ORAISON FUNÈBRE
DE
TRÈS HAUT
ET
TRÈS PUISSANT PRINCE
LOUIS DE BOURBON, PRINCE DE CONDÉ
PREMIER PRINCE DU SANG

Prononcée dans l’église Notre-Dame de Paris le dixième jour de mars 1687.

Dominus tecum, virorum fortissime… Vade in hac fortitudine tua… Ego ero tecum.

Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous.

Juges, VI, 12, 14, 16.

Monseigneur[210], Au moment que j’ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, prince de Condé, je me sens également confondu et par la grandeur du sujet, et, s’il m’est permis de l’avouer, par l’inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n’a pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout : le Français qui les vante n’apprend rien à l’étranger ; et quoi que je puisse aujourd’hui vous en rapporter, toujours prévenu pas vos pensées, j’aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d’être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires. Le Sage a raison de dire que leurs seules actions[211] les peuvent louer : toute autre louange languit auprès des grands noms ; et la seule simplicité d’un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que l’histoire, qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire, comme nous pourrons à la reconnaissance publique, et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de France, tout le nom français, son siècle, et, pour ainsi dire, l’humanité tout entière ! Louis le Grand est entré lui-même dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme, et lui avoir donné, par ses larmes, au milieu de sa cour, le plus glorieux éloge qu’il pût recevoir, il assemble dans un temple si célèbre, ce que son royaume a de plus auguste, pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince ; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée. C’est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. C’est vous, lui disait David[212], qui avez instruit mes mains à combattre, et mes doigts à tenir l’épée. S’il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du cœur et de l’esprit. Tout part de sa puissante main : c’est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils, et toutes les bonnes pensées. Mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu’il abandonne à ses ennemis, et ceux qu’il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d’avec tous les autres, c’est la piété ; jusqu’à ce qu’on ait reçu ce don du ciel, tous les autres non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé avec ce grand cœur et ce grand génie ? Non, mes frères, si la piété n’avait comme consacré ses autres vertus, ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple : détruisons l’idole des ambitieux ; qu’elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd’hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d’une excellente nature ; et, à la gloire de la vérité, montrons dans un prince admiré de tout l’univers, que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu’au comble, valeur, magnanimité, bonté naturelle ; voilà pour le cœur : vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie ; voilà pour l’esprit : ne serait qu’une illusion, si la piété ne s’y était jointe : et enfin, que la piété est le tout de l’homme. C’est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable de très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, Prince de Condé, Premier Prince du Sang.

[210] A. M. le Prince.

[211] Prov. XXXI, 31.

[212] Ps. CXLIII, 2.

Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu, qui l’avait nommé deux cents avant sa naissance dans les oracles d’Isaïe ? Tu n’es pas encore, lui disait-il[213], mais je te vois, et je t’ai nommé par ton nom : tu t’appelleras Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats ; à ton approche je mettrai les rois en fuite ; je briserai les portes d’airain. C’est moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n’est pas, comme ce qui est : c’est-à-dire, c’est moi qui fais tout, et moi qui vois dès l’éternité tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n’est ce même Dieu, qui en a fait voir de si loin, et par des figures si vives, l’ardeur indomptable à son prophète Daniel ? Le voyez-vous, dit-il, ce conquérant ? Avec quelle rapidité[214] il s’élève de l’occident comme par bonds, et ne touche pas à la terre ! Semblable dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s’avance que par vives et impétueuses saillies, et n’est arrêté ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de Perse est entre ses mains ; à sa vue il s’est animé[215] : efferatus est in eum, dit le prophète ; il l’abat, il le foule aux pieds : nul ne le peut défendre des coups qu’il lui porte, ni lui arracher sa proie. A n’entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, messieurs, sous cette figure ? Alexandre, ou le prince de Condé ? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France, durant la minorité d’un roi de quatre ans. Laissez-le croître ce roi chéri du ciel ; tout cédera à ses exploits ; supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et seul sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son secours, on le verra l’assuré rempart de ses États. Mais Dieu avait choisi le Duc d’Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi vers les premiers jours de son règne, à l’âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein, où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ; mais la victoire le justifia devant Rocroi. L’armée ennemie est plus forte, il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes valones, italiennes et espagnoles, qu’on n’avait pu rompre jusqu’alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu’inspirait à nos troupes le besoin pressant de l’État, les avantages passés, et un jeune prince du sang, qui portait la victoire dans ses yeux ? Don Francisco de Mellos l’attend de pied ferme ; et sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans les bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors que ne vit-on pas ? Le jeune prince parut un autre homme. Touchée d’un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu’il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier ; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d’un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille ; tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain à l’heure marquée il fallut réveiller d’un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort ? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l’aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l’Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise, et malgré ses infirmités, montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. Mais enfin il faut céder. C’est en vain qu’à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés ; le prince l’a prévenu ; les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le Duc d’Enghien que le combat. Pendant qu’avec un air assuré il s’avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle attaque : leur effroyable décharge met les nôtres en furie : on ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat, jusqu’à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers lorsqu’ils virent qu’il n’y avait plus de salut pour eux qu’entre les bras du vainqueur ! De quel yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ? Qu’il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre, parmi ces milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi, en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d’autres. Le prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu’il lui envoyait. Là on célébra Rocroi délivré, les menaces d’un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne, qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage. L’armée commença l’action de grâces ; toute la France suivit ; on y élevait jusqu’au ciel le coup d’essai du duc d’Enghien : c’en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne ; mais pour lui c’est le premier pas de sa course.

