les circonstances difficiles. » (John Ninet : Arabi Pacha.)
« Mahmoud Pacha Sami a profité du contact européen plus qu’Arabi ; il était plus versé dans la politique et la diplomatie modernes, et il était plus capable et intellectuellement plus fort que son ancien ministre de la Guerre, mais il lui manquait le sentiment intense, le patriotisme entièrement désintéressé et les qualités innées d’Arabi, qui produisirent une magnétique influence de caractère, à laquelle il était difficile de résister. » (Broadly : How we defended Arabi and his friends.)
« Mahmoud Sami était l’âme de l’insurrection et son guide du commencement à la fin. » (Colonel Chaillé-Long Bey : Les Trois Prophètes.)
« Le plus intelligent associé et le mauvais génie d’Arabi. » (Lord Milner : L’Angleterre en Egypte.)
« Le plus intelligent parmi les compagnons d’Arabi. » (Hassan Mouça El-Akkad : Déclarations à l’auteur, le 13 octobre 1922.)
« Il avait des ambitions indéterminées. » (Ibrahim El-Helbaoui Bey : Déclarations à l’auteur, le 24 octobre 1922.)
« Il était intelligent, mais il avait des ambitions. » (Ibrahim Pacha Said : Déclarations à l’auteur, le 15 octobre 1922.)
[221]« D’une intelligence remarquable, il devint promptement le conseiller écouté des révolutionnaires, « l’Aristote de leur philosophie, le Bismarck de leur politique ». Malgré des opinions assez éloignées de l’orthodoxie islamique, il jouissait d’une influence considérable parmi les ulémas et les étudiants, et il contribua beaucoup à rapprocher des militaires les indigènes acquis aux idées occidentales. » (Biovès : Français et Anglais en Egypte.)
« Cheikh Abduh était peut-être l’homme le plus heureusement doué dans les rangs des nationalistes égyptiens. Il avait indubitablement beaucoup aidé à rendre l’opinion publique un facteur réel dans le progrès égyptien.
« Tout le caractère de Cheikh Abduh fut un exemple d’une grande force intellectuelle couverte pendant quelque temps par une faiblesse morale et physique. Jusqu’au pronunciamiento d’Abdin, ses vues étaient entièrement opposées à celles d’Arabi. Mais, depuis septembre, il suivait Arabi, devenu le leader de l’Egypte après avoir été le leader de l’armée. » (Broadley : How we defended Arabi and his friends.)
« Mohamed Abduh, disait un de ses anciens compagnons, était le meilleur disciple de Gemmel-Eddin. Il était aussi le conseiller des chefs du mouvement révolutionnaire où il joua un grand rôle.
« Mais, malgré sa hauteur de vues, il était imprévoyant et trop confiant en les hommes, bon enfant. » (Déclarations d’Ibrahim Bey El-Helbaoui à l’auteur le 24 octobre 1922.)
[222]Voici l’article 34, qui est l’un des articles relatifs au budget : « Dans aucun cas, la Chambre n’a le droit de discuter le tribut dû à la Porte, le service de la Dette publique ou n’importe quelle obligation de l’Etat résultant de la Dette ou de la loi de liquidation, ou encore des conventions conclues entre les puissances étrangères et le gouvernement égyptien. »
[223]M. Brédif venait de remplacer M. de Blignières.
[224]M. de Freycinet : La Question d’Egypte.
[225]« Dès lors (formation du ministère M. Sami), les affaires publiques cheminèrent paisiblement, juste à point pour fournir la preuve des capacités incontestables de l’élément indigène.
« Les moins attentifs verront bientôt que la modération et l’intelligence des nationalistes donnèrent un démenti à la soi-disant nécessité pour l’Egypte d’avoir une armée de fonctionnaires exotiques, émargeant de formidables gages. La Chambre en était convaincue. Aussi ordonna-t-elle plusieurs enquêtes, notamment une sur le cadastre, et une autre sur l’administration des douanes. Toutes les deux conduites avec autant d’équité que d’intelligence, prouvèrent surabondamment que les craintes de M. Malet et des contrôleurs touchant la révocation probable de hauts employés européens par la Chambre, n’étaient pas chimérique. Les douanes, durant une période moyenne de cinq années, présentaient un total de recettes inférieur aux cinq années précédentes. Quant au cadastre, son inutilité devint manifeste aux yeux de la Commission. » (John Ninet : Arabi Pacha.)
