[83] De divers. Quæstion. ad Simplic., lib. II, 4.

[84] Apoc. II, 17.

[85] 2 Reg. VIII, 27.

[86] Ps. XXXVIII, 4.

Ange saint, qui présidiez à l’oraison de cette sainte princesse, et qui portiez cet encens au-dessus des nues pour le faire brûler sur l’autel[87] que saint Jean a vu dans le ciel, racontez-nous les ardeurs de ce cœur blessé de l’amour divin : faites-nous paraître ces torrents de larmes, que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc ! les âmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumes de la pénitence ? Oui sans doute, puisqu’il est écrit que rien n’est pur sur la terre[88], et que celui qui dit qu’il ne pèche pas se trompe lui-même[89]. Mais c’est des péchés légers ; légers par comparaison, je le confesse : légers en eux-mêmes ; la reine n’en connaît aucun de cette nature. C’est ce que porte en son fonds toute âme innocente. La moindre ombre se remarque sur ces vêtements qui n’ont pas encore été salis, et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants. Chrétien, tu sais trop la distinction des péchés véniels d’avec les mortels. Quoi ! le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres ? Sais-tu que ces péchés qui semblent légers, deviennent accablants par leur multitude, à cause des funestes dispositions qu’ils mettent dans les consciences ? C’est ce qu’enseignent d’un commun accord tous les saints docteurs après saint Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés qui seraient véniels par leur objet, peuvent devenir mortels par l’excès de l’attachement ? Les plaisirs innocents, le deviennent bien, selon la doctrine des saints ; et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop goûtés. Mais qui sait le degré qu’il faut pour leur inspirer ce poison mortel ? Et n’est-ce pas une des raisons qui fait que David s’écrie : Qui peut connaître ses péchés ?[90] Que je hais donc ta vaine science et ta mauvaise subtilité, âme téméraire, qui prononces si hardiment : « Ce péché que je commets sans crainte, est véniel ! » L’âme vraiment pure n’est pas si savante. La reine sait en général qu’il y a des péchés véniels, car la foi l’enseigne ; mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le soient. Deux choses vont vous faire voir l’éminent degré de sa vertu. Nous le savons, chrétiens, et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels. Elle a dit souvent dans cette bienheureuse simplicité, qui lui était commune avec tous les saints, qu’elle ne comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul péché, pour petit qu’il fût. Elle ne disait donc pas, « Il est véniel » : elle disait, « Il est péché », et son cœur innocent se soulevait. Mais comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disait pas, « il est léger » : encore une fois, « Il est péché », disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s’il arrivait quelque malheur à sa personne, à sa famille, à l’État, elle s’en accusait seule. Mais quels malheurs, direz-vous, dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités ? Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre ? Ou qu’un royaume est un remède universel à tous les maux, un baume qui les adoucit, un charme qui les enchante ? Au lieu que par un conseil de la Providence divine, qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contre-poids, cette grandeur que nous admirons de loin comme quelque chose au-dessus de l’homme, touche moins quand on y est né, ou se confond elle-même dans son abondance ; et qu’il se forme au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d’autant plus rude qu’on est moins préparé à le soutenir.

[87] Apoc. VIII, 3.

[88] Job XV, 15.

[89] 1 Joan. I, 8.

[90] Ps. XVIII, 13.

Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles, parce que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le Père céleste se plaît à les regarder dans le secret ; et comme il sait leur préparer leur croix, il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes, qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles ? Non, messieurs : elle était toujours tremblante, parce qu’elle voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs : vous parlerai-je de ses pertes, et de la mort de ses chers enfants ? Ils lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince, que les Grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains. Pardonnez-moi ces expressions. Il me semble que je vois encore tomber cette fleur. Alors, triste messager d’un événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, d’un côté de la douleur la plus pénétrante, et de l’autre des plaintes les plus lamentables ; et sous des formes différentes, je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux côtés la foi également victorieuse ; je vis le sacrifice agréable de l’âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d’un commun accord leur propre cœur.

Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terrible menace du ciel irrité, lorsqu’il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même, notre plus chère espérance ? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi, si je renouvelle vos frayeurs. Il faut bien, et je le puis dire, que je me fasse à moi-même cette violence, puisque je ne puis montrer qu’à ce prix la constance de la reine. Nous vîmes alors dans cette princesse, au milieu des alarmes d’une mère, la foi d’une chrétienne. Nous vîmes un Abraham prêt à immoler Isaac, et quelques traits de Marie quand elle offrit son Jésus. Ne craignons point de le dire, puisqu’un Dieu ne s’est fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les états. La reine pleine de foi ne se propose pas un moindre modèle que Marie. Dieu lui rend aussi son fils unique, qu’elle lui offre d’un cœur déchiré, mais soumis, et veut que nous lui devions encore une fois un si grand bien.

On ne se trompe pas, chrétiens, quand on attribue tout à la prière. Dieu, qui l’inspire, ne lui peut rien refuser. Un roi, dit David, ne se sauve pas par ses armées, et le puissant ne se sauve pas par sa valeur[91]. Ce n’est pas aussi aux sages conseils qu’il faut attribuer les heureux succès. Il s’élève, dit le Sage[92], plusieurs pensées dans le cœur de l’homme : reconnaissez l’agitation et les pensées incertaines des conseils humains : mais, poursuit-il, la volonté du Seigneur demeure ferme ; et pendant que les hommes délibèrent, il ne s’exécute que ce qu’il résout. Le Terrible[93], le Tout-Puissant, qui ôte, quand il lui plaît, l’esprit des princes, le leur laisse aussi quand il veut, pour les confondre davantage, et les prendre dans leurs propres finesses[94]. Car il n’y a point de prudence, il n’y a point de sagesse, il n’y a point de conseil contre le Seigneur[95]. Les Machabées étaient vaillants ; et néanmoins, il est écrit qu’ils combattaient par leurs prières[96] plus que par leurs armes : assurés par l’exemple de Moïse, que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis, et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux sur la reine, et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait tant de villes.

[91] Ps. XXXII, 16.

[92] Prov. XIX, 21.

[93] Ps. LXXV, 12, 13.

[94] Job V, 13 ; 1 Cor. III, 19.

[95] Prov. XXI, 30.

[96] 2 Mach. XV, 27.

Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien plus leur accorde-t-il les vrais biens, c’est-à-dire les vertus ? Elles sont le fruit naturel d’une âme unie à Dieu par l’oraison. L’oraison, qui nous les obtient, nous apprend à les pratiquer, non seulement comme nécessaires, mais encore comme reçues[97] du Père des lumières, d’où descend sur nous tout don parfait : et c’est là le comble de la perfection, parce que c’est le fondement de l’humilité. C’est ainsi que Marie-Thérèse attira par la prière toutes les vertus dans son âme. Dès sa première jeunesse elle fut, dans les mouvements d’une cour alors assez turbulente, la consolation et le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son père. La reine, sa belle-mère, malgré ce nom odieux, trouva en elle non seulement un respect, mais encore une tendresse, que ni le temps ni l’éloignement n’ont pu altérer. Aussi pleure-t-elle sans mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect, quelle soumission n’a-t-elle pas eue pour le roi ! toujours vive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement attachée aux intérêts de son État, infatigable dans les voyages, et heureuse pourvu qu’elle fût en sa compagnie : femme enfin où saint Paul aurait vu l’Église occupée de Jésus-Christ[98], et unie à ses volontés par une éternelle complaisance. Si nous osions demander au grand prince, qui lui rend ici avec tant de piété les derniers devoirs, quelle mère il a perdue, il nous répondrait par ses sanglots ; et je vous dirai en son nom ce que j’ai vu avec joie, ce que je répète avec admiration, que les tendresses inexplicables de Marie-Thérèse tendaient toutes à lui inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu, un attachement inviolable pour le roi, des entrailles de miséricorde pour les malheureux, une immuable persévérance dans tous ses devoirs, et tout ce que nous louons dans la conduite de ce prince. Parlerai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées par ses domestiques, et ferai-je retentir encore devant ces autels les cris de sa maison désolée ? Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu’on lui dît que ses trésors étaient épuisés ; vous premièrement, pauvres volontaires, victimes de Jésus-Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n’était pas digne ; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez, pauvres inconnus, pauvres honteux, malades, impotents, estropiés, restes d’hommes, pour parler avec saint Grégoire de Nazianze[99] : car la reine respectait en vous tous les caractères de la croix de Jésus-Christ ; vous donc qu’elle assistait avec tant de joie, qu’elle servait avec tant de foi, heureuse de se dépouiller d’une majesté empruntée, et d’adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ, quel admirable panégyrique prononceriez-vous par vos gémissements à la gloire de cette princesse, s’il m’était permis de vous introduire dans cette auguste assemblée ! Recevez, père Abraham, dans votre sein cette héritière de votre foi, comme vous, servante des pauvres, et digne de trouver en eux, non plus des anges, mais Jésus-Christ même. Que dirai-je davantage ? Écoutez tout en un mot : fille, femme, mère, maîtresse, reine telle que nos vœux l’auraient pu faire, plus que tout cela, chrétienne, elle accomplit tous ses devoirs sans présomption, et fut humble non seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus.