[213] Isa. XLV, 1, 2, 3, 4, 7.

[214] Dan. VIII, 5, 21.

[215] Ibid. 6, 7, 20.

Dès cette première campagne, après la prise de Thionville, digne prix de la victoire de Rocroi, il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici, dans un jeune prince victorieux, quelque chose qui n’est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu’il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de ses services. C’est dans la bouche du souverain la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses ; et indocile à la flatterie, il en craignait jusqu’à l’apparence. Telle était la délicatesse, ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime — écoutez, c’est la maxime qui fait les grands hommes — que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C’est ce qu’il inspirait aux autres ; c’est ce qu’il suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas ; tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu’il mettait sa gloire dans le service du roi, et dans le bonheur de l’État, c’était là le fond de son cœur, c’étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La cour ne le retint guère, quoiqu’il en fût la merveille. Il fallait montrer partout, et à l’Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu’à Rocroi ; et pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux ? Ce n’est pas seulement des hommes à combattre, c’est des montagnes inaccessibles ; c’est des ravines et des précipices d’un côté ; c’est de l’autre un bois impénétrable, dont le fond est un marais ; et derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements : c’est partout des forts élevés, et des forêts abattues, que traversent des chemins affreux : et au dedans, c’est Merci avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg ; Merci, qu’on ne vit jamais reculer dans les combats, Merci que le prince de Condé et le vigilant Turenne n’ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n’avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s’il eût assisté à leurs conseils. Ici donc, durant huit jours, et à quatre attaques différentes, on vit tout ce qu’on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées, autant par la résistance des ennemis que par l’effroyable disposition des lieux ; et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée[216], son bras ne l’abandonna pas, et son courage, irrité par tant de périls, vint à son secours. On ne l’eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs, que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée ; ses meilleurs régiments sont défaits ; la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s’y joignent encore, afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l’art, toute la nature à combattre : quelque avantage que prenne un ennemi, habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu’il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu’il laisse en proie au duc d’Enghien, non seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s’ébranle. Philisbourg est aux abois en dix jours, malgré l’hiver qui approche ; Philisbourg qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom, ouvrent leurs portes. Merci ne les peut défendre, et ne paraît plus devant son vainqueur : ce n’est pas assez ; il faut qu’il tombe à ses pieds, digne victime de sa valeur. Nordlingue en verra la chute : il y sera décidé qu’on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu’en Flandre ; et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu, protecteur de la France, et d’un roi qu’il a destiné à ses grands ouvrages, l’ordonne ainsi.

[216] Isa. LXIII, 5.

