[132] Matt. XXIII, 37.
[133] Matt. VII, 11.
[134] Marc. IV, 39 ; Luc. VIII, 24.
[135] Ps. XVII, 6.
[136] Philip. IV, 7.
[137] Ps. L, 10.
[138] Ps. CXXXV.
Il ne faut point manquer à de telles grâces, ni les recevoir avec mollesse. La princesse palatine change en un moment tout entière : nulle parure que la simplicité, nul ornement que la modestie. Elle se montre au monde à cette fois ; mais ce fut pour lui déclarer qu’elle avait renoncé à ses vanités. Car aussi, quelle erreur à une chrétienne, et encore à une chrétienne pénitente, d’orner ce qui n’est digne que de son mépris ; de peindre et de parer l’idole du monde ; de retenir comme par force, avec mille artifices autant indignes qu’inutiles ces grâces qui s’envolent avec le temps ! Sans s’effrayer de ce qu’on dirait, sans craindre comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirmes, dont les grands sont épouvantés plus que tous les autres, la princesse palatine parut à la cour si différente d’elle-même : et dès lors elle renonça à tous les divertissements, à tous les jeux jusqu’aux plus innocents, se soumettant aux sévères lois de la pénitence chrétienne, et ne songeant qu’à restreindre et à punir une liberté qui n’avait pu demeurer dans ses bornes. Douze ans de persévérance, au milieu des épreuves les plus difficiles, l’ont élevée à un éminent degré de sainteté. La règle qu’elle se fit dès le premier jour fut immuable : toute sa maison y entra ; chez elle on ne faisait que passer d’un exercice de piété à un autre. Jamais l’heure de l’oraison ne fut changée ni interrompue, pas même par les maladies. Elle savait que, dans ce commerce sacré, tout consiste à s’humilier sous la main de Dieu, et moins à donner qu’à recevoir : ou plutôt, selon le précepte de Jésus-Christ[139], son oraison fut perpétuelle, pour être égale au besoin. La lecture de l’Évangile et des livres saints en fournissait la matière : si le travail semblait l’interrompre, ce n’était que pour la continuer d’une autre sorte. Par le travail on charmait l’ennui, on ménageait le temps, on guérissait la langueur de la paresse, et les pernicieuses rêveries de l’oisiveté. L’esprit se relâchait, pendant que les mains, industrieusement occupées, s’exerçaient dans les ouvrages dont la piété avait donné le dessein : c’était ou des habits pour les pauvres, ou des ornements pour les autels. Les psaumes avaient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu’il n’était point nécessaire de parler, la sage princesse gardait le silence : la vanité et les médisances, qui soutiennent tout le commerce du monde, lui faisaient craindre tous les entretiens ; et rien ne lui paraissait ni agréable ni sûr que la solitude. Quand elle parlait de Dieu, le goût intérieur d’où sortaient toutes ses paroles, se communiquait à ceux qui conversaient avec elle ; et les nobles expressions qu’on remarquait dans ses discours ou dans ses écrits, venaient de la haute idée qu’elle avait conçue des choses divines. Sa foi ne fut pas moins simple que vive : dans les fameuses questions qui ont troublé en tant de manières le repos de nos jours, elle déclarait hautement qu’elle n’avait autre part à y prendre que celle d’obéir à l’Église. Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers, ses pères, elle en aurait surpassé la pieuse magnificence, quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu’au ciel, et que les églises des saints publient leurs aumônes[140]. Le duc son père avait fondé dans ses terres de quoi marier tous les ans soixante filles : riche oblation, présent agréable. La princesse sa fille en mariait aussi tous les ans ce qu’elle pouvait, ne croyant pas assez honorer les libéralités de ses ancêtres, si elle ne les imitait. On ne peut retenir ses larmes, quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu’elle nourrissait. Des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés, de ces membres courbés sous les ans. Écoutez ce qu’elle en écrit au fidèle ministre de ses charités ; et dans un même discours, apprenez à goûter la simplicité et la charité chrétienne. Je suis ravie, dit-elle, que l’affaire de nos bonnes vieilles soit si avancée. Achevons vite au nom de notre Seigneur ; ôtons vitement cette bonne femme de l’étable où elle est, et la mettons dans un de ces petits lits. Quelle nouvelle vivacité succède à celle que le monde inspire ! Elle poursuit : Dieu me donnera peut-être la santé, pour aller servir cette paralytique : au moins je le ferai par mes soins, si les forces me manquent ; et joignant mes maux aux siens, je les offrirai plus hardiment à Dieu. Mandez-moi ce qu’il faut pour la nourriture et les ustensiles de ces pauvres femmes ; peu à peu nous les mettrons à leur aise. Je me plais à répéter toutes ces paroles malgré les oreilles délicates ; elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne parler plus que ce langage. Dans les nécessités extraordinaires, sa charité faisait de nouveaux efforts. Le rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restait de superflu ; tout devint pauvre dans sa maison et sur sa personne : elle voyait disparaître avec une joie sensible les restes des pompes du monde ; et l’aumône lui apprenait à se retrancher tous les jours quelque chose de nouveau. C’est en effet la vraie grâce de l’aumône, en soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d’autres besoins, c’est-à-dire ces besoins honteux qu’y fait la délicatesse, comme si la nature n’était pas assez accablée de nécessités.