« Les attaques contre le cadastre aboutirent, le 13 mars, à la nomination d’une commission d’enquête présidée par un Français, Larmée Pacha (Biovès : Français et Anglais en Egypte.)
« Et pour couronner l’œuvre, ce financier distingué (Rivers Wilson) mettait en régie hypothécaire le domaine privé, en garantie d’un emprunt arbitrairement contracté dans l’intérêt d’une catégorie peu intéressante de créanciers, et dont une des clauses chargeait le Trésor égyptien de couvrir les déficits éventuels... » (John Ninet : Arabi Pacha.)
« Les nationalistes profitèrent d’un déficit de cinq millions dans le budget des domaines, gage de l’emprunt Rothschild, pour menacer aussi cette administration. » (Biovès : Français et Anglais en Egypte.)
« Il y avait la question des réformes. Maintenant, que la presse était libre, des attaques commençaient contre divers et gros abus : l’injustice de la taxation qui, sous le contrôle financier étranger, favorisait les Européens aux dépens de la population indigène ; la multiplication non nécessaire de hauts postes tenus par des étrangers ; la mainmise établie par ceux-ci sur l’administration des chemins de fer et l’administration des domaines qui avait passé entre les mains des représentants des Rothschild ; la scandaleuse subvention de 9.000 livres par an accordée, malgré la pauvreté du pays, au théâtre européen au Caire. » (Blunt : Secret History.)
[226]Voir les Documents diplomatiques, affaires d’Egypte, 1882.
[227]Ce témoignage est corroboré par le savant juriste international M. de Martens, qui résumait toute la question depuis 1879 jusqu’à 1882 en ces quelques lignes : « L’intervention incessante des contrôleurs généraux anglais et français dans toutes les affaires intérieures eut pour résultat une révolution militaire et le soulèvement des Egyptiens sous la conduite d’Arabi Pacha. » (Traité de droit international.) M. de Freycinet disait aussi en parlant des aspirations des Egyptiens : « Enfin, sans aller jusqu’à la Constitution d’un gouvernement parlementaire, il eût été sage d’élargir quelque peu les attributions de la Chambre, en ce qui concerne surtout la préparation du budget. Mais on ne voyait en Egypte que des débiteurs, un seul intérêt primait tout : celui des créanciers européens. On ne réfléchissait pas que cette poursuite obstinée du gage, cette intervention répétée qui avait fini par faire passer le gouvernement du pays aux mains des étrangers, avaient pu, à la longue, blesser un peuple même habitué de longue date à l’obéissance. » (La Question d’Egypte.)
[228]Dans l’esprit des révolutionnaires, le règne de Tewfick se confondait avec le règne d’Ismaïl, dont il n’était que le prolongement. C’est pourquoi la révolution a fait le procès d’Ismaïl. Rien n’indique mieux cet état d’esprit que le fait qu’en interrogeant les hommes de 82 encore vivants sur les causes générales de la révolution, ils nous dépeignent l’oppression d’Ismaïl, comme si Ismaïl régnait encore à la veille de la révolution. « Celui qui rentrait chez lui le soir n’était pas sûr du lendemain », nous déclarait Hassan Mouça El-Akkad en parlant de l’insécurité qui pesait sur la vie des citoyens sous le règne d’Ismaïl « avant la révolution ».
Tewfick disait même à M. Butler — Court Life in Egypte — : « Les gens en Europe seraient étonnés s’ils savaient le caractère et l’histoire véritables d’Ismaïl Pacha ; mais, grâce à Dieu, ces temps barbares ne sont plus. »
Il y a là probablement la cause principale de la haine vouée par Ismaïl à la révolution. (Note de l’auteur.)
[229]Ce sont Hassan Moussa El-Akkad et Cheikh Hassan El-Adawey.
[230]Le mot est de M. de Freycinet, dans la Question d’Egypte.
[231]Documents diplomatiques, affaires d’Egypte, 1882.
[232]Lettre du 10 mai 1882 à M. de Freycinet (Documents diplomatiques).
[233]Voir la lettre de M. Tissot, ambassadeur de la République française à Londres, à M. de Freycinet, en date du 12 mai 1882 (Documents diplomatiques, affaires d’Egypte).
[234]Documents diplomatiques.
[235]Egypt : Native rulers and foreign interference.
