I
Un grand éducateur

Esquisse biographique du Bienheureux. — Son originalité comme éducateur. — Les sources de sa pédagogie. — Les résultats de sa méthode.

La méthode pédagogique du Bienheureux Don Bosco fait corps avec son existence. A l’esprit attentif, elle apparaît même comme la résultante des forces multiples, humaines et divines, qui, lentement, ont façonné son âme. Par exemple, sa vie s’est dévouée tout entière au service de la jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du Ciel l’avait clairement déléguée à cet office. Ce saint prêtre tenta, presque toujours avec succès, de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air de la famille, parce que, tout au long de sa jeunesse, il avait eu sous les yeux le spectacle éducateur, et senti l’ineffable douceur d’un foyer où l’on s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, dans chacune de ses maisons d’éducation, la compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce que, jusqu’à la veille de son ordination — il s’en est plaint cinquante fois — son cœur, porté à l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir de l’attitude distante du clergé de son temps.

A larges touches brossons donc, au seuil de cet exposé, cette vie d’apôtre, qui doit nous fournir en partie la clef de son système d’éducation.


Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays d’Asti, à Caslelnuovo, d’une famille de paysans plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A deux ans il voit mourir son père ; sa mère prend alors la direction de la famille composée de la grand’mère paternelle, et de trois garçons.

Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits piémontais. L’aîné, Antoine, né d’un autre lit, était violent, jaloux, obtus et entêté ; le second, Jean, notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait tout imagination et tout cœur ; le troisième, Joseph, était la petite fille du foyer, doux, placide, plus enclin à la docilité qu’au commandement. Comment cette humble paysanne qui ne savait ni lire ni écrire, mais possédait par cœur toute sa religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio deux solides chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, étonner sa génération et quelques autres encore, ce fut le secret de l’éducation que cette admirable femme sut leur départir. Plus par son exemple et la douce fermeté de ses procédés que par l’accent de l’autorité qui s’impose, elle plia ses fils à la pratique des vertus chrétiennes. Avec un sens exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale distance de la sévérité qui enfle la voix, se montre intraitable, recourt aux moyens de violence, et de la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins par des flatteries, des cajoleries, des prières. Pas plus de sottes caresses que de cris farouches : le calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. Elle ne frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais ; elle menaçait de sévir, mais se rendait au premier signe de repentir ; elle fermait les yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance aux yeux de certains parents modernes, mais elle les ouvrait bien grands sur les tendances fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure ; elle souriait aux accès de joie tapageuse de ses garçons, mais elle ne leur passait aucun caprice. Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se faire obéir, une tendresse très vive à son égard et une crainte extrême de lui déplaire. Et ce double sentiment nourri au cœur de ces trois petits chrétiens la faisait arriver à ses fins.

Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra entouré d’une multitude de petits, il évoquera toutes les scènes de son enfance, il reverra sa mère aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours dociles, il se rappellera tous les procédés de patience, de douce fermeté, de souriante autorité qu’elle déployait pour en venir à bout, et il essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée fut, sans le savoir, la formatrice de sa pensée.


A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. C’est toute sa vie et son apostolat qu’il prophétisait. Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu d’enfants qui gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, hurlaient comme des loups. Il voulut d’abord les chasser à coups de raisons, puis à coups de poings ; mais à ce moment une voix très douce se fit entendre : « Non, pas de violence ! De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner leur amitié. » Entre temps les loups s’étaient transformés en agneaux, et la même voix douce de conclure : « Prends ta houlette et mène-les paître. Plus tard tu comprendras le sens de cette vision. »

Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir le sens. Le lendemain matin, toute la maison était alertée. « Tu deviendras peut-être gardien de moutons ou de chèvres », lui dit son frère Joseph. « A moins que tu ne sois chef de brigands », observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et, sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait point attacher d’importance à des songes. Quant à sa mère, elle se contenta d’envelopper son fils d’un long regard d’amour et de songer : « Qui sait si, un jour, il ne deviendra pas prêtre ? »

C’est elle qui avait deviné.


