Cette idée de salut sur laquelle je viens de vous laisser et que vous considérez sans doute comme la fin logique de mes enseignements, fait naître en vous, je le vois, une insurmontable mélancolie.
Quoi ! C’est tout ? gémit une voix intérieure qui malgré la solidité de vos croyances en un monde à venir, rempli d’infinies voluptés, traduit la pensée d’Horace : serus in cœlo, aller au ciel le plus tard possible.
Non, madame, ce n’est pas tout et j’ai gardé pour la bonne bouche, pour le dessert, si vous préférez, les quelques avis qu’il me semble opportun de vous donner en ce qui concerne l’amour.
Vous souhaitez d’abord une définition, dans l’espoir, sans doute, que je vais tenailler ma cervelle afin d’émettre, en trois mots, un paradoxe intéressant, un trait piquant et spirituel. Quelle que soit, en une telle matière, l’opportunité de la saillie, je ne m’y risquerai pas, me bornant à vous citer trois opinions pour vous satisfaire.
1o L’amour est l’échange de deux fantaisies, le contact de deux épidermes.
2o L’amour, c’est l’égoïsme à deux.
3o L’amour est enfant de Bohême.
Vous voilà fixée, n’est-il pas vrai ? Pourtant, je crains bien que vos tendances utilitaires, votre tempérament indifférent, votre orgueil et vos prétentions ne fassent d’un tel sentiment, non pas un plaisir, non pas même une distraction, mais ce qu’il est le plus souvent aujourd’hui, à la fin du siècle de la vapeur, tout simplement l’art de faire des affaires avec votre épiderme pour fonds de roulement.
D’ailleurs, vous êtes un peu dans la situation du savetier à qui le financier vient de donner cent écus. Ce n’est pas, à coup sûr, que la garde de votre argent vous préoccupe et vous n’en êtes point directement l’esclave, mais ne supportez-vous pas la servitude des traditions qu’il impose et du prestige qu’il confère ? N’y a-t-il pas, surtout en amour, une foule de manifestations auxquelles s’oppose le terrible : « cela ne se fait pas ! » La tyrannie mondaine ne sévit-elle pas précisément contre les aspects les plus engageants du péché mignon ? Est-il enfin possible, dans votre situation et avec vos idées, de faire l’amour franchement, vivement, passionnément ?
Vous savez bien que non.
Et c’est en cela que la nature plus chrétienne que les chrétiens rétablit l’égalité parmi les êtres en vous refusant quelques-unes des jouissances qui sont parmi les plus douces de ce monde.
De l’amour, vous connaîtrez peut-être certains troubles, certains spasmes, certaines inquiétudes qui ne sont pas sans charme ; peut-être aussi votre vanité s’en pourra faire un piédestal, mais ce que votre état de femme du monde et de femme supérieure vous obligera d’ignorer toujours, le sentiment que vous devrez mépriser, faute d’avoir le droit de l’éprouver, c’est la joie.
La joie, madame, entendez-vous, c’est-à-dire l’élan qui porte au cœur tout le sang d’un seul coup, qui fait que l’on se trouve plus léger, que l’on respire plus au large, que l’on adore vivre, que l’on voudrait obliger le premier venu, rendre service à tous les passants, voir l’univers heureux.
Il ne vous sera jamais donné de concevoir la joie débordante de la petite ouvrière, de la blondinette qui, le dimanche matin, fait la queue derrière le tramway ou le bateau de Saint-Cloud, tenant d’une main son numéro d’ordre, de l’autre un petit sac où s’entre-choquent une boîte de sardines, des œufs durs et des cerises.
Elle va dîner sur l’herbe avec son bon ami qui escalade, derrière elle, les plus abruptes impériales. Et quelle ivresse de se serrer l’un à l’autre, de se prendre la main, en plein air, au nez des voisins ! Quels bonds du cœur, l’instant d’avant, lorsque, dans le bureau d’omnibus, le premier venu attendait l’autre ! Quels regards à en avoir les yeux malades, vers le coin par où doit déboucher le retardataire ! Quelle frénésie dans ces vingt pas faits au-devant de lui lorsqu’il paraît ! Ah ! madame, il n’y a peut-être pas au monde, un lieu qui puisse se vanter, comme le quai du Louvre, d’avoir été le théâtre de tant de bonheurs !
Vous souriez. Vous êtes surprise que j’évoque, à votre pensée, d’aussi maigres objets, que je mette quelque complaisance à vous parler du plaisir des petites gens.
Eh bien ! au risque de vous importuner tout à fait, je serai vulgaire jusqu’au bout.
Le mot « bon ami » s’est échappé tout à l’heure de ma plume et sa naïve poésie fait que j’y reviens malgré moi.