[236]Voir Broadley : How we defended Arabi Pacha ; W. S. Blunt : Secret History of the English Occupation of Egypt ; T. Rothstein : Egypt’s Ruin.
[237]Voir des détails dans l’Egypte et l’Europe, par un ancien juge mixte, et surtout dans l’Egypte sous l’occupation anglaise, par H. Resener.
[238]Tous les travaux de fortifications étaient interrompus à la suite de l’ordre de Sa Majesté le Sultan. Pour plus de détails, voir dans les Documents diplomatiques la reproduction d’une communication verbale que Munir Bey, premier drogman du Divan impérial, avait faite le 12 juillet aux premiers drogmans des six grandes puissances.
[239]Lord Granville chargea son ambassadeur à Paris de déclarer à M. de Freycinet que « cet acte était considéré par le cabinet anglais comme un acte de légitime défense n’entraînant aucune conséquence et ne cachant aucune arrière-pensée de la part du gouvernement britannique ».
[240]« Quelles qu’aient été ses inclinations, il (de Freycinet) hésita à l’idée de détacher de la France toute quantité considérable de troupes, tant la peur et le doute, quant à la menace allemande, planaient sur la diplomatie française. Il consulta M. de Lesseps, dont la seule préoccupation était la sûreté du Canal et des intérêts des actionnaires, auxquels, pensa-t-il, toutes opérations de guerre seraient préjudiciables. Il convainquit M. de Freycinet des grandes difficultés de l’entreprise, lui assurant que cinquante ou soixante mille soldats seraient nécessaires, et même alors, ils seraient astreints à soutenir une campagne de six mois, et probablement plus. Une opinion venant d’une telle autorité ne manqua d’exercer une grande influence, et, en fait, la flotte française se retira du port d’Alexandrie avant le bombardement des forts par la flotte anglaise. » (Sir Rivers Wilson : Chapters of my official life, 1916.)
Cette réserve (le silence de la France), et peut-être aussi l’influence de la haute finance cosmopolite, qui souhaitait ardemment que le protectorat anglais vînt consolider les différents emprunts égyptiens, découragèrent les velléités des autres nations. Seule l’Autriche essaya de tenir l’Angleterre en lisières. » (Biovès : Français et Anglais en Egypte, 1910.)
[241]« Le centre des intrigues était à Alexandrie, dans un bureau appelé section d’informations militaires où se réunirent nombre d’anglais fonctionnaires du gouvernement égyptien ou résidant dans le pays. L’âme de cette organisation était Sultan Pacha qui, se rendant compte que la distribution d’argent au nom des Anglais n’aurait pas de résultats, et connaissant bien le pouvoir de l’argent sur les esprits, se mit à en distribuer au nom du khédive et du Sultan, et choisit pour l’infiltration de ses idées El-Tahawi, un homme de confiance d’Arabi. Les sommes distribuées variaient entre trois et quatre livres par tête, et Arabi ne voulait, néanmoins, croire à la trahison des Arabes. Pour lui donner le change, El-Tahawi avait soin de le mettre au courant de certains mouvements de l’ennemi, et Arabi de s’empresser aussitôt de lui confier tous ses secrets. » (Mohamed Abduh : Notes inédites.)
[242]T. Rothstein : Egypt’s Ruin.
[243]Voir sur cette guerre Blunt : Secret History ; Duse Mohamed : In the Lands of Pharaons ; Broadley : How we defended Arabi Pacha.
[244]« Deux ou trois gouverneurs de provinces, qui avaient pensé conquérir les bonnes grâces de Tewfick en imitant Omar Pacha Lotfy, gouverneur d’Alexandrie, et en incitant aux troubles, furent arrêtés par eux (Ibrahim Fawzy et Ismaël Gawdat) et gardés en prison jusqu’à la fin de la guerre, et depuis lors il n’y eut aucun incident regrettable. »
[245]C. Moll : Souvenirs anecdotiques du blocus du Caire.
