V
De l’autorité en éducation

Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant ? — Ni au nom de la force, ou de la crainte, autant que possible ; au nom de la raison et de la foi, dès qu’il se peut ; et, en attendant, au nom de la charité et de l’amour. — Ce qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop profané. — Résultats consolants de cette manière d’agir.

C’est au problème de l’autorité que l’on attend un système pédagogique. Quelle place va-t-il lui faire ? Sur quelle base va-t-il l’asseoir ? Toute une philosophie est engagée dans cette double question. Nous l’avons déjà dit : selon que l’on considère l’enfant comme un foyer d’appétits anarchiques, ou comme une bonne petite nature inclinée au bien, l’on oscille de l’excessive rigueur à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès lors qu’une volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom de qui ou de quoi le fait-elle ? De la force irraisonnée qui exige à tout prix la discipline ? De la raison qui attend l’assentiment volontaire ? De la foi qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la seule autorité de Dieu ? De la conscience ? Questions brûlantes dont la réponse constitue toujours la partie centrale des théories d’éducation ! Nous ne saurions l’éviter. Voyons donc comment la méthode salésienne résout le problème.


Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous dit, in hymnis et canticis. La vraie joie, celle qui jaillit des sources pures de l’âme, dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler presque sans y prendre garde.

Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté qui respecte sa spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant demande, en effet, que son originalité ne soit pas étouffée, mais épanouie ; que ses énergies ne soient pas comprimées, mais disciplinées ; en somme que l’éducateur le traite un peu comme la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec cette patience, cette sagesse, cette vigilance de tous les instants, cet art infini de guetter l’occasion, qui arrivent à plier librement nos volontés au plan divin.

« Fort bien ! Très joli ce programme de haute liesse, d’initiative éveillée et de libre obéissance, diront certains ! Mais vous avez l’air d’oublier en tout cela que la matière peut être rebelle à l’effort de l’éducateur. Elle regimbe parfois, souvent, contre l’ordre, non par un simple jeu de réflexes, mais de parti pris. Le commandement gêne tel appétit : on le bouscule, et voilà tout ! On peut vouloir réduire le rôle de l’autorité, mais, que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue à certains moments, et fasse plier ! »

Oui certes, et le système salésien se garde bien de faire fi de l’autorité. Il n’ignore pas que le péché originel a vicié, sinon radicalement, comme le voudraient certains, au moins profondément, la pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait sa précocité jusque dans le bébé tétant le sein de sa mère : et il ne se trompait pas. Commander, il le faut ; courber sous la règle, la loi, le règlement l’enfant, l’adolescent, c’est de toute nécessité. Mais nous demandons au nom de qui et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier victorieusement une petite liberté humaine, à qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance de persuasion ?


A la force ? — A des yeux qui roulent, menaçants, à un physique qui en impose, à une main qui se lève, à une attitude qui fait rentrer sous terre ?

A la crainte ? — Si tu n’obéis pas, c’est ceci qui t’attend : tel pensum, tel châtiment, telle privation, telle humiliation publique.

A la raison, à la conscience ? — A la raison qui veut enlever l’assentiment libre de l’enfant, et rêve candidement de le faire convenir de la justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition.

A la foi ? — Cet ordre est celui-là même que te donnerait Jésus-Christ, le Fils de Dieu, que tu aimes ; cet ordre s’inspire de son esprit ; cet ordre te vient de ses représentants.

Nous répondons : ni à la force, ni à la crainte autant que possible ; à la raison et à la foi, dès qu’il se pourra, car c’est bien là à quoi tend tout l’effort de l’éducateur chrétien : incliner l’enfant devant l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu.

Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible, au début de l’entreprise. Allez tenir le langage de la raison à de petits bonshommes distraits et évaporés, à des adolescents engagés dans le péché et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois dans leur discernement du bien et du mal ! Allez tenir le langage de la foi à de pauvres petits qui ne possèdent pas même l’abécédaire de cette adorable langue ! Ils ouvriront des yeux immenses, ne vous comprendront pas, et continueront d’agir à leur guise.

Alors ?

Dans l’entre-deux, que faire ? Entre le moment où vous accueillez l’enfant et le jour béni où vous commencerez à le voir obéir par raison ou religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco, comment allez-vous vous en tirer ? Vous ne voulez employer ni la force, ni la terreur ; par ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre la raison ou l’Évangile : au nom de qui ou de quoi allez-vous lui commander ?


Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre autorité sera celle de l’amour, l’autorité de l’homme, de l’éducateur que l’élève ne veut pas attrister, l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur de ses enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un signe, se fait écouter mieux que quiconque. « Que voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot d’un de ses élèves : il ne m’aime pas. » Sans affection pas de confiance, et sans confiance pas d’éducation. Le Bienheureux Don Bosco l’avait très bien compris : aussi travaillait-il à gagner le cœur de l’enfant, et par le cœur toutes les avenues de l’âme. Volontiers il eût résumé toute sa méthode dans cette phrase : « Se faire aimer soi-même pour mieux faire aimer Dieu. »

Cette affection, cette confiance, il la demandait, il la mendiait de ses fils ; il l’enseignait à ses disciples ; mais surtout il la méritait des uns et des autres. A l’aide de quels procédés ? Sa vie et sa doctrine nous les ont appris.

