[46] Prov. XVI, 32.

En cet état, messieurs, qu’avions-nous à demander à Dieu pour cette princesse, sinon qu’il l’affermît dans le bien, et qu’il conservât en elle les dons de sa grâce ? Ce grand Dieu nous exauçait ; mais souvent, dit saint Augustin, en nous exauçant, il trompe heureusement notre prévoyance. La princesse est affermie dans le bien d’une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d’une piété si sincère, il a fait ce que dit le Sage : Il s’est hâté[47]. En effet, quelle diligence ! en neuf heures l’ouvrage est accompli. Il s’est hâté de la tirer du milieu des iniquités. Voilà, dit le grand saint Ambroise, la merveille de la mort dans les chrétiens[48] : elle ne finit pas leur vie ; elle ne finit que leurs péchés, et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravagés dans la fleur ; qu’elle a effacé, pour ainsi dire, sous le pinceau même, un tableau qui s’avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage ; ne disons plus que la mort a tout d’un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde, et de l’histoire qui se commençait le plus noblement : disons qu’elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie. Et, pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine, quel péril n’eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire ? La gloire : qu’y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel ? quel appât plus dangereux ? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes ? Considérez la princesse, représentez-vous cet esprit, qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives : tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres ; et quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée. Quand quelqu’un traitait avec elle, il semblait qu’elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par la raison. On ne s’apercevait presque pas qu’on parlât à une personne si élevée ; on sentait seulement au fond de son cœur qu’on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles, incapable de déguisement, sûre à ses amis, par la lumière et la droiture de son esprit, elle les mettait à couvert des vains ombrages, et ne leur laissait à craindre que leurs propres fautes. Très reconnaissante des services, elle aimait à prévenir les injures par sa bonté ; vive à les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité ? Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d’âme, qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l’estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes tantôt même par son silence, elle relevait ses présents ; et cet art de donner agréablement, qu’elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l’a suivie, je le sais, jusqu’entre les bras de la mort. Avec tant de grandes et tant d’aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration ? Mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n’eut voulu s’attacher à elle ? N’allait-elle pas gagner tous les cœurs ? c’est-à-dire la seule chose qu’ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner : et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens : qu’elle allait être précipitée dans la gloire[49] ? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l’idole du monde ? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées ! La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses ; mais la gloire les défend-elle de la gloire même ? Ne s’adorent-elles pas secrètement ? Ne veulent-elles pas être adorées ? Que n’ont-elles pas à craindre de leur amour-propre ? Et que se peut refuser la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout ? N’est-ce pas là qu’on apprend à faire servir à l’ambition, à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu ? La modération, que le monde affecte, n’étouffe pas les mouvements de la vanité : elle ne sert qu’à les cacher ; et plus elle ménage le dehors, plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même, et on dit au fond de son cœur : Je suis, et il n’y a que moi sur la terre[50]. En cet état, messieurs, la vie n’est-elle pas un péril ? la mort n’est-elle pas une grâce ? Que ne doit-on craindre de ses vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses ? N’est-ce donc pas un bienfait de Dieu d’avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame ; de l’avoir arrachée à sa propre gloire, avant que cette gloire par son excès eût mis en hasard sa modération ! Qu’importe que sa vie ait été si courte ? Jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotion plus fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie : ce peu d’heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves, et dans les sentiments les plus purs du christianisme, tiennent lieu toutes seules d’un âge accompli. Le temps a été court, je l’avoue ; mais l’opération de la grâce a été forte ; mais la fidélité de l’âme a été parfaite. C’est l’effet d’un art consommé de réduire en petit tout un grand ouvrage ; et la grâce, cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d’une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu’on s’attende à de tels miracles : mais si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés, son bras pour cela n’est pas raccourci, et sa main n’est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en cette miséricorde, qu’elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu’au dernier soupir, qu’afin de faire durer les témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus ; les bras lui ont manqué plutôt que l’ardeur d’embrasser la croix. J’ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre Rédemption : N’est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? Ah ! nous pouvons achever ce saint sacrifice pour le repos de Madame, avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sang dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses sacrements, et par la communion avec ses souffrances.

[47] Sap. IV, 14.

[48] De bono mortis, cap. IX, n. 38.

[49] Tacit. Agric. n. 41.

[50] Isa. XLVII, 10.

Mais en priant pour son âme, chrétiens, songeons à nous-mêmes. Qu’attendons-nous pour nous convertir ? Et quelle dureté est semblable à la nôtre, si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu’au fond de l’âme, ne fait que nous étourdir pour quelques moments ? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire ? Il n’est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu’un sorte du tombeau : ce qui entre aujourd’hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir. Car si nous savons nous connaître, nous confesserons, chrétiens, que les vérités de l’éternité sont assez bien établies ; nous n’avons rien que de faible à leur opposer ; c’est par passion, et non par raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c’est que le monde nous occupe ; c’est que les sens nous enchantent, c’est que le présent nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper, et des sens, et du présent, et du monde ? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus près, ni plus fortement, la vanité des choses humaines ? Et si nos cœurs s’endurcissent après un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde ? Prévenons un coup si funeste, et n’attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n’est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples, et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu’y a-t-il donc, chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations ? Quoi ! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir ? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à des envieux ? Que si nous sommes assurés qu’il viendra un dernier jour, où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu’il faudra un jour mépriser par force ? Et quel est notre aveuglement, si toujours avançant vers notre fin, et plutôt mourants que vivants, nous attendons les derniers soupirs, pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie ? Commencez aujourd’hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais, à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore ; toutes les fois que, regardant cette grande place qu’elle remplissait si bien, vous sentirez qu’elle y manque : songez que cette gloire que vous admiriez, faisait son péril en cette vie, et que dans l’autre elle est devenue le sujet d’un examen rigoureux, où rien n’a été capable de la rassurer, que cette sincère résignation qu’elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.