[246]Voici les lignes essentielles du programme du parti national adressé par l’intermédiaire de M. Blunt à M. Gladstone le 20 décembre 1881, et paru dans le Times en janvier 1882 :
« Le parti national reconnaît pleinement les services rendus à l’Egypte par les gouvernements de l’Angleterre et de la France. Il reconnaît le contrôle européen comme une nécessité de la situation financière, et sa continuation actuelle comme la meilleure garantie de prospérité pour le pays. Il déclare son entière acceptation de la dette étrangère comme une question d’honneur national, bien qu’il sache qu’elle fut contractée, non dans l’intérêt de l’Egypte, mais dans l’intérêt personnel d’un souverain malhonnête et irresponsable, et il est prêt à aider les contrôleurs dans le paiement de toutes les obligations nationales. Il considère néanmoins l’ordre de choses actuel comme temporaire de par sa nature même, et ne se dissimule point l’espoir de dégager le pays graduellement des mains de ses créanciers. Son but est de voir l’Egypte un jour entièrement entre des mains égyptiennes. Et il n’ignore pas les imperfections du contrôle, qu’il est prêt à signaler. Il sait que de nombreux abus sont commis, soit par des Européens, soit par d’autres... Il ne peut comprendre que des Européens vivant dans le pays restent à jamais exemptés de la taxation générale... Il ne veut toutefois proposer de guérir ces maux par une action violente...
« Enfin, le but général du parti national est la régénération morale et intellectuelle du pays par un meilleur respect de la loi, par le développement de l’instruction, et par la liberté politique qui constituent pour lui les éléments essentiels de la vie du peuple. »
L’invasion de Bonaparte ouvre l’Egypte à l’influence occidentale. Mohamed Aly, reconnaissant la supériorité des méthodes européennes, modifie profondément, par son œuvre civilisatrice, la vie de l’Egypte et réveille son instinct national.
Cette œuvre devait être continuée par ses successeurs et par une élite égyptienne qu’il avait formée. Sous Ismaïl, les progrès des communications modernes et le percement de l’isthme de Suez ont suscité la convoitise des puissances et l’affluence des étrangers dans le pays. A l’intérieur, l’invasion de l’occidentalisme marque cette période, dite de transition. Ismaïl personnifie cette période avec ses défauts inévitables. Un musulman libéral de l’Inde, M. Huda Bukhsh, signalait les côtés pénibles de cette transition de l’ancien régime au nouveau : « L’âge de transition, dit-il, est nécessairement, jusqu’à un certain point, un âge de morale relâchée, d’indifférence religieuse, de culture superficielle et de propos légers, mais ce sont des maux transitoires que le temps guérira de lui-même. »
Ismaïl, aidé de certains ministres comme Nubar, faisait de l’« européanisme » un système de transformation sociale, mais cet européanisme du khédive et de sa cour, essentiellement parasite et nuisible — exception faite de l’œuvre proprement dite, — provoquait les protestations des Egyptiens un peu sages. Ils « s’alarmèrent de plus en plus de la manière dont le khédive hypothéquait l’indépendance de l’Egypte par de gros emprunts européens et épuisait son sang par des impôts sans fin... En fait, leurs efforts furent dirigés non seulement contre la bande hétérogène d’aventuriers et de concessionnaires européens qui inspiraient au khédive des extravagances nouvelles, mais aussi contre les pachas turcs et circassiens, ses créatures, et contre les usuriers arméniens et syriens qui était les instruments de sa volonté. »[247]
Une fermentation générale caractérisa la première période du règne (1863-1871) : corvée, impôts, conscription forcée, extravagances khédiviales, prépondérance turco-circassienne et étrangère, absence de justice, insécurité, tout contribuait à créer cette fermentation.
La faiblesse du gouvernement d’Ismaïl découla de deux faits : l’absolutisme et le régime capitulaire. Pour y remédier, Nubar, dès 1861, projeta l’établissement de tribunaux mixtes sur une large base ; mais son œuvre ne reçut un commencement d’exécution qu’en 1876.
D’autre part, depuis 1871, avec l’arrivée de Gemmel-Eddin, un mouvement d’idées se forma : D’un côté, pour limiter l’ingérence étrangère et le gouvernement personnel — deux faits connexes — on s’efforça de préparer les esprits à l’institution d’un régime national et libéral, seul remède aux maux dont souffrait le pays. On chercha d’un autre côté à réformer la condition sociale des masses par une juste interprétation des choses de la religion dont l’esprit avait été faussé par des superstitions, des traditions et des subtilités théologiques, legs de siècles d’ignorance. On espérait en même temps préserver la religion, adaptée au progrès, des attaques de l’occidentalisme.
