Il n’est pas une des observations que je viens de faire à propos de littérature qui ne puisse trouver son emploi, en ce qui concerne les beaux-arts.
Mêmes moyens d’information, même utilité de la conférence ou du traité de poche, même recherche du bizarre et de l’exotisme doublée d’une plate admiration pour le classique.
Courez les petites expositions, furetez chez les marchands dont le mécanisme intéressé tâche à découvrir de jeunes talents. Extasiez-vous sur certaines audaces de couleur : une femme nue dans les chairs de laquelle le mauve le dispute au vermillon ne peut être un morceau méprisable ; cela révèle tout au moins une ardente recherche du nouveau et un noble désir de ne pas suivre des sentiers déjà si battus par les pompiers de tous les âges.
Puis, comme noblesse, bandeaux obligent. Souvenez-vous que votre coiffure moyenageuse et virginale décèle en vous des aspirations étranges d’une insaisissable morbidesse.
Les visages blafards, les joues caves, les yeux mystiques, les poitrines où le couvert semble mis avec ses salières et ses œufs sur le plat, les bras grêles aux bouts desquels l’œil involontairement cherche l’incombustible phosphore de la Régie, les hanches abruptes aux arêtes vives comme le mont Cervin, les sexes vagues, fugitifs réduits à l’état d’illusoires espérances, voilà ce que vous aimez surtout, parce que rien n’est plus « troublant », plus capable de provoquer, en abondance, les sécrétions de la pensée.
A quoi penserez-vous ? Ah ! dame, vous penserez, voilà tout. Si l’on vous voit diriger vers des œuvres du goût de celles que je viens de vous esquisser une languissante attention ; si vos regards savent se noyer d’une brume attendrie à l’aspect d’un de ces mystérieux Auvergnats qui ne sont ni jouvenceau ni damoiselle ; si enfin au lieu de dire, en nommant le maître par excellence, Botticelli comme un bourgeois, vous articulez Bottitchelli ou mieux encore Filipepi, votre réputation de femme esthète[4] ne souffrira plus la moindre restriction.
[4] Une femme peut fort bien considérer le mot comme un éloge.
Il va de soi que si, du préraphaélisme, la mode vient à tourner aux gros gaillards de Michel-Ange, vous relèverez vos cheveux et ne rêverez plus que de biceps énormes, de torses bien nourris où l’on voit du premier coup d’œil si l’on a affaire à une sainte ou à un gladiateur. Vous mettrez seulement à votre palinodie les formes voulues afin de lui donner l’apparence d’une conversion raisonnée.
Quoi qu’il en soit, je vous conseille d’avoir parmi les peintres contemporains, de préférence les moins connus, un favori auquel vous vous acharnerez, en dépit des rires et des contradictions. Il y aura dans les œuvres de votre homme, tout ce que le génie humain est capable d’imaginer. S’il ne sait pas dessiner, vous alléguerez qu’il met la pensée avant la ligne ; cela ne signifie rien mais cela se dit. Si sa couleur est d’une incohérence injustifiable, vous soutiendrez qu’il a trouvé des harmonies inconnues et peu accessibles au vulgaire : cela n’a pas plus de sens, mais ne se dit pas moins.
Pour peu que l’élu de votre goût porte un pantalon à la houzarde, un feutre mou à larges bords et un veston de velours noir, il se pourrait que, votre admiration aidant, il devînt célèbre. Vous l’abandonneriez alors pour en choisir un autre, moins défloré.
Du reste, cela ne vous dispensera nullement de visiter les Salons le jour du vernissage. Avec de bonnes jambes et une face-à-main, vous y ferez une promenade qui aura pour but de voir les bustes et les portraits de vos amis ainsi que les toiles ou les statues sensationnelles qu’il faut connaître.
Libre à vous de les vilipender et de ne rien trouver supportable, mais, je le répète, il faut les connaître. On n’est intelligent et parisien qu’à la condition d’en pouvoir dire au moins du mal.
Au cas où vous feriez un voyage à l’étranger, à Anvers, à Florence ou à Dresde, traversez les musées pour savoir grosso modo, comment sont faites les salles et n’être pas trop gauche là-dessus, au retour. Mais cela n’entraîne en rien l’obligation de vous fatiguer à regarder les tableaux ou les sculptures : les albums des grands photographes de Paris vous renseigneront très suffisamment à ce sujet. La couleur, il est vrai, vous restera étrangère. Qu’importe ? Avec les poses et les contours on peut déjà dire bien des jolies choses.
Enfin, si vous prenez la précaution de vous attacher par votre grâce et vos dîners, quelque influent critique d’art, vous connaîtrez les petits potins qui divisent les chevaliers de la glaise ou de l’huile de lin. Le bon apôtre vous apprendra les trucs de celui-ci, vous contera les intrigues de celui-là, vous tiendra au courant des dessous et des scandales, ce qui vous permettra d’être sous peu aussi « calée » en art que feu Paul de Saint-Victor lui-même.