[14] Cette lettre inédite, à notre connaissance, est adressée à l’esthéticien allemand Moriz Carrière, descendant de réfugiés français, et auteur d’un ouvrage en six volumes sur L’Art rattaché au développement de la civilisation et à l’idéal de l’humanité. La lettre de Carrière parut dans le numéro d’avril 1888 de la Deutsche Revue, sous ce titre : Devoirs civilisateurs de la France et de l’Allemagne. Une lettre de paix à Ernest Renan ; elle tient douze pages de la Revue. La réponse de Renan ne fut pas insérée.
Cher Monsieur.
Votre belle lettre, insérée dans la Deutsche Revue, m’a vivement touché. Il y a si longtemps que nous n’avions reçu d’Allemagne des paroles de paix et de sympathie ! Quelques appels que j’avais adressés en ce sens, il y a quelques années, ne m’avaient valu que des réponses ironiques. Il est dans la nature du victorieux de croire la victoire éternelle et de rejeter sans les lire, les observations du vaincu. Cela nous rend d’autant plus précieuses, cher monsieur, les bonnes paroles que vous nous adressez. J’ai vingt fois dit ce que je dois à l’Allemagne. Avant comme après 1870, l’alliance de la France et de l’Allemagne a toujours été notre rêve. L’action commune des deux nations les plus éclairées du monde me paraît nécessaire à l’œuvre générale de l’humanité, et les forces réunies de ces deux grandes masses civilisées ne me semblent pas de trop pour résister à la haine des lumières qui a encore des foyers redoutables en certaines parties de l’Europe et repousser une jeune barbarie venue de l’Est, laquelle ne sera sans danger que si elle trouve toujours devant elle une Europe unie et ferme en ses principes libéraux. La grande culture dont l’Allemagne rationnelle a élevé le drapeau depuis 125 ans ne se suffit pas à elle-même ; il y faut, j’en suis sûr, la collaboration de la France. L’état intellectuel et moral du monde n’a été si médiocre depuis 18 ou 20 ans que parce que l’accord de nos deux races qui est la condition du progrès humain a été profondément troublé. Bénie sera l’heure où cette grande rupture d’harmonie cessera. Vous semblez croire que cette heure est proche… puissiez-vous avoir raison ! Voici pourtant quelques motifs pour lesquels nous hésitons encore à laisser un libre cours à notre joie.
Ce que nous croyons savoir de l’esprit libéral du nouvel empereur d’Allemagne et les hautes aspirations éclairées de la personne admirable qu’un sort privilégié lui a donné pour compagne serait bien de nature en effet à encourager les prévisions les plus optimistes. Si l’accession au trône de l’empereur Frédéric III se faisait dans les conditions ordinaires, si l’on pouvait croire que nous sommes à l’aurore d’un règne durable, croyez bien que nous n’attacherions pas d’importance à quelques paroles écrites d’avance, qui ne pouvaient manquer dans des déclarations officielles. Ce n’est point par des transformations subites, c’est par une marche lente, opérant sous la pression des nécessités du temps, que nous aurions espéré voir s’accomplir le programme de nos rêves. Huit, dix ans peut-être et de graves événements eussent été sans doute nécessaires pour convaincre l’Allemagne qu’elle n’a aucun intérêt à détenir un grand pays malgré lui. Dix ans sont bien peu de chose et toujours nous aurions compté sur l’action d’une pensée bienveillante, pacifique et compatissante, au cœur même de cette grande conscience allemande qui gouverne à l’heure qu’il est les intérêts les plus précieux de l’humanité.