[97] Jac. I, 17.

[98] Eph. V, 24.

[99] Orat. XVI, p. 244 c.

J’expliquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits sur la colonne mystérieuse de l’Apocalypse, et dans le cœur de la reine. Par le nom de la sainte cité de Dieu, la nouvelle Jérusalem[100], vous voyez bien, messieurs, qu’il faut entendre le nom de l’Église catholique, cité sainte dont toutes les pierres sont vivantes[101], dont Jésus-Christ est le fondement, qui descend du ciel avec lui, parce qu’elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie ; cité qui se répand par toute la terre, et s’élève jusqu’aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l’Église, toute la foi de la reine se réveillait. Mais une vraie fille de l’Église, non contente d’en embrasser la sainte doctrine, en aime les observances, où elle fait consister la principale partie des pratiques extérieures de la piété.

[100] Apoc. III, 12.

[101] 1 Pet. II, 4, 5.

L’Église, inspirée de Dieu et instruite par les saints apôtres, a tellement disposé l’année, qu’on y trouve avec la vie, avec les mystères, avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ, le vrai fruit de toutes ces choses dans les admirables vertus de ses serviteurs, et dans les exemples de ses saints ; et enfin un mystérieux abrégé de l’Ancien et du Nouveau Testament, et de toute l’histoire ecclésiastique. Par là toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens ; tout y est plein de Jésus-Christ, qui est toujours admirable[102], selon le prophète, et non seulement en lui-même, mais encore dans ses saints[103]. Dans cette variété, qui aboutit toute à l’unité sainte tant recommandée par Jésus-Christ[104], l’âme innocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes une solide nourriture, et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps convenables, afin que l’âme, toujours sujette aux tentations et au péché, s’affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avaient, dans la reine, l’effet bienheureux que l’Église même demande : elle se renouvelait dans toutes les fêtes, elle se sacrifiait dans tous les jeûnes et dans toutes les abstinences. L’Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas ; mais la reine se rangea bientôt à l’obéissance : l’habitude ne put rien contre la règle ; et l’extrême exactitude de cette princesse marquait la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole : Qui vous écoute, m’écoute[105] ? Jésus-Christ nous y enseigne cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la conduite particulière de ses serviteurs, qui exercent son autorité dans son Église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dans l’exercice de leur ministère, et il n’y avait aucune vertu où elle ne pût être élevée par son obéissance. Quel respect n’avait-elle pas pour le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ, et pour tout l’ordre ecclésiastique ? Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues, et dont on ne peut demander la fin avec trop de gémissements ? Le nom même et l’ombre de division faisait horreur à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le saint-siège ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au saint-siège. Et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, couverts selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété, semblent vouloir irriter le saint-siège contre un royaume qui en a toujours été le principal soutien sur la terre, doivent penser qu’une chaire si éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être flattée par les hommes, mais honorée selon la règle avec une soumission profonde ; qu’elle est faite pour attirer tout l’univers à son unité, et y rappeler à la fin tous les hérétiques ; et que ce qui est excessif, loin d’être le plus attirant, n’est pas même le plus solide ni le plus durable.

