DOIT-ON ÉCRIRE DES ROMANS POUR LES JEUNES FILLES ?[9]

[9] Octobre 1913. Paru dans le Tout-Paris Magazine.

Je ne me serais pas posé cette question, mais on me la pose et je ne veux pas m’y dérober. On me la pose très probablement parce qu’on se préoccupe beaucoup des jeunes filles aujourd’hui, et parce qu’on se préoccupe, en les laissant jeunes filles, de ne point les laisser ignorantes, et enfin parce qu’elles-mêmes réclament, et à bon droit, des lectures autres que celles qu’on a coutume de leur donner.

Ah ! si l’on me demandait : « Doit-on écrire des romans pour les enfants ? » La réponse serait aisée ! Oui, certainement, on doit écrire des romans pour les enfants quand on a le don, d’ailleurs si rare, de parler la langue qu’il faut pour cela. C’est que les enfants sont un peuple qui a ses coutumes, ses lois, une mentalité très particulière qu’on ne peut se flatter d’approfondir, mais dont on peut définir à peu près les limites. Les enfants sont de petites gens dont on peut dire : « Ils sont ainsi, ils aiment cela, ils se comportent en telle circonstance de la façon suivante », comme on le dirait des abeilles ou du chat. Leurs mœurs ont ce caractère achevé et complet qui ne laisse à l’historien aucune hésitation, et flattent l’anecdotier et le moraliste, jusque par les audaces extraordinaires qu’elles comportent. On peut écrire les mœurs des enfants ou l’on peut écrire des histoires inspirées de leurs mœurs, des histoires qui les intéresseront à coup sûr, et des histoires qui, d’une façon générale, sont intéressantes.

Mais, les jeunes filles ! Les jeunes filles ne sont pas un peuple à part dans l’humanité. Les jeunes filles sont des êtres particulièrement charmants qui passent d’un état à un autre, des êtres de transition, qui tiennent aussi, dans une mesure indéterminable, à l’état futur auquel elles aspirent. Des unes on dit : « Ce sont de véritables enfants », des autres : « Ce sont déjà de petites femmes. » Et les bouleversements dans les mœurs et les émancipations et les régimes d’obstruction et de contrainte n’y feront rien : il y aura toujours et partout des jeunes filles qui, sans être pour cela des retardataires, conserveront le caractère dominant de l’enfance, et des jeunes filles qui, sans être pour cela des émancipées, offriront en toute leur personne le caractère de la femme. Et puis, il y a aussi, il faut bien le reconnaître, des jeunes filles de tout âge. Nul monde n’est plus divers ni plus incertain. Il vit à côté du monde commun, et quasi mêlé à lui, sans vivre comme lui. Il ne saisit rien de définitif, il est comme à la veille d’une révolution qui peut tout bouleverser, il se tient dans l’attente, aux portes d’une terre promise qui ne lui apparaît, malgré toutes les précocités, qu’au travers de la brume, — d’une terre promise régie par un principe fondamental qu’il doit précisément ignorer. Combien de femmes ne sont que le reflet de l’homme qui a su les dompter par l’amour ! Les jeunes filles sont des femmes aperçues avant l’exercice de toute influence, ou bien qui subissent un grand nombre de commencements d’influences, qui se disent consciemment ou non un jour : « Ce sera celui-ci dont j’adopterai les manières, la vie, la carrière », et qui le lendemain, se disent : « Non, ce sera celui-là. » Vie étrange et sans nom, attrayante par l’ambiguïté même qui la doit rendre parfois si redoutable, exquise probablement par les innombrables possibilités qu’elle contient et par la qualité illimitée de ses espérances.

Et c’est bien à cause d’une si grande incertitude de son état que l’on a dédié à la jeune fille une littérature de neutralité applicable confusément à toutes, ne satisfaisant aucune d’elles, et naturellement peu tentante pour les écrivains qui estiment que leur art est de ne tromper jamais sur les formes et les faits essentiels de la vie.