De cette fermentation et de ce mouvement d’idées est née, en 1877, lors de la guerre russo-turque, l’opinion publique en Egypte. Une presse nouvelle servit à former cette opinion, à l’affermir et à lui donner la manifestation tangible d’une conscience nationale avec laquelle il faudra compter. La bourgeoisie ou la classe autochtone éclairée engagea parallèlement la lutte contre l’iniquité turco-circassienne et contre l’immixtion européenne. En 1881, cette lutte prenait les proportions d’une révolution ayant pour but la formation d’un gouvernement national et constitutionnel, qui fît régner la liberté, l’égalité et la justice pour tous.
La révolution n’a pas réussi dans son œuvre essentielle tendant à lever la lourde hypothèque qui pesait sur l’Egypte. Par une ironie du sort, elle a même favorisé, dans une certaine mesure, cette intervention étrangère qu’elle redoutait tant. Elle porta tristement le poids de la défaite.
La révolution était populaire ; mais elle n’était pas suffisamment profonde pour se relever aussitôt des effets de la défaite et combattre, sans répit l’occupation ; elle n’était pas non plus superficielle au point de s’éteindre et de faire le deuil de son idéal.
Un souffle de foi et d’espérance avait rempli tous les cœurs. L’idée nationale était formée ; elle n’attendait qu’un chef capable de regrouper les forces éparpillées, en former de nouvelles, et réveiller les esprits : ce fut Moustapha Kamel, fondateur du parti national égyptien, premier parti organisé avec un programme défini et un chef reconnu. C’est à partir de 1896, au début du règne de l’ancien khédive Abbas Hilmi, que ce patriote ardent commença son action de propagande contre la domination anglaise.[248]
Cependant la minorité turque ou circassienne ne constituait plus, depuis l’occupation, un élément isolé. Soit par suite d’alliances répétées avec les Egyptiens, soit par suite de transformation lentes, œuvre du temps, elle se laissait absorber par le type dominant de la race et disparaissait dans le bloc homogène. Le contact avec l’Europe s’établissait sur des bases plus larges et plus saines. La bourgeoisie éclairée recrutait ses éléments les plus actifs parmi les avocats — devenus nombreux grâce à la réorganisation des tribunaux indigènes — et les journalistes de talent. Avec le temps, elle étendait son champ d’action sur les villes et même les campagnes et trouvait dans la jeunesse ardente des écoles la cheville ouvrière du mouvement dont la direction lui appartenait.
Survient la guerre mondiale. D’une part, cette guerre a secoué l’Egypte où les esprits étaient préparés à accueillir le nouvel évangile des droits des peuples. D’autre part, le protectorat établi en 1914 et son régime durement subi par toutes les classes pendant la guerre avait accumulé des haines et des causes de mécontentement contre la domination étrangère parmi les fellahs aussi bien que parmi l’élite du pays. Il est bon de rappeler qu’il existe en Egypte des rapports intimes entre les différentes classes et que l’aristocratie intellectuelle et l’aristocratie terrienne font, en réalité, partie de la haute bourgeoisie qui a de solides attaches avec le peuple et qui est, comme lui, directement issue du sol. Un bourgeois, dans ce pays agricole, n’est qu’un paysan éclairé. Quelles que soient son éducation et ses habitudes, c’est le membre d’une famille de fellahs. Dans un sens élevé, il sent le terroir.
Dès l’armistice, un mouvement profond, sans précédent dans l’histoire de l’Egypte moderne, se déclenche et prend le caractère d’une révolution nationale qui se cristallise autour du wafd, délégation mandatée par la nation pour défendre la cause de l’Egypte. C’est la révolution de 1919 qui suit son cours.
Le peuple nilotique, foncièrement pacifique, prend maintenant goût à la lutte qui stimule toutes les énergies en réserve depuis des siècles et bannit de la cité politique cette quiétude de l’Orient attribuée, à tort ou à raison, au climat ou à l’esprit de l’Islam. Ce goût se transporte sur le terrain économique et réagit contre l’absence plus ou moins marquée de l’esprit d’entreprise chez la bourgeoisie dans la haute banque, le haut commerce et l’industrie, restés l’apanage de l’étranger.
Par une déclaration en date du 28 février 1922, l’Angleterre abolit le protectorat sur l’Egypte et reconnaît son indépendance. Toutefois, quatre points réservés font de cette indépendance une sorte d’occupation invisible. Les revendications principales des Egyptiens, touchant l’évacuation complète et le Soudan, feront l’objet de nouvelles négociations entre l’Egypte et la Grande-Bretagne.
Telle est, dans ses traits essentiels, la genèse de l’esprit national égyptien.