Après l’intérieur que nous venons d’examiner, il nous reste à traiter la question des affaires étrangères, c’est-à-dire du monde, de tout ce qui n’est pas votre maison ou votre parenté. Cela se caractérise d’un mot général et pourtant précis qui dit bien ce qu’il veut dire : les relations.
Les relations embrassent tous ceux avec qui vous entretenez un commerce mondain et qui ont l’entrée de votre salon.
Ainsi, votre sœur de lait, votre homme d’affaires sont des connaissances, si vous voulez même des amis, mais non des relations. Et cela parce que la pensée qui vous guidera dans le choix des dites relations n’admettra pas d’intrus inférieurs à un certain niveau.
Que vous cédiez, en pareil cas à des considérations de sympathie, je n’y vois nul inconvénient mais la condition suprême de vos bonnes grâces, celle qu’aucune autre ne saurait suppléer, c’est l’aristocratie. Il sera, pour être seulement reçu chez vous et, à plus forte raison invité à dîner, absolument indispensable de faire partie d’une aristocratie quelconque. Celle du nom vient en première ligne, puis les autres : fortune, talent, etc.
On prétend volontiers, à l’heure actuelle, que l’aristocratie est fâcheusement dépréciée, que les négociants émigrés de la rue Saint-Denis, après fortune faite, sont à peu près seuls à lui accorder encore quelque prestige, avec les barons véreux qui vont, à la Bourse, pêcher des tortils et des mois de prison.
On constate de plus que, par une désolante réciprocité, nos ducs, nos marquis, nos artistes célèbres ne font pas fi des filles de bonnetiers millionnaires ou de voleurs heureux.
De là, des tirades sans fin, des philippiques fulminantes contre ce vil marchandage, contre ce trafic éhonté des traditions, de l’honneur et des grands souvenirs.
Vous en pourriez conclure, madame, qu’un esprit élevé, doit, étant donné le vent qui souffle, manifester quelque dédain de l’aristocratie et laisser à leurs prétentions ceux qu’une telle marotte empêche de dormir.
Ce serait la plus funeste des erreurs, la plus préjudiciable des sottises.
Comment ! Dépréciée l’aristocratie ! Nivelées et fondues les castes ! Mais, à aucune époque, sous aucun régime, même à Venise, même sous nos rois, l’aristocratie n’a paru plus florissante, plus désirable et plus solide.
On parle de la Révolution ; on invoque le 4 août ; on rappelle l’échafaud ; savez-vous l’origine de tout cela ? C’est une frénésie d’aristocratie, un irrésistible besoin de goûter enfin aux ivresses d’un tel privilège.
Quelle désorganisation parmi l’état-major révolutionnaire, quelle entrave mise à la marche des choses si Louis XVI eût seulement fait La Fayette duc et pair ! Quel loyalisme n’eussent pas fait éclater Robespierre gentilhomme de la Chambre et Marat chevalier des Ordres !
La caractéristique des hommes de révolution n’est-elle pas bien plutôt de remplacer que de détruire ? Combien, sous Napoléon, devinrent de riches et paisibles comtes qui voulaient pendre à la lanterne jusqu’au dernier noblion avant d’être eux-mêmes titrés.
Mais le peuple ? dites-vous. Ah ! Elle est bien bonne… Je voudrais qu’un artisan du siècle dernier revînt tout exprès pour comparer sa misère à celle d’un ouvrier d’aujourd’hui. On n’y trouverait guère de différence, je vous assure. Tout le profit, d’ailleurs très réel, de la Révolution a été pour la « caste » du milieu, celle qui n’était pas fâchée de goûter à l’aristocratie tout en s’estimant mille fois supérieure à la « plèbe », comme disent les professeurs d’histoire.
Quant à qui est du peuple[1], le régime ne change guère sa condition et, si fort en république que nous soyons, on lui peut encore appliquer ce poème épique en un seul vers, où Villiers de l’Isle-Adam avait retracé l’histoire entière du moyen âge :
[1] Puisque le mot se trouve sous ma plume, je ne saurais trop vous engager à trouver, pour le prononcer, un accent spécial. En abaissant les coins des lèvres, en coulissant un peu les yeux, en creusant les deux rides qui vont du nez à la bouche, on arrive à une expression de mépris mêlé de dégoût, très suffisante. On lance le p rudement, on appuie sur la diphtongue et on laisse mourir la fin comme indigne d’être prononcée. Il y a toute une profession de foi dans la façon de dire : « Cela se fait dans le PPPEUUple ! »
Croyez-vous qu’un député, même de la plus extrême gauche, ne se considère pas comme le représentant d’une aristocratie ? Le conseiller municipal, lui-même, en parcourant, la tête haute, les salons magnifiques de l’hôtel de ville, n’a-t-il pas dans les veines un peu du sang vénitien des Dandolo, ou des Giustiniani ?
