LETTRE AU R. P. ***, S. J.[14]

[14] Avril 1920.

Depuis un mois et demi que je suis ici (à Nice), j’ai imaginé et écrit entièrement tout un volume, ce qui est vous dire que je ne me suis guère arrêté. Rien ne m’amuserait autant que de causer avec vous du livre que je viens de composer, qui est une espèce de conte philosophique ou moral ou social, fantastique, et où je n’ai cherché qu’à dessiner des images agréables, dont aucune ne manque d’avoir pour but de faire réfléchir à quelque objet extrêmement grave[15]. C’est une manière qui m’a toujours plu, et à laquelle je m’adonne d’autant plus volontiers que je me gêne moins. Elle me semble avoir quelque rapport avec la vie même qui m’a toujours présenté un côté comique et quasi burlesque, alors que je la sentais à base de tragédie souvent atroce.

[15] Il s’agit ici du Carrosse aux deux lézards verts.

Je veux vous donner un aperçu du sujet de mon conte, parce que c’est déjà répondre aux questions très importantes que vous me posez. Il s’y agit de la question de la matière opposée à l’esprit, et je prendrais, si je n’étais si profane, pour épigraphe une phrase de Bossuet. A mon avis, le monde un jour a fait fausse route : c’est le jour où l’infernal génie de l’application des sciences à la matière s’est développé. On a cru que le monde renaissait ; la plupart des hommes ont trouvé là à satisfaire leurs instincts ; la science appliquée correspond à un des goûts humains les plus vifs. Mais ce jour a marqué la décadence de l’esprit. Le progrès, s’il existe, consiste dans la culture de l’esprit ; mais l’esprit appliqué à la matière, qui, dans l’acception de tous, engage le monde dans la voie du progrès, jusqu’à faire de cette idée saugrenue une croyance mystique, inaugure une ère maudite qui aboutit à l’obscurcissement de l’intelligence et au malheur réel des hommes. Tout ceci fait la matière d’un conte de fées… Vous voyez comme je suis, quelque sujet que je traite : « un apologiste du dehors » puisque, toute question religieuse mise à part, j’aboutis toujours à quelque conclusion comme celle-ci, du panégyrique de saint Bernard : « Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels ignorants courent d’une telle fureur, qu’ont-elles, après tout, qu’une illusion de peu de durée ? »

J’imagine même volontiers que, vivant « dans le siècle », je professe une doctrine plus sévère en ces matières que ne sauraient le faire des religieux. C’est que je vois tous les jours le néant dont ils parlent. Tout le mouvement effréné du monde a pour but l’enrichissement de quelques-uns — ce qui constitue une aristocratie grossière, bien plus offensante que celle qui venait de la naissance ; et cet enrichissement a pour unique but, quoi ? de procurer aux bénéficiaires l’avantage de se déplacer. Se déplacer est devenu le but de l’effort des hommes. Votre ennemi Pascal avait dit : « l’homme est né pour penser ! »… Se déplacer, pourquoi ? — Mais c’est intéressant de voir des pays, des hommes nouveaux, d’étudier les mœurs ! — Sans doute. Mais outre que la plupart de ceux qui se déplacent ne voient ni n’étudient rien du tout, il faut tenir compte d’un autre phénomène, c’est qu’à mesure que les hommes se déplacent, ils concourent à rendre la surface du globe absolument uniforme. Avant cent ans, le monde n’offrira plus de différences sensibles que ses pics coriaces ou ses climats, et encore ceux-ci s’altèrent beaucoup. Donc cet immense appétit de mouvement, résultant lui-même de l’enrichissement — qui a comme contre-partie le travail ingrat et de plus en plus bête des quatre cinquièmes de l’humanité, — cet appétit de mouvement ne procurera plus absolument rien d’intéressant. Tandis qu’une vie humaine ne suffit pas à assimiler les trésors de pensées et de beautés littéraires préexistantes…

Voilà à quelles réflexions je m’amuse dans une ville où les vieillards, les vieilles femmes comme les jeunes gens, ne semblent pas concevoir autre chose que de se trémousser aux sons sauvages du jazz-band.

Ceci m’amène tout naturellement à vous répondre au sujet de la thèse[16].

[16] Le correspondant de René Boylesve lui avait remarqué que « ici et là, avec le choix du sujet, il tournait à la thèse ».