Par ces ordres, tout paraissait sûr sous la conduite du duc d’Enghien ; et sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées, qu’il n’y en eut qu’une seule qui put échapper de ses mains ; encore releva-t-elle la gloire du prince. L’Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats, s’étonna qu’il en fût le maître, et dès l’âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui force tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C’est là le caractère des conquérants. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu’on venait de perdre, il leur donna cet éloge : Plus vites que les aigles, plus courageux que les lions[217]. C’est l’image du prince que nous regrettons. Il paraît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés. On le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers. Lorsque, occupé d’un côté, il envoie reconnaître l’autre, le diligent officier qui porte ses ordres s’étonne d’être prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince ; il semble qu’il se multiplie dans une action ; ni le fer ni le feu ne l’arrêtent. Il n’a pas besoin d’armer cette tête qu’il expose à tant de périls : Dieu lui est une armure plus assurée ; les coups semblent perdre leur force en l’approchant, et laisser seulement sur lui les marques de son courage et de la protection du ciel. Ne lui dites pas que la vie d’un premier prince du sang, si nécessaire à l’État, doit être épargnée : il répond qu’un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de la couronne, doit dans le besoin de l’État être dévoué plus que tous les autres pour en relever l’éclat.

[217] 2 Reg. I, 23.

Après avoir fait sentir aux ennemis, durant tant d’années, l’invincible puissance du roi, s’il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot, il fit respecter la régente : et, puisqu’il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu’à cette fatale prison, il n’avait pas seulement songé qu’on pût rien attenter contre l’État ; et dans son plus grand crédit, s’il souhaitait d’obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C’est ce qui lui faisait dire : je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j’ai recueillies de sa bouche, puisqu’elles marquent si bien le fond de son cœur ; il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu’il y était entré le plus innocent de tous les hommes, et qu’il en était sorti le plus coupable. Hélas ! poursuivait-il, je ne respirais que le service du roi, et la grandeur de l’État ! On ressentait dans ses paroles un regret sincère d’avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu’il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n’en parler jamais, que comme dans la gloire éternelle, les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu’ils ont fait pour les réparer, et de l’éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus ; ainsi dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que l’humble reconnaissance du prince qui s’en repentit, et la clémence du grand roi qui les oublia.

Que s’il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire de n’avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré la majesté de l’Empire, malgré la fierté de l’Autriche, et les couronnes héréditaires attachées à cette maison, même dans la branche qui domine en Allemagne, réfugié à Namur, soutenu de son seul courage et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages d’un prince de France et de la première maison de l’univers, que tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il consentît à traiter d’égal avec l’archiduc, quoique frère de l’empereur, et fils de tant d’empereurs, à condition qu’en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d’Enghien, et la maison de France garda son rang sur celle d’Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le prince se soutenait si hautement avec l’archiduc qui dominait, il rendait au roi d’Angleterre et au duc d’York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors, tous les honneurs qui leur étaient dus ; et il apprit enfin à l’Espagne trop dédaigneuse, quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées, écoutez quels furent ses ordres ; et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence, qu’il n’est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération ; qu’on ait soin de ses amis ; et pour lui, qu’on lui laisse suivre sa fortune. Ah ! quelle grande victime se sacrifie au bien public ! Mais quand les choses changèrent, et que l’Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg en pleine souveraineté, il déclara qu’il préférait à ces avantages, et à tout ce qu’on pouvait jamais lui accorder de plus grand, quoi ? son devoir et les bonnes grâces du roi. C’est ce qu’il avait toujours dans le cœur ; c’est ce qu’il répétait sans cesse au duc d’Enghien. Le voilà dans son naturel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d’achevé, que les malheurs ajoutent aux grandes vertus ; elle le revit dévoué plus que jamais à l’État et à son roi. Mais dans ses premières guerres, il n’avait qu’une seule vie à lui offrir ; maintenant il en a une autre, qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d’Enghien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu’à la fin par ses discours, le prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle, et la vie de Louis le Grand. A la journée de Senef, le jeune duc, quoiqu’il commandât, comme il avait déjà fait en d’autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père. Au milieu de tant de périls, il voit ce grand prince renversé dans un fossé sous un cheval tout en sang. Pendant qu’il lui offre le sien, et s’occupe à relever le prince abattu, il est blessé entre les bras d’un père si tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvait penser le prince, si ce n’est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions ? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime.