Je me souviens d’avoir lu, cette année, dans une des conférences de M. Faguet sur La Fontaine (ah ! que les jeunes filles feraient mieux de lire La Fontaine, le plus fécond, le plus admirable de nos romanciers, et de lire les ouvrages de M. Faguet, qui est un peu le Montaigne de notre temps, c’est-à-dire un de ces moralistes à la française, de qui l’agréable causerie est imprégnée de l’immense passé littéraire et philosophique, que de lire les romans, fût-ce ceux qui ne sont pas faits pour elles !), je me souviens, dis-je, d’avoir lu dans M. Faguet un petit récit personnel dont il illustrait comme d’une vignette sa conférence. Il disait qu’une petite fille de sa connaissance, à qui sa mère expliquait la fable de la Cigale et la Fourmi, avait soudain protesté en entendant que la fourmi, laborieuse et avare, envoie impitoyablement « danser » l’imprévoyante cigale : « Non, disait la petite fille, ça n’est pas ça ! » — « Comment, expliquait la mère, ça n’est pas ça ! mais voilà le texte… » La petite dit : « Non, la fourmi la gronde, mais elle lui donne un peu à manger. »

Eh bien, malgré mon profond respect et ma très particulière admiration pour M. Faguet, je ne puis applaudir ce passage de sa conférence. Qu’il s’agisse d’enfants, qu’il s’agisse de jeunes filles, et qu’il s’agisse même du public entier, il y a tendance, de nos jours, à ramener la littérature à la conception que le public se fait de la littérature ; or, pour la plus grande partie du public, la littérature, c’est la peinture des gens et des choses tels qu’ils devraient être. Le public demande à l’écrivain de satisfaire le désir de justice qui est au cœur de l’homme, et il juge bon écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une société idéale. C’est une conception qu’il a adoptée de Rousseau et qui est fort peu française ; c’est une conception qui doit amener la littérature à la pure niaiserie et livrer la littérature française aux plus médiocres écrivains. La Fontaine, comme la plupart de nos francs conteurs, même lorsqu’il sait qu’il s’adresse à la jeunesse, peint les hommes tels qu’ils sont, et il n’agit pas ainsi pour son pur agrément d’artiste, car l’intention morale n’est pas du tout absente de ces incomparables chefs-d’œuvre que sont les Fables ; il agit ainsi parce qu’il n’y a point de leçon plus salutaire que celle qui se dégage de l’exemple tout vif de la vie réelle. Dans la vie réelle, au moins les trois quarts du temps, la fourmi « peu prêteuse » envoie au diable la cigale ; il n’est pas mauvais que la jeunesse en soit avertie ; elle est heurtée, elle réfléchit, et si son sens du juste se révolte, comme il est probable, une réaction excellente se produit en son esprit, et elle est plus apte à exécuter une action généreuse que si vous la bercez et l’endormez par la narration béate et mensongère du bien partout accompli. Presque rien ne commence, ni ne continue, ni ne finit tout à fait bien dans la vie, et il n’y a pas d’âge trop tendre pour apprendre qu’en général cela se passe mal dans le monde, et, parce que l’iniquité vous aura certainement choquée, nul stimulant ne saurait être plus efficace, ô jeunesse ! pour y faire, de vos propres mains, porter remède.

Que cette petite discussion autour d’une fable me serve d’apologue et laisse paraître le fond de ma pensée sur la question qui nous tient. Je crois qu’un écrivain qui se respecte ne peut, sous aucun prétexte, altérer sciemment l’expression de ce qu’il juge être la vérité humaine. Un écrivain ne doit pas abdiquer la liberté de secouer l’homme, son modèle, tout entier, et de le transpercer d’outre en outre. Or, il y a dans le modèle humain des poussières et un brutal flot sanguin dont nombre de jeunes filles ne sauraient sans dommage supporter le contact. Faut-il donc en conclure qu’il n’y a point de littérature pour elles ? Non, car parmi la multitude des œuvres véridiques que l’humanité inspire, il en est qui, soit par hasard, soit par choix de l’auteur, ne touchent que certaines faces du modèle humain, et dont la vue ne saurait offenser personne. Il est aussi faux de croire que l’homme est obligatoirement et dans tous les cas un monstre hideux que de le vouloir à tout prix un être suave et exemplaire.

Il existe une « littérature de bonne compagnie », au-dessus de laquelle se classe, certes, « la littérature », mais qui souvent fut, elle aussi, de la littérature sans épithète. C’est celle-là qui devra, je pense, être ouverte de plus en plus aux jeunes filles. N’oublions pas qu’Athalie a été écrite spécialement pour des jeunes filles, et du grand siècle.

Je verrais pour ma part deux conseils à donner aux auteurs qui désirent être lus par les jeunes filles. Le premier serait de ne croire à aucun moment que leurs lectrices sont des niaises ; ils se tromperaient lourdement et de plus risqueraient de leur plaire beaucoup moins qu’aux personnes responsables de leur éducation. Et le second serait d’écrire des chefs-d’œuvre sans se soucier de la qualité des lecteurs. La qualité de l’œuvre fera que, bon gré mal gré, ils parviendront jusqu’aux jeunes filles.