[102] Isa. IX, 6.

[103] Ps. LXVII, 36.

[104] Luc. X, 42.

[105] Luc. X, 16.

Avec le saint nom de Dieu et avec le nom de la cité sainte, la nouvelle Jérusalem, je vois, messieurs, dans le cœur de notre pieuse reine le nom nouveau du Sauveur. Quel est, Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui que vous expliquez, quand vous dites : Je suis le pain de vie[106] ; et, Ma chair est vraiment viande, et Prenez, mangez, ceci est mon corps[107] ? Ce nom nouveau du Sauveur est celui de l’Eucharistie, nom composé de bien et de grâce, qui nous montre dans cet adorable sacrement une source de miséricorde, un miracle d’amour, un mémorial et un abrégé de toutes les grâces, et le Verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère : c’est le Nouveau Testament[108] de notre Sauveur, et on commence à y boire ce vin nouveau, dont la céleste Jérusalem est transportée. Mais pour le boire dans ce lieu de tentation et de péché, il s’y faut préparer par la pénitence. La reine fréquentait ces deux sacrements avec une ferveur toujours nouvelle. Cette humble princesse se sentait dans son état naturel, quand elle était comme pécheresse aux pieds d’un prêtre, y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ. Mais l’Eucharistie était son amour : toujours affamée de cette viande céleste, et toujours tremblante en la recevant, quoiqu’elle ne pût assez communier pour son désir, elle ne cessait de se plaindre humblement et modestement des communions fréquentes qu’on lui ordonnait. Mais qui eût pu refuser l’Eucharistie à l’innocence, et Jésus-Christ à une foi si vive et si pure ? La règle que donne saint Augustin est de modérer l’usage de la communion, quand elle tourne en dégoût. Ici on voyait toujours une ardeur nouvelle, et cette excellente pratique de chercher dans la communion la meilleure préparation, comme la plus parfaite action de grâces pour la communion même. Par ces admirables pratiques, cette princesse est venue à sa dernière heure, sans qu’elle eût besoin d’apporter à ce terrible passage une autre préparation que celle de sa sainte vie : et les hommes, toujours hardis à juger les autres, sans épargner les souverains, car on n’épargne que soi-même dans ses jugements ; les hommes, dis-je, de tous les états, et autant les gens de bien que les autres, ont vu la reine emportée avec une telle précipitation dans la vigueur de son âge, sans être en inquiétude pour son salut. Apprenez donc, chrétiens, et vous principalement, qui ne pouvez vous accoutumer à la pensée de la mort, en attendant que vous méprisiez celle que Jésus-Christ a vaincue, ou même que vous aimiez celle qui met fin à nos péchés, et nous introduit à la vraie vie, apprenez à la désarmer d’une autre sorte, et embrassez la belle pratique, où, sans se mettre en peine d’attaquer la mort, on n’a besoin que de s’appliquer à sanctifier sa vie.

[106] Joan. VI, 48, 56.

[107] Matt. XXVI, 26.

[108] Matt. XXVI, 28, 29.