Ce programme de transformation des cœurs, cette mue en agneaux de bêtes féroces, Jean avait déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait fait la conquête des enfants de son hameau. Le dimanche, après vêpres, sur l’herbe du verger maternel, un vieux tapis était jeté, une corde lisse était tendue entre un pommier et un cerisier et Jean y exécutait mille tours observés dans les foires. Les gamins, puis les grandes personnes accouraient, et, quand la séance avait pris fin, l’acrobate se muait en prédicateur, et le prône entendu à la messe matinale avait les honneurs d’une seconde édition.

Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint par la nécessité de se louer comme valet de ferme dans un village voisin, à Moncucco, il reprendra ses pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il réunira les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le catéchisme, leur réciter des bribes du prône, ou leur raconter de belles histoires. En été, ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet embryon de patronage rural, moins abondant, mais non moins attentif que celui de la bourgade paternelle.

Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la plus grosse ville des environs, nous l’y verrons fonder, à l’âge de seize ans, un groupement de jeunesse qu’il baptisera la « Joyeuse Union », la Società dell’allegria. Son premier statut était l’abstention de toute mauvaise conversation, et le second, une franche gaîté.

La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession de cette âme d’enfant, d’adolescent, de jeune homme.

« Pourquoi veux-tu devenir prêtre ? lui demandait un jour sa mère.

— Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis arriver un jour au sacerdoce, je les attirerai à moi ; je les aimerai et m’en ferai aimer ; je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le salut de leur âme. »


Si je puis arriver au sacerdoce !

Hélas, ce sommet fut dur à atteindre ! La pauvreté d’une part, l’opposition jalouse de son frère Antoine d’autre part, et de fâcheux événements qui venaient se jeter à la traverse dès que la route semblait se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 son entrée au collège. Il avait alors seize ans. Au prix de quelles souffrances secrètes, de quelles fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre définitivement ses études secondaires, nul ne le soupçonnera jamais. Pour payer sa pension d’externe, il dut, au soir de ses journées de travail, s’appliquer successivement à trente-six métiers : tailleur, répétiteur, garçon confiseur, menuisier, aide-forgeron, cordonnier. La Providence le préparait savamment — on le voit — à son rôle de fondateur d’écoles professionnelles, en le poussant dans tous ces ateliers, en lui livrant les éléments de chacun de ces métiers.

Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, où il demeura cinq ans. Cette période de formation lente permit à son esprit non seulement de s’abreuver aux sources de la science sacrée, mais encore de se donner ce complément de culture générale qui, demain, dans la vie, allait alimenter si copieusement sa parole et sa plume. Elle permit surtout à son cœur de retirer du commerce des hommes deux leçons précieuses pour sa tâche de futur éducateur.

Pendant trois années il fut lié d’une amitié intime avec un jeune séminariste du nom de Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au spectacle de la douceur de son ami, le caractère du jeune Bosco, qui était naturellement impétueux et violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le plus maître de soi que l’on ait vu depuis saint François de Sales.

Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant ces années de séminaire, dans le désir ardent de modifier, quand il le pourrait, les rapports qui, dans presque toutes les maisons d’éducation, unissaient alors supérieurs et élèves. L’attitude volontairement distante des membres du clergé, dont il avait tant souffert dans sa petite enfance, il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait pas à se persuader que cette façon d’agir fût conforme aux besoins des âmes, car il sentait trop vivement la solitude morale où cet éloignement des supérieurs de la maison plongeait toute une jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée, et soumise parfois à de rudes assauts du monde, de l’enfer et des passions. « Cette façon de faire, écrivait-il plus tard dans ses Mémoires, eut du moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon cœur la soif du sacerdoce, pour me mêler aux jeunes gens et les connaître intimement, afin de les aider en toute occurrence à éviter le mal. »


Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les conseils du Bienheureux Cafasso, son confesseur, au Convitto Ecclesiastico de Turin. Cette institution était comme un séminaire supérieur, où les jeunes prêtres du diocèse venaient, pendant deux ou trois ans, compléter leurs études de casuistique et s’entraîner progressivement, sous le regard de maîtres expérimentés, aux exercices les plus courants du ministère sacerdotal : offices religieux, visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes dans les paroisses, etc., etc.