Vous aurez des amants, madame, des amants riches et prévenants qui vous combleront de cadeaux et paieront au besoin les notes de votre couturière ; vous n’aurez pas de bon ami. On vous donnera des fleurs superbes, payées fort cher, mais au même instant peut-être une danseuse recevra les pareilles. Quelle distance de ces corbeilles magnifiquement enrubannées à la rose de deux sous donnée par le bon ami, au cœur de laquelle un peu de son âme reste blotti, dont chaque pétale porte le parfum d’un baiser.
C’est qu’un bon ami n’est pas taxé : on ne lui réclame ni forte somme, ni trafic d’influence, ni satisfaction d’amour-propre. On ne lui demande que d’aimer : ce n’est rien et c’est tout, à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que ce que vous exigez vous-même, mais en tous cas, c’est autre chose.
Le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, répondit un jour à Louis XVI qui le complimentait sur ce que son âge ne l’empêchait pas de faire l’amour : « Oh ! Sire, je ne le fais plus, je l’achète tout fait ! »
Vous, vous le vendez, ce qui revient au même au point de vue de la moralité qui préside à la transaction.
Oh ! je sais bien, vous ne pouvez vous serrer sur une impériale contre un membre de l’Académie des Sciences morales et politiques ; il serait bouffon à vous d’aller vider une boîte de conserves, à la Lanterne de Démosthène, en compagnie d’un général et très déplacé de proposer une régalade d’œufs rouges à un ministre plénipotentiaire. Mais c’est précisément parce que l’impraticabilité de ces démarches éclate aux yeux, que je me hâte de vous faire remarquer que l’amour sincère et bon enfant n’est point votre fait.
A la rigueur, au temps jadis, l’illusion était possible. Si l’on ne possédait point en toute occurrence cette conviction sans détour qui est la pierre angulaire d’un sentiment non calculé, l’on avait du moins, pour y suppléer, la galanterie, qui était l’image gracieusement imitée, embellie même parfois, de la tendre réalité. Par un penchant naturel, par une longue pratique des égards dus aux femmes, par un précieux atavisme aussi, les hommes savaient imprimer un tour charmant à leurs entreprises. Le triomphe n’était jamais grossier, l’échec était rarement humiliant et, grâce à ce que les hommes étaient également empressés auprès de toutes les femmes et les traitaient avec une semblable déférence, on ne démêlait point — ou plus malaisément — vers laquelle allait leur goût secret.
Il y avait, vous le pensez bien, d’éclatantes exceptions mais la très grande majorité ne dédaignait pas le bénéfice d’un aimable mystère. Si d’autre part, le raffinement était une barrière aux passions furieuses, il rendrait singulièrement inoffensive et attrayante la satisfaction des menus caprices. Une rencontre, un regard, une caresse, un adieu et c’était du bonheur pour deux êtres, avec tout juste le nuage de mélancolie finale qui le faisait valoir. Les amoureux alors ne clabaudaient point aux échos leurs bonnes fortunes et le souci qu’ils avaient de les mériter par l’exquise politesse de leurs manœuvres, bien loin d’en vouloir abuser, plaçait l’amour sous l’empire de cette loi délicate qui déclare que la façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne…
Nous avons, ou plutôt vous avez changé tout cela. La galanterie apparaît comme l’ancien régime de la bonne compagnie et la révolution, là-dessus, a été si complète que l’homme assez audacieux, aujourd’hui, pour baiser la main d’une femme dans le salon de laquelle il pénètre, s’expose le plus souvent à passer pour un compromettant goujat et à recevoir une correction du mari le moins susceptible.
On n’est plus galant de nos jours, on est correct.
Ah ! quelle élasticité ! quelle vague dans ce stupide adjectif !
Un homme reste insolemment couvert devant une femme, mais le chapeau est luisant et de bonne forme : cet homme est correct.
Un homme a volé votre montre dans votre poche, a pris votre place, a enlevé votre fille puis l’a abandonnée, mais il fréquente une salle d’armes, connaît par cœur les prescriptions de M. de Chateauvillard et tire décemment à l’épée : cet homme est correct.
Un homme vous menace, si vous ne lui donnez mille louis, de publier que votre femme a pour amant votre cocher, mais il monte, au Bois, le matin et a son service à toutes les premières : cet homme est correct.