[139] Luc. XVIII, 1.
[140] Eccli. XXXI, 11.
Qu’attendez-vous, chrétiens, à vous convertir, et pourquoi désespérez-vous de votre salut ? Vous voyez la perfection où s’élève l’âme pénitente, quand elle est fidèle à la grâce. Ne craignez ni la maladie, ni les dégoûts, ni les tentations, ni les peines les plus cruelles. Une personne si sensible et si délicate, qui ne pouvait seulement entendre nommer les maux, a souffert douze ans entiers et presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs qui épuisaient le corps et l’esprit : et cependant, durant tout ce temps, et dans les tourments inouïs de sa dernière maladie, où ses maux s’augmentèrent jusqu’aux derniers excès, elle n’a eu à se repentir que d’avoir une seule fois souhaité une mort plus douce. Encore réprima-t-elle ce faible désir, en disant aussitôt après avec Jésus-Christ, la prière du sacré mystère du jardin ; c’est ainsi qu’elle appelait la prière de l’agonie de notre Sauveur : O mon Père, que votre volonté soit faite, et non la mienne ![141] Ses maladies lui ôtèrent la consolation qu’elle avait tant désirée, d’accomplir ses premiers desseins, et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans l’habit de Sainte-Fare. Son cœur, donné ou plutôt rendu à ce monastère, où elle avait goûté les premières grâces, a témoigné son désir ; et sa volonté a été aux yeux de Dieu un sacrifice parfait. C’eût été un soutien sensible à une âme comme la sienne d’accomplir de grands ouvrages pour le service de Dieu ; mais elle est menée par une autre voie, par celle qui crucifie davantage, qui sans rien laisser entreprendre à un esprit courageux, le tient accablé et anéanti sous la rude loi de souffrir. Encore s’il eût plu à Dieu de lui conserver ce goût sensible de la piété, qu’il avait renouvelé dans son cœur au commencement de sa pénitence ! mais non, tout lui est ôté ; sans cesse elle est travaillée de peines insupportables. O Seigneur, disait le saint homme Job[142], vous me tourmentez d’une manière merveilleuse ! C’est que, sans parler ici de ses autres peines, il portait au fond de son cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. Il voyait d’un côté sa sainte justice, devant laquelle les anges ont peine à soutenir leur innocence. Il le voyait avec ces yeux éternellement ouverts observer toutes les démarches, compter[143] tous les pas d’un pécheur, et garder ses péchés comme sous le sceau, pour les lui représenter au dernier jour. D’un autre côté, il ressentait ce qu’il y a de corrompu dans le cœur de l’homme : Je craignais, dit-il, toutes mes œuvres[144]. Que vois-je ? le péché ! le péché partout ! Et il s’écriait nuit et jour : O Seigneur, pourquoi n’ôtez-vous pas mes péchés ?[145] Et que ne tranchez-vous une fois ces malheureux jours, où l’on ne fait que vous offenser, afin qu’il ne soit pas dit, que je sois contraire à la parole du Saint[146] ? Tel était le fond de ses peines ; et ce qui paraît de si violent dans ces discours n’est que la délicatesse d’une conscience qui se redoute elle-même, ou l’excès d’un amour qui craint de déplaire. La princesse palatine souffrit quelque chose de semblable. Quel supplice à une conscience timorée ! Elle croyait voir partout dans ses actions un amour-propre déguisé en vertu. Plus elle était clairvoyante, plus elle était tourmentée. Ainsi Dieu l’humiliait par ce qui a coutume de nourrir l’orgueil, et lui faisait un remède de la cause de son mal. Qui pourrait dire par quelles terreurs elle arrivait aux délices de la sainte table ? Mais elle ne perdait pas la confiance. Enfin, dit-elle (c’est ce qu’elle écrit au saint prêtre que Dieu lui avait donné pour la soutenir dans ses peines), enfin je suis parvenue au divin banquet. Je m’étais levée dès le matin pour être devant le jour aux portes du Seigneur ; mais lui seul sait les combats qu’il a fallu rendre. La matinée se passait dans ce cruel exercice. Mais à la fin, poursuit-elle, malgré mes faiblesses, je me suis comme traînée moi-même aux pieds de notre Seigneur ; et j’ai connu qu’il fallait, puisque tout s’est fait en moi par la force de la divine bonté, que je reçusse encore avec une espèce de force ce dernier et souverain bien. Dieu lui découvrait