C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle que l’abbé Jean eut l’occasion de toucher du doigt l’état d’abandon moral où croupissait la plus grande partie de la jeunesse populaire. Turin était alors une capitale en voie d’agrandissement, qui attirait à elle, du Piémont et de la Lombardie, quantité de pauvres enfants et de jeunes gens embauchés par les entreprises de construction, gâche-mortiers pour la plupart, apprentis maçons, charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait, presque toujours lamentablement, par paquet de cinq ou six, en des sous-sols ou des mansardes infectes. Mais c’était au moins une armée de travailleurs que celle-là ; tandis qu’à côté d’elle, un peu partout, aux abords de la citadelle, le long des berges du Pô, sur les terrains vagues attendant une construction, grouillait tout un monde d’enfants oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés par eux à la mendicité. Si le jeune prêtre gravissait les escaliers des soupentes, son regard y découvrait un spectacle aussi navrant : des familles de huit, dix, douze personnes, entassées dans une misérable mansarde, y respirant un air empoisonné, et se donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien de vices ! Dans tous ces milieux germait de la graine de prison, et un beau jour elle montait en tige et s’épanouissait dans une des quatre maisons de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la suite de Don Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra ! Ce qui le frappa le plus dans ces lieux de désolation, ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait, de tout âge, les plus vieux achevant d’y corrompre les plus jeunes. Ici l’âme tombait précocement en ruines, et là-bas, à la Petite Maison de la Divine Providence, immense hôpital fondé par le Bienheureux Cottolengo, c’était le corps qui s’écroulait, rongé par des maladies, filles de l’inconduite.

Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse abandonnée, sans guide, sans pasteur, victime d’un monde de passions déchaînées, d’une société qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait ses devoirs ! A certains soirs, en promenant sa méditation attristée vers quelque pré des faubourgs, le jeune prêtre s’y butait contre des bandes de petits galopins, lâchés là sans surveillance par des parents insouciants ou impuissants : dans un coin on se battait, dans un autre on polissonnait ; ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro ; des blasphèmes tombaient de lèvres à peines adultes, et des propos malpropres couraient d’oreille en oreille. Lamentable tableau ! Raccourci douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse ! Le prêtre s’approchait des groupes, mais sans succès : à le voir venir à eux, les uns s’enfuyaient, d’autres l’insultaient, le reste continuait imperturbablement ses jeux équivoques. Alors l’abbé s’arrêtait, triste, triste ; et pourtant un éclair d’espoir illuminait son âme. Cette scène, il la connaissait, dans ses moindres détails : il l’avait déjà aperçue, et à trois reprises au moins telle quelle. C’était un songe alors : maintenant il tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là : au dernier acte, les petits fauves se muaient en brebis dociles, quand, guidé par le Ciel, leur ami arrivait à eux avec les procédés de bonté et de tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait si un jour cette heure de consolation ne sonnera pas ? pensait l’abbé. Et il s’en retournait au Convitto en priant la Madone de la hâter.


Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré à la Sainte Vierge, le 8 décembre 1841, fête de l’Immaculée-Conception. Dans la sacristie de Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des ornements pour dire la messe, attendait qu’on lui amenât un servant. Très recueilli, il n’avait pas vu entrer un grand garçon d’environ seize ans, pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là, et qui considérait, avec l’étonnement de quelqu’un qui les découvrait pour la première fois, cette salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé, tout cet ensemble imposant et sévère.

« Que fais-tu là ? dit en grondant le sacristain qui entrait. Ne vois-tu pas que ce prêtre attend un servant. Allons, ouste, prends le missel et sers la messe.

— Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent.

— Alors pourquoi es-tu entré ici ? Qu’est-ce qui m’a donné des garnements comme ça, qui pénètrent partout comme chez eux ? File au plus vite ! »

Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait la chasse au malheureux qui, ne connaissant pas bien les issues, sortit par où il ne devait pas, se heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin, reprenant le chemin par où il était entré, sortit dans la rue.