Un préfet, un simple préfet a son palais, son conseil, ses « gens ». C’est encore de la monnaie de potentat et j’ai quelque raison de croire que les préfets démocrates d’aujourd’hui, comparés aux légendaires préfets de l’Empire, ne sont pas les moins pourvus de morgue.
Les naïfs, les gogos, les électeurs s’imaginent que l’aristocratie se compose de gens uniquement préoccupés de faire battre les étangs afin de ne pas entendre les grenouilles ; mais l’aristocratie est la reine du monde, bien autrement universelle et puissante que toutes les réunions possibles de hobereaux, de burgraves et de mamamouchis.
Il n’est pas d’homme, qui n’en trouve un autre devant lequel affecter des airs hautains et affirmer sa prédominance.
Le tripier qui a boutique sur rue considère avec dédain le chiffonnier tout au plus riche d’une échoppe. Le boucher méprise le tripier parce que celui-ci ne vend que les parties inférieures de la noble bête dont lui-même débite l’ensemble. Le libraire qui vend la nourriture de l’esprit, les productions supérieures et délicates de l’intelligence, n’a que pitié pour tous les précédents qui brassent l’ignoble mangeaille.
Est-ce que le couturier familier des jolies tailles et des peaux satinées, peut éprouver pour le quincaillier, aux mains salies de rouille, autre chose que de la commisération ?
Puis voici le marchand en gros qui plaint le débitant de sa bassesse ; l’entrepôt qui méprise le magasin, jusqu’à ce qu’on arrive au fonctionnaire, rouage de l’État, fort au-dessus de ceux qui vendent une marchandise quelconque et se ravalent dans un négoce.
Quelle figure maintenant, je vous le demande, fait le commis, chargé d’une besogne mécanique, purement routinière, devant l’artiste au cerveau puissant, toujours en gésine de création nouvelle ?
Il est vrai que celui-ci se trouve aussitôt dominé par le journaliste, maître de sa réputation et des événements en général.
Enfin, le monde entier n’est que poussière, conglomérat d’insectes vagues et d’organismes sans portée, aux regards de l’élégant désœuvré auquel la nature n’a imposé que l’obligation de porter ses grègues de Paris à Monaco et de Biarritz à Dinard.
Encore une fois, tout se ramène à l’aristocratie, tout la respire, tout la réclame, et si l’on trouve tant de gens pour célébrer le régime démocratique, c’est que la démocratie n’est autre chose que l’aristocratie à la portée de tout le monde.
Sans doute on nous a montré des livres, des pièces de théâtre où l’aristocratie proprement dite est assez malmenée ; mais outre que la sincérité des auteurs semble toujours un peu contaminée de dépit, je vous déclare qu’ils n’arriveront jamais, vous entendez bien, JAMAIS, à la battre sérieusement en brèche, parce que, à les en croire eux-mêmes, l’institution tire toute sa force du nombre des imbéciles et qu’ils n’ont pas, que je sache, la prétention d’en détruire la race éternelle.
Pourtant, c’est bien par là qu’il conviendrait de commencer, un imbécile devant nécessairement faire naître l’aristocrate qui est son complément.
Et puis, entre nous, les tares intellectuelles ou autres, sont les mêmes dans tous les mondes. On voit chaque jour des Dubois ou des Martin faire des mariages intéressés, vivre dans la paresse et jouer au baccara. Quelle conclusion, alors, tirer de tout cela sinon que, les choses demeurant égales, mieux vaut tendre à l’aristocratie qui a théoriquement sa valeur morale et, pratiquement, sa valeur marchande, que de jeter sa poudre aux manants.
Le seul tempérament à cette loi primordiale que permette notre éclectisme contemporain, c’est de ne pas s’astreindre avec trop d’étroitesse ou d’exclusivisme à l’aristocratie particulée.
