Ah ! par exemple, allez-vous dire, placer les sports en tête des choses de l’esprit, voilà qui est d’une belle inconscience ! En vérité, si fort qu’on ait le goût des antithèses, encore serait-il convenable de les justifier et de ne les pas faire tourner au coq-à-l’âne.
Fort bien, madame, et votre apostrophe étant épuisée, je vais pouvoir à mon tour hasarder quelques remarques.
Oui, certes, je place les sports parmi les choses de l’esprit et en tête, s’il vous plaît, pour une raison que mes précédentes indications vous rendront bientôt lumineuse.
De toutes vos relations, quelles sont celles, je vous prie, dont vous faites le plus grand cas et dont la considération vous est la plus flatteuse ? Sont-ce les écrivains, les peintres, les journalistes, les fonctionnaires, les musiciens ?
Non, madame, et, répondant pour vous tout de go, je distingue au fond de votre âme une prédilection marquée pour ceux qui, n’ayant rien à faire, ne font rien en effet ; pour les gens à qui leur naissance ou leur fortune créent l’obligation, très douce à la vérité, de demeurer oisifs.
Ceux-là seuls donnent le ton, édictent les lois de l’élégance ou du ridicule que les autres en somme, si amères que soient par intervalles leurs récriminations, restent fort heureux d’observer à la lettre.
Vous avez deviné que c’est l’aristocratie que je veux dire, l’aristocratie proprement dite, sans épithète, la seule qui tienne en fin de compte, le haut du pavé, qui soit capable de lancer une mode et dont les prérogatives ne s’acquièrent pas[2].
[2] Ai-je besoin de vous assurer que je me place ici à un point de vue purement théorique ? On a vu, depuis Samuel Bernard, tant de dérogations à l’immuabilité du principe qu’on s’est accoutumé peu à peu à considérer l’argent comme frère jumeau de la naissance. Ils s’entendent du reste à merveille et se recherchent volontiers. Je ne serai donc pas plus royaliste que le roi et j’admettrai fort bien que l’aristocratie comprend autant d’agents de change que de ces gentilshommes à qui il ne manque, pour redevenir des héros, que des croisades. Mais en dépit de tout, quelques concessions que je fasse, il n’y a vraiment qu’un prince authentique pour bien patronner un chapeau.
Or si les membres de cette heureuse catégorie d’hommes repoussent avec dégoût toute espèce de besogne rétribuée, afin d’éviter l’humiliation quelque peu dégradante du salaire, il est hors de doute que l’oisiveté absolue, mère de tous les vices, est aussi pour le moins, tante de l’ennui.
Il importait donc de remédier à ce pénible état de choses et de trouver une occupation qui, non seulement eût l’avantage de ne rien rapporter, mais encore possédât l’inestimable qualité de coûter fort cher.
Les sports, convenez-en, représentaient, à ce titre une trouvaille sans pareille. De là leur succès étourdissant et leur adoption enthousiaste par les gens bien posés.
On a découvert par la suite que les races humaine, canine et chevaline, en retiraient une sérieuse amélioration, mais il est certain que leur prix élevé qui en écarte la foule, a été leur premier et principal élément de réussite.
Et c’est ici que se place ma justification, car si les sports sont en apparence destinés à fortifier le corps, à lui procurer grâce et souplesse, ils ont pour effet bien autrement réel de divertir et d’occuper à peu près exclusivement l’esprit de ceux qui s’y livrent.
Causez avec un sportsman. En homme bien élevé que je le crois, il admettra que vous lui parliez de l’événement du jour, de la pièce en vogue mais avec le visible désir de revenir à ses chevaux et à son turf. Un yachtman, s’il est poli, fera les mêmes concessions pour verser pareillement ensuite dans le récit de ses prouesses marines.
Ainsi de tous.
Quelle figure ferez-vous alors en présence de ces sujets brûlants, restés pour vous des hiéroglyphes ?
Vous aurez l’air d’une femme de rien qui s’est acquis, par surprise, quelques relations dans un monde relevé, mais à laquelle bientôt ceux qui font le lustre de son salon tireront la révérence.
Voyez quelle déchéance en résulterait pour vous, quel effondrement pour votre ambition.
Le sport hippique étant le plus coûteux, est, par une conséquence naturelle, le plus select, et par là j’entends, vous le supposez bien, non pas la promenade d’une heure sur un bidet loué cent sous, mais l’entretien d’une écurie de courses avec tous les tracas, toutes les gloires et, principalement, toutes les dépenses qui en découlent.
Je ne saurais entreprendre ici une description détaillée des différents sports. A peine devrai-je me borner à vous fournir quelques informes rudiments utiles à la conversation, vous renvoyant aux spécialistes, si la fantaisie vous prend d’approfondir.