« Pourquoi battre ainsi cet enfant ? dit Don Bosco au sacristain qui rentrait essoufflé de cette course à l’homme. Ce n’est pas une façon d’agir.

— Mais aussi que faisait-il dans la sacristie ?

— Rien de mal, et je n’entends pas que l’on traite ainsi mes amis.

— Votre ami, ce polisson-là !

— Parfaitement ; du seul fait qu’on maltraite quelqu’un il devient mon ami. Et j’entends que vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher cet enfant, il ne doit pas être loin, j’ai à lui parler. »

Une minute après, le sacristain, confus, ramenait sa victime encore tremblante.

« Approche, approche, mon ami, lui dit Don Bosco, je ne te ferai pas de mal. Comment t’appelles-tu ?

— Barthélemy Garelli.

— De quel pays es-tu ?

— D’Asti.

— Quel est ton métier ?

— Maçon.

— Tu as encore ton père ?

— Non : il est mort.

— Ta mère ?

— Morte aussi.

— Quel est ton âge ?

— Seize ans.

— Sais-tu lire ? Écrire ?

— Ni l’un, ni l’autre.

— Chanter ? Siffler ? »

L’enfant se mit à rire : c’était fini, la glace était rompue ; l’amitié naissait.

— Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première Communion ?

— Pas encore.

— T’es-tu confessé quelquefois ?

— Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit.

— Dis-tu tes prières, le matin et le soir ?

— Je les ai oubliées.

— Vas-tu à la messe le dimanche ?

— Ça oui, presque toujours.

— Vas-tu au catéchisme ?

— Je n’ose pas.

— Pourquoi ?

— Par honte. Les autres, plus petits que moi, en savent davantage. Alors, vous comprenez…

— Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme, viendrais-tu ?

— Bien volontiers.

— Quand veux-tu que nous commencions ?

— Quand vous voudrez.

— Ce soir ?

— Ce soir.

— Et pourquoi pas tout à l’heure ?

— Si vous voulez.

— Hé bien, je vais dire ma messe maintenant : tu y assisteras, et, après, nous nous mettrons à étudier ensemble le catéchisme. »

Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son jeune ami, l’emmenait dans le chœur qui contourne le maître-autel et commençait sa première leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat qui devait durer près d’un demi-siècle ! Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande chose allait naître là, à deux pas du tabernacle : il se mit à genoux et récita, tout seul évidemment, un Ave Maria, un simple Ave Maria pour que la Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout son cœur, avide de sacrifice et impatient de se donner à la jeunesse, passa dans les humbles mots de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut comme le sentiment que son œuvre d’apôtre commençait.

« Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy ? » demanda d’abord l’abbé.

L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le signe de la croix ! Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? — Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce premier geste que l’enfant apprend sur les genoux de sa mère ! Ainsi, dans une grande capitale catholique, il peut se rencontrer des adolescents qui ignorent tout de leur baptême ! Quelle misère et quelle honte ! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient, sa tâche lui apparaissait immense et belle. Il irait vers ces petits et verserait dans leurs cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée, instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui console aux heures de larmes, qui explique tout, et qui, par les bonnes œuvres qu’elle suscite, fait mériter le Paradis.

Cette première leçon de catéchisme fut brève. Une demi-heure au plus : l’enfant partit sachant faire le signe de la croix.

« Tu reviendras, Barthélemy ?

— Pour sûr !

— Alors ne retourne pas seul : amène-moi de tes amis. Je leur donnerai quelque chose, et à toi aussi, pour te récompenser. »

Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six amenés par Garelli, et deux ramassés par Don Cafasso, qui écoutaient la parole simple, affectueuse et persuasive de Don Bosco. A quelques semaines de là, un dimanche soir, Don Bosco, traversant l’église à l’heure du sermon, découvrit sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans l’ombre, quelques apprentis maçons qui sommeillaient. « Que faites-vous là, mes amis ? interrogea-t-il. — Nous ne comprenons rien au sermon, répondit le plus hardi ; ce prêtre ne parle pas pour nous : alors, vous voyez… — Suivez-moi », dit Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada de venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau naissant. Cela faisait déjà une bonne douzaine de petits paroissiens intéressés et attentifs. Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et bientôt ils dépassaient la centaine.