La marche incontestable des temps vous oblige à reconnaître qu’il s’est créé plusieurs aristocraties parallèles. Ainsi, puisqu’il faut trouver des équivalents, une médaille d’honneur au Salon compense assez exactement un titre de marquis ; un fauteuil à l’Académie française représente un duché ou à peu près ; à partir du dixième million, l’on est baron de droit et le fait d’avoir pour maîtresse une actrice en vogue ou d’être ministre, confère inéluctablement la qualité de vicomte.
Rien n’est donc plus aisé que d’établir une espèce de barême des titres indiquant outre des noms de titulaires, la dose exacte de la considération qui leur est due.
Mais, au lieu de m’embourber dans d’interminables énumérations dont, peut-être, la logique et les proportions vous échapperaient, laissez-moi, madame, recourir à la parabole, vieux moyen toujours bon qui rend la pensée plus concrète et donne moins de prise à l’équivoque.
Il s’agit, n’est-il pas vrai, — et ma longue digression ne vous l’a point fait oublier, — de savoir de quels éléments doit se composer l’élite formant l’ensemble de vos relations.
Je suppose d’abord que votre salon est un vaste saladier.
Or, si je me réfère à la destination d’un tel récipient, nous y devons, sans aucun doute, faire une salade.
Est-ce trop vulgaire ? Souhaiteriez-vous plutôt une macédoine ? Le terme est plus noble mais moins juste. En somme, les gens les plus fastueux mangent de la salade, si j’en crois cette mode rastaquouère qui impose, pour si peu, une assiette et des couverts spéciaux.
Nous trouvons, en première ligne, dans une salade… la salade, les feuilles longues et grasses de l’endive, ou rondes et boursouflées de la laitue, qui sont la partie substantielle.
Je la vois assez bien personnifiée par des gens de tout repos : académiciens, généraux, banquiers, chefs de service, diplomates titrés.
Mais que serait une telle réunion sans éléments plus actifs, une salade sans assaisonnement ?
L’huile incolore et onctueuse, ce sera quelques membres considérables du clergé : un ou deux chanoines, des prélats in partibus, des prédicateurs casuistes pour gens du monde.
Quant au vinaigre, à ce condiment piquant dont la présence donne du ton, mais dont l’excès incommode, il ne saurait être mieux représenté que par des écrivains légers, féministes ou autres, dont le bagout distrait, dont les pointes jalouses divertissent, alors que leurs assiduités finissent par engendrer le spleen.
De rares reporters feront aussi figure en ce rôle ingrat de vinaigre communicatif, dont le parfum s’exhale à distance, sous forme d’entrefilets élogieux, dans les gazettes bien posées.
Les vaudevillistes à succès, les chroniqueurs à jet continu, semblent tout indiqués pour jouer le sel. Il ne faut pas craindre d’en mettre : on trouve toujours que la salade n’est point assez salée. L’effet dépend d’ailleurs du pouvoir salant…
Le poivre ? Tout le monde ne le supporte pas avec une égale facilité. Certains estomacs en éprouvent du dommage ; pourtant, on l’aime, en général, et on le recherche. Son goût ne doit pas dominer, mais si le palais exercé d’un gourmet ne le découvre pas, la salade, même salée, passe pour fade et insipide. Ayez donc à portée du saladier, selon les besoins, quelques détenteurs d’histoires graveleuses, capables de les débiter avec une réserve décente et de les envelopper dans la gaze requise.
La moutarde, c’est l’imprévu : de Dijon, très forte, avec les chansonniers épicés, les conteurs du Chat noir, les étoiles de passage venues tout exprès du café concert ; de Bordeaux, au contraire, plus douce, avec les barytons éthérés et les diseurs de monologues convenables.
Enfin, il y a les fines herbes, qui ne sont pas absolument indispensables, mais qui rehaussent très bien la saveur d’une salade et la complètent, au sens de certains délicats. Quelques jeunes gens inoccupés, mais portant des noms bons à être criés à la porte, en tiendront avantageusement l’emploi. Ils resteront ensuite mélangés à la sauce et, sans faire masse, sous la dent du convive, apporteront cependant à l’ensemble leur parfum agréable et fugitif.
Vous le voyez, madame, il faut de tout. Oh ! entendons-nous sur ce tout. Je veux dire par là tout ce qui a une valeur, tout ce qui peut reverser sur vous un peu de son éclat propre, et contribuer, par l’ensemble des reflets, à vous faire briller vous-même comme il sied à une femme supérieure.
Cela revient bien à dire, si, après la salade, je compare vos relations à un fromage, qu’il est composé avec les crèmes de toutes les aristocraties, soigneusement battues et mélangées, de façon à obtenir un produit homogène.