dans ces peines l’ordre secret de la justice sur ceux qui ont manqué de fidélité aux grâces de la pénitence. Il n’appartient pas, disait-elle, aux esclaves fugitifs, qu’il faut aller reprendre par la force, et les ramener comme malgré eux, de s’asseoir au festin avec les enfants et les amis ; et c’est assez qu’il leur soit permis de venir recueillir à terre les miettes qui tombent de la table de leurs seigneurs. Ne vous étonnez pas, chrétiens, si je ne sais plus, faible orateur, que de répéter les paroles de la princesse palatine : c’est que j’y ressens la manne cachée, et le goût des Écritures divines, que ses peines et ses sentiments lui faisaient entendre. Malheur à moi, si dans cette chaire j’aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes inventions, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse, qui peuvent vous convertir ! Je n’ai regret qu’à ce que je laisse, et je ne puis vous taire ce qu’elle a écrit touchant les tentations d’incrédulité. Il est bien croyable, disait-elle, qu’un Dieu qui aime infiniment en donne des preuves proportionnées à l’infinité de son amour, et à l’infinité de sa puissance : et ce qui est propre à la toute-puissance d’un Dieu passe de bien loin la capacité de notre faible raison. C’est, ajoute-t-elle, ce que je me dis à moi-même, quand les démons tâchent d’étonner ma foi ; et depuis qu’il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur, remarquez ces belles paroles, que son amour est la cause de tout ce que nous croyons, cette réponse me persuade plus que tous les livres. C’est en effet l’abrégé de tous les saints livres, et de toute la doctrine chrétienne. Sortez, Parole éternelle, Fils unique du Dieu vivant, sortez du bienheureux sein de votre Père[147], et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez. Il l’a fait ; et durant trois ans il n’a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu. Mais tout ce qu’il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Évangile[148] : Dieu a tant aimé le monde, qu’il lui a donné son Fils unique. Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel et la terre, et la croix avec les grandeurs ; Dieu a tant aimé le monde. Est-il incroyable que Dieu aime, et que la bonté se communique ? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l’amour de la gloire ; aux âmes les plus vulgaires l’amour des richesses ; à tous, enfin, tout ce qui porte le nom d’amour ? Rien ne coûte, ni périls, ni travaux, ni peines : et voilà les prodiges dont l’homme est capable. Que si l’homme, qui n’est que faiblesse, tente l’impossible ; Dieu, pour contenter son amour, n’exécutera-t-il rien d’extraordinaire ? Disons donc pour toute raison dans tous les mystères : Dieu a tant aimé le monde. C’est la doctrine du maître, et le disciple bien-aimé l’avait bien comprise. De son temps un Cérinthe, un hérésiarque, ne voulait pas croire qu’un Dieu eût pu se faire homme, et se faire la victime des pécheurs. Que lui répondit cet apôtre vierge, ce prophète du Nouveau Testament, cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint vieillard qui n’avait de force que pour prêcher la charité, et pour dire : Aimez-vous les uns les autres en notre Seigneur ; que répondit-il à cet hérésiarque ? Quel symbole, quelle nouvelle confession de foi opposa-t-il à son hérésie naissante ? Écoutez, et admirez. Nous croyons, dit-il[149], et nous confessons l’amour que Dieu a pour nous. C’est là toute la foi des chrétiens ; c’est la cause et l’abrégé de tout le symbole. C’est là que la princesse palatine a trouvé la résolution de ses anciens doutes. Dieu a aimé ; c’est tout dire. S’il a fait, disait-elle, de si grandes choses pour déclarer son amour dans l’Incarnation, que n’aura-t-il pas fait pour le consommer dans l’Eucharistie, pour se donner, non plus en général à la nature humaine, mais à chaque fidèle en particulier ? Croyons donc avec saint Jean en l’amour d’un Dieu : la foi nous paraîtra douce, en la prenant par un endroit si tendre. Mais n’y croyons pas à demi, à la manière des hérétiques, dont l’un en retranche une chose, et l’autre une autre ; l’un le mystère de l’Incarnation, et l’autre celui de l’Eucharistie ; chacun ce qui lui