La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété que par le sang, dont la mort également précieuse devant Dieu, quoique avec des circonstances différentes, a été d’une singulière édification à toute l’Église. Vous entendez bien que je veux parler d’Anne d’Autriche, et de sa chère nièce, ou plutôt de sa chère fille Marie-Thérèse. Anne, dans un âge déjà avancé, et Marie-Thérèse dans sa vigueur ; mais toutes deux d’une si heureuse constitution, qu’elle semblait nous promettre le bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre notre attente, l’une par une longue maladie, et l’autre par un coup imprévu. Anne, avertie de loin par un mal aussi cruel qu’irrémédiable, vit avancer la mort à pas lents, et sous la figure qui lui avait toujours paru la plus affreuse : Marie-Thérèse, aussitôt emportée que frappée par la maladie, se trouve toute vive et tout entière entre les bras de la mort, sans presque l’avoir envisagée. A ce fatal avertissement, Anne, pleine de foi, ramasse toutes les forces qu’un long exercice de la piété lui avait acquises, et regarde sans se troubler les approches de la mort. Humiliée sous la main de Dieu, elle lui rend grâces de l’avoir ainsi avertie ; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes ; elle redouble ses dévotions toujours assidues ; elle apporte de nouveaux soins à l’examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec quel renouvellement de foi et d’ardeur lui vîmes-nous recevoir le saint Viatique ! Dans de semblables actions, il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordinaire : sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété, sa piété s’excitait toujours assez d’elle-même, et prenait dans sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces deux reines ? Par l’une Dieu nous apprit comment il faut profiter du temps, et l’autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne n’en a pas besoin. En effet, chrétiens, qu’attendons-nous ? Il n’est pas digne d’un chrétien de ne s’évertuer contre la mort qu’au moment qu’elle se présente pour l’enlever. Un chrétien toujours attentif à combattre ses passions meurt tous les jours[109] avec l’Apôtre. Un chrétien n’est jamais vivant sur la terre, parce qu’il y est toujours mortifié, et que la mortification est un essai, un apprentissage, un commencement de la mort. Vivons-nous, chrétiens, vivons-nous ? Cet âge que nous comptons, et où tout ce que nous comptons n’est plus à nous, est-ce une vie ? Et pouvons-nous n’apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec les années ? Le repos et la nourriture ne sont-ils pas de faibles remèdes de la continuelle maladie qui nous travaille ? Et celle que nous appelons la dernière, qu’est-ce autre chose, à le bien entendre, qu’un redoublement, et comme le dernier accès du mal, que nous apportons au monde en naissant ? Quelle santé nous couvrait la mort que la reine portait dans le sein ! De combien près la menace a-t-elle été suivie du coup ! Et où en était cette grande reine, avec toute la majesté qui l’environnait, si elle eût été moins préparée ? Tout d’un coup on voit arriver le moment fatal, où la terre n’a plus rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son lit ? Le roi même, que pouvait-il, lui, messieurs, lui qui succombait à la douleur avec toute sa puissance et tout son courage ? Tout ce qui environne ce prince l’accable. Monsieur, Madame, venaient partager ses déplaisirs, et les augmentaient par les leurs. Et vous, monseigneur, que pouviez-vous que de lui percer le cœur de vos sanglots ? Il l’avait assez percé par le tendre ressouvenir d’un amour qu’il trouvait toujours également vif après vingt-trois ans écoulés. On en gémit, on en pleure ; voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie : voilà ce que nous avons à lui donner, des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous avons encore des prières ; nous avons ce saint sacrifice, rafraîchissement de nos peines, expiation de nos ignorances, et des restes de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice d’une valeur infinie, où toute la croix de Jésus est renfermée, ce sacrifice serait inutile à la reine, si elle n’avait mérité par sa bonne vie que l’effet en pût passer jusqu’à elle : autrement, dit saint Augustin, qu’opère un tel sacrifice ? Nul soulagement pour les morts, une faible consolation pour les vivants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont la fuite précipitée nous trompe toujours. Je viens[110], dit Jésus-Christ, comme un voleur. Il a fait selon sa parole ; il est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps qu’elle se trouvait la plus heureuse. Mais c’est ainsi qu’il agit : il trouve pour nous tant