Moins d’un an après, c’était plus de trois cents enfants qui lui revenaient fidèlement à l’aube de chaque dimanche. Son premier patronage était fondé : l’apôtre était lancé. Pendant près de cinq ans il endurera encore misère sur misère, expulsé de partout avec sa bande d’enfants tapageurs, désespérant de trouver jamais un local fixe ; mais enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande cité, dans un hangar misérable, qu’on consent à lui louer avec le terrain adjacent. Désormais l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans ses multiples ramifications : cours du soir, internats, écoles professionnelles, ou qu’essaimer, dans le Piémont d’abord, en Italie ensuite, puis en France, finalement dans le monde entier.

Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint mourra, il pourra s’endormir à la terre sur le consolant spectacle d’une grande armée, celle de ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses de Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers le monde la mission pour laquelle Dieu l’avait élu aux jours de sa petite enfance.


Cette mission, quelle était-elle ?

Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint Vincent de Paul ? Pendant de longues années on l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco que le bon prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une jeunesse à l’abandon. Il fit cependant plus et mieux que cela.

Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du corps, de distribuer à son peuple d’enfants la nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier, d’un d’Halluin, d’un Timon-David ?

Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui menait son zèle était encore plus haute. Il voulait, en éducation, faire triompher une méthode, dans la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos jours, à conquérir pleinement la jeunesse au Christ.

Un système à lui alors, issu de son expérience, de sa méditation, de son sens inné de l’éducation ? Non : de cela il se défendit toujours. Deux ans avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur du grand séminaire de Montpellier une lettre qui le pressait de lui communiquer le secret de sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une première lettre de l’excellent supérieur, il avait répondu : « C’est grâce à la crainte de Dieu, répandue au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens d’eux tout ce que je veux. » — « Mais, répliquait son correspondant, la crainte de Dieu n’est que le commencement de la sagesse. Comment achever l’œuvre ? Allons, mon père, donnez-moi la clef de votre système d’éducation, que j’en fasse profiter mes séminaristes. » « Mon système ! Mon système ! allait répétant le Bienheureux, en pliant la lettre ; mais si je ne le connais pas moi-même ! Je n’ai eu qu’un mérite : aller de l’avant selon l’inspiration du Seigneur et des circonstances. »

Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le génie de l’éducation, ne songea à échafauder un système. Au soir de ses jours, il ramassa bien, en quelques principes brefs et nets, les résultats de son expérience, mais ce fut tout. Un traité didactique sur la matière, il refusa toujours de le composer.

A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco n’apporta en matière d’éducation ni une théorie nouvelle, ni une formule inédite. Et pourtant, dans la galerie des grands éducateurs, il fait figure de novateur à côté d’un Fénelon, d’un Pestalozzi, d’un Frœbel : à quoi tient cette renommée ?

A ce qu’il prit énergiquement position entre deux systèmes, répétant sur tous les tons, insinuant par mille exemples vécus, que la méthode préventive en éducation, comme il l’appelait pour l’opposer à la méthode répressive, était la seule qui pouvait, à l’heure présente, prétendre à un vrai succès : et par succès il entendait, non pas le spectacle d’une discipline impeccablement observée, mais la transformation foncière des cœurs sous le souffle chaud de la grâce.

Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile d’où elle découle, le Bienheureux Don Bosco eut le triple mérite de la remettre en honneur, de lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner, si l’on peut dire, dans son vivant enseignement[3].

[3] Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons à l’étude magistrale que le R. P. Fascie, assistant du Supérieur général des Salésiens, a consacrée à Don Bosco en tête de son remarquable travail : Del metodo educativo di Don Bosco.