Ce n’était pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu’il avait des sentiments si tendres. Je l’ai vu, et ne croyez pas que j’use ici d’exagération, je l’ai vu vivement ému des périls de ses amis ; je l’ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes, dans les accommodements calmer les esprits aigris, avec une patience et une douceur qu’on n’aurait jamais attendue d’une humeur si vive, ni d’une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects, et ravir l’admiration, comme font tous les objets extraordinaires ; mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d’affaiblir la bonté, n’est faite que pour l’aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu’on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix ; et les grands dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons ; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes, et qui gagnait les batailles ? Quoi ! il semble avoir oublié ce haut rang qu’on lui a vu si bien défendre ! Reconnaissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s’abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu’il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant, qui porte paisiblement dans les villes l’abondance qu’il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne s’élève et ne s’enfle que lorsque avec violence on s’oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur, et telle a été la force du prince de Condé. Avez-vous un secret important ? Versez-le hardiment dans ce noble cœur : votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n’y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l’amitié. Lorsqu’on lui demande une grâce, c’est lui qui paraît l’obligé ; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu’il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu’il reçut d’Espagne avec la permission du roi, malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis, encore qu’après la paix il n’eût rien à espérer de leurs secours ; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir, chose rare dans la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé, que l’espérance d’engager les hommes l’est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu’il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu’il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l’un, la hardiesse de l’autre : chacun avait son rang dans ses discours ; et parmi ce qu’il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu’il avait fait lui-même. Sans envie, sans faste, sans ostentation, toujours grand dans l’action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu’il embellît cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu’il munît un camp au milieu d’un pays ennemi, et qu’il fortifiât une place ; qu’il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu’il conduisît ses amis dans ces superbes allées, au bruit de tant de jets d’eau, qui ne se taisaient ni jour ni nuit : c’était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu’il est beau, après les combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus paisibles, et cette gloire tranquille, qu’on n’a point à partager avec le soldat non plus qu’avec la fortune ; où tout charme, et rien n’éblouit ; qu’on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés ; où l’homme paraît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu’il donne des ordres, et que tout marche à sa parole !

Venons maintenant aux qualités de l’esprit ; et puisque, pour notre malheur, ce qu’il y a de plus fatal à la vie humaine, c’est-à-dire l’art militaire, est en même temps ce qu’elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d’abord par cet endroit le grand génie de notre prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance ? C’était une de ses maximes, qu’il fallait craindre les ennemis de loin, pour ne les plus craindre de près, et se réjouir de leur approche. Le voyez-vous, comme il considère tous les avantages qu’il peut ou donner ou prendre ? avec quelle vivacité il se met dans l’esprit, en un moment, les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices ! Le voyez-vous, comme il compte la cavalerie et l’infanterie des ennemis par le naturel des pays, ou des princes confédérés ? Rien n’échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient : il tire d’un déserteur, d’un transfuge, d’un prisonnier, d’un passant, ce qu’il veut dire, ce qu’il veut taire, ce qu’il sait, et pour ainsi dire ce qu’il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences. Ses partis lui rapportent jusqu’aux moindres choses : on l’éveille à chaque moment ; car il tenait encore pour maxime qu’un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu’il ne lui est pas permis d’être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange, qu’il ne l’a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux, et à prendre ses avantages ; comme une aigle qu’on voit toujours, soit qu’elle vole au milieu des airs, soit qu’elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie, qu’on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls ; tout est prêt au premier signal ; et comme dit le prophète, toutes les flèches sont aiguisées, et tous les arcs sont tendus[218]. En attendant, on repose d’un sommeil tranquille, comme on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je, qu’on repose ? A Piéton, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé, c’était dans nos troupes de continuels divertissements : toute l’armée était en joie, et jamais elle ne sentit qu’elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince par son campement avait mis en sûreté non seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats : il veille, c’est assez. Enfin l’ennemi décampe ; c’est ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement. Déjà l’armée hollandaise, avec ses superbes étendards, ne lui échappera pas ; tout nage dans le sang, tout est en proie : mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains : pour les tirer eux-mêmes de celles du prince, le ciel les couvre d’un brouillard épais : la terreur et la désertion se mettent dans leurs troupes ; on ne sait plus ce qu’est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de Besançon, et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire, pour profiter de l’action de ses armées de Flandre et d’Allemagne, commanda ce détachement, qui fit en Alsace les merveilles que vous savez, et parut le plus grand de tous les hommes, tant par les prodiges qu’il avait faits en personne que par ceux qu’il fit faire à ses généraux.

