III
De la liberté en éducation

Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté de l’enfant. — Raisons de sa préférence pour cette manière d’agir. — Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, à l’atelier, au patronage. — Moyens employés par le Saint pour éduquer la liberté de l’enfant. — Avantage d’une telle méthode. — Rôle du maître dans cette culture de la liberté. — Résultats de ce système, qui copie de bien près les menées de la grâce dans les âmes.

L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent entre deux systèmes, celui de l’excessive rigueur et celui de l’extrême liberté. Quand ce n’est pas la routine ou la recherche du moindre effort qui inspire l’une ou l’autre, ces systèmes se rattachent infailliblement à une certaine philosophie, tout au moins à une idée sommaire de la nature humaine. Aux uns elle apparaît, en effet, comme foncièrement mauvaise, radicalement incapable de se porter au bien, prête à tous moments à s’évader en saillies mauvaises ; il faut la tenir constamment en lisière, la brider sans cesse, la courber perpétuellement sous une règle inflexible, une discipline de fer, arrêter net tout élan spontané de cette coquine. Règne de la loi, du système, de la discipline qu’aucune influence, personnelle et vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et de la répression aveugle.

D’autres esprits, au contraire, posent pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits, ou encore qu’il n’y a dans l’homme de germe que pour le bien[4], et se refusent à voir quelle secrète complicité la nature humaine, livrée à elle-même, nourrit pour le mal : dès lors il ne s’agit plus que de la laisser faire, la laisser agir, la libérer le plus possible de toutes contraintes, l’abandonner à ses pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise, de l’anarchie des appétits. Triomphe du caprice et de l’instinct sur les ordres gênants de la raison !

[4] La première de ces affirmations est de Rousseau dans l’Émile, et la seconde de Kant dans le traité de Pédagogie.

Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins absolue de la nature humaine, plus orthodoxe aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre réel des choses, et passerait victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté ? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a tenté et, après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté trouvent chacune sa part.

Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est considérable. Se souvenant que — comme dit Bossuet — sous les ruines de cette nature déchue il y avait encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du premier plan, le Bienheureux Don Bosco ne craignit pas de faire fond sur la spontanéité de l’enfant, sur la personnalité du petit chrétien, sur les forces vives de cette nature ardente. Il pensa, avec raison, que l’éducation ne consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant, mais à l’épanouir ; à comprimer ses énergies, mais à les discipliner. Il voulut que le maître fût, non pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à l’enfant à pouvoir un jour se passer de lui.

D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté de l’enfant, pour un système d’éducation qui, sans idolâtrer cette fleur ardente, s’ingénierait, en lui fournissant les matières nutritives nécessaires, à l’épanouir magnifiquement sous le ciel de Dieu ? D’un flair mystérieux, le flair des précurseurs, qui, rien qu’à humer l’air de leur temps, devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer les volontés humaines ; — de ses propres souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt, élevée au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline janséniste, au milieu de maîtres qui se faisaient un point d’honneur de ne pas frayer avec leurs élèves ; — d’un sens profond de l’Évangile, où toute la pédagogie de l’amour est en germe, éparse aux quatre coins du livre sacré ; — enfin du génie de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi fort que quiconque. De fait, quand plus tard l’histoire impartiale dressera le catalogue des découvertes pédagogiques du siècle passé, elle cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement des œuvres laïques ou protestantes, et elle alignera parmi les constructions solides, originales et défiant le temps, le système d’éducation conçu et réalisé par le Bienheureux Don Bosco.


Pour saisir sur le vif, en action, ce respect de la liberté de l’enfant, entrez dans la première maison salésienne venue, et faites le tour du curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais qui ouvre le bon œil. Nous voici à la chapelle, à l’heure de la messe quotidienne. Regardez bien, vous chercherez en vain la moindre trace de ce vieux gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui jadis tyrannisaient les manifestations de la piété chrétienne ou en faisaient quelque chose d’officiel, de réglementé.