De son temps, la méthode régimentaire triomphait un peu partout dans les collèges catholiques, cette méthode qui dit à l’enfant : « Reste tranquille, ne trouble pas la discipline, respecte le règlement, sinon voici ce qui t’attend. » Dans ce système, le tout de l’éducation n’est pas le sujet à éduquer, mais l’ordre extérieur — facilement identifié avec l’immobilité et le silence — profondément respecté, voire idolâtré. De l’autre système, en ces époques lointaines, il ne demeurait que le souvenir. Qu’il fût efficace et applicable, nul n’osait y songer. Don Bosco qui, lui, avait éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord, seul contre tous, ou à peu près. Il eut du mérite, car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il arriva lui-même à la pleine possession de ce système et qu’il persuada ses Fils de l’appliquer intégralement. A cette heure, la partie n’est pas encore pleinement gagnée ; tout de même le nombre des éducateurs grandit, qui conviennent de l’à-propos de ces vues pédagogiques.

A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de composer un corps de doctrine. Ce fut le talent de cet homme d’en ramasser les débris épars un peu partout, d’en constituer comme un esprit qui pût informer tout le détail de l’éducation et de leur infuser une âme. Avant lui, c’était plutôt des tendances, des aspirations qui se manifestaient chez le maître comme chez l’élève ; puis, de temps à autre, une idée éclosait qui exprimait un des côtés de la méthode ; ailleurs, de timides efforts étaient tentés pour s’engager dans cette voie : nulle part la théorie n’était constituée, ni agréée comme règle vivante de conduite, et principe de solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco fut de bâtir l’édifice avec les matériaux à peine équarris, en lui donnant comme double base solide la raison et la foi.

Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas fallu toutefois demander à l’homme de Dieu de rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers toutes les branches de l’activité pédagogique. Don Bosco n’est pas un pédagogue, c’est un éducateur ; il n’échafaude pas des théories, il enseigne par l’exemple ; il apprend à ses disciples non la science pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre, ce fut sa vie. Il vécut sa pédagogie, après se l’être incorporée par l’expérience. C’était d’ailleurs à cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses disciples. Quand ceux-ci, avant de le quitter pour telle ou telle destination, lui demandaient quelques directives, il répondait : « Faites comme vous avez vu faire Don Bosco. » Quand un de ses religieux n’arrivait pas à sortir d’un grave embarras, il accourait, résolvait pratiquement le problème, et concluait d’un air serein : « Vous avez compris maintenant comment il faut faire. » Interrogé par des gens de métier, sur sa façon de former ses disciples, il disait : « Je jette le toutou à l’eau, pour lui apprendre à nager. »


Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible de manipuler des cœurs d’enfant, d’adolescent, où l’avait-il puisé ?

Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement doué. Il avait le don, la vocation. D’autres naissent poètes, ceux-ci dessinateurs, ceux-là mathématiciens ; lui était né éducateur. En lui confiant une tâche très nette, Dieu l’avait armé. Jusqu’à la fin de sa vie il exercera sur la jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut adoré comme celui-ci. Nous voudrions nous servir d’un terme moins fort : il n’y en a pas. Il lui suffisait d’approcher l’enfance pour se l’attacher.

Un matin, à Rome, lors de son premier voyage, en 1858, discutant avec le cardinal Tosti sur la meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui répétait son grand principe :

« Voyez, Éminence, impossible de bien élever l’enfance, si l’on n’a pas sa confiance, son amour !

— Mais comment les gagner ? interrogeait le Cardinal.

— En faisant l’impossible pour approcher les enfants de nous, en brisant tous les obstacles qui les tiennent à distance.

— Et comment faire pour les approcher de nous ?

— En nous approchant d’eux, Éminence ; en essayant de nous plier à leurs goûts, de nous rendre semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la théorie nous passions à la pratique ? Dites-moi à quel endroit de Rome trouver une belle troupe d’enfants ?

— Place des Thermes, ou place du Peuple.

— Eh bien, allons place du Peuple. »

On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après on est place du Peuple. Don Bosco descend du carrosse, et le Cardinal reste en observation, l’œil à la portière.