[218] Isa. V, 28.

Quoique une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre prince, il ne cessait de l’enrichir par ses réflexions. Les campements de César firent son étude. Je me souviens qu’il nous ravissait, en nous racontant comme en Catalogne, dans les lieux où ce fameux capitaine[219], par l’avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat, lui-même il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein ; et jamais un si digne maître n’avait expliqué par de si doctes leçons les commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l’histoire racontera du campement de Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenoy l’éminence qu’occupa ce grand capitaine, et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du retranchement de Schlestadt. Là on lui verra mépriser l’Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de Haguenau. C’est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu’il a porté si haut sa réputation, que ce sera dans nos jours s’être fait un nom parmi les hommes, et s’être acquis un mérite dans les troupes, d’avoir servi sous le prince de Condé ; et comme un titre pour commander, de l’avoir vu faire.

[219] De Bello civili, lib. I.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s’il parut être éclairé, et voir tranquillement toutes choses, c’est dans ces rapides moments d’où dépendent les victoires, et dans l’ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère ; docile, il prête l’oreille à tous les conseils : ici tout se présente à la fois ; la multitude des objets ne le confond pas ; à l’instant le parti est pris ; il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je ? mais pourquoi craindre que la gloire d’un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu ? Ce n’est plus ces promptes saillies qu’il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu’on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires : vous diriez qu’il y a en lui un autre homme, à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages, où elle ne daigne se mêler. Dans le feu, dans le choc, dans l’ébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour les ennemis, qu’on ne sait d’où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée où, aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens, le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince ; où avec l’élite des troupes il avait en tête un général si pressant ; où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune, pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si l’on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui : tant son esprit s’élevait alors, tant son âme leur paraissait éclairée comme d’en haut en ces terribles rencontres : semblable à ces hautes montagnes, dont la cime au-dessus des nues et des tempêtes trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l’environne. Ainsi, dans les plaines de Lens, nom agréable à la France, l’archiduc, contre son dessein, tiré d’un poste invincible par l’appât d’un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint à prendre la fuite. Ses vieilles troupes périssent ; son canon, où il avait mis sa confiance, est entre nos mains ; et Bek, qui l’avait flatté d’une victoire assurée, pris et blessé dans le combat, vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir. S’agit-il ou de secourir ou de forcer une ville ? Le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi, au premier avis que le hasard lui porta d’un siège important il traverse trop promptement tout un grand pays, et d’une première vue, il découvre un passage assuré pour le secours aux endroits qu’un ennemi vigilant n’a pu encore assez munir. Assiège-t-il quelque place ? il invente tous les jours de nouveaux moyens d’en avancer la conquête. On croit qu’il expose les troupes : il les ménage, en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les promesses qu’ils ont faites à leurs généraux. Dunkerque est pris en treize jours au milieu des pluies de l’automne, et ces barques, si redoutées de nos alliés, paraissent tout à coup dans tout l’Océan avec nos étendards.

Mais ce qu’un sage général doit le mieux connaître, c’est ses soldats et ses chefs. Car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec l’Écriture, comme un seul homme[220]. Pourquoi comme un seul homme ? Parce que sous un même chef, qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains, tout est également vif et mesuré. C’est ce qui donne la victoire ; et j’ai ouï dire à notre grand prince qu’à la journée de Nordlingue, ce qui l’assurait du succès, c’est qu’il connaissait M. de Turenne, dont l’habileté consommée n’avait besoin d’aucun ordre pour faire tout ce qu’il fallait. Celui-ci publiait de son côté qu’il agissait sans inquiétude, parce qu’il connaissait le prince, et ses ordres toujours sûrs. C’est ainsi qu’ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action : ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.

[220] 1 Reg. XI, 7.