Tant de communions à l’année, à tels jours tout le collège réuni ! La marche vers la Table Sainte bancs par bancs ! C’est si beau, si ordonné, si édifiant ! Les confessions à date fixe : telle classe, tel samedi ; telle autre classe, le samedi suivant ! Une belle règle uniforme, rigide et impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver, à jour et heure déterminés, les émotions religieuses nécessaires. Ici, dans la chapelle salésienne, rien de tout cela. Des confesseurs un peu partout, présents à chaque office, attendent le pénitent qui, librement, vient faire l’aveu de ses fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule pression extérieure que subit la volonté des autres. A l’heure de la communion, le spectacle est encore plus original, plus typique, dirions-nous. Déjà le célébrant s’est retourné pour dire « Misereatur vestri… » et à peine quelques unités sont à la Table Sainte. Puis, à l’Ecce Agnus Dei, voici trois ou quatre enfants qui sortent du premier banc en même temps que trois ou quatre autres arrivent du fond de la chapelle. Le spectateur regarde et il en voit une demi-douzaine qui s’échappent des bancs du milieu ; les bancs de devant, ceux de derrière, déversent leur contingent, toujours par petits groupes. Certains paletots s’approchent, certaines soutanes ne bougent pas ; d’ici, un enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son maître ; de là, un surveillant se lève et va rejoindre ses petits à la Table Sainte. Et durant tout le temps que dure la communion, les uns vont et viennent, les autres laissent passer ; les uns s’avancent dans le plus parfait recueillement, les autres prient agenouillés, la tête entre les mains. Enfin le banc de communion se dégarnit et le prêtre retourne à l’autel ; mais s’il fallait dire un tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce serait difficile. Pourquoi cela ? C’est que Don Bosco a défendu de se rendre à la Table Sainte par bancs entiers ; il a même été jusqu’à bannir de ses maisons l’expression « communion générale ». De la piété, oui, et beaucoup, mais de la piété libre ; la communion fréquente et même quotidienne, oui, mais une entière liberté pour la communion, même aux jours de grande fête.

Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour de récréation et y retrouver cet esprit de saine liberté. Tout le monde y joue, la règle est absolue : voilà la part de la discipline. Et la plupart des surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un plaisir de se plier eux-mêmes à cette règle. Mais quelle variété dans ces jeux ! Et quelle franche liberté laissée à ces ébats ! Les amateurs de balle se groupent entre eux, les passionnés de barres s’alignent en deux camps, tandis qu’une épuisante partie de « gendarmes-voleurs » embrigade les plus bouillants. L’Oratoire de Turin a conservé le souvenir d’un carré de laitues envahi, piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint jouant à la petite guerre. A sa vieille maman qui lui reprochait d’avoir toléré cette incartade, Don Bosco répondit : « Va, le mal est petit, l’important est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste, vois-tu… » Et un geste de détachement achevait la pensée du saint, qui avait un faible pour cette exubérance de vie, signe authentique de la santé de l’âme.

Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et en parfait silence les élèves se sont alignés pour monter en classe. Pénétrons derrière eux dans les locaux scolaires. C’est une chose curieuse qu’une classe dans les maisons de Don Bosco. Rien de solennel, de compassé, de doctoral. Une familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le respect dû au professeur, y règne d’un bout à l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige des leçons impeccables, les devoirs sont minutieusement épluchés, le crible de la correction se montre aussi fin et ténu que dans les meilleurs établissements ; mais, comme dirait le Prince d’Aurec, il y a la manière, et la manière, dans les maisons salésiennes, est toute empreinte de paternité. On y laisse carte blanche à la spontanéité de l’enfant. Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas arrêtée aux lèvres par le regard rigide du maître ; elle s’insère tout naturellement dans le tissu de l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui détend les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les esprits sont du pain quotidien. On sait ici que l’attention de l’enfant est de petite embouchure, et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les notions, même élémentaires, du savoir humain. Le maître n’a aucune de ces attitudes qui figent, ou paralysent les langues : tout en lui au contraire appelle, sollicite, réclame la question, l’objection, la demande de lumières. En un mot les classes salésiennes sont plus des causeries que des cours, et, dans le maximum de liberté accordée à cet exercice, on s’y instruit presque en s’amusant.