Un groupe de gamins est sur la place, en plein jeu. Don Bosco s’en approche, et tous de s’enfuir. Pour un succès, c’est un succès, pense l’Éminence derrière sa vitre.

Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un geste plein de bonté, avec des paroles tout affectueuses, il appelle ces enfants. Après quelque hésitation, plusieurs viennent lentement à lui. Don Bosco leur fait un petit cadeau, les interroge sur eux, leur famille, leur école, leur jeu. A voir ce prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les plus sauvages « rappliquent ». Alors Don Bosco : « Allons, mes petits, reprenez maintenant votre jeu, et laissez-moi m’y mêler. » Et, la soutane légèrement retroussée, le voilà tout entier à la partie. Spectacle peu banal, qui attire des quatre coins de la place d’autres jeunes gens flânant par là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur dit un mot aimable, leur offre une médaille, et, en douceur, leur demande si parfois ils prient et s’ils se confessent.

Quand il quitte la partie, tous essaient de le retenir ; mais il ne veut pas faire trop attendre le Cardinal qui observe ; l’épreuve a été suffisamment concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart d’heure par la charité de l’humble prêtre, lui font un cortège d’honneur, jusqu’à la voiture ; et quand elle s’ébranle, c’est entre deux haies de petits romains applaudissant à tout rompre Don Bosco.

« Vous avez vu ? », dit alors l’homme de Dieu au Cardinal.

Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré comment, en quelques minutes, le Bienheureux avait conquis ces marmots effarouchés. Il en était toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait d’une troupe d’enfants.

Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard attentif et son esprit avide glanaient autour de lui. Des Becchi il emporta un idéal de vie de famille et de gouvernement des âmes par la bonté, qui l’inspira sans cesse.

A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous l’avons vu, de ne pas ressembler aux prêtres si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas garde au désarroi de sa jeunesse : « Un éducateur, pensait-il déjà, doit se mêler à toute la vie de ses élèves. »

Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à l’école d’autrui, de tirer parti du travail de ses devanciers. Pour composer le règlement en usage dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts florissants il consulta, que d’établissements, semblables aux siens, il visita ! Très probablement il lut dans saint François de Sales, Fénelon et peut-être Dupanloup les pages où ces trois grands directeurs d’âmes ont exprimé la moelle de leur doctrine.

Avant d’atteindre à son point de maturité, sa pensée d’éducateur qui tâtonna, elle aussi, sut tirer parti de toutes ses expériences malheureuses. A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier d’observations, où ils noteraient leurs essais infructueux, leurs impairs, leurs fautes même ; il avait commencé le premier à le faire.

Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux de ses biographes, son âme d’éducateur sut prendre le vent, et dans un siècle aussi rebelle à toute forme d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur et de la raison, elle s’adapta merveilleusement aux exigences des tempéraments contemporains. Ce fut ainsi que, progressivement et comme par étapes, sa pensée pédagogique prit corps.


Quels fruits a produits l’application de ce système ? Plus d’un sceptique, quand il en parle, hoche la tête. Non seulement il le condamne du point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour dire qu’à l’épreuve cette éducation, plus sentimentale que forte, se révèle impuissante à former des hommes et des chrétiens.

Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien élève de Don Bosco n’a pas persévéré sur le chemin que lui avait montré le Bienheureux. De ces enfants prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne croit. Sait-on, par exemple, combien il lui resta de patronés après une certaine rébellion de 1848, qui voulait embrigader ses troupes derrière les idées nouvelles ? Douze. Douze sur cinq cents ! Et au plus beau temps de l’Oratoire, quand, de l’aveu même de Don Bosco, ses murs recélaient des miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers disciples, le P. Francesia, qui parlait de « ces pauvres dévoyés se refusant obstinément à profiter des leçons et des conseils du grand serviteur de Dieu » ? Il y a aussi un songe curieux, dit le « Songe de la roue », où, à travers une lentille monstre, un personnage mystérieux découvre au Bienheureux l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre, il en aperçoit qui ont la langue percée en raison des vilains propos qu’ils tiennent ; d’autres portent à la nuque de répugnants ulcères indiquant une âme esclave de ses propres caprices ; au cœur de quelques-uns grouille un nid de vers, symbole des passions honteuses qui le dévorent ; ceux-ci sont complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute exhortation au bien, et ceux-là ont les lèvres closes par un cadenas, parce qu’en confession ils cachent leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles révèle un vice triomphant. A un moment, le pauvre Don Bosco ne résiste plus au spectacle ; une plainte jaillit de ses lèvres : « Mais ils sont donc perdus, ces malheureux ! Est-ce possible ? Au lendemain d’une retraite ! A quoi donc ont servi mes travaux, mes fatigues, mes conseils ? Ah ! si je m’attendais à cela ! »