« Voulez-vous être aimé, disait-il ? Aimez. Et encore ça ne suffit pas : faites un pas de plus : il faut que non seulement vos élèves soient aimés de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment le sentiront-ils ? Écoutez votre cœur : il vous répondra[13]. »

[13] On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher les hommes, que de s’intéresser à ce qui les intéresse.

Cl. Farrère.

D’abord pas de barrière entre l’élève et son maître, pas de loi des distances, pas de lignes parallèles où tous deux cheminent sans risque de se rencontrer ! Comme aussi pas de colère, pas de coups, pas d’humiliation publique ! — Mais la compénétration des cœurs, l’esprit de famille, la bonté toujours inquiète, toujours agissante, toujours penchée sur la faiblesse ou l’ignorance, — la miséricorde qui sait fermer les yeux, qui ne punit pas tout, qui pardonne aisément, — le souci constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt à sa santé, à ses parents, à ses besoins, à ses peines, à ses progrès, à ses joies, — la vigilance qui le protège, le défend aussi bien de la pierre du scandale que de l’inclémence du temps, — la tendresse réelle et exprimée, — la surveillance continue mais maternelle, — l’imagination sans cesse en éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer, instruire, épanouir la vie de l’enfant, — la douceur qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon sourire au milieu des pires traverses, qui sait punir avec un regard attristé, une bouche silencieuse, un front qui se détourne, — la confiance, témoignée de mille façons et attirant infailliblement la confiance, — la condescendance, qui ouvre à deux battants les portes de la chambre et accueille le petit bonhomme de dix ans comme un grand personnage, — la saine familiarité qui se mêle aux jeux des enfants, à leurs divertissements les plus puérils, à leurs petites folies : cela, tout cela, et que de choses encore, mais toutes renfermées dans ce mot, trop profané, et divin pourtant : l’amour !

Le grand éducateur a résumé ces procédés en deux mots célèbres. A lui-même il s’est dit : Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse. A ses fils il a dit : Ne soyez pas des supérieurs, mais des pères.


Vous dites : Pareille méthode n’aboutit à rien de solide, de durable, parce qu’elle repose sur le sentiment. Si l’espace ne nous était pas limité, nous aurions plaisir à montrer en action cette pédagogie, à la saisir sur le vif, à l’incarner dans les faits tirés de la vie du Saint. Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage de l’expérience. Au dire de Don Bosco, elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent : et les dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne sont pas encore des cas désespérés : ces dix malheureux, ainsi traités, avec bonté et respect, seront devenus moins dangereux pour leurs frères[14].

[14] Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le Président du Conseil piémontais, Urbain Rattazzi.

Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté des centaines de fois : les enfants que, pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter des maisons salésiennes, leur demeurent toujours attachés, et reviennent voir leurs Supérieurs. Souvent ils se ressaisissent, et parfois même deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui ont mal tourné, au point de vue moral ou social, pécheurs scandaleux ou révolutionnaires farouches, conservent toujours au fond de leur cœur, faible ou trompé, un souvenir attendri, une pensée fidèle aux maîtres de leur jeunesse : chétive étincelle, enfouie sous la cendre, qui, à l’heure dernière, — cela s’est vu souvent — peut se réveiller et devenir un brasier de repentir.

Le succès de pareils procédés doit-il nous surprendre ? Mais non. C’est un agrégé d’Université qui a écrit, il n’y a pas longtemps, ces lignes : « L’adolescent éprouve un tel besoin de donner et de recevoir des marques d’affection que, dans un milieu où elles font défaut, rien ne saurait les remplacer, tandis qu’elles lui rendent supportable une existence très pénible par ailleurs[15]. » Vous le voyez : la pédagogie moderne va rejoindre dans ses dernières conclusions les meilleures théories salésiennes. Cette éducation qui ne rougit pas d’appuyer la pointe de son levier sur le cœur de l’enfant arrive ainsi à soulever les volontés les plus résistantes. Avec une telle méthode l’enfant est vite gagné. C’est si bon pour lui, si doux de se sentir aimé de la sorte ! Si nouveau aussi, parfois, hélas ! Et quelles réserves étonnantes de sensibilité inemployée recèle un faible cœur d’enfant ou d’adolescent ! Comme on serait fou de se priver de pareils auxiliaires !

[15] Mendousse, L’âme de l’adolescent, p. 73.


Que l’éducateur les emploie donc, non pour gargariser, sottement et imprudemment, sa vanité avec cette touchante affection, non pour nourrir sa propre sensibilité de cet amour ingénu d’enfant, non pour s’arrêter comme au terme même de l’éducation à cette commune tendresse, mais pour prendre barre sur cette âme de chrétien, lui commander au nom de cette forte autorité de l’amour, et doucement, sans heurts ni secousses, la porter vers le monde surnaturel.

Alors, petit à petit, année par année, car il y faut beaucoup de temps et plus encore de patience, l’œuvre avancera. Sous le chaud soleil de la grâce, trempée dans la rosée des sacrements, éclairée par la parole de Dieu, cultivée de la main du prêtre, la plante montera, s’épanouira, fleurira. Et le produit de cette triple collaboration de la grâce de Dieu, de la volonté humaine et de l’affection agissante de l’éducateur sera le jeune homme chrétien.