Traversez maintenant la cour et poussez votre inspection dans les ateliers professionnels où la crise de l’apprentissage reçoit sa solution la plus intelligente : qu’y voyez-vous ? Courbés sur leur travail, des apprentis qui, généralement en quatre années d’entraînement progressif et contrôlé, réussissent à devenir des valeurs professionnelles. Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier possédant la technique de son métier. Enseignement manuel et cours théoriques s’entremêlent au long du jour pour mettre aux mains de ces jeunes gens un instrument capable de les faire vivre. En leur tenant le langage de l’intérêt et de la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent cette discipline, ils auront, dans l’existence, une supériorité marquée sur tous ceux dont l’apprentissage fut écourté, bousculé, ou exploité. La plupart se rendent à ces raisons ; mais si, un jour ou l’autre, par caprice, soif de liberté, avidité de gain, le petit apprenti veut quitter ses maîtres et aller grossir le nombre des imprudents qui sacrifient à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur, il est libre : nul contrat ne le lie, la porte est ouverte. On essaie de lui faire comprendre la gravité de cette démarche, ses conséquences fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner. Si l’on n’y parvient pas, on se garde bien, dans les maisons salésiennes, de faire jouer le « sic volo, sic jubeo » ; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre vigilance, nos prières et nos sympathies escortent encore dans la vie cet imprudent qui veut s’émanciper.

L’on agit de même au patronage salésien à l’égard des enfants qui, de temps à autre, le désertent ou le trahissent. Le patronage salésien — Don Bosco l’exigeait — a toujours sa porte ouverte : entrée libre comme au bazar. Si un enfant arrive, présenté par ses parents, tant mieux ; s’il arrive tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même chose : figure nouvelle dont on établit l’état civil, sans plus. Mais vient-il à manquer un dimanche, deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la famille, classé enfant prodigue peut-être, mais c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu honteux au seuil du local, on se montrera pour lui plus affectueux, plus paternel ; on soulagera ses remords par un accueil de bonté, et, comme dans l’Évangile, on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces procédés ont leurs inconvénients : qui le nie ? Mais si l’on savait comme ils attachent par leur tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe ?…


D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête pas là pour faire l’apprentissage de la liberté chez l’enfant. Elle dispose d’autres moyens pour atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation.

Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient essentiellement à connaître ce que cachent ces cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions, d’aspirations qui les agitent, pour y porter la lumière, l’ordre et la loi chrétienne. Mais le moyen de se procurer cette science, si une discipline rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner la crainte dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes, et les contraint de jouer un rôle hypocrite contraire à la spontanéité de leur âge ? Il faut donc, conservant de la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation, laisser les enfants s’ébattre, se remuer, détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur activité en des jeux, des promenades, des divertissements variés ; il faut les laisser se manifester librement, se raconter, mettre au jour, sans crainte d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur cœur ; il faut les placer dans une atmosphère de saine liberté où, comme au foyer familial, ils penseront tout haut. « Donnez donc aux enfants, disait le Bienheureux, liberté complète de sauter, courir, faire du tapage. » « Faites tout ce qui vous passera par la tête, disait saint Philippe Néri, ce grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez le péché. »

Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses élèves des occasions multiples d’exercer leur jeune liberté, de prendre des initiatives, d’endosser des responsabilités. Il leur confiait des tâches particulières, leur demandait un service spécial, les engageait dans des occupations nouvelles. Le théâtre, la musique, la gymnastique, les promenades, les colonies de vacances offraient un champ très vaste à son dessein. Il poussait même plus loin : de ses meilleurs élèves il faisait des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs, moniteurs de gymnastique, metteurs en scène, machinistes, etc., etc. La pédagogie salésienne est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant des caractères propres de la jeunesse et des tendances personnelles de chaque élève. « La première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse, a écrit un théoricien moderne[5], est de surveiller l’apparition de chaque inclination, de mettre à sa portée un aliment approprié à sa valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir et de l’assimiler. Les fêtes, les représentations dramatiques, les cérémonies, la décoration des salles, les lectures variées, les jeux et toutes les formes humaines de la joie, à condition que les élèves y soient inventeurs et acteurs plus que spectateurs, favorisent et règlent l’essor de l’imagination, et la sollicitent peu à peu aux créations achevées. » Ces lignes sont de 1910 ; en 1875, Don Bosco réalisait déjà, dans chacun de ses collèges, les desiderata qu’elles expriment.

[5] Du dressage à l’éducation, par L. Mendousse, Paris, Alcan.

De même quand, avec des mots solennels et un peu abscons on vient vous dire : « qu’il importe par-dessus tout de faire passer le pubère du régime de l’hétéronomie à celui de l’autonomie », on réclame pour l’âme de l’adolescent un traitement que l’éducation salésienne s’est toujours efforcée de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce que tout ordre donné pût se justifier, que la raison de l’enfant convînt d’elle-même de la bonté, de la nécessité de l’ordre, du silence, de la règle, qu’il s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un mot ne fût pas contrainte, mais libre et volontaire, hommage de sa raison à un ordre de choses compris et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en face d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission apeurée, colère ou tremblement ; la nouvelle, la sienne, veut être aimée et embrassée de belle humeur par ceux auxquels elle est proposée.