Une question encore vous préoccupe : devez-vous continuer à recevoir des gens compromis dans des scandales galants ou financiers ?
Je m’en réfère à Rivarol, pour vous répondre : on peut frayer avec des gens de mauvaises mœurs, mais non avec des gens de mauvaise compagnie.
La distinction, pour juste qu’elle soit, vaut d’être précisée.
On entend par gens de mauvaises mœurs, ceux qui, ainsi que diraient vos prédicateurs, s’abandonnent aux entraînements de la chair. Ce sont les femmes qui ont des amants, les hommes qui ont des maîtresses, et que les horreurs du remords n’épouvantent pas outre mesure.
Vous n’avez pas à contrôler la conduite de vos familiers, ni à mesurer leurs responsabilités, en établissant la balance entre ce qu’exigent leurs sens et les satisfactions qu’ils leur octroient. Que ce soit par dilettantisme, par vanité, par besoin physique ou par dépravation, il ne vous appartient nullement d’en connaître, à la condition que les coupables procèdent avec une certaine discrétion, et ne se livrent point ouvertement, sous vos yeux, à leur amoureux manège.
Ils tomberaient alors dans la mauvaise compagnie, c’est-à-dire dans la catégorie de ces rustres qui, au lieu de donner à leurs erreurs un tour élégant et frivole, en font grossièrement parade, tiennent des propos malséants et déconcertent une réunion par des allusions continuelles à leurs bonnes fortunes.
N’avoir aucune pitié pour ces derniers, mais posséder, par contre, des trésors d’indulgence pour les autres, est une attitude à la fois digne et prudente dont n’importe qui vous saura gré.
En matière d’argent, il n’en va pas tout à fait de même et c’est à peu près exclusivement sur les résultats de l’aventure qu’il faudra régler votre conduite, au lieu de n’envisager que les procédés.
Si quelqu’un de votre entourage se trouve suspecté pour une indélicatesse d’un petit nombre de milliers de francs, vous pouvez, a priori, le considérer comme disqualifié, car on est tellement chatouilleux dans le monde, sur les questions pécuniaires, — lorsque le chiffre manque d’importance, — que le soupçon, même non vérifié, entraîne une tare indélébile. Un homme qui a, dans son existence, quinze mille francs douteux, les traîne comme un boulet de quinze cents kilogrammes (poids de la somme en billon), dont il ne se débarrasse jamais.
Si, par contre, un financier de vos amis est pris à partie pour une opération de quinze millions, réservez-vous et attendez. L’orage passera, ne laissant après lui qu’une grosse fortune de plus et des fêtes merveilleuses en perspective.
D’ailleurs, réfléchissez un instant. Comment voulez-vous que l’on vole quinze millions ? Il n’y a pas de coffre-fort contenant cette somme. Les caves de la Banque de France sont inaccessibles, et nul ne se risque à porter sur lui une telle richesse. Alors ? Un coup de bourse ? Un accaparement ? Des mots, tout cela, inventés par des maladroits, victimes de leurs spéculations folles, et qui, furieux de leur « culotte » méritée, voient des filous jusque parmi les plus honnêtes gens.
En principe, on peut voler jusqu’à un million. On a vu d’évidentes escroqueries atteindre ce chiffre. Mais au delà, il n’en existe pas d’exemple : cela se saurait.
Votre homme a donc « acquis », gagné bien et légitimement ses quinze millions ; personne n’est en état de lui prouver le contraire, et ceux qui lui battront froid n’auront que le mérite de bouder contre leur ventre…
Ayez, bien entendu, un jour hebdomadaire de réception ou mieux encore un soir. C’est un moyen plus sûr de rassembler son monde, les hommes tout au moins ayant, de par leurs occupations, une excuse pour ne point paraître dans l’après-midi.
De plus, cela permet les décolletages, la musique, les lectures, les longues causeries. C’est un peu plus cher, à cause des rafraîchissements plus nombreux, mais le profit compense les frais, car vous avez ainsi toute votre cour sous la main.
Enfin, donnez quelques bals, mais uniquement pour réagir contre le luxe américain, usité aujourd’hui dans ce genre de divertissement. Proclamez bien haut que vous entendez rétablir la simplicité des vieux âges, et que votre ambition se borne à faire amuser la jeunesse.
Celle-ci vous en saura gré, car elle est de moins en moins gâtée sous ce rapport.