Évidemment, je suis et j’ai toujours été opposé à la thèse romanesque. Bourget lui-même ne la soutient pas théoriquement, et même la récuse. Elle est essentiellement inesthétique et vous reconnaissez bien que le roman doit conserver un caractère esthétique. C’est une œuvre d’art ou ce n’est rien. Ce que je reproche à la thèse, telle que la pratiquent ses adeptes, c’est le caractère artificiel des moyens qui aboutissent à une conclusion voulue, arrêtée a priori. Vous pouvez démontrer, à l’aide de marionnettes animées, tout ce que vous voudrez. Démontrer de cette façon appartient au tract, au discours, au sermon, etc. Il y a pour cela des genres très respectables, et qui tous peuvent avoir un caractère littéraire égal à celui du roman ou de la pièce dramatique. Le romancier, à mon avis, n’a qu’un moyen à sa disposition : c’est l’étude impartiale des hommes et des sociétés. Il faut qu’on sente que, sans tricherie, il a pour but unique de s’informer sur ce que sont réellement les hommes et sur les réactions qui s’opèrent naturellement entre eux. Cet examen scrupuleux, sans parti pris, peut l’amener à une conclusion morale, politique, sociale. Et en ceci vous voyez que je ne suis pas ennemi-né de la qualité morale du roman. Bien loin de là, j’ai soutenu souvent qu’il était impossible de s’occuper des hommes sans prendre souci de la question morale. Mais ce que je soutiens, c’est que, si vous voulez a priori aboutir à une solution « conforme à la morale établie » ou à telle solution préconçue, vous faussez par là même votre étude psychologique ou de mœurs, puisque d’avance vous donnez un coup de pouce à tous vos caractères afin de les amener là où vous l’avez décidé.

C’est ce qui fait que telle de mes œuvres peut présenter une apparence de thèse, — notamment Madeleine jeune femme ; et on pourrait en dire autant de la Jeune fille bien élevée, de Mademoiselle Cloque, du Médecin des Dames, par exemple. Mais c’est bien sincèrement mon examen des hommes et des choses en cours de route, qui m’a amené là. Aussi je pense que nulle part on n’y sent au cours du récit l’intervention intentionnelle de l’auteur, le tour de main destiné à produire le résultat voulu par le démiurge, ce qu’on ne saurait franchement dire des auteurs que vous me citez. Vous me direz que si, avant de m’engager dans un récit, j’avais pris soin d’en examiner tous les éléments, je marcherais avec certitude vers ma conclusion. Non. Parce que je suis dans un état d’impartialité qui m’obligerait à ne rien négliger des éléments qui s’offrent à moi, et dans une disposition d’esprit qui subordonne nettement la conclusion ou le sens général à l’étude des personnages ou du milieu, de sorte que je ne peux rien vouloir, si ce n’est être juste. Autrement dit, mon œuvre est complètement amorale. Mais certains de mes récits — pour ne pas dire tous — m’amènent d’eux-mêmes à dégager un sens de la vie assez conforme à la morale établie. Jamais mon but n’est de produire un effet moral, mais on ne peut toucher une créature humaine sans se heurter à la question morale. Je ne m’interdis pas d’examiner la question morale dans un personnage ou un groupe déterminé, et en l’étudiant j’arrive à une fin comme vous en remarquez une dans Madeleine.

Si je vous disais que le motif qui m’a mis la plume à la main pour écrire Madeleine est radicalement opposé au résultat que j’ai obtenu, vous seriez sans doute étonné. Je vous le dirai pour répondre à votre question : « Comment naissent mes romans ? »

Une femme est venue un jour chez moi me dire : « J’ai été élevée au Sacré-Cœur. On m’y a donné telles idées. J’en suis sortie avec une conception bien déterminée du monde à laquelle je suis restée fidèle. J’ai une fille qui a dix ans. Je me demande si je ne ferais pas beaucoup mieux pour elle de lui laisser la bride sur le cou, de lui permettre de se débrouiller à sa guise dans la vie : elle apprendra à la connaître telle qu’elle est ; et probablement y fera-t-elle une figure plus adaptée que n’est la mienne. »

On me disait cela parce que j’avais écrit la Jeune fille bien élevée, qui est plutôt une satire de l’éducation religieuse. Je ne pensais pas à lui donner une suite. Mais, instantanément, en entendant parler cette femme, je résolus de donner une suite et dans l’esprit de mon interlocutrice. J’ai pris mon personnage déjà existant, là où je l’avais laissé, et j’ai cru le mener logiquement. La logique du développement individuel n’intervenait pas seule, il y avait la connaissance que je puis avoir des mœurs du temps, la courbe décrite dans l’histoire morale, depuis la jeunesse de Madeleine jusqu’à sa maternité. J’avais complètement oublié la personne qui m’avait, sans le savoir, fourni l’idée d’écrire, et je me trouvais en parfaite opposition avec elle.

Est-ce là une thèse ? Je ne peux donner ce nom à une telle opération. C’est une expérience de laboratoire, par un modeste disciple de Claude Bernard qui déclarait être entièrement soumis aux résultats de ses recherches, quelles qu’en pussent être les conséquences.