Les courses, par excellence, fournissent une grande quantité de métaphores mondaines qui ont le double avantage d’imager la causerie en même temps qu’elles témoignent de quelques connaissances sportives.
Ainsi, le jour où un duc se présente à l’Académie, c’est un crack[3]. Autrement dit, il est à peu près assuré d’être élu par opposition avec M. Zola, intrépide outsider, dont la victoire restera longtemps inattendue.
[3] Ce n’est pas krach que je veux dire : on ne saurait s’y tromper.
La course que pratiquent vos admirateurs, et dont vos faveurs sont le clocher, sera maintenue par vous dans les proportions d’un handicap ; c’est-à-dire que vous imposerez aux coureurs une complète égalité de chances. Rassurez-vous : dans les handicaps, il y a toujours un gagnant et des placés. Le dead-beat même — façon élégante de prononcer ex æquo — n’y est pas impossible.
Votre mari deviendra un simple headlad, sorte de sous-ordre chargé des besognes ennuyeuses, tandis que vous resterez chez vous le starter incontesté. Je n’ose prétendre que vous triompherez ainsi sans concurrence. Faire walk over n’est pas du reste si glorieux, qu’il soit convenable de vous le souhaiter.
Ayez encore quelques notions du studbook, le d’Hozier des chevaux, au moins pour savoir que si Stuart fut vaincu à Culloden, en 1746, sous forme de prétendant, il gagna, sous forme de cheval, en 1888, le prix du Jockey-Club. Il est bon de connaître aussi, de nom, le légendaire Gladiateur qui gagna le Grand Prix en 1865 et quelques autres dont on peut avoir l’occasion de parler.
La pratique d’un tel langage vous donnera aussi le goût des mots anglais qui dénote un incontestable raffinement et classe d’emblée dans une catégorie de gens où il peut être avantageux de figurer. N’allez pas cependant jusqu’à réanglicaniser les mots devenus français et à dire villédgiatoure pour villégiature : on doit avoir le tact de ne point franchir certaines limites.
Quelques termes de marine, dont tous les dictionnaires vous permettront de mesurer la portée, seront d’un bon effet auprès des gens de mer, amateurs ou autres. Il n’est pas indispensable d’être ferré là-dessus, la navigation n’étant pas matériellement praticable aux gens qui habitent le milieu des terres. Cependant parler au besoin de bossoir, d’écubier, de martingale et de cacatois, c’est se placer au-dessus de la foule, c’est presque savoir l’anglais.
Étudiez le lawn-tennis : que les lignes de service, les lignes de fond, les servants et les relanceurs n’aient pas de secret pour vous. Il existe à Puteaux, en pleine Seine, une île, escarpée et sans bords pour le vulgaire, où se réunissent, en des conciliabules soigneusement gratinés, quelques joueurs de tennis du plus haut vol. Ai-je besoin de vous faire ressortir combien il vous serait profitable d’y être admise ! On n’est pas d’ailleurs forcé de jouer ; l’essentiel est d’y être. Dire que vous vous y divertirez serait risquer de l’avenir une affirmation téméraire fort en dehors de mes habitudes. En tout cas, vous en rapporterez le droit de citer, avec vraisemblance, les noms les plus fastueux de l’armorial, ce qui est énorme.
Mais il est un sport dont je crois impossible, aujourd’hui, de ne pas parler avec quelque développement, tant le plaisir qu’il procure lui a donné d’adeptes depuis quelques années. C’est la bicyclette que je veux dire.
Au début, la gentry (soyons anglais) ne parut pas s’enthousiasmer outre mesure pour les roues caoutchoutées et le cadre luisant du « Pégase d’acier ».
Inutile d’en chercher loin la raison. Un instrument que l’on pouvait se procurer pour cinq cents francs, à l’aide duquel on risquait d’être soupçonné de vouloir économiser des chevaux ou des voitures n’avait rien de particulièrement prestigieux. Et puis, comme il était logique, des gens sans portée en avaient patronné les débuts. Des employés, des commis, des ouvriers même s’en étaient engoués, en usaient pour leur travail, ce qui équivalait au plus fâcheux encanaillement.
Quel homme d’un peu de naissance et de pas mal d’esprit s’avisa le premier qu’on pouvait pédaler sans déroger ? L’histoire sans doute l’ignorera toujours. C’était à coup sûr un leader autorisé car son exemple ne fut pas perdu. Un second se risqua, puis d’autres, puis beaucoup, puis tous, puis des princes, des rois, des empereurs…
Nous avons vu grandir cette vogue avec une rapidité foudroyante, à croire que la bicyclette avait eu, comme les omnibus, sa duchesse de Berry.
