[12] Octobre 1919. Paru dans Comœdia.
Nul écrivain ne saurait être insensible à une entreprise de littérature et d’art. Mais j’irai plus loin et je soutiendrai que nul citoyen ne doit la négliger.
— C’est une vérité si banale, qu’il est oiseux de la répéter !
Vous croyez cela ? Détrompez-vous. Ici ou là, de temps à autre, on a bien l’air d’accorder à l’art une place honorable ; mais on ne m’ôtera pas de l’idée que l’on se soumet à cette convention plutôt pour obéir aux usages d’époques révolues que par franche et ardente conviction. Chacun se souvient du siècle de Périclès, de celui d’Auguste, de celui des Médicis et de celui de Louis XIV ; et ces souvenirs de plus en plus familiers aux masses populaires, sont un peu troublants. N’empêche que l’idée d’art engendre encore quelque suspicion, et que le mieux que l’on puisse faire pour elle, en de nombreux milieux, c’est de lui concéder ce sourire paternel qu’on a aux distributions de prix, quand dans les préaux de leurs écoles les gamins ou les petites filles vont vous donner une représentation du Voyage de M. Perrichon.
On veut bien être complaisant aux manifestations artistiques ; mais dans un siècle où l’on sent qu’il y a de colossales questions à résoudre et des actions nombreuses à accomplir, on ne croit pas que l’art puisse sérieusement servir à grand’chose.
Ou bien, si l’on admet que l’art ait quelque utilité, c’est pour le domestiquer, c’est pour l’employer à servir directement et tout de suite.
Vous avez lu récemment les manifestations de partis divers, tendant à drainer la force artistique pour la mener par des canaux d’adduction rapides sur le terrain de la lutte. C’est rendre hommage à la puissance de l’art, me dira-t-on. Oui, mais un hommage aveugle. C’est méconnaître la nature de l’art. Et cette source si précieuse pour la cause commune, c’est s’exposer à la corrompre.
Vous voyez bien que l’art n’est pas estimé, puisque là où l’on est assez clairvoyant pour en reconnaître la valeur, on risque de lui porter les coups les plus funestes.
L’art n’est honoré, comme l’homme même, qu’à condition qu’il soit libre. Je ne m’abuse point quant au sens de ce dernier mot. La liberté n’est pas l’anarchie puisqu’elle est précisément la floraison naturelle de l’état d’équilibre et d’ordre. L’art est libre quand il est le résultat pur et simple du génie de l’artiste. Le génie est un démon intérieur — généralement mauvais coucheur — que l’on risque d’étouffer, ou qui s’étranglera lui-même de fureur, si on le veut mener du dehors là où ce n’est pas son caprice d’aller.
J’ai plus confiance en ces génies, si variés, si déconcertants qu’ils puissent paraître, qu’en le plus intelligent despote qui prétendrait les asservir. Et savez-vous pourquoi j’ai confiance en ces diables ? C’est parce que je crois que chacun d’eux est un produit spontané de la race et du sol nationaux, et qu’il va plus droit vers l’épanouissement du génie national que ne le ferait l’artiste obéissant avec les meilleures intentions du monde aux chefs les mieux choisis. Il y a là un flair, un sens spécial que je ne crois pas abaisser en le comparant à l’instinct de certains animaux, et qui nous surprend et nous confond. Qu’on le veuille ou non, et en quelque respect qu’on tienne le rôle de l’intelligence, le rôle de la sensibilité dans la confection de l’œuvre d’art est prépondérant.
L’art est éminemment utile. Mais les artistes n’ont pas besoin de le savoir.
L’art est, en définitive, parmi l’ensemble des travaux d’un peuple, ce qui est le moins sujet à périr.
L’art transforme pour l’homme la vision qu’il a de l’univers. C’est l’art, bien plus encore que la nature, qui l’orne et peuple cette vision ; car la plupart des hommes, même ignorants, n’aperçoivent la nature qu’à travers les œuvres d’art. Quand s’est-on avisé d’aimer la mer, les lacs et les montagnes ? C’est après que des poètes eurent trouvé, pour chanter ces beautés, les accents qu’il convenait. De quelles expressions vous servez-vous pour porter votre jugement sur les choses ? De celles qu’ont jetées dans la langue les écrivains qui se sont donné la peine d’éprouver plus profondément que vous.
L’art tire d’un peuple ce que celui-ci a de plus secret, de plus particulier. C’est lui qui accouche les consciences, les esprits, et les sens. Si l’on veut : l’art c’est la confession publique d’un peuple. Par là, il nous révèle aux yeux du monde… Rôle « grandiose et délicat » ! N’est-ce pas, cela aussi, servir à quelque chose ? Et est-ce que par là ne se légitime pas notre conception de l’art national à la fois et indépendant ?
Seulement, à quelle condition l’art peut-il nous rendre un si auguste service ? C’est à la condition que l’artiste nous donne son propre chant, comme l’oiseau ; à la condition que celui qui est né merle ne se mêle pas de faire la fauvette, ou que le serin ne s’enrôle pas dans la famille des rossignols, sous prétexte que décidément la musique de ces derniers est la meilleure…
La théorie de l’art pour l’art paraît puérile à qui, ne faisant point œuvre d’artiste, contemple les choses d’un peu haut, mais il n’y aura de bons artistes qu’autant que ceux-ci y adhéreront avec une divine candeur.