Ç’a été dans notre siècle un grand spectacle de voir, dans le même temps et dans les mêmes campagnes, ces deux hommes, que la voix commune de toute l’Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés ; tantôt à la tête de corps séparés ; tantôt unis, plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l’inférieur recevait de l’autre ; tantôt opposés front à front, et redoublant l’un dans l’autre l’activité et la vigilance : comme si Dieu, dont souvent, selon l’Écriture, la sagesse se joue dans l’univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il peut faire des hommes. Que de campements, que de belles marches, que de hardiesse, que de précautions, que de périls, que de ressources ! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus, avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires ? L’un paraît agir par des réflexions profondes, et l’autre par de soudaines illuminations : celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là d’un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu’à parler, résolu et déterminé au dedans, lors même qu’il paraissait embarrassé au dehors. L’un, dès qu’il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d’extraordinaire ; mais toutefois s’avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie : l’autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille s’égale aux maîtres les plus consommés. L’un, par de vifs et continuels efforts, emporte l’admiration du genre humain, et fait taire l’envie : l’autre jette d’abord une si vive lumière, qu’elle n’osait l’attaquer. L’un, enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s’élève au-dessus des plus grands périls et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune : l’autre, et par l’avantage d’une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d’instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées. Et afin que l’on vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l’un emporté d’un coup soudain, meurt pour son pays, comme un Judas le Machabée ; l’armée le pleure comme son père, et la cour et tout le peuple gémit ; sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps : l’autre élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui, meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu, et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l’éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d’étudier ces deux hommes, et d’apprendre de chacun d’eux toute l’estime que méritait l’autre ! C’est ce qu’a vu notre siècle : et ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du ciel ; et après qu’il en est privé par la mort de l’un et les maladies de l’autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s’élever au-dessus de lui-même, surpasser et l’espérance des siens, et l’attente de l’univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses.

Voilà, messieurs, les spectacles que Dieu donne à l’univers, et les hommes qu’il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse. Car ces divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu’il a formés de ses doigts, que dans ces rares talents qu’il distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires ? Quel astre brille davantage dans le firmament, que le prince de Condé n’a fait dans l’Europe ? Ce n’était pas seulement la guerre qui lui donnait de l’éclat : son grand génie embrassait tout, l’antique comme le moderne, l’histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. Il n’y avait livre qu’il ne lût ; il n’y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu’il n’entretînt ; tous sortaient plus éclairés d’avec lui, et rectifiaient leurs pensées, ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Aussi sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à chacun selon ses talents ; et non seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations, mais encore aux voyageurs curieux, de ce qu’ils avaient découvert, ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le commerce ; à l’artisan, de ses inventions ; et enfin aux savants de toutes les sortes, de ce qu’ils avaient trouvé de plus merveilleux. C’est de Dieu que viennent ces dons : qui en doute ? Ces dons sont admirables : qui ne le voit pas ? Mais pour confondre l’esprit humain, qui s’enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d’en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d’excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N’est-ce donc pas Dieu qui les a faits ? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n’est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre ? Mais pourquoi les a-t-il faits ? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde, qui jamais ne fit rien en vain ? Écoutez la réponse de saint Augustin[221]. Il les a faits, nous dit-il, pour orner le siècle présent. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n’admire ce bel astre ? qui n’est ravi de l’éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher ? Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n’est pas un si bel objet qui nous rend heureux : Dieu l’a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d’esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté, ce n’est pas pour les rendre heureux qu’il leur a fait ces riches présents ; c’est une décoration de l’univers, c’est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu’il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu’ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent ? Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs ? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu’il n’aurait osé espérer. Il faut encore qu’il se trouve dans tous nos panégyriques ; et il semble, par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. S’il a fallu quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l’empire du monde, comme un présent de nul prix. O rois, confondez-vous dans votre grandeur : conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes ; récompense qui ne vient pas jusqu’à eux ; qui s’efforce de s’attacher, quoi ? peut-être à leurs médailles, ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares ; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages qui disputent avec le temps ; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu’on appelle leur nom. Voilà le digne fruit de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre ; saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l’exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée ; et vains ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs[222].