C’est la qualité de cette obéissance qui explique précisément pourquoi, dans les maisons salésiennes, les châtiments, les punitions sont si rares et d’une espèce si particulière.

Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne discipline ne pouvait se passer d’un corps d’agents à l’affût des manquements ; elle avait une police, un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles, un cachot, une comptabilité ingénieusement odieuse de délits, et quasi-délits, que rachetaient non le repentir du coupable, mais les châtiments dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline, au contraire, n’a que faire de tout cet attirail. Avec elle le châtiment lui-même, quand il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit pas, est accepté, consenti par la raison qui reconnaît les droits de la justice ; avec elle la culpabilité individuelle est pesée et la part du volontaire déterminée ; avec elle le châtiment corporel est impitoyablement banni comme peu digne d’âmes libres, comme aussi l’avalanche de pensums, de reproches, de sévérités de toute sorte ; avec elle l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont prises pour ce qu’elles sont, et les yeux du maître se ferment aisément sur eux ; avec elle enfin et surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une mère sait manier si délicatement.

Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les maisons salésiennes, ne s’inspire de ce souci constant de travailler à l’apprentissage de la liberté de l’enfant. On sait que dans ces établissements elle est de toutes les minutes. Du matin au soir, et du soir au matin, un œil exercé mais affectueux ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu à un autre, d’une occupation à une autre, mais toujours il aura près de lui, dans la personne du Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le relever aussi. Surveillance assidue, mais nullement pesante, agaçante, exigeante sur des riens. « Fais ceci ; ne fais pas cela ; ne touche à rien ; tais-toi ; tu parleras quand on t’interrogera ; tiens-toi droit, etc., etc. » Au contraire, elle se plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau, comme disait Don Bosco, pour qu’il apprenne à nager. Même s’il perd pied, à condition que ce ne soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa brasse tout seul. On est sur la berge, on surveille l’effort : l’enfant le sait bien ; et si le plongeon est trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier au secours : un bras vigoureux l’aura vite ramené à la rive. Pour nous servir d’une autre image, le surveillant, dans ce système, n’est pas le tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance, c’est le jardinier uniquement attentif à lui fournir l’air et la lumière, à amender le sol quand il renferme des matières nutritives peu abondantes, ou dangereuses, ou réfractaires à l’assimilation.


Les résultats de cette éducation, on les aperçoit : indiquons-les en deux mots. Elle arrive à révéler au maître le caractère de l’enfant pour le régler en toute prudence et en épanouir les énergies cachées. Les enfants se classent assez facilement en exubérants et en timides ; avec la vieille discipline, les uns devenaient facilement des révoltés et les autres des impuissants. Cette éducation nouvelle prévient ce double échec en canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les énergies latentes des autres. C’est encore elle, qui, de tous les anciens élèves sortis des maisons salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards. On a pu faire à ces jeunes gens des reproches légitimes, mais jamais on ne les a accusés de manquer d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit inventif et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation, qui se préoccupe toujours de l’heure où la plante sortira de serre, travaille pour la vie et non pour la seule tranquillité de la minute présente. Les vents mauvais, les orages, les intempéries pourront se déchaîner peut-être, elle sera de force à leur résister.


Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces procédés éducateurs, c’est qu’ils ressemblent étrangement, s’ils ne les copient pas, aux savantes menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme la grâce, cette pédagogie est vigilante ; comme elle, elle s’installe au cœur même de la place et ne le lâche jamais ; comme elle, elle respecte la liberté de l’homme, de l’enfant ; mais comme elle aussi, elle se sert de tous les moyens pour la redresser, la discipliner ; comme elle, elle ne punit le péché que par ses propres conséquences ; et comme elle, elle exige l’acquiescement volontaire de la conscience ; comme elle enfin, elle peut apparaître à certains moments insuffisante et vaincue, mais comme elle, elle finit par avoir le dernier mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh bien, calquer sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu, faire en petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation, ce que l’Esprit de Dieu fait en très grand dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il, tenir la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter la phrase célèbre, quoique un peu vulgaire : l’essayer, c’est l’adopter.