déplaît ; faibles esprits, ou plutôt cœurs étroits et entrailles resserrées[150], que la foi et la charité n’ont pas assez dilatées pour comprendre toute l’étendue de l’amour d’un Dieu. Pour nous, croyons sans réserve, et prenons le remède entier, quoi qu’il en coûte à notre raison. Pourquoi veut-on que les prodiges coûtent tant à Dieu ? Il n’y a plus qu’un seul prodige, que j’annonce aujourd’hui au monde. O ciel, ô terre, étonnez-vous de ce prodige nouveau ! C’est que, parmi tant de témoignages de l’amour divin, il y ait tant d’incrédules et tant d’insensibles. N’en augmentez pas le nombre, qui va croissant tous les jours. N’alléguez plus votre malheureuse incrédulité, et ne faites pas une excuse de votre crime. Dieu a des remèdes pour vous guérir ; et il ne reste qu’à les obtenir par des vœux continuels. Il a su prendre la sainte princesse dont nous parlons, par le moyen qu’il lui a plu : il en a d’autres pour vous jusqu’à l’infini ; et vous n’avez rien à craindre, que de désespérer de ses bontés. Vous osez nommer vos ennuis, après les peines terribles où vous l’avez vue ? Cependant, si quelquefois elle désirait d’en être un peu soulagée, elle se le reprochait à elle-même : Je commence, disait-elle, à m’apercevoir que je cherche le paradis terrestre à la suite de Jésus-Christ, au lieu de chercher la montagne des Olives et le Calvaire, par où il est entré dans sa gloire. Voilà ce qu’il lui servit de méditer l’Évangile nuit et jour, et de se nourrir de la parole de vie. C’est encore ce qui lui fit dire cette admirable parole : Qu’elle aimait mieux vivre et mourir sans consolation, que d’en chercher hors de Dieu. Elle a porté ces sentiments jusqu’à l’agonie : et, prête à rendre l’âme, on entendit qu’elle disait d’une voix mourante : Je m’en vais voir comment Dieu me traitera ; mais j’espère en ses miséricordes. Cette parole de confiance emporta son âme sainte au séjour des justes.
[141] Luc. XXII, 42.
[142] Job X, 16.
[143] Job XIV, 16, 17.
[144] Ibid. IX, 28.
[145] Ibid. VII, 21.
[146] Ibid. VI, 10.
[147] Joan. I, 18.
[148] Ibid. III, 16.
[149] 1 Joan. IV, 16.
[150] 2 Cor. VI, 11, 12.
Arrêtons ici, chrétiens : et vous, Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu’affaiblir votre parole. Parlez dans les cœurs, prédicateur invisible, et faites que chacun se parle à soi-même. Parlez, mes frères, parlez : je ne suis ici que pour aider vos réflexions. Elle viendra, cette heure dernière ; elle approche, nous y touchons, la voilà venue. Il faut dire avec Anne de Gonzague : « Il n’y a plus ni princesse, ni palatine » ; ces grands noms dont on s’étourdit ne subsistent plus. Il faut dire avec elle : « Je m’en vais, je suis emporté par une force inévitable ; tout fuit, tout diminue, tout disparaît à mes yeux. » Il ne reste plus à l’homme que le néant et le péché : pour tout fonds, le néant ; pour toute acquisition, le péché. Le reste, qu’on croyait tenir, échappe ; semblable à de l’eau gelée, dont le vil cristal se fond entre les mains qui le serrent, et ne fait que les salir. Mais voici ce qui glacera le cœur, ce qui achèvera d’éteindre la voix, ce qui répandra la frayeur dans toutes les veines : Je m’en vais voir comment Dieu me traitera. Dans un moment je serai entre ces mains, dont saint Paul écrit en tremblant : Ne vous y trompez pas ; on ne se moque pas de Dieu[151] ; et encore : C’est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant[152], entre ces mains, où tout est action, où tout est vie ; rien ne s’affaiblit, ni ne se relâche, ni ne se ralentit jamais. Je m’en vais voir si ces mains toutes-puissantes me seront favorables ou rigoureuses ; si je serai éternellement ou parmi leurs dons, ou sous leurs coups. Voilà ce qu’il faudra dire nécessairement avec notre princesse. Mais pourrons-nous ajouter avec une conscience aussi tranquille : J’espère en sa miséricorde ? Car qu’aurons-nous fait pour la fléchir ? Quand aurons-nous écouté la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les voies du Seigneur[153] ? Comment ? par la pénitence. Mais serons-nous fort contents d’une pénitence commencée à l’agonie, qui n’aura jamais été éprouvée, dont jamais on n’aura vu aucun fruit ; d’une pénitence