de tentations et une telle malignité dans tous les plaisirs, qu’il vient troubler les plus innocents dans ses élus. Mais il vient, dit-il, comme un voleur, toujours surprenant, et impénétrable dans ses démarches. C’est lui-même qui s’en glorifie dans toute son Écriture. Comme voleur, direz-vous, indigne comparaison ! N’importe qu’elle soit indigne de lui, pourvu qu’elle nous effraie, et qu’en nous effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment ; car qui pourrait ou l’éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se cache ? Ils mangeaient[111], dit-il, ils buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient, ils faisaient des mariages aux jours de Noé, et aux jours de Loth, et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils buvaient, ils se mariaient. C’était des occupations innocentes : que sera-ce, quand en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des trésors d’iniquité, sans jamais vouloir séparer le bien d’autrui d’avec le nôtre ; trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse, par l’heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs, parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire, et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d’aucun changement de nos mœurs, nous viendrons tout à coup au dernier jour ? La sentence partira d’en haut : La fin est venue, la fin est venue. La fin est venue sur vous[112]. Tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, concluez[113], frappez l’arbre infructueux qui n’est plus bon que pour le feu : coupez l’arbre, arrachez ses branches, secouez ses feuilles, abattez ses fruits[114] : périsse par un seul coup tout ce qu’il avait avec lui-même ! Alors s’élèveront des frayeurs mortelles, et des grincements de dents, préludes de ceux de l’enfer. Ah ! mes frères, n’attendons pas ce coup terrible ! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé sur nos têtes : nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. Le glaive que je tiens en main, dit le Seigneur notre Dieu, est aiguisé et poli ; il est aiguisé, afin qu’il perce ; il est poli et limé, afin qu’il brille[115]. Tout l’univers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, quel coup vous venez de faire ! Toute la terre est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le coup qui nous tranche ? Prévenons-le, chrétiens, par la pénitence. Qui pourrait n’être pas ému à ce spectacle ? Mais ces émotions d’un jour, qu’opèrent-elles ? Un dernier endurcissement, parce que, à force d’être touché inutilement, on ne se laisse plus toucher d’aucun objet. Le sommes-nous des maux de la Hongrie et de l’Autriche ravagées ? Leurs habitants passés au fil de l’épée, et ce sont encore les plus heureux ; la captivité entraîne bien d’autres maux et pour le corps et pour l’âme ; ces habitants désolés, ne sont-ce pas des chrétiens et des catholiques, nos frères, nos propres membres, enfants de la même Église, et nourris à la même table du pain de vie ? Dieu accomplit sa parole : Le jugement commence par sa maison[116], et le reste de la maison ne tremble pas ! Chrétiens, laissez-vous fléchir ; faites pénitence ; apaisez Dieu par vos larmes. Écoutez la pieuse reine qui parle plus haut que tous les prédicateurs. Écoutez-la, princes ; écoutez-la, peuples ; écoutez-la, monseigneur, plus que tous les autres. Elle vous dit par ma bouche, et par une voix qui vous est connue, que la grandeur est un songe, la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom trompeur. Amassez donc les biens qu’on ne peut perdre. Prêtez l’oreille aux graves discours que saint Grégoire de Nazianze adressait aux princes et à la maison régnante[117]. Respectez, leur disait-il, votre pourpre, respectez votre puissance qui vient de Dieu, et ne l’employez que pour le bien. Connaissez ce qui vous a été confié, et le grand mystère que Dieu accomplit en vous. Il se réserve à lui seul les choses d’en haut ; il partage avec vous celles d’en bas : montrez-vous dieux aux peuples soumis, en imitant la bonté et la munificence divine. C’est, monseigneur, ce que vous demandent ces empressements de tous les peuples, ces perpétuels applaudissements et tous ces regards qui vous suivent. Demandez à Dieu avec Salomon la sagesse, qui vous rendra digne de l’amour des peuples et du trône de vos ancêtres ; et quand vous songerez à vos devoirs, ne manquez pas de considérer à quoi vous obligent les immortelles actions de Louis le Grand, et l’incomparable piété de Marie-Thérèse.

[109] 1 Cor. XV, 31.

[110] Apoc. III, 3.

[111] Luc. XVII, 26, 27, 28.

[112] Ezech. VII, 2.

[113] Ibid., 23.

[114] Dan. IV, 11.

[115] Ezech. XXI, 9 et 10.

[116] 1 Pet. IV, 17.

[117] Orat. XXVII, pag. 471 B.