Vous savez, en effet, que, sous la Restauration, les premiers ancêtres des guimbardes monstrueuses qui nous transportent dans Paris, n’ayant pas eu d’abord — toujours à cause des prix modiques — le moindre succès parmi les gens comme il faut, il fallut que la duchesse de Berry s’aventurât en personne dans une de ces montagnes roulantes. On la reconnut à ce qu’elle paya sa place cinquante francs — seul moyen, pour elle, de se sauver du ridicule — et l’on finit par convenir qu’où la future reine de France (sauf Louvel et 1830) avait passé, d’autres pouvaient passer aussi.
Louis XIV d’ailleurs en avait usé de même avec les premiers fiacres.
Toutefois l’engouement masculin pour la bicyclette n’était rien encore : voici que maintenant le même phénomène se reproduit du côté féminin : des grisettes d’abord, puis le demi-monde, puis le monde, puis le grand monde… bref nous en sommes aux impératrices et aux potentates de toutes sortes.
Devez-vous donc céder à l’entraînement ? S’il n’y a plus de considérations morales ou mondaines qui vous interdisent la bicyclette, l’esthétique lui est-elle aussi favorable ?
Les vieilles dames de province, dont les jarrets se sont ankylosés, depuis les redowas de 1850, sont furieuses de voir leurs petites-filles s’amuser à un jeu qu’elles n’ont pas connu.
Comme c’est disgracieux ! Comme c’est brutal ! Comme c’est antiféminin ! Ah ! où sont les gestes arrondis de jadis ? Les femmes n’ont plus de jambes, mais des bielles ! Plus de hanches, mais des pistons !… Hélas ! Trois fois hélas !
Et « de mon temps » par-ci… et les traditions par-là ! Et patati, et patata !
Évidemment, dans ces malédictions, il y a de l’orfèvre et je trouve pour ma part, qu’on se hâte un peu en criant à l’abolition de toute grâce. Il n’est pas jusqu’au costume généralement adopté qui ne soit fort agréable, en dépit des anathèmes fulgurants dont l’accablent celles qui ne sont plus en état de le revêtir.
Un mollet bien pris dans son bas est toujours joli, quand il est joli. La finesse du pied ne souffre nullement du soulier à boucle et la taille enfermée dans une blouse habilement taillée n’en paraît pas moins régulière.
Mais c’est la culotte (Ah ! que n’ai-je ici un mot anglais !) qui supporte le plus de duretés… Cela ne se discute pas et je prétends seulement qu’une belle femme en culotte n’a pas à craindre qu’on la compare à un laideron en robe à queue.
On dit encore que le mouvement violent essouffle, qu’il pousse à la transpiration et rougit les visages.
Or, une poitrine bien plantée ne saurait perdre à l’essoufflement, non plus que des joues fines à s’empourprer d’un incarnat plus vif.
La conclusion de tout cela, voyez-vous, c’est que les femmes qui n’ont ni gorge, ni hanches, ni mollets affectent pour les traditions une déférence aussi exagérée que suspecte, tandis que les autres ne sont pas longues à se laisser convaincre.
A vous de juger, madame, si votre santé, votre ardeur et vos performances (anglais, ça) vous permettent l’usage du vélocipède.
Dans la négative, rangez-vous du parti des aïeules renfrognées.
Dans le cas contraire, pédalez sans fausse honte.
Mais, surtout, pas d’indifférence ! Ou bien tonnez contre la dépravation d’un temps qui autorise des exercices violents, brutaux, antiféminins… voir plus haut ; ou bien vantez la voluptueuse ivresse des membres dégourdis, de l’air largement respiré, des kilomètres engloutis et de l’appétit décuplé…
Il faut avoir une opinion sur la matière et ne pas craindre de l’exprimer, les bicyclistes étant les fidèles d’un sport non encore universellement accepté, contraints par conséquent, s’il y a lieu, d’admettre toutes les discussions.
En ce qui concerne la pratique, je ne saurais trop vous mettre en garde contre les allures de rapidité qu’affectent certaines cyclewomen. Cela, oui, c’est disgracieux et il y a, Dieu me pardonne, des chevalières de la pédale qui vont jusqu’à tirer un pied de langue pour souligner leurs déhanchements.
Restez plastique et digne en cela comme en tout : il y a parfaitement moyen. Que la marche de vos compagnons se règle sur la vôtre et n’excède jamais le train de promenade bon pour faire valoir le jeu de vos formes, non pour vous disloquer.
Parlerai-je des autres sports ? L’escrime, la natation, la marche sont si peu coûteuses que le premier croquant venu s’y peut adonner. Leur vulgarité même vous dispense de les honorer d’une étude, sans compter que l’absence de termes techniques en diminue considérablement l’intérêt au point de vue général de la causerie.