imparfaite ; d’une pénitence nulle ; douteuse, si vous le voulez ; sans forces, sans réflexion, sans loisir, pour en réparer les défauts ? N’en est-ce pas assez pour être pénétré de crainte jusque dans la moelle des os ? Pour celle dont nous parlons, ah ! mes frères, toutes les vertus qu’elle a pratiquées se ramassent dans cette dernière parole, dans ce dernier acte de sa vie ; la foi, le courage, l’abandon à Dieu, la crainte de ses jugements, et cet amour plein de confiance, qui seul efface tous les péchés. Je ne m’étonne donc pas si le saint pasteur qui l’assista dans sa dernière maladie, et qui recueillit ses derniers soupirs, pénétré de tant de vertus, les porta jusque dans la chaire, et ne put s’empêcher de les célébrer dans l’assemblée des fidèles. Siècle vainement subtil, où l’on veut pécher avec raison, où la faiblesse veut s’autoriser par des maximes, où tant d’âmes insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi, et ne font d’effort contre elles-mêmes que pour vaincre, au lieu de leurs passions, les remords de leur conscience, la princesse palatine t’est donnée comme un signe et un prodige[154]. Tu la verras au dernier jour, comme je t’en ai menacé, confondre ton impénitence et tes vaines excuses. Tu la verras se joindre à ces saintes filles, et à toute la troupe des saints : et qui pourra soutenir leurs redoutables clameurs ? Mais que sera-ce quand Jésus-Christ paraîtra lui-même à ces malheureux ; quand ils verront[155] celui qu’ils auront percé, comme dit le prophète, dont ils auront rouvert toutes les plaies ; et qui leur dira d’une voix terrible : Pourquoi me déchirez-vous par vos blasphèmes, nation impie ?[156] Ou si vous ne le faisiez pas par vos paroles, pourquoi le faisiez-vous par vos œuvres ? Ou pourquoi avez-vous marché dans mes voies d’un pas incertain, comme si mon autorité était douteuse ? Race infidèle, me connaissez-vous à cette fois ? Suis-je votre Roi, suis-je votre Juge, suis-je votre Dieu ? Apprenez-le par votre supplice. Là commencera[157] ce pleur éternel ; là ce grincement de dents, qui n’aura jamais de fin. Pendant que les orgueilleux seront confondus, vous, fidèles, qui tremblez à sa parole[158], en quelque endroit que vous soyez de cet auditoire, peu connus des hommes et connus de Dieu, vous commencerez à lever la tête[159]. Si, touchés des saints exemples que je vous propose, vous laissez attendrir vos cœurs ; si Dieu a béni le travail par lequel je tâche de vous enfanter en Jésus-Christ ; et que, trop indigne ministre de ses conseils, je n’y aie pas été moi-même un obstacle, vous bénirez la bonté divine, qui vous aura conduits à la pompe funèbre de cette pieuse princesse, où vous aurez peut-être trouvé le commencement de la véritable vie.
[151] Gal. VI, 7.
[152] Heb. X, 31
[153] Luc. III, 4, 8.
[154] Isa. VIII, 18.
[155] Zach. XII, 10.
[156] Malach. III, 9.
[157] Matt. VIII, 12.
[158] Isa. LXVI, 2, 5.
[159] Luc. XXI, 28.
Et vous, prince, qui l’avez tant honorée pendant qu’elle était au monde ; qui, favorable interprète de ses moindres désirs, continuez votre protection et vos soins à tout ce qui lui fut cher, et qui lui donnez les dernières marques de piété avec tant de magnificence et tant de zèle : vous, princesse, qui gémissez en lui rendant ce triste devoir, et qui avez espéré de la voir revivre dans ce discours, que vous dirai-je pour vous consoler ? Comment pourrai-je, madame, arrêter ce torrent de larmes, que le temps n’a pas épuisé, que tant de justes sujets de joie n’ont pas tari ? Reconnaissez ici le monde ; reconnaissez ses maux toujours plus réels que ses biens, et ses douleurs par conséquent plus vives et plus pénétrantes que ses joies. Vous avez perdu ces heureux moments où vous jouissiez des tendresses d’une mère, qui n’eut jamais son égale ; vous avez perdu cette source inépuisable de sages conseils : vous avez perdu ces consolations, qui par un charme secret faisaient oublier les maux dont la vie humaine n’est jamais exempte. Mais il vous reste ce qu’il y a de plus précieux ; l’espérance de la rejoindre dans le jour de l’éternité ; et en attendant, sur la terre, le souvenir de ses instructions, l’image de ses vertus, et les exemples de sa vie.