De là vient que, selon les sujets que je traite, j’ai ou je n’ai pas l’air de soutenir une thèse.

Il me paraît impossible que celui qui soutient une thèse, dans le roman, ne fausse pas tous ses personnages. Or une seule chose importe dans l’œuvre d’art littéraire : ce n’est pas la conclusion morale, qui n’intéresse que les contemporains, occupés, eux, à certaines luttes que ces conclusions soutiennent ou compromettent ; mais c’est la vérité humaine, le portrait durable de l’homme, lequel, s’il est bien exécuté, intéressera dans des centaines d’années comme de son temps.

Je me défends encore de toute évolution, ou du moins d’une évolution qui aurait bouleversé ma manière. Mademoiselle Cloque, qui est de 1896[17] n’est pas si éloignée de Madeleine. Je viens d’écrire une petite suite à la Leçon d’amour dans un parc que je considère comme un des plus sérieux de mes romans ; et le roman que j’ai passé le dernier mois à écrire, me rappelait constamment les Bains de Bade ! Mon esprit ne me semble pas s’être sensiblement modifié. Je continue à « constater des états psychologiques », et je ne vois rien d’autre à faire pour moi dans l’avenir — du moins au point de vue littéraire ; — car si l’expérience m’a pu fournir des convictions, je n’exprimerais celles-ci que sous une forme autre que celle du roman.

[17] Le texte porte bien 1896. Boylesve commet une erreur de mémoire, ou une distraction de plume. Mademoiselle Cloque a été écrite dans la seconde moitié de 1898, et parut au début de 1899.

Entre la brochure, le tract, le discours, s’introduirait plutôt le conte, comme genre de transition. Dans le conte on est plus maître des événements, et les personnages sont plus symboliques ; c’est une sorte d’allégorie, de parabole, par laquelle l’auteur exprime au moyen d’images ce qu’en somme il veut dire, ce qu’il pense. Mais je reste entêté sur ce point : dans le grand roman, connaître sa conclusion en même temps que l’on pose ses prémisses, c’est la garantie que l’ouvrage sera fait de marionnettes confectionnées à son gré par l’auteur, et qui, par conséquent, ne prouveront rien.

L’Enfant à la balustrade ne prouve rien, certes ! Mais, du point de vue moral, il fait bien mieux que prouver, puisqu’il fournit le triste exemple de la vie médiocre et méchante, et qu’il pose, à côté, l’idéal, le besoin du mieux, du plus beau ! Et, pour moi, pourquoi encore a-t-il le droit de toucher à cet élément de haute moralité ou de philosophie ? parce qu’une telle tendance existe réellement dans l’enfance.

Les « origines » d’un roman sont complexes, mais se ramènent à une : un fait typique, caractéristique, une vérité de caractère ou de mœurs sortant d’un exemple souvent fourni par la vie. Souvent l’exemple fourni est boiteux ou incomplet ; sur lui notre liberté s’exerce pleinement : c’est de l’exemple vrai que nous tirons l’exemple vraisemblable, différent et supérieur. Mais une fois qu’on est aux prises avec des types, nous devenons esclaves de la vérité historique, nous ne pouvons pas tricher, c’est eux qui nous mènent. S’ils nous mènent là où vous, mon Révérend Père, aimez aller, c’est alors que le titre d’« apologiste du dehors » nous convient, et c’est alors que le résultat de notre travail est beaucoup plus important que celui des apologistes du dedans…

Je ne sais si je poursuivrai mes fragments de l’Écho de Paris[18], pour plusieurs raisons, dont la moindre est que, en définitive, je ne suis pas un auteur pour grand public. J’aurais pu l’être à une autre époque… où le public sans doute était moins grand. Mais je crois qu’il ne me comprend pas. Je suis obligé, dans ces souvenirs d’enfance, de toucher à des figures de religieux, et là, il faut l’apologie nette : ma méthode qui consiste à étudier la créature humaine, impartialement, ne saurait satisfaire. Il faut en outre se placer au point de vue de tout le monde et non à celui que réclame votre propre esprit, chose à laquelle je ne saurais me plier…

[18] Une série de nouvelles sur le premier enseignement reçu par l’auteur, à Poitiers.

Je suis difficile à connaître, soit dit bien entendu sans en tirer vanité, mais à cause de ma naturelle inclination à obéir à mes penchants variables, plus qu’à une ligne de conduite tracée a priori. Si j’écrivais beaucoup plus, l’unité apparaîtrait plus aisément sous ma diversité, car elle existe ; mais le goût fatal de toujours raboter et limer nos ouvrages nuit à notre fécondité. Pendant les années qui me restent, s’il m’en reste, j’ai l’intention d’écrire beaucoup. Je finirai peut-être ainsi par me ramasser, du moins aux yeux des hommes.