Attirant alors son regard sur un autre tableau, le personnage mystérieux montra au Bienheureux une foule d’enfants qui se divertissaient dans la plaine.

« Vois-tu cette multitude ? dit-il.

— Oui. Qui sont-ils ?

— Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour te consoler des autres. Pour un de ceux-là, tu en compteras cent de ceux-ci. »

L’événement réalisa souvent la prédiction. L’Oratoire Saint-François-de-Sales abrita, et par douzaines, des enfants, des jeunes gens, dont la vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani, qui fut pendant plus de vingt ans provincial des Maisons salésiennes dans la République Argentine, demandait au Bienheureux :

« Est-ce vrai que votre maison possède des enfants aussi purs que saint Louis ?

— C’est très vrai.

— Vous pourriez m’en citer ?

— Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore. »

Les deux noms désignaient un petit Irlandais et un jeune Italien. L’Irlandais est mort, mais l’Italien vit toujours, torturé par un mal cruel, qu’il porte le sourire aux lèvres.

Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns de ses jeunes religieux, Don Bosco leur fit cette confidence : « Je vous assure que nous aurons de nos enfants élevés aux honneurs des autels. Pour peu que Dominique Savio, mort il y a cinq ans, continue à faire des miracles, je ne doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que l’Église ne reconnaisse un jour sa sainteté. » On sait que l’événement est bien près de s’accomplir.

Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa maison que Dieu favorisait de dons spéciaux, il eut cet aveu : « Il y a dans ces murs une âme d’une pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à s’entretenir, à qui Elle manifeste des choses étranges, cachées ou futures. Quand je désire avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande à ses prières, de façon tout de même à ne pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la Madone, et vient m’apporter sa réponse en toute simplicité. J’agis de même quand j’ai besoin de quelque faveur. »

Si de la qualité des résultats nous passons à l’efficacité numérique de cette méthode, nous entendons le Bienheureux nous dire : « Elle réussit dans la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui semblent échapper à sa prise, elle a encore une influence discrète, mais réelle ; elle les rend moins dangereux. »

Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul ne récusera. Le célèbre Crispi, qui dirigea pendant tant d’années la politique italienne, eut un jour, vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses fils la Maison de correction de Turin. Le Bienheureux accepta à quatre conditions : Liberté complète sur le chapitre religieux, départ des gardiens, unité de direction, subside quotidien de 0,80 par tête. Tout était prêt, et l’on n’attendait plus que la signature ministérielle, quand Crispi la refusa avec cette raison : « Je connais Don Bosco, il est capable de faire des prêtres de tous ces détenus. Des prêtres, nous en avons assez comme cela. »

Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en mémoire une autre parole de Cavour qui, dans son cruel raccourci, juge bien la méthode opposée : « Avec l’état de siège, tout âne est capable de gouverner. » La répression est chose aisée, qui ne demande guère d’apprentissage. Mais pour prévenir efficacement le mal, il faut toute l’application affectueuse, toute l’inquiétude vigilante d’un cœur de père. C’est précisément en cela que consiste la grandeur originale de cette méthode, qui forme tout à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse en docilité que parce que l’autre progresse en dévouement. C’est dans un travail constant sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il multiplie pour se rendre plus zélé, plus patient, plus maître de soi, que l’éducateur achète le bonheur de se passer de châtiments odieux, et de se voir obéi par un amour reconnaissant.