Mais vous savez, cher monsieur, bâtir sur le terrain de telles illusions serait bâtir sur le sable. Le règne qui pour l’accomplissement de nos pieuses chimères devrait être du moins d’un quart de siècle sera peut-être de quelques semaines. Le règne d’un moment aura-t-il une influence durable sur le règne qui suivra, rien n’autorise à le croire. Nous craignons donc qu’il ne faille voir qu’un épisode douloureux dans le touchant spectacle qui tient l’Europe attentive. Nous nous bornons à dire : « Sunt lacrimæ rerum et mentem mortalia tangunt. »
Quel serait, cher monsieur, l’ordre d’idées où il conviendrait d’entrer, si vraiment des changements dans la situation réciproque de l’Allemagne et de la France se laissaient entrevoir ? Pour ceux qui, comme moi, jugent la question d’après un sentiment d’amour et de pitié pour les hommes bien plus que par les prétendues règles des diplomates, le problème est d’une extrême simplicité. Les motifs d’amour-propre et de vanité blessée sont dénués de sens pour une âme élevée ; une seule voix reste perçante, dominante, supérieure aux mille considérations en sens contraire de la politique et de l’intérêt : c’est la voix de l’Alsace et de Metz, nous répétant à diverses reprises et d’une manière claire que c’est malgré elles qu’elles subissent le régime qui leur a été imposé par le traité de Francfort. La France a dépensé des flots de sang pour secourir des peuples envers lesquels elle n’avait nulle obligation, mais qu’elle envisageait comme injustement soumis à une domination contre laquelle ils protestaient. Comment voulez-vous qu’elle soit insensible quand de pareils cris de détresse lui sont adressés par des provinces sœurs qui, il y a quelques années, faisaient corps avec elle, et qui maintenant tendent les mains vers elle ?
Remarquez bien que nous ne disons pas, comme beaucoup de patriotes peu philosophes : « l’Alsace appartient à la France, donc la France doit songer avant tout à la reprendre. » Non, l’Alsace n’appartient pas à la France, mais l’Alsace n’appartient pas non plus à l’Allemagne. L’Alsace appartient à elle-même. Notre devoir à nous autres Français est de lui rendre la disposition d’elle-même. Pour cela, une neutralisation provisoire est nécessaire. Si, au bout d’une telle épreuve, l’Alsace déclare qu’elle veut être Française, elle sera sûrement la bienvenue ; si elle déclare qu’elle veut être Allemande, rien de mieux ; si elle veut rester autonome ou s’adjoindre à la confédération helvétique, rien de mieux encore. Nous ne sommes obligés qu’à une seule chose, c’est que la violence qui a été infligée à une portion de nous-mêmes soit réparée, c’est que l’acte d’abandon que nous avons été obligés de faire dans un moment de nécessité absolue ne pèse pas sur nous comme un reproche sanglant. Des naufragés qui n’avaient plus qu’un radeau pour se sauver ont été obligés de laisser une partie de leurs compagnons sur un îlot désert ; leur premier devoir n’est-il pas de songer avant tout aux camarades qu’ils ont été obligés d’abandonner ?
Ce qui fait la nationalité moderne, ce n’est ni la langue, ni la race, ni la religion, ni même l’histoire, c’est la volonté de vivre ensemble, prouvée par des actes suivis. Nous croyons le développement de la civilisation compromis si les nationalités s’arrogent le privilège des dynasties, si les nations peuvent, comme autrefois les dynasties, s’adjuger, sans les consulter, [les peuples] sur lesquels elles croient avoir des droits. Il est aussi mal de persécuter un pays dans sa langue et dans ses sympathies nationales que dans sa religion. La méconnaissance de ce principe entraînera, nous le croyons, des malheurs incalculables.
La figure du monde passe si vite que ce qui paraissait à un certain jour impossible peut bien vite après devenir un principe secourable et accepté de tous. Votre lettre d’un caractère si élevé prouve que la grande conscience allemande du temps de Herder et de Gœthe vit encore. Vous avez raison de croire que beaucoup d’âmes dans le monde, désabusées sur bien des choses, n’ont plus qu’un désir, celui de voir consolidée après elles cette œuvre de la raison humaine, fruit de tant de larmes, et que tant de passions aveugles menacent en sens opposés. Les vrais croyants de notre siècle entrevoyaient comme une chance hautement favorable à leurs vœux que, pendant des années, deux créatures excellentes, assujetties autant que l’on voudra aux exigences nationales, mais en communion générale avec le bien général de l’humanité, eussent présidé aux destinées du premier empire du monde. Dis aliter visum. Vous nous assurez que, malgré tout, il faut espérer en l’avenir. Puissiez-vous avoir raison ! Croyez, en tout cas, que nous avons été profondément émus de vos bonnes paroles. Ce brin d’olivier, nous arrivant par-dessus les eaux du déluge, nous a fort réjouis dans notre arche, d’où, je vous assure, il nous tarde bien de sortir. Croyez à mes sentiments les plus distingués et les plus dévoués[15].
[15] Cette lettre est datée du 28 mars 1888. Il est à présumer que Renan en avait eu connaissance à l’avance.
E. RENAN.