Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin et usage principal : car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la Nature, perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini ostenderet : scias illam spectari voluisse, non tantum aspici[35]. C’est pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,
Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres ; jusques là mesmes que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres ; et ce avec d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on puisse entrer librement et sans difficulté ; toutes les autres, comme celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican ; des Médicis, et de Pierre Victor à Florence ; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à Padoue ; des Jacobins à Boulogne ; des Augustins à Crémone ; du Cardinal Siripand à Naples ; du Duc Fédéric à Urbain ; de Nunnesius à Barcelonne ; de Ximénès à Complute ; de Renzovius à Bradenberk ; des Foulcres à Ausbourg ; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T… à Paris, qui sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire, extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs, qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en icelle.
[35] Seneca de vita beata, cap. 32.
[36] Claudian. de 4. Consul. Honorii.
Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus, Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu autrefois la charge de celle d’Alexandrie ; Varro et Hyginus qui ont gouverné celle du Mont Palatin à Rome ; Leidrat et Agobard celle de l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne ; Petrus Diaconus celle du Mont Cassin ; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican ; Sabellius celle de Venise ; Vuolphius de Basle ; Gruterus de Heidelberc ; Douza et Paulus Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé ; comme après Budé, Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la diligence extrême qu’il y apporte.
Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie ; et dans l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes ; afin de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides ; veu principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du profit et de l’usage que l’on en tire : et que pour ce qui est particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel il disoit en ses Épistres,
Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté : secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir, chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils auroient besoin : tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de volumes ; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté : ce qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé : et ceux qui auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant, Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé, et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté, faisant voir sous le titre de Bibliotheca Memmiana, ce qu’il y a si long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes, la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé sur l’ignorance de tous les hommes : sous le voile de laquelle je vous supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un jour avec plus grande suitte et meilleur équipage.
[37] Virg. Eclog. 7.
FIN.