Un homme proclame qu’il est l’amant d’une vieille déséquilibrée qui l’entretient publiquement, mais sa jaquette a de la coupe et ses gants sont immaculés : cet homme est correct…
Vous voyez, madame, qu’il n’en coûte pas beaucoup à l’initiative personnelle pour être correct et une telle qualité a cela de précieux, à notre époque tourmentée, que rien ne la peut faire perdre si le tailleur et le banquier consentent à prolonger le crédit. Correct on entre à Mazas, correct on en sort ; les drôles qui piétinèrent les femmes au Bazar de la Charité, lors de l’affreuse catastrophe, étaient, vous n’en doutez pas, le superlatif du correct et, une fois le premier élan de bourgeoise indignation passé, ils se sont retrouvés corrects comme devant.
Attendez-vous donc à rencontrer des soupirants brutaux, prétentieux, faux, avides et bavards, mais, au demeurant, impeccablement corrects.
Si je me suis étendu sur ce sujet, un peu longuement peut-être, c’est afin de vous éviter des entraînements préjudiciables et de vous maintenir dans la seule voie qui puisse vous mener au but désiré : celle de l’amour pratique et méthodiquement intéressé.
Comment donc faudra-t-il faire pour en tirer tout le parti possible ?
Le plus important, à coup sûr, c’est la discrétion. Écoutez plutôt les excellentes choses que dit, là-dessus, Mme de Genlis :
« Une femme, pour une seule aventure éclatante, peut être perdue, si on ne la peut nier ; une femme après mille dérèglements peut ne pas l’être et peut se relever, s’il n’y a sur elle que des ouï-dire et que l’opinion. »
Pour étayer cette théorie, permettez-moi de vous citer encore l’extrait suivant d’une conversation que M. le duc de Choiseul eut avec Mme la princesse de Guéménée :
« Une femme est déshonorée, dit le duc, non parce qu’elle a un amant, mais bien si elle en a plusieurs à la fois ou s’ils se succèdent avec une telle rapidité qu’on ne peut en compter le nombre ; si elle les prend au hasard, selon la taille, l’encolure, dans les antichambres comme dans les salons et que ces derniers, un peu plus de mise que les autres, la méprisent assez pour ne pas même rester ses amis. Voilà, selon moi et selon vous, madame, n’est-il pas vrai ? ce qui doit déshonorer une femme… »
Est-il besoin d’admirer combien la concordance de ces deux opinions leur donne de force ?
Il n’y est rien affirmé que de sage et de judicieux et Mme de Genlis, en dépit de quelques mésaventures oubliées, étant demeurée comme le type classique de la femme supérieure, son enseignement n’en est pas diminué, bien au contraire.
Donc, vos précautions en vue d’un secret relatif[5] étant prises en conscience, il vous sera loisible de dresser vos batteries et même de risquer quelques décharges, en respectant toutefois les préceptes de M. de Choiseul : pas plus d’un à la fois et un temps assez long à chacun pour donner l’illusion de la stabilité.
[5] Je dis « relatif » car enfin le secret absolu supposant l’absence de toute intrigue, aurait pour effet de laisser croire que vous n’avez pas les moyens d’acquérir un amant.
Vous aurez pour vous guider dans le choix de vos élus, dans la nature des faveurs qu’il convient de leur octroyer et surtout dans la manière de les rendre heureux, ce sentiment de l’opinion publique qui est un infaillible et précieux baromètre.
Votre amant est-il félicité, tout bas, dans les coins, sur une victoire que l’on suppose, c’est le beau fixe.
Si l’on se retourne ensuite vers vous, avec des sourires et des airs entendus, nous descendons au variable, parce que l’aventure est en train de devenir notoire.
Mais le jour où votre mari sera, de ce fait, ridicule c’est que la chronique tourne au scandale et nous tombons à pluie ou vent.
Gardez-vous de dépasser le variable qui est le niveau minimum admis du mercure galant.
Qui vous pouvez choisir ? Voilà qui est bien délicat et le conseiller le plus autorisé là-dessus est votre tempérament. Si vous avez, matériellement parlant, un gros appétit amoureux, les repas devront se trouver plus forts, plus fréquents aussi. Or les membres de l’Institut, les dignitaires de l’État et, en général, tous ceux à qui l’âge est venu avec les honneurs, n’ont plus guère à offrir qu’une table à demi desservie, car ils en sont aux petits fours et aux babioles que l’on grignote au dessert. Ce n’est pas à dire qu’un tel menu soit à mépriser, mais on y fait surtout honneur, dans votre cas, lorsque les premiers tiraillements de la faim, les plus violents, ont eu, pour s’apaiser, quelque forte pièce de viande saignante largement arrosée. Prenez donc un jeune homme dont la taille et l’encolure, comme dirait M. de Choiseul, représentent assez exactement le rosbif qui vous est nécessaire.
Mais que ce mot « prendre » ne vous induise pas à courir le galant avec une trop visible et trop compromettante ardeur. Exigez des préliminaires, des soupirs, un siège en règle, marquez votre répugnance à faillir, puis votre hésitation ; tombez enfin dans les bras de l’heureux assaillant exaspéré par les bagatelles d’une porte qui est chez vous, pour le moins, à deux battants.
Avec un jeune amant, vous n’avez nul besoin de vous contraindre. Accordez-lui tout ce qu’il désire, ajoutez-y même à l’occasion, de façon à le rendre fou de vous, car un amant pas amoureux c’est comme une horloge sans balancier, à peine bon à meubler un coin de salon.
Rencontrez-le toujours — pour le bon motif — dans des locaux différents. Si grande que soit la répugnance inspirée par la banale maison meublée à une femme un peu élégante, il est incontestable qu’elle peut nier une apparition non renouvelée dans un lieu quelconque, alors qu’elle n’aurait pas la même ressource si un concierge, c’est-à-dire l’équivalent de vingt-cinq bavards, la voit entrer à tout instant, dans un même rez-de-chaussée.
La théorie du « nid » est absurde, fausse et prudhommesque. On pond dans un nid, on y couve, mais quand on n’éprouve que le besoin d’aimer, si fréquent qu’il soit, on fait comme les moineaux, on saute de branche en branche.
Si, contrairement au cas que nous venons d’envisager ensemble, votre appétit n’est point une fringale et peut être rassasié par de menues friandises, macarons, petits beurres, suprêmes ou langues de chat, vous agirez sagement en jetant le mouchoir à quelque personnage considérable, diplomate ou général qui vous fera honneur et avec lequel vous ne risquerez pas d’indigestion. Pourtant qu’il ne soit pas trop vieux, ni trop notoirement incapable de tenir l’emploi dont vous l’honorez. Il est une limite, dans toutes les fonctions, où l’oreille au moins doit être fendue.
Je n’ose vous défendre d’écrire. Tout le monde est convaincu des dangers d’une telle imprudence et tout le monde s’y risque cependant. Écrivez le moins possible, dans les termes les plus vagues que vous imaginerez.
Quand vous aurez à recevoir de l’argent, soit que vous l’ayez demandé à l’aide de savantes circonlocutions, soit qu’on vous l’ait offert à propos, que ce ne soit jamais en espèces ni de la main à la main. Un chèque dissimulé dans un bouquet ou dans un livre, une note rendue acquittée de la même manière, voilà comme on procède chez les honnêtes gens.
Le secret par exemple doit être absolu en matière financière, non pas que de tels marchandages soient plus dégradants qu’autre chose, mais parce que tout le monde craindrait d’être « tapé » et personne ne se ferait faute de le dire.
Observez quelle discrétion je mets à ne pas vous imposer personnellement celui-ci ou celui-là. Une femme a de si merveilleuses intuitions pour démêler, à première vue, les agréments et les services de toute nature qu’elle peut retirer d’un homme, qu’à vouloir vous régenter, là-dessus, j’aurais l’air de Gros-Jean qui en remontre à son curé. Aussi je suis tranquille : vous ne vous déciderez point à la légère et vous n’aurez pas besoin, comme Catherine de Russie, d’avoir une baronne Bruce, chargée d’essayer les soupirants de l’impératrice et de faire un rapport, en connaissance de cause, sur leurs aptitudes.
Mais l’âge viendra, madame, les années passeront sur vous, laissant tomber, chacune, un peu de leur poudre blanche dans vos cheveux. Votre visage perdra de son rose et de sa fraîcheur comme une pêche qu’on laisse trop mûrir ; le satin de votre peau prendra des mollesses de foulard et vos paupières abaisseront davantage sur vos yeux moins brillants, leurs stores festonnés de rides.
Sachez vieillir, madame, et vieillir vite. Une jeune vieille est souvent désirable et presque toujours charmante ; une vieille belle est un objet navrant qui ne donne guère une illusion de grandeur qu’au clair de lune, comme les ruines. Encore a-t-elle, comme ces dernières aussi, le triste privilège d’épouvanter le passant qui jamais ne s’en approche la nuit…
En vérité, je termine ce Petit manuel sur le ton le plus triste et le plus désobligeant. Ne n’en veuillez pas, madame, si d’un présent enchanteur, j’ai poussé quelques ruades vers un avenir que j’espère lointain.
Oubliez l’hypothétique portrait futur que j’ai eu l’impertinence de tracer de vous et soyez de l’avis de la comtesse de Grignan à qui, alors qu’elle n’était que Mlle de Sévigné, l’abbé de la Mousse demandait : « Comment pouvez-vous tirer tant de vanité de ces appas qui doivent pourrir un jour ? — Pardon, l’abbé, répondit-elle, vous oubliez qu